Sous le signe du Capricorne Géopolitique du Sud-Ouest de l’océan Indien (3)

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L’Afrique du Sud, auxiliaire indispensable de l’Occident


Indépendante depuis la fin de la Guerre des Boers, l’Afrique du Sud est un Etat africain d’un genre très particulier. En fait, il concrétise le rêve qu’ont caressé de nombreux colons, de toutes nationalités, dans toutes les colonies : réussir à s’affranchir de la tutelle de la métropole et obtenir l’indépendance, tout en maintenant une organisation coloniale !
Cette tentation, récurente dans l’histoire coloniale, a, généralement, pour conséquence, une aggravation de la condition de la population native («indigène», dans la terminologie coloniale).
Ce fut le cas en Amérique du Nord, avec le quasi-génocide des Amérindiens, mais aussi en Australie, avec le déplacement vers des «réserves» des Aborigènes. En Afrique du Sud cette situation se traduisit par la mise en pratique de théories raciales (et racistes) prônant, dans un premier temps, le «développement séparé» des populations, puis l’apartheid.
Dans ces conditions, on comprend bien que les doctrines préconisant l’égalité sociale ou politique, qui pouvaient s’exprimer dans le cadre du débat politique et institutionnel à Londres sans y menacer l’ordre établi, sont, dans les anciennes colonies qui ont subi cette transformation en Etat indépendant-colonial, absolument prohibées : elles menacent la nature même de ces régimes.

Or, dans toutes les sociétés coloniales, l’aspiration forte et légitime des populations opprimées est celle de la conquête d’une véritable égalité (raciale, culturelle, politique et sociale). Rien d’étonnant, donc, à ce que l’idéologie communiste (sous ses divers avatars : marxisme, léninisme, trotskisme, maoïsme…) y trouve un terreau particulièrement fertile.
En Afrique du Sud, le Parti Communiste, évidemment interdit et clandestin (dans lequel Nelson Mandela avait d’abord milité dans sa jeunesse), fait l’objet d’une répression sans pitié qui, très vite, ne lui laisse pas d’autre alternative que la lutte armée.
Au sein de l’African National Congress (ANC), deux courants vont s’opposer pendant des décennies. L’un rejoint l’analyse des communistes en pensant que seule la lutte armée peut permettre d’obtenir des résultats concrets et rapides. L’autre, marqué par l’action pacifiste de Gandhi qui permit aux Indiens vivant en Afrique du Sud, puis aux métis, d’améliorer leur statut, privilégie l’action civique. Enfin, la complexité démographique du pays, qui se compose d’un grand nombre de groupes ethniques, dont certains se sont longuement combattus, bien avant l’arrivée des Européens, favorise également l’émergence de mouvements communautaires, sur lesquels le régime ségrégationniste n’hésitera pas à s’appuyer, afin de diviser la population noire.

Dans le contexte de la Guerre Froide, l’anti-communisme viscéral (et inévitable) du gouvernement sud-africain va, dans la région, jouer un rôle déterminant. L’Afrique du Sud va, pendant près de trente ans, devenir l’auxiliaire le plus plus précieux du «monde libre» en Afrique. Prétoria est ainsi chargée, par les USA, de «contenir» le communisme en Afrique Australe. L’Afrique du Sud va donc, pendant longtemps, soutenir, au Mozambique et en Angola, les guérillas anti-communistes, et l’armée sud-africaine interviendra régulièrement hors de ses frontières, pour soutenir l’UNITA en Angola et la RENAMO au Mozambique, deux mouvements de guérillas opposés aux régimes marxistes de leurs pays et largement financés par les USA (alors que les gouvernements angolais et mozambicains recevaient eux-mêmes le soutien d’instructeurs et de conseillers militaires cubains, est-allemands et tchécoslovaques).

En contrepartie de cet engagement en première ligne, l’Afrique du Sud pourra compter sur l’aide des occidentaux.
Aide économique, tout d’abord, avec le renouvellement régulier de prêts particulièrement avantageux et des investissements massifs. D’autant que l’Afrique du Sud est l’un des plus gros producteurs d’uranium. Soutien diplomatique, ensuite, avec une grande tolérance à l’égard de l’apartheid. Les démocraties occidentales ne condamneront formellement le régime ségrégationniste qu’après 1976, c’est à dire lorsque le caractère concentrationnaire et répressif du pouvoir sud-africain ne pourra plus être nié. Elles retarderont cependant, au maximum, le vote de sanctions par l’ONU et, lorsque celles-ci seront adoptées, elles les contourneront discrètement, mais efficacement.
Aide militaire et technologique, enfin. L’armée sud-africaine pourra ainsi, tout au long de la Guerre Froide, disposer du matériel le plus moderne. Ces armes seront d’abord acheminées ouvertement, dans le cadre de contrats commerciaux classiques (l’armée de l’air sud-africaine recevra des Spitfires anglais, avant de s’équiper, très tôt, en Mirages français). Quand le pays deviendra infréquentable, des procédures plus discrètes offriront aux militaires sud-africians la possibilité de bénéficier du transfert de technologies qui leur permettra de fabriquer eux-mêmes leur armement. Des ingénieurs venant des meilleures usines aéronautiques européennes seront ainsi secrètement détachés en Afrique du Sud pour implanter des chaînes de montage de mirages (à peine modifiés), mais aussi d’hélicoptères (Puma, notamment) et d’un appareil de transport militaire dont les caractéristiques sont curieusement très proches de celles du Transall…

Cette aide prendra, également, la forme d’une complaisance coupable. En 1986, à Paris, Lucy September, porte-parole de l’ANC en France, est ainsi assassinée, sans doute par un commando commandité par les services secrets sud-africains (mais certains pensent que les exécutants appartenaient au Mossad israëlien, agissant pour le compte du gouvernement sud-africain) et cela, quelques heures seulement après que la protection rapprochée dont elle bénéficiait lui ait été discrètement retirée par le gouvernement français.
Israël, allié important des USA, apportera également sa contribution, par le biais d’une assistance technique déterminante dans la mise au point du programme nucléaire (civil et militaire) sud-africain. Le fait que l’Afrique du Sud de l’appartheid soit effectivement dotée de la bombe atomique (une possession niée, sans aucune conviction, par Prétoria jusqu’à l’accession au pouvoir du président Mandela, qui «démilitarisera» le programme nucléaire et «dénucléarisera» les forces armées Sud-Africaines, faisant de son pays le premier à avoir renoncé, volontairement, à l’arme atomique, alors même qu’il en était déjà doté) constitua un argument particulièrement dissuasif à l’égard des régimes communistes voisins, qui durent moduler leurs «agressions» et les maintenir à un niveau «raisonnable»…

Mais une autre analyse de la doctrine d’emploi de l’arme nucléaire par le régime ségrégationniste sud-africain est possible. Bien qu’encore au stade d’hypothèse, faute de «révélations» ou de documents officiels la confirmant, cette interprétation place la bombe atomique sud-africaine dans l’arsenal répressif du pouvoir blanc : la bombe A aurait ainsi constitué l’ultime recours en cas d’une émeute noire généralisée pouvant aboutir au massacre systématique des populations blanches. Selon ce scénario, deux ou trois charges «tactiques» auraient été mises en œuvre dans les plus gros «townships»…

Fort de ce soutien des grandes puissances occidentales, le pouvoir sud-africain s’est longtemps cru à l’abri de tout retournement de situation Comme d’autres alliés des USA engagés dans le «containment» du communisme, il n’a pas su voir que son importance déclinerait si le «péril rouge» venait à s’amoindrir, ou même à disparaître. Or, l’implosion rapide et quasiment imprévisible du bloc soviétique, entre 1989 et 1991, va soudainement priver l’Afrique du Sud de toute importance aux yeux de Washington.

Certes, la transition démocratique opérée dans ce pays entre 1989 et 1994 doit beaucoup à la figure emblèmatique de Nelson Mandela, à l’héroïsme des militants de l’ANC et à la clairvoyance du président Botha qui, contre son électorat traditionnel, à refusé la politique du pire, mais elle doit surtout au «lâchage» de l’Afrique du Sud de la part des Américains. Prétoria avait rempli son rôle en limitant l’expansion communiste dans l’Afrique Australe. Le communisme s’effondrait : il n’y avait donc plus aucune nécessité à soutenir le régime de l’apartheid, dont la nature criminelle était par trop visible.
C’est donc à bon compte que les démocraties occidentales ont pu, sur ce sujet, se refaire une virginité en encourageant une évolution démocratique qu’elles avaient pourtant contribué à rendre impossible pendant des décennies…
Ce rôle, pour le moins ambigü, de Washington, Londres et Paris, messieurs Mandela et Mbekhi ne l’ont pas oublié. Aussi se sont-ils évertués, depuis l’accession de l’ANC au pouvoir, à se substituer aux grandes capitales occidentales dans le rôle d’arbitre des conflits inter-africains et, ainsi, à venir battre en brêche leur influence sur le continent.
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Auteur de cet article : L.D.

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