-Qu'il y aura t-il pour le dessert maman ?
Affairée, Philomène répondit brièvement
-J'ai fait une crème à la vanille et un gâteau, allons, dépêche-toi de mettre le couvert, il faut que tout soit prêt quand monsieur le Curé arrivera.
A douze heures trente précises, il fit son entrée suivi de Paul. Comme toujours il portait sa vieille soutane luisante et décolorée par tant d'années de sacerdoce. Son visage replet, son double menton et ses besicles rondes lui donnaient un air étonné de vieux bébé. Il avait dans la voix la suavité et l'onctuosité de ceux qui ont l'éternité devant eux.
Il passa une main distraite sur la joue de Marie-Louise qui s'avançait pour le saluer, car déjà ses narines larges avaient capté les délicieuses odeurs qui s'échappaient par bouffées de la cuisine. La gourmandise était le pêché mignon de monsieur le Curé. Il s'avança, toutes voiles dehors, la bedaine florissante vers la table familiale.
Le repas fut très gai. Il conta avec humour des anecdotes du temps où il était encore jeune séminariste. Chaque année, c'était toujours les mêmes histoires qu'il racontait, mais bon public,ses paroissiens riaient quand même de bon coeur.
Il ne se fit pas prier pour reprendre de chaque plat et le bon petit vin que Paul lui servit aviva son teint. Au fromage, il défit discrétement quelques boutons de sa soutane.
A ce moment, quelques coups furent frappés à la porte
-Tiens ! dit Philomène surprise, qui peut venir à cette heure ?
-Marie-Louise va voir qui est là !
La petite ouvrit la porte et se trouva en présence d'une fillette de son âge, très pauvrement vêtue, pieds nus, dont les grands yeux noirs implorants la fixaient. L'enfant tendit la main et demanda du pain.
A cette époque, il était courant qu'un mendiant vienne frapper aux portes pour demander la charité, Philomène compatissante ne les laissait jamais repartir sans un morceau de pain ou un vêtement devenu trop petit pour sa fille. Marie-Louise ne fut donc pas surprise et, laissant l'enfant sur le seuil revint vers sa mère en chuchotant
- Maman, c'est une pauvresse !
A table, la conversation allait bon train, le délicieux repas et le vin déliaient les langues et les rires fusaient devant les réparties de monsieur le Curé, aussi personne ne prêta attention à Marie-Louise
S'avisant soudain de sa présence sa mère lui dit distraitement :
-Va chercher le gâteau !
Un peu étonnée, mais heureuse de faire une bonne action Marie-Louise ne se fit pas prier et porta à la petite mendiante le beau gâteau destiné à clôturer dignement le repas.
Les yeux de l'enfant s'arrondirent et brillèrent de convoitise, elle s'en empara et partit en courant de peur que l'on ne se ravisât, en mordant à pleine dents dans la croûte dorée.
Quand Marie-Louise, satisfaite revint dans la salle à manger, elle s'exclama triomphalement
-Ca y est maman,c'est fait !
Trois regards surpris se dirigèrent vers elle
-Eh bien! où as-tu mis le gâteau ?
-Je l'ai donné à la petite fille dit Marie-Louise avec un large sourire, elle était bien contente
Le silence qui précède les grandes catastrophes régna un instant et l'on entendit soudain un rire homérique, Paul riait à pleine gorge, tandis que Philomène effondrée se lamentait et que monsieur le Curé souriait jaune du bout des lèvres, en disant que vraiment cette petite pratiquait très jeune la charité chrétienne.
C'est une histoire véridique la jeune enfant étant ma mère
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Commentaires (1)

Dame Aëlys
a écrit:
| J'ai beaucoup aimé la chute, l'ébahissement et la désolation de la mère , le rire de Paul (le père de famille ?) devant la tête que devait faire ce gourmand curé... Je pouvais voir la scène en observer chaque détail. Magnifique ! | |
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