Pas de marché commun sans solidarité

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A son retour de l’Inde, le Premier Ministre, Paul Bérenger, a annoncé la prochaine mise en place d’un « Free Trade Agreement » entre Maurice et la Grande Péninsule. Une déclaration qui a semé la panique parmi les industriels mauriciens. Pourtant, ce futur « marché commun » s’inscrit parfaitement dans la ligne ultralibérale de la pensée économique dominante, unanimement acceptée à Maurice…

Dans les colonnes d’un hebdomadaire dominical (5-Plus dimanche du 30 novembre 2003), Ramdhir Ramloll, patron de Gumboots Manufacturers Ltd, estime que cet accord constituera «définitivement une menace pour les producteurs locaux» et pour l’emploi. Dans le même article, Didier Koenig, de Pack Plastics Ltd/Emballage Ltée, est encore plus clair : pour lui, de nombreuses compagnies locales seraient alors condamnées à «mettre la clef sous le paillasson», et d’expliquer que «les Indiens produisent moins cher, ont leurs matières premières à faible coût et vont vendre à prix réduit

Et il y a fort à parier, en effet, que, si l’accord qu’envisage de signer M. Bérenger est véritablement basé sur une dérégulation totale et une libéralisation complète des échanges entre l’Inde et Maurice (ce qui est l’exacte définition de l’expression «Free Trade», qu’il a employée), le scénario-catastrophe envisagé par ces industriels, se réalise.

Pourtant, depuis les négociations de l’Uruguay Round et du GATT, et ensuite, avec la création de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce), la pensée économique dominante, fondée sur l’application ultime des principes du libéralisme, sacralise la libéralisation de tous les marchés et diabolise les attitudes protectionnistes. Selon ce crédo ultralibéral, la liberté commerciale sans entraves d’aucune sorte (fiscales ou douanières), serait la forme la plus aboutie de la liberté. En d’autres termes, tout Etat conservant, dans quelque secteur que ce soit, une attitude protectionniste, serait un Etat liberticide, quasiment dictatorial, moralement condamnable, politiquement contestable. Et c’est à l’OMC que revient la tâche de faire courber l’échine aux pays qui refuseraient la libéralisation complète de leurs économies.

Dans les médias et le discours officiel, ce diktat ultralibéral est paré d’une justification théorique allêchante : seul un marché libre peut dynamiser l’économie, créer de l’emploi et générer la croissance. L’intervention de l’Etat, marquée par sa lourdeur administrative et son inefficacité économique ne fait que fausser le jeu, sans créer de richesse. Il faut donc privatiser les services publics, supprimer les barrières douanières et ouvrir tous les marchés à une concurrence libre, saine et juste !

Libre, saine et juste… ? Est-ce bien si sûr ? Dès la fin du XIXème siècle, l’économiste David Ricardo, élaborait la théorie des « avantages comparatifs », qui montrait que tous les pays n’étaient pas égaux dans la production d’un même bien (présence ou absence de matière première, tradition de production…) et que ce déséquilibre se poursuivait, et même s’amplifiait, lors de la vente de ce bien. C’est, exactement, ce qu’explique M. Didier Koenig… Et si les Etats-Unis sont les champions de cette démarche ultralibérale, c’est peut-être parce que leurs « avantages comparatifs » sont écrasants…

Pourtant, il existe des « marchés communs » qui fonctionnent à la satisfaction générale de leurs membres… Il y en a effectivement un qui, malgré des débuts lents et difficiles, s’est imposé avec succès : le marche commun européen. Ce serait donc la démonstration de la validité de la démarche dérégulatrice de l’OMC… ? Pas exactement (et c’est un euphémisme) ! En effet, dès sa création, le marché européen a introduit des mécanismes de correction et de solidarité pour chaque secteur d’activité, de façon à ce que les producteurs nationaux puissent survivre et s’adapter progressivement à une véritable ouverture du commerce à l’intérieur de l’Union. Ce fut, et c’est d’ailleurs toujours le cas, pour l’agriculture, avec la mise en place de subventions et de quotas de production qui pénalisent les pays du nord de l’Europe, qui pratiquent une agriculture intensive fortement mécanisée et qui ont une industrie importante et exportatrice, au bénéfice des pays du sud, dont l’agriculture est plus traditionnelle, emploie beaucoup plus de main d’œuvre et constitue, souvent, la principale source d’exportation. C’est l’exercice, coûteux, et même parfois douloureux, de cette solidarité qui a permis la mise à niveau progressive de toutes les économies des pays membres et qui a donné au marché européen sa cohésion et son dynamisme. Et, c’est d’ailleurs l’absence de cette même solidarité entre membres qui freine l’émergence d’autres marchés communs, comme la SADC ou le COMESA, et rend d’autres marchés injustes et destructeurs, comme l’ALENA (Mexique-USA-Canada).

Or, on ne voit pas par quel élan de solidarité spontanée, ni dans quel but, l’Inde viendrait elle-même s’imposer des quotas, ou subventionner les marchandises qu’elle achèterait à Maurice…

C’est ce qu’ont très bien compris les industriels locaux. On peut, simplement regretter qu’ils soient anti-libéraux quand ils sont menacés (par exemple sur la question du sucre), et redeviennent immédiatement ultralibéraux quand on parle de salaires, de protection sociale, de fiscalité, de protection de l’environnement ou des services publics…

En économie, comme en politique, la cohérence est une vertu.

Chronique publiée par L’Express

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Mis à jour ( Vendredi, 17 Octobre 2008 06:41 )  

Laurent Dubourg a rejoint la communauté des auteurs de jesuisecrivain.com le Vendredi, 17 Octobre 2008.

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