Le retour de Monsieur Keynes

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La France et l’Allemagne viennent d’échapper à de lourdes sanctions, encourues pour ne pas avoir respecté le « Pacte de Stabilité », qui les obligeait à ramener leurs déficits publics sous la barre fatidique des 3% du PIB. On peut, bien évidemment, lier cette décision de l’Union Européenne, d’une surprenante clémence, au poids politique de ces deux pays. Et sans doute ce facteur n’est-il pas à négliger. Mais on peut également y voir l’ouverture d’une brêche significative dans l’application scrupuleuse, par l’Europe, des dogmes de l’ultra-libéralisme. Si l’Union Européenne tente, au nom de sa politique économique commune, et par le biais de ce Pacte, de limiter les déficits publics des pays-membres, c’est que, depuis près de tente ans, les économistes nous présentent les Etats endettés comme de dangereux irresponsables. Un important déficit public, nous a-t-on expliqué, génère ou accroît l’inflation, érode la croissance et conduit obligatoirement à une importante hausse de la fiscalité, ce qui lamine l’épargne, affaiblit la productivité, décourage l’investissement, pénalise les entreprises…et, donc, augmente le chômage ! Et, s’il y a davantage de chômeurs, les dépenses sociales de l’Etat (allocations, aides…) vont augmenter alors que, dans le même temps, les rentrées fiscales vont s’amoindrir, ce qui va creuser d’autant le déficit public, et ainsi de suite... Avec de telles menaces, on comprend, effectivement, que l’on veuille bânir cette pratique suicidaire… Mais, alors, comment expliquer que les responsables politiques, pourtant dûment avertis des effets catastrophiques d’un budget déficitaire, s’obstinent dans cette voie ? Dans le cas des deux pays « fautifs », la raison principale de cet entêtement est liée à la persistance d’un important service public. En effet, et malgré d’importantes privatisations, réalisées au cours des vingt dernières années, la France et l’Allemagne, au contraire de l’Angleterre, par exemple, ont conservé un très large secteur étatique et para-étatique. Il faut bien en financer le fonctionnement, surtout que les demandes des citoyens (en matière de santé, d’éducation, de sécurité ou d’équipements…) se font de plus en plus pressantes. Ainsi en France, le gouvernement de M. Raffarin, pourtant élu sur un programme libéral prévoyant un assainissement des finances publiques grâce à une politique d’austérité à l’égard des services publics, est-il, malgré tout, contraint d’augmenter sensiblement les budgets de certains ministères. C’est le cas de l’Education, dont le ministre est accusé, par les enseignants, de « dénationaliser » l’Ecole ; de la Santé, surtout après l’hécatombe de la canicule estivale ; de l’Intérieur et de la Justice, pour répondre au sentiment d’insécurité ressenti par la population ; ou de la Défense, afin que les forces françaises puissent se doter d’armes technologiquement avancées… Ces décisions, éminemment politiques, ont, aussi, un volet économique non négligeable. Alors que la croissance tarde à se manifester et que les entreprises n’embauchent plus, l’Etat, par le soutien apporté aux services publics, prend le relai du secteur privé et recrute. S’il ne l’évite pas, il parvient, du moins, ainsi, à freiner la dégradation trop brutale du marché de l’emploi…en attendant que la croissance permette à nouveau aux entreprises privées de faire réellement baisser le chômage. Enfin, cette politique vise également à stimuler l’ensemble de l’économie nationale. Les grands travaux, les commandes de l’armée, les dépenses d’équipement des hôpitaux ou de la police vont dynamiser l’activité des compagnies privées qui travaillent dans ces branches. Une dynamique qui, espère-t-on, pourrait créer un « effet boule de neige » et précipiter le retour de la croissance. Or, en agissant ainsi, l’Etat français renoue, sans l’avouer, mais en toute connaissance de cause, avec les principes de politique économique définis par John Maynard Keynes…en 1934 !!! Fervent défenseur de l’Etat-Providence, dont il fut l’un des principaux instigateurs en Angleterre, Keynes soutenait que le simple jeu de l’offre et de la demande ne suffit pas à créer le plein-emploi, si l’Etat ne s’implique pas dans l’économie. Il avait, par ailleurs, mis en évidence le fait que l’argent que l’Etat injecte dans le circuit économique, dynamise ce circuit et génère une hausse d’activité. Enfin, et tout en en reconnaissant le risque inflationniste, Keynes préconisait de toujours relancer la croissance par la demande (la consommation, grâce aux salaires), plutôt que par l’offre (l’aide aux entreprises). Et pendant trente ans, de la fin de la seconde guerre Mondiale au milieu des années 70, tous les pays industrialisés ont suivi ces préceptes. C’est avec la hausse brutale du chômage de la crise pétrolière, vers 1975, que ces principes vont être abandonnés, et même condamnés, au profit des thèses libérales. Depuis, il est communément admis que l’Etat doit se désengager au maximum de l’activité économique, que le secteur public est coûteux et « contre-productif », que la relance doit toujours être tentée en actionnant le levier des entreprises et que les « acquis sociaux » hérités des périodes fastes sont, désormais, des privilèges ruineux qu’il convient d’abolir au plus vite… Or, toutes les politiques mises en œuvre selon cette philosophie libérale, si elles ont bien abouti à la réduction drastique de l’inflation (qui gênait les marchés financiers), n’ont eu aucun effet positif sur l’emploi. Sans le dire explicitement, Berlin et Paris en ont tiré les conclusions logiques et reviennent donc, même si c’est encore timidement, à une approche keynésienne. Et cela, d’autant plus sereinement que quelques économistes, parmi les plus réputés, dont James K. galbraith (Pr. A la Lindon B. Johnson School of Public Affairs d’Austin, Texas), Daniel Kahneman (Prix Nobel 2002), Herbert Simon (Prix Nobel 1979) ou Ronald Coase (Prix Nobel 1991), n’hésitent pas à remettre en cause le principe même d’un marché autorégulateur, base du système libéral. Chronique publiée par L’Express
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Mis à jour ( Mardi, 11 Novembre 2008 10:19 )  

Laurent Dubourg a rejoint la communauté des auteurs de jesuisecrivain.com le Vendredi, 17 Octobre 2008.

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