La conférence du Professeur de Secondat

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L’événement était d’importance. Toutes les publications scientifiques avaient annoncé la prochaine communication de l’explorateur, et la presse avait également alerté le public. Avant même que ne soit connu le thême précis de la conférence, des articles, prétendûment exclusifs, en avaient livré les « meilleurs morceaux ». Si les magazines de bonne tenue avaient cité les rares propos du conférencier, les journaux populaires n’avaient reculé devant aucun artifice pour allêcher leurs lecteurs. Des graveurs et des imprimeries de quartier avaient, avec un talent inégal, mais toujours avec une imagination débridée, innondé les rues de feuilles mal encrées, représentant, le plus souvent, des jeunes africaines, à peine pubères, nues, et enchaînées à un totem, près d’un marais d’où émergait un crocodile féroce. D’autres montraient un « sorcier », revêtu de la peau d’un saurien, brandissant un coutelas au-dessus d’une jeune Noire, toujours dénudée, et apparemment destinée au sacrifice. Bien évidemment, ces débordements avaient provoqué la colère des ligues de protection de la morale et soulevé l’indignation des savants les plus réputés. La plupart d’entre-eux, soit qu’ils fussent trompés, de bonne foi, par ce battage, soit qu’ils fussent jaloux du succès prévisible de la communication de leur jeune collègue, affichaient nettement leur mépris, certains allant même jusqu’à douter, par avance, de la validité scientifique de l’exposé. Au soir dit, une foule compacte se pressait devant le Grand Théâtre, loué pour l’occasion, par la Société Nationale d’Etudes Géographiques et Sociales. Un cordon de police, fréquemment débordé, tentait de séparer les manifestants, hostiles, et le public qui, rangé en file indienne depuis plusieurs heures, attendait l’ouverture des guichets. Entre les deux groupes, les invectives, et parfois les coups de poing ou de canne, volaient au-dessus des pélerines et des képis. Les défenseurs de la morale traditionnelle, brandissant des pancartes aux propos sévères, interpellaient les spectateurs, pour tenter de les détourner d’un « spectacle affligeant et honteux ». En face, si certains semblaient gênés d’être vus dans cette longue queue impatiente, d’autres n’hésitaient pas à répondre à chaque attaque par des plaisanteries ironiques et souvent mordantes. La confrontation entre les deux factions devenant, à chaque minute, plus tendue, le préfet, afin d’éviter des incidents plus graves, fit débuter la vente des billets avec plus de deux heures d’avance. Dans un salon confortable, Charles-Louis de Secondat s’entretenait avec quelques intimes, venus lui apporter leur soutien et leurs encouragements. La rumeur grondante de la rue montait jusque-là et, de loin en loin, un slogan hargneux ou une remarque piquante parvenait, en toute netteté, jusqu’à leurs oreilles. Cette atmosphère, n’était pas faite pour calmer la nervosité de l’explorateur, pourtant habitué à braver des dangers bien plus terribles que ceux que pouvait lui réserver une salle belliqueuse. Si le Professeur de Secondat était inquiet, c’est surtout parce qu’il ne comprenait pas que ses travaux puissent susciter, dans le public, de telles passions. Il comprenait, certes, la jalousie de quelques vieux barbons de l’Académie qui voyaient d’un mauvais œil ce jeune chercheur téméraire défricher des territoires où eux n’avaient jamais eu le courage de s’aventurer, mais il ne pouvait admettre que l’on fasse intervenir le moindre jugement d’ordre moral à l’encontre de ses travaux. Qu’ils soient jugés sur des critères scientifiques et sur la pertinence de l’analyse, il n’y aurait rien là que de très normal, mais que l’on prétende les évaluer selon des valeurs morales, il ne pouvait le tolérer. De même, il comprenait mal comment le fait de rendre public, dans un but scientifique, les mœurs et les coutumes de peuplades reculées pouvait, comme on l’en accusait, « corrompre la jeunesse ». Devant ses proches, il laissait s’exprimer sa perplexité et ses doutes, allant même jusqu’à envisager de suspendre son exposé, afin de contribuer à l’appaisement général. Tous se récrièrent devant cette hypothèse et lui démontrèrent que, loin de calmer les esprits, une telle décision ne ferait que provoquer des troubles plus sérieux. Son assistant, et plus fidèle ami, Alexandre Bordes, lui fit ainsi remarquer que, la salle étant déjà à peu près remplie, l’annonce d’un report de la conférence provoquerait un fort mécontentement des auditeurs, dont l’évacuation pourrait s’avérer délicate. Par ses gestes tendres et ses paroles réconfortantes, la fiancée du chercheur, la belle Anabelle, tentait d’atténuer les craintes de son amoureux. Le Président de la Société Nationale d’Etudes Géographiques et Sociales, organisateur de la conférence, sans oser s’adresser à Secondat, allait de l’un à l’autre, en exprimant, avec gêne, l’idée que, peut-être, il pourrait être judicieux, sans rien enlever à la pertinence des observations, de supprimer ou, du moins, d’édulcorer certains passage, d’atténuer certains faits… Les regards outrés ou furieux de ses interlocuteurs successifs le réduisirent au silence avant que Charles-Louis n’entende cette suggestion…qui n’aurait pas manqué de provoquer sa colère. Enfin, un huissier entra pour annoncer, cérémonieusement, qu’il ne restait plus que cinq minutes avant l’heure imprimée sur le programme. Charles-Louis avala un verre d’eau, réajusta le nœud de sa cravate, serra les mains de ses amis et, entraînant Anabelle quelques pas à l’écart, l’embrassa longuement et écouta, avec un sourire, ses derniers encouragements. Puis, tous suivirent l’huissier, à travers les longs couloirs du théâtre. Des étudiants du professeur de Secondat s’étaient spontanément portés volontaires pour servir de garde rapprochée et empêcher les curieux, les importuns et les agités de venir troubler leur maître dans son parcours jusque derrière le lourd rideau cramoisi qui masquait la salle. Pour parer à toute éventualité, quatre d’entre-eux avaient même été désignés pour rester, en retrait, sur la scène. Enfin, dans un formidable brouhaha, le rideau se leva. Si les applauddismements dominèrent largement, ils ne couvrirent toutefois pas complètement quelques injures. Calmement, derrière son lutrin, Charles-Louis attendit le retour au calme, pour rappeler le thême de sa conférence : « Pratiques chamaniques et paroxysmes sacrificiels dans l’Afrique de l’Est ». Suivit une longue introduction, pendant laquelle il s’attacha à définir chaque terme de ce titre obscur, avant de rappeler les expéditions, les récits et les travaux de ses devanciers, sur le même sujet ou sur des thêmes voisins. Malgré les signes manifestes d’impatience d’une partie du public, l’explorateur décida de ne rien sacrifier de la rigueur scientifique et d’entrer dans tous les détails méthodologiques qui, seuls, permettaient de valider le sérieux de son travail. Ce n’est donc qu’après de longues digressions, qu’il se lança dans le récit de sa dernière expédition et dans la description des scènes observées dans la région de Maromeu, mais aussi à Madagascar et dans une petite île, baptisée Cernéa. Dans ces trois régions, pourtant assez éloignées les unes des autres, n’ayant aucune parenté culturelle ou ethnique et ne pratiquant que peu d’échanges entre elles, Charles-Louis de Secondat avait pu assister à des pratiques rituelles présentant de curieuses similitudes… Dans le royaume des Mozambics, expliqua-t-il, chaque village désigne, chaque année, la plus belle jeune fille vierge et l’offre, en sacrifice, au serpent Python. En échange, le serpent est censé ne plus menacer les villageois. Et s’il arrive ensuite que, malgré l’offrande, un enfant ou un zébu soit tué par le reptile, la victime est considérée comme coupable de quelque péché secret. A ce titre, ces restes ne seront pas inhumés selon les rites funéraires de la tribu et sa dépouille sera abandonnée aux charognards… Bien évidemment, et même si le conférencier, s’attacha à n’employer que des images sobres et peu suggestives, l’évocation des jeunes vierges livrées à l’appétit féroce du redoutable serpent provoqua de vives réactions, dans cette salle déjà très énervée. Les plaisanteries les plus grasses fusèrent et un énergumène, vite refoulé par les étudiants, tenta même de grimper sur la scène, certainement avec la ferme intention de molester le conférencier, quand fut projetée la photographie d’une jeune Mozambique, nue, et déjà presque à moitié étouffée par les puissants anneaux du python. Sur la grande île de Madagascar, c’est un rituel à peu près similaire, mais avec un crocodile, que le jeune explorateur avait pu observer. Là, le sacrifice devait assurer la prospérité du clan. Cette fois encore, le récit fut bruyamment interrompu par des rires obcènes et stupides, et par quelques cris haîneux… Courageusement, le Professeur de Secondat fit face et poursuivit son exposé, pour aborder la dernière étape de son périple africain : l’île de Cernéa. A la déception du public non scientifique, les pratiques sacrificielles des tribus de cette île ne provoquent généralement pas de morts et ne concernent pas que quelques vierges « élues », mais une importante portion des jeunes filles et des jeunes femmes, vierges ou mariées… Autre différence fondamentale, le « sacrifice » n’y est pas pratiqué par un animal, serpent ou crocodile, mais par des hommes. Ces caractéristiques, inconnues ailleurs, suscitèrent, on s’en doute, le plus vif intérêt parmi les savants présents, alors même que les curieux, déçus dans leur désir malsain de détails morbides, ou rassasiés, quittaient peu à peu la salle. Comme l’expliqua Charles-Louis, dans cette île tropicale, se sont toutes les petites filles qui, dès leur plus jeune âge, sont élevées dans le but d’être, un jour, offertes aux caprices d’hommes venus d’ailleurs, les « touris ». Ceux-ci, qui ne semblent pas appartenir à un groupe ethnique ou culturel bien défini, ont pourtant, pour caractéristique commune, le fait d’arriver sur l’île par bateau, lors de deux périodes, dites « rouges ». Les plus belles filles les attendent sur les plages où ils débarquent et n’ont de cesse que de les séduire et de s’offrire à eux. Dans cette optique, certaines ont appris l’art délicat du massage ou de la danse, d’autres se jettent aux pieds de ces touris dans des lieux obscurs où une musique hypnotique, jouée très fort, provoque de curieuses transes. Souvent, l’acte sacrificiel, est accompli en un lieu isolé, où n’accèdent que les touris et les Cernéans qui se vouent à leur culte : « l’otel ». Il existe plusieurs catégories de ces sortes de temples dédiés aux touris, allant du plus sale au plus luxueux. Les qualités plastique des jeunes filles que l’on y rencontre semblent d’ailleurs suivre très précisément le niveau de confort de l’otel. Cette pratique rituelle paraît avoir pris, là-bas, le statut de religion d’Etat, puisqu’il y existe un « minis touris », ainsi qu’une police spécialement affectée à la sécurité des touris, et que toutes les autorités rappellent, en permanence, que la population doit être au service des touris et qu’il convient d’en accueillir chaque année davantage. Le statut des femmes ainsi offertes est ambigü. Alors qu’au royaume Mozambic ou à Madagascar, la sacrifiée reçoit les hommages dus à une reine, la jeune Cernéanne qui est offerte aux touris est, à la fois, méprisée et enviée. Il n’est, en outre, pas rare de voir un touris s’établir sur Cernéa. Il n’en perdra pas, pour autant, ses privilèges et continuera, autant qu’il le souhaitera, à profiter des faveurs des plus belles femmes de l’île… Devant un tel panorama, totalement inconnu jusque-là, les pairs de Charles-Louis perdirent leur sang froid et l’empêchèrent bruyamment de conclure. Refusant de croire à cette description, ils déclarèrent qu’aucune société humaine, aussi fruste puisse-t-elle être, ne pourrait survivre à une telle organisation sociale. Un argument qu’ils exposèrent, démontrèrent et illustrèrent largement dans toutes les publications, scientifiques ou non, qui voulurent bien retranscrire leurs propos…Et elles furent nombreuses. Comme on l’imagine, le scandale fut immense ! L’ensemble des travaux du Professeur Secondat fut déconsidéré et le Président de la Société Nationale d’Etudes Géographiques et Sociales fit une proclamation officielle, selon laquelle il se déclarait « victime de la perfidie d’un usurpateur ». Charles-Louis fut donc radié de la Société, qui conserva pourtant, « à titre de dédommagement », la totalité de la recette du théâtre. Il perdit sa chaire à la Faculté et son nom fut, partout, tourné en dérision. Les parents d’Anabelle rompirent les fiançailles et personne ne sait, exactement, ce qu’il advint de lui. Même si certains prétendent que, désormais, il vit à Cernéa…
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Mis à jour ( Vendredi, 06 Mars 2009 19:42 )  

Laurent Dubourg a rejoint la communauté des auteurs de jesuisecrivain.com le Vendredi, 17 Octobre 2008.

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