Il y a peu (le 29 novembre 2005), un lecteur du Matinal (quotidien de l’île Maurice) faisait part, dans les colonnes de ce journal, de ses vives inquiétudes à voir la société mauricienne devenir, écrivait-il, de plus en plus violente. Il est vrai que ses craintes recoupaient un sentiment très largement répandu au sein de la population. Des faits divers effrayants, que le lecteur-epistolier rappelait d’ailleurs complaisament, ont, ces derniers mois, effectivement, glacé d’effroi les Mauriciens. De ces drames sanglants, notre moraliste tirait plusieurs conclusions, toutes plus banales les unes que les autres et ne reposant sur aucune démonstation : En premier lieu, il y voyait la preuve évidente de l’influence, pour ne pas dire de la contagion, que subirait l’île Maurice de la part d’autres sociétés, réputées plus violentes. Il attribuait également ce phénomène à la violence contenue dans les jeux vidéos et les programmes de la télévision. Enfin, et sans plus d’originalité, il en rendait largement les médias responsables… Inutile de s’apesantir davantage sur ces lieux communs sans grand intérêt, périodiquement ressassés. Ils relèvent, dans le meilleur des cas, d’une afligeante myopie intellectuelle ou, s’ils reposent sur un calcul, d’un populisme facile désignant des coupables faciles. On peut aussi y déceler une forme nauséabonde d’élitisme : tout cela n’est pas bon à montrer au bon peuple…Et, surtout, ce « raisonnement » (si tant est que cela en soit un), a l’énorme avantage d’éviter de s’interroger sur les véritables raisons de cette augmentation de la violence : paupérisation croissante, corruption généralisée qui mine le corps social et gangrène les valeurs morales, perte de confiance en l’avenir, panne de l’ascenceur social, considération de l’argent comme valeur suprême, etc.. Mais qu’importe ! Le point, à mon sens, le plus intéressant de ce courrier ne résidait pas dans ces jérémiades trop habituelles. Bien plus significatif était le passage où notre philosophe d’occasion rappelait le caractère doux et paisible du peuple Mauricien qui, au cours de son histoire, n’avait pas massacré de Peaux-Rouges pour s’en approprier les terres, n’avait pas gazé de juifs ou de tsiganes, ni passé à la gégène les résistants algériens, ni même napalmé de vietnamiens… Précisons que nous ne pouvons, comme l’auteur de cette lettre ouverte, que partager le dégoût et l’horreur qui nous étreint devant de telles monstruosités… Ainsi, et même s’il n’a vraisemblablement jamais eu l’occasion de croiser un Apache, notre moraliste sait, et il a raison, que les Apaches font partie des victimes d’un abominable crime contre l’humanité ! Quel dommage, cependant, alors qu’il croise sûrement chaque jour des Créoles (Mauriciens d’origine africaine), qu’il ne leur reconnaisse pas le même statut…ainsi qu’aux Indo-mauriciens victime de l’ « engagisme », qui n’était rien d’autre qu’une forme déguisée de déportation… Car, n’en déplaise à Mr G. Rémy (c’est sous cette signature, sans doute fantaisiste, qu’est paru ce texte) l’esclavage, la traite et la déportation de populations sont bien des crimes contre l’humanité…et ils constituèrent les fondements de la société mauricienne, réputée si paisible et si peu marquée, au cours de son histoire, par la violence ! Que notre tribun se rassure, il n’est pas le seul, à Maurice, à être affecté par cet étrange dérèglement mental, proche de l’amnésie… En 2003, dans une interview à l’Express (autre quotidien mauricien), j’avais mis en cause l’irresponsabilité des leaders de l’industrie sucrière qui s’étaient trop longtemps comportés comme si les tarifs préfértentiels que leur accordaient l’Europe devaient être éternels. Dans la réponse qu’il crut bon de m’adresser, Mr Patrice Legris, haut-responsable d’une importante institution de la filière cannière, osait ainsi m’expliquer que je semblais ignorer que l’industrie sucrière avait procuré plus de trois siècles de bonheur et de prospérité à la population mauricienne… Bonheur et prospérité ! Pour une industrie directement responsable de l’importation d’esclaves et, plus tard, de l’engagisme…il fallait beaucoup d’audace pour écrire cela ! Je m’attendais donc à ce que, de toutes parts, s’élèvent de véhémentes protestations devant cette falsification scandaleuse de l’Histoire. Rien ! Pas un mot ! Alors, que Mr Rémy se rassure : il pourra encore longtemps continuer, en toute tranquillité, à dénoncer les crimes commis ailleurs en gommant les plaies, pourtant encore béantes, que l’Histoire à laissé à son peuple. Personne n’y trouve, ici, rien à y redire ! L.D. (dec. 2005)
