La fourragère noire

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Je me souviendrai toujours de ce garçon triste, que l’imprudence coupable d’un sous-officier imbécile, l’absurdité d’un règlement inhumain et la stupidité de ses camarades, avaient meurtri au point de le conduire au désespoir le plus profond. Pourtant, je ne l’ai qu’aperçu. C’était au mess, à une heure relativement tardive de la mi-journée. Sans doute avait-il pris l’habitude de venir prendre son déjeuner parmi les retardataires, les consignés et les étourdis, afin d’éviter l’affluence, pour lui forcément insupportable, des premiers services… Le réfectoire était, cependant, loin d’être vide. Pluisieurs dizaines de jeunes gens aux rires sonores, aux voix fortes et aux plaisanteries grasses, y avalaient, avec la gloutonnerie de leur âge, un repas parfaitement conforme à leurs appêtits : solide, grossier et généreux. La plupart étaient, comme lui, des appelés du contingent. On y trouvait également quelques sous-officiers venus partager le menu de leurs hommes, et même un ou deux officiers qui, comme moi, souhaitaient déjeuner rapidement, chose absolument impossible à notre mess. Alors que tous s’étaient regroupés par unité, par service ou, plus naturellement, par affinités, lui déjeunait seul, unique occupant d’une longue table déserte, seulement embarassée par les reliefs des repas de ses précédents locataires : une tranche de pain orpheline, un yahourt intact et une pomme lustrée, sans doute mis de côté pour « plus tard », mais finalement oubliés là. Curieusement, et alors qu’il portait sur lui un signe distinctif évident, et d’ailleurs justement destiné à le désigner à l’attention de tous, c’est d’abord cette solitude qui attira mon regard sur lui. Venu seul, et n’ayant vu aucun de mes subordonnés directs, ni aucun de mes camarades, avec qui aller m’asseoir, c’est vers sa table que je me dirigeais, un plateau en plastique orange à la main. Je n’étais qu’à cinq ou six mètres de lui quand la voix d’un caporal, venant poignarder un étonnant silence, dont je ne pris conscience que quand il fut crevé, m’apostropha. - « Mon lieutenant… Il paraît qu’on va bientôt avoir droit à une éval-tac… Vous êtes au courant ? » Sujet permanent d’angoisse pour l’appelé, et donc objet de toutes les rumeurs, l’exercice d’évaluation tactique, l’éval-tac, peut prendre des formes aussi variées qu’une tentative d’infiltration d’un commando hostile, une attaque massive, un sabotage ou même une manifestation pacifiste devant les grilles de la base. Mais, quelque soit le scénario retenu par l’Etat-Major, l’alerte se traduit toujours par la suppression immédiate de toutes les permissions et la perspective de longues nuits de garde… L’efficacité et la pertinence de ces simulations résidant dans leur caractère inopiné et imprévisible, il était donc de mon devoir de réfuter l’annonce préalable d’un tel exercice. Bien plus tard, bien trop tard, je compris qu’en choisissant précisément ce sujet, le jeune effronté qui m’avait si cavalièrement interpelé, et que je prenais pour un balourd simplement désireux de faire preuve de son audace devant ses camarades, s’était montré particulièrement habile… Me tournant vers le caporal, qui était au centre d’un petit groupe de cinq ou six conscrits, je me lançais dans un long argumentaire visant à démontrer que les bruits de couloirs, si nombreux dans notre petit univers clos, étaient rarement fondés. Tout en parlant, je posais mon plateau et les hommes s’écartèrent un peu pour me laisser davantage de place qu’ils n’en avaient eu eux-mêmes pour déjeuner, témoignage discret et subtile du respect qu’ils portaient à mes galons d’officier… Après avoir longuement disserté sur l’éventualité d’un exercice, nous abordâmes la délicate question des mérites comparés du dernier chasseur français et de son homologue américain, et cela avec une expertise irréfutable, alors même qu’aucun d’entre-nous n’aie jamais piloté quoique ce soit… Nous fîmes ensuite un détour par le Proche-Orient, où nous jugeâmes, avec rigueur, la stratégie israélienne, avant de nous risquer à un pronostic sur la durée d’une probable guerre de libération du Koweit…à laquelle nous avions, de toute façon, peu de chances de participer. Ces sujets, et d’autres identiques, alimentent, depuis toujours, les conversations dans toutes les casernes, et chaque militaire, quelque soit son rang et son statut, s’y révèle comme un nouveau Clausewitz, injustement ignoré – et Dieu merci- par l’Etat-Major… Et s’il m’est arrivé, quelquefois, de prendre plaisir à déstabiliser mes interlocuteurs occasionnels, en règle général, je me lasse assez vite de ces fanfaronades. Ce jour-là, les analyses géo-politiques et stratégiques du brigadier n’ayant rien de très original, je me repliai, petit à petit, sur mon plateau-repas, laissant le petit caporal occuper toute la scène, sous le regard ébahi de « ses hommes », qui devaient se demander par quel prodige d’humilité et de dévouement, un esprit aussi brillant et clairvoyant acceptait de servir son pays avec un si modeste grade… Tout entier occupé à l’ouverture d’un pot de yahourt aux fruits –« avec des morceaux », comme le stipulait l’emballage, proclamant ainsi la générosité sans limite de la nation, qui n’offrait que le meilleur à ses défenseurs- je vis, du coin de l’œil, le jeune homme triste et solitaire se lever et déposer son plateau sur l’un des charriots disposés à cet effet. Et ce n’est qu’alors que je vis, ou plutôt que je remarquai, le signe terrible dont s’ornait son uniforme : la fourragère noire. Le regard baissé, il sortit précipitemment, sans que personne ne lui adresse la parole. Au contraire, les trajectoires bifurquaient brusquement pour éviter de croiser la sienne et les têtes se détournaient à son approche… Je savais trop bien ce que signifiait l’ornement funeste qu’il portait. La fourragère est une cordelette tressée, portée à l’épaule, et destinée à rappeler la bravoure d’une unité qui s’est brillamment comportée au feu. C’est donc, dans la tradition militaire, un élément de prestige, arboré avec fierté… Mais quand elle prend la couleur du deuil, sa signification est toute autre. Elle désigne un soldat qui, sans pour autant avoir commis de faute, a tué un camarade ! Dans tous les cantonnements, sur toutes les bases, on parle de ce signe maudit en baissant la voix. Je compris immédiatement l’isolement du jeune garçon, son air humble et malheureux…et la manœuvre du caporal pour me détourner de mon intention d’aller m’asseoir à la table du pestiféré. Car c’est bien ainsi qu’est considéré le porteur de ce terrible insigne. Ainsi, à la culpabilité écrasante que peut ressentir un jeune garçon de vingt ans qui a involontairement provoqué la mort d’un de ses copains, le règlement militaire vient ajouter, par cette abjecte distinction, l’ostracisme permanent. Officiellement, bien sûr, tel n’est pas l’objectif de cette mesure. Il s’agirait, en fait, de signaler aux cadres que le soldat concerné a vécu un drame douloureux, et donc de le ménager autant que possible. Une consigne souvent trop bien respectée : officiers et sous-officiers, sachant parfaitement l’effet démoralisateur que peut avoir la présence d’un porteur de fourragère noire dans une section, l’écartent systématiquement de toute activité, renforçant ainsi son isolement, tout en prétextant agir selon l’esprit du règlement. Une mise à l’écart encore aggravée par l’interdiction qui lui est faite de toucher une arme… Furieux de m’être laissé prendre au stratagème du caporal, je lui coupais sêchement la parole, alors qu’il expliquait, avec conviction, que la Russie, en mal de reconnaissance internationale, allait fournir une assistance militaire massive à Saddam Hussein et que nous allions vivre, dans le Golfe, le dernier round, apocalyptique, de la Guerre Froide… - « Caporal… La fourragère noire, il l’a eue comment ? » Bien que ma question n’ait aucun lien avec le sujet alors débattu, tous comprirent immédiatement de qui je parlais. Un silence gêné, seulement troublé d’un ou deux râclements de gorge et des frottements de semelles sur le carrelage, s’abattit sur notre table. Deux de nos convives firent semblant de découvrir qu’ils s’étaient attardés plus que de raison et s’éclipsèrent. D’autres, j’en suis sûr, auraient bien aimé les suivre. Mais, soit qu’ils fussent curieux de voir comment le caporal s’en sortirait, soit que l’autorité de mon grade les retint de s’enfuir avant qu’on m’aie répondu, ils ne quittèrent pas la table. Mais en prenant bien soin d’éviter mon regard et sans prononcer un mot. Voyant que j’étais bien décidé à rester, et donc à le retenir, jusqu’à ce que j’ai obtenu une réponse, le caporal lâcha : « Je ne sais pas, mon lieutenant… Vous savez, ces choses-là, si vous n’y avais pas assisté vous-même, vous ne savez jamais comment ça s’est vraiment passé… » - « Bien sûr… mais je ne vous demande pas un compte-rendu précis et détaillé, mais seulement ce que vous en savez…et si vous avez un trou, vos camarades pourront peut-être vous aider… » Les « camarades » n’en avaient aucune envie et le caporal sentit bien que leurs regards anxieux le pressaient de répondre, afin de pouvoir prendre le large au plus vite. En meneur d’hommes déjà expérimenté, il dévisagea lentement chacun de ses copains. Ils baissèrent les yeux ou tournèrent la tête. Il avait ainsi l’assentiment muet qu’il recherchait. Mieux que cela, même : si lui, il acceptait de parler, de briser ce tabou, c’était pour leur éviter, à eux, que j’avais également mis au pied du mur, d’avoir à le faire… - « Mon lieutenant, je veux bien vous dire ce que j’en sais… Mais avant, je voudrais vous dire ce que j’en pense : c’est pas une fourragère noire, qu’on aurait dû lui donner, mais la Légion d’Honneur, car vous allez voir qu’il a débarassé l’armée d’un foutu crétin… » Des sourires complices et des murmures approbateurs saluèrent ce curieux préambule. Je ne pouvais, cependant, et même sans connaître l’identité de la victime, ni les circonstances de sa mort, laisser croire que j’adhèrais à ce jugement. Mais je sentais bien qu’un rappel trop brutal aux convenances pourrait mettre un terme au récit. Je choisis donc de le faire sur un mode humoristique qui, tout en nuançant les propos du brigadier, rendrait cette conversation moins tendue. - « Vous connaissez peut-être l’anecdote de la visite du général de Gaulle à Bordeaux, caporal… ? Au passage du cotège officiel, un énergumène a hurlé ‘Mort aux cons !’. Le général s’est alors tourné vers son aide de camp et a lâché : ‘Vaste programme…’. Alors, vous voyez, même si le pauvre gars qui a péri dans l’accident était bien ce que vous dîtes, soyez certain qu’il en reste bien d’autres, dans l’armée comme ailleurs, et que ce n’est sûrement pas le meilleur moyen de s’en débarasser… » - « Vous avez sans doute raison, mon lieutenant…mais vous allez voir que celui-là, le jour de la distribution, il avait dû passer quatre fois… Mais vous jugerez vous-même… C’était il y a trois mois, à la mi-janvier. On faisait des manœuvres en forêt, avec bivouac, attaques de nuit, et tout le tremblement… Les cadres se relayaient pour être constamment sur notre dos et on n’arrêtait pas une minute. Progression en zone hostile, piègeage, déminage, embuscades, orientation, marche-co, exercices de tir en situation de combat…Tout y passait. On a même eu droit à une alerte NBC…Et, bien sûr, la nuit, il fallait protèger le bivouac… Donc, à tour de rôle, on montait la garde. La quatrième nuit, Perrin –il s’appelle Perrin- était claqué, comme nous tous. Et il a été désigné pour faire partie de l’équipe de garde de 2 à 4h00 du matin. Vous savez, bien sûr, mon lieutenant, que c’est l’horaire le plus vache : dans le meilleur des cas, vous n’avez dormi que deux heures. Mais, ce soir là, le capitaine a tenu à nous faire faire un dernier exercice, qui s’est terminé vers 1h00. Donc, quand ils ont pris leur tour de garde, les gars de l’équipe à Perrin avaient dormi à peine trois quarts d’heure… Perrin, en binôme avec Richard, il est en faction près des latrines (feuillées)…donc le coin le plus à l’écart. Il est complètement crevé. Il essaye quelques mouvements de gymnastique pour se tenir éveillé, mais ça ne marche pas. En plus, il fait un froid de canard qui vous engourdit un peu plus. Alors, avec son pote Richard, ils se mettent d’accord : Perrin n’a qu’à dormir au pied d’un arbre. Richard le réveillera vers 3h00 et dormira à son tour, jusqu’à 4h moins le quart. Et quand la relève se pointera, à 4h00, personne ne verra rien… Ils font donc comme ça. A 3h moins vingt ou moins le quart, Perrin, engoncé dans sa parka, dort profondément, son Famas appuyé contre l’arbre au pied duquel il s’est allongé. Je ne sais pas exactement pourquoi, mais la nuit, on était chargés à balles réelles… Les armes étaient plombées, bien sûr, mais chargées à balles réelles. Et voilà que l’adjudant-chef Caret décide de contrôler les sentinelles. Et, manque de pot, il commence par le secteur des latrines. S’il avait débuté sa tournée par un autre poste, Richard aurait sans doute entendu les sommations et les échanges de mots de passe et il aurait réveillé Perrin. Mais là, il n’entend rien. Il est seul, puisque Perrin dort, et il surveille surtout l’extérieur du bivouac. D’autant que des rumeurs prétendent que les paras, qui sont en manœuvre dans un autre secteur de la forêt, ont projeté de nous attaquer une de ces nuits. Il est donc concentré sur ce qui se passe devant lui, et n’entend pas le sous-officier qui arrive dans son dos. L’adjudant-chef, étonné de ne voir qu’une silouhette, redouble de précautions pour arriver sans bruit…il fait même un léger détour pour ne pas tomber directement sur Richard, et il arrive droit sur l’arbre à côté duquel dort Perrin. Il connaît sûrement la combine des deux gars qui se relaient et il comprend immédiatement la situation. Sans rien dire, il récupère le Famas de Perrin, fait sauter le plombage et l’arme. Richard, en entendant le claquement de la culasse, se retourne et se trouve nez-à-nez avec Caret, qui le tient en joue et lui murmure de se taire, de défaire son brelage et de lui donner son Famas. Richard ne peut rien faire d’autre qu’obéir. L’adjudant-chef prend donc l’arme de Richard, enlève le chargeur du Famas de Perrin, le balance dans un fourré, et repose l’arme contre l’arbre, là où il l’avait trouvée. Il ne réveille pas Perrin et ordonne à Richard, toujours en murmurant, de le suivre. Et les voilà qui partent, sans bruit, en laissant Perrin roupiller au pied de son arbre. Quelques minutes plus tard, Perrin se réveille. Il s’étire, se relève, prend son Famas et voit qu’il n’y a plus le chargeur. Il ne comprend pas pourquoi. Il veut demander à Richard si c’est lui qui l’a enlevé…bien évidemment, il ne le trouve pas. Là, il commence à paniquer. Il regarde son Famas de plus près, et constate que le plombage a été déchiré et qu’une cartouche est introduite dans la chambre. Il cherche son binôme partout, en l’appelant doucement… Pas de réponse. Il repense aux paras, il se dit que, si ça se trouve, ils ont embarqué Richard pour lui faire décrire le dispositif de protection mis en place autour du bivouac, afin d’attaquer dans les meilleures conditions possibles. Il veut donner l’alerte, mais il sait que sa situation est délicate : comment va-t-il expliquer que son binôme a disparu sans qu’il s’en soit aperçu ? Et comment va-t-il justifier la perte de son chargeur ? Pour le plombage, c’est moins grave, il pourra toujours dire qu’une branche l’a arraché… Alors, avant de réveiller tout le bivouac, il cherche partout autour de lui…Et il retrouve son chargeur… Pendant ce temps, l’adjudant-chef a amené Richard à la tente de l’officier de garde. C’est le lieutenant Perez. Le sous-officier lui raconte sa découverte et lui explique qu’il a balancé le chargeur de Perrin dans un buisson, et il propose d’aller réveiller le fautif à coups de Rangers. Le lieutenant n’est pas loin de s’endormir, lui aussi, et il se dit qu’une petite sortie le réveillera. Les deux gradés ordonnent à Richard de rester devant la tente du lieutenant, et s’en vont vers les latrines. Perrin, qui se dit qu’il n’a pas le choix, est bien décidé à donner l’alarme, mais il fait une dernière recherche, des fois que Richard se soit bêtement planqué, quand il entend des pas, venant du bivouac. Il est, bien sûr, très tendu, en pleine panique, en fait. Malgré cela, il garde assez de sang froid pour faire une première sommation : ‘Qui va là ?’ Le lieutenant veut répondre en donnant le mot de passe, mais l’adjudant-chef le devance et lance une grossièreté à l’adresse de la sentinelle, tout en rappelant au lieutenant, par gestes, que Perrin n’a plus son chargeur. Et ils continuent d’avancer. Deuxième sommation de Perrin : ‘Halte. Qui va là ?’. Nouvelle grossièreté du sous-officier, qui continue d’avancer. Le lieutenant, lui, reste en retrait. Dernière sommation du garde : ‘Halte ou je fais feu…’. Encore une fois, Caret l’insulte. Mais à peine a-t-il fini de prononcer l’injure, qu’une détonation claque et qu’il s’écroule, une balle de 5,56 en plein cœur ! Peut-être se serait-il arrêté, s’il avait entendu Perrin armer la culasse de son fusil, mais il n’a rien entendu. Et pour cause : c’est lui qui l’avait armé et faisant sauter le plombage. C’est, dailleurs, toute l’ironie de l’histoire. Il a été tué par la balle qu’il avait lui-même engagée dans la chambre du Famas de Perrin.. Alors, mon lieutenant, fanchement, c’était pas un crétin…?» Autour de la table, les visages sont graves et attendent mon verdict. Et je dois bien reconnaître que ce que je viens d’entendre dépasse tout ce que j’ai entendu, jusque-là, dans le domaine, pourtant inépuisable, de l’absurdité militaire. Et je le dis, sans mâcher mes mots, ni cacher ma colère. - « Oui, caporal, là, je dois bien reconnaître que, si votre récit est exact, la conduite de l’adjudant-chef Caret relève de la stupidité la plus absolue. Ca ne valait évidemment pas la peine de mort, mais si l’accident s’était soldé par une balle dans la jambe ou dans le bras, ma foi, je n’aurais rien trouvé à y redire… Mais, dans cette affaire, j’en vois d’autres, crétins.. » - « Si vous parlez de Richard, mon lieutenant, je ne vois pas très bien ce qu’il pouvait faire… » - « Je parle de vous tous, messieurs, et peut-être surtout de vous, caporal… » Là, je les cueille à froid. En ayant jugé le sous-officier aussi sévèrement qu’eux, j’avais marqué des points. Mais là, ils ne voient pas où je veux en venir. Les visages se ferment et les regards se font fuyants, à nouveau. Sauf celui du caporal, qui ne veut pas perdre la face devant son auditoire. - « Alors là, expliquez-nous ça, mon lieutenant… » - « Vous êtres tous d’accord pour dire que Caret a fait une énorme connerie et que Perrin n’est pas responsable de sa mort. Mais, parce qu’on lui fait porter une fourragère noire, vous le traitez comme un pestiféré. Vous l’isolez. J’ai même compris, mais trop tard, c’est vrai, que c’est pour m’empêcher d’aller vers lui que vous m’avez appelé… C’est aussi con que ce qu’a fait Caret, croyez-moi ! Et, en tout cas, ça n’aide pas votre copain… Alors, caporal, avant de vouloir jeter tous les cocus à la Seine, assurez-vous de bien savoir nager… » - « Ce qui signifie, mon lieutenant ? » - « Ce qui signifie, caporal, que si, comme vous le suggériez tout à l’heure, on donnait la Légion d’Honneur à celui qui débarasse l’armée d’un crétin, j’aurais, juste autour de cette table, de quoi faire une belle moisson de médailles… » Sans attendre de réponse, je me levai et coiffai mon béret, les obligeant ainsi à se mettre au garde-à-vous. Je tournai les talons en abandonnant mon plateau sur la table, en sachant pertinemment qu’ils seraient obligés de le desservir à ma place… En quittant le mess, je voulais, le jour même, obtenir confirmation de ce récit affligeant et, si l’accident s’était bien déroulé ainsi qu’il m’avait été raconté, demander au colonel commandant la base de muter Perrin dans mon unité. J’avais la chance de commander une compagnie de fusiliers-commandos plutôt atypique : alors que l’on affecte généralement aux escadrons de protection des Bases Aériennes des jeunes gens sans instruction et principalement des ruraux épais et des ressortissants de nos départements et territoires d’Outre-Mer, curieusement réputés plus endurants que les métropolitains, j’avais hérité d’un groupe comportant de nombreux étudiants en fin de sursis. Ce noyau avait rapidement pris l’ascendant et influencé le comportement de toute la compagnie. Mes hommes ne se contentaient donc pas de m’obéir : ils comprenaient la finalité de mes ordres et étaient, de ce fait, aptes à prendre des initiatives –parfois totalement inattendues et ignorées du sacro-saint « Manuel d’instruction militaire»- visant à accroître l’efficacité de l’action engagée. Je sais que bon nombre de mes collègues officiers, et peut-être la plupart des sous-officiers, détestent cet état d’esprit et, quand ils ont sous leurs ordres quelques jeunes gens capables de réflèchir par eux-mêmes, ils n’ont pas d’autre objectif que de les faire rentrer rapidement dans le rang. Pour ma part, et même si je reconnais volontiers qu’une rigueur minimale est absolument nécessaire pour leur inculquer les fondements essentiels et les techniques de base indispensables à la réalisation de notre mission, je sais également que l’originalité, la créativité et, parfois, la fantaisie qu’ils apporteront dans l’exécution des ordres reçus, loin de nuire à notre efficacité, nous rendront moins prévisibles et, partant, plus performants Et j’ai pu le vérifier à de nombreuses reprises. Ce fut notamment le cas, au cours d’une eval-tac pendant laquelle les élèves officiers de Saint-Cyr devaient attaquer un bâtiment dont nous avions la garde. Nous savions que, lors du franchissement des champs de mines qui ceinturent les points sensibles des installations militaires qu’ils attaquent, les cadets de Saynt-Cyr, ne respectent pas les consignes : alors que tout agresseur déclenchant l’allumage d’une des mines éclairantes –qui, en temps de paix, remplacent les mines anti-personnel- doit se considérer comme mort et ne plus participer à l’exercice, les élèves officiers poursuivent leur assaut. Sachant cela, un des mes hommes, un étudiant en Lettres Modernes, a simplement suggéré de remplacer la charge éclairante par…des excréments. En deux heures, le piège était prêt. Nous avions donc prélevé, dans la fosse septique, des matières fécales que nous avions sommairement emballées dans du papier journal et que nous avions substituées aux fusées des mines, tout en laissant intacts détonateurs et charges de « dépotage ». Le résultat dépassa toutes nos espèrances. A chaque détonation, un ou deux saint-cyriens se trouvaient apergés d’étrons. Sous l’effet de la surprise –et sans doute aussi du dégoût- ils se figeaient sur place, ce qui nous laissait le temps de les neutraliser. Et même pour ceux qui, malgré tout, continuaient leur attaque, les juges de l’exercice n’avaient ensuite aucun mal à voir –et à sentir- qu’ils avaient été mis hors de combat… Je comptais donc sur l’esprit frondeur des étudiants de ma compagnie, pour faire en sorte que le malheureux Perrin, une fois muté chez nous, ne soit plus considéré comme le porteur d’une obscure malédiction. Dès que je le pus, c’est à dire en fin d’après-midi, je passai un coup de téléphone à l’Officier Conseil, dont le rôle essentiel consiste à épauler les appelés et à préparer leur retour à la vie civile, ce dont ils se chargent généralement très bien sans l’aide de personne. Comme toujours, ce poste était tenu par un aspirant, effectuant lui-même son service militaire. En quelques mots, je lui expliquai que j’avais croisé Perrin et lui demandai de m’informer des circonstances qui lui avaient valu le privilège douteux de porter une fourragère noire. Le récit bref de l’aspirant confirma celui du caporal imbécile. Dès lors, il ne me restait qu’une formalité à accomplir, afin d’obtenir la mutation de Perrin dans ma compagnie : avoir l’agrément du colonel commandant la base. Arrivé depuis peu, je connaissais encore mal le colonel Argelier. Ancien pilote de chasse, comme la plupart des officiers supérieurs ayant la responsabilité d’une base aérienne, il lui arrivait encore fréquemment de s’évader de son bureau pour sauter dans un Alpha-Jet et faire, au-dessus de nos têtes, quelques figures acrobatiques. Lorsque, au premier jour de mon affectation, et conformément à la tradition militaire, je vins lui présenter mes respects et me mettre à sa disposition, il m’accueillit avec chaleur. Ayant vu, dans mon dossier, que j’étais originaire du Bassin d’Arcachon, où il possèdait lui-même une villa, acquise pendant les quelques années où il avait séjourné sur la base de Mérignac, près de Bordeaux, il avait très vite quitté le ton protocolaire propre à ce genre d’entretiens, et nous avions longuement évoqué ensemble les charmes de ma région. J’espèrais que cet amour partagé pour les dunes et les pinèdes du Bassin suffiraient à m’obtenir son accord. De mon bureau, j’appelai immédiatement son secrétariat et demandai un entretien urgent avec le colonel. Malheureusement, il avait quitté la base pour une réunion à l’Etat-Major. Il ne me restait qu’une alternative : formuler ma requête auprès de l’officier de garde, qui éviterait soigneusement de prendre la moindre décision avant d’avoir vu le colonel, ou bien attendre le lendemain matin pour lui exposer directement mes motivations. Je choisis, bien évidemment, cette dernière solution. Dès mon retour sur la base, le lendemain à sept heures, je demandai au planton qui filtrait les véhicules pénétrant dans l’enceinte militaire, de m’avertir sitôt que le colonel serait de retour. Comme souvent, j’allais ensuite au foyer de notre unité, prendre un café avec les fusiliers qui n’étaient pas de garde ou en patrouille. En pénétrant dans la salle, je sentis immédiatement cette ambiance électrique, indéfinissable et pourtant si aisément reconnaissable, que l’on y observe chaque fois que s’est déroulé, dans la vie si bien règlée des militaires, un événement imprévu. Par petits groupes, tout le monde y allait de son commentaire et les cadres étaient assaillis de questions. Dès qu’il me vit, mon adjoint vint à ma rencontre… « Bonjour, Eric. Qu’est-ce qui se passe ? - C’est le petit Perrin, mon lieutenant…le gamin qui a descendu l’adjudant-chef Caret… Il s’est pendu cette nuit. »
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Mis à jour ( Mardi, 11 Novembre 2008 10:09 )  

Laurent Dubourg a rejoint la communauté des auteurs de jesuisecrivain.com le Vendredi, 17 Octobre 2008.

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