C'était un bel après-midi, et le printemps battait son plein.
La terrasse du grand café était frappée par le soleil. Autour des guéridons étroits, conversations animées, bras nus et lunettes de soleil témoignaient de la joie de vivre. Il y avait beaucoup de jeunes : beaux, bronzés et resplandissants.
Et, au milieu de tout cela, une table, un peu différente des autres. Avec un petit poète au physique totalement passe-partout. Ce poète grisâtre était entouré de trois gentes dames. Mais, en dépit de ça, de la générosité bouillonnante et duveteuse du soleil, en dépit du magnifique ciel bleu, de l'atmosphère presque festive, en dépit de la captivante beauté des reflets distordus qui dansaient de l'autre côté de la rue piétonne à l'intérieur limpide des vitres des buildings, figurez-vous que le petit poète fulminait intérieurement. Depuis quelques minutes en effet, sa frustration était à son comble.
Au début, lorsqu'il s'était faufilé entre les guéridons de la vaste terrasse, il s'était quasiment frotté les mains en constatant que les trois représentantes du beau sexe y étaient attablées.
C'était comme ça : le petit poète avait soif de public féminin. La perspective d'être le seul homme au beau milieu d'un cercle de femmes avait réveillé en lui une allégresse presque enfantine.
Il serait (même si les dites femmes écrivaient toutes de la poésie) LE poète, le petit génie de ces dames, le péroreur ! On boirait ses paroles : ah, les yeux émerveillés des femmes !
Il était gris, il ne payait pas de mine, nul ne le regardait. Mais là, son véritable moi allait enfin être pris en compte : il sortirait de l'ombre grâce à ses littéraires efforts (ce n'était pas faute d'en déployer) ! Il n'était peut-être pas des plus attirants, des plus favorisés par la nature avec son léger embompoint, sa myopie, sa voix nasillarde et la modestie de son charisme, mais, vingtdieu, il était poète !
"Poète rien que pour jouer les coqs dans la basse-cour ?" se disait-il parfois. Cela, c'était dans les moments de lucidité malfaisante, dans ces horribles moments où il lui arrivait de douter de son talent.
Mais il rattrapait vite le coup en s'accrochant à ses bouées : "j'ai été publié par X, Y, Z même, et je dirige une revue !". Et cela repartait; les nuages d'angoisse diffuse se dissipaient. Il tournait le dos au miroir matinal de la salle de bains pour ne plus penser dès lors qu'à sa carrière de poète, d'être hors du commun . Il bénissait même sa condition d'ancien malade mental. La PMD(*) n'était-elle pas l'antichambre du génie, du grand, du vrai ?
Donc, pour en revenir au fil de notre histoire, il exultait. Elles étaient trois, je l'ai dit, trois femmes entre deux âges et, parmi ces trois femmes, il avisa Rethy. Là, il fut un peu pris au dépourvu, presque "douché" par l'appréhension qui ne manqua pas, comme à chaque fois, de le vriller. Réthy. Avec laquelle on ne savait jamais sur quel pied danser. Réthy et sa beauté un peu farouche, et toute cette liberté un peu dérangeante qui émanait d'elle.
Réthy dont la vivacité d'esprit redoutable et l'étendue non moins redoutable des connaissances avaient pouvoir de désarçonner, et de le désarçonner, lui. Réthy, l'unique, Réthy l'amazone qui ne cherchait pas à séduire...mais qui n'en séduisait pas moins avec son physique à la Georges Sand, avec l'acuité presque prédatrice de son oeil auquel rien n'échappait, avec ses fulgurances verbales qui savaient faire mouche à tous coups.
Le petit poète fut, comme d'hab', saisi de sentiments ambivalents. S'il avait plus ou moins le béguin pour cette Réthy si flamboyante, il lui en voulait aussi de ne voir en lui qu'un simple copain. Un des handicaps du petit poète gris ? Il ne savait pas draguer. Il comptait, en quelque sorte, sur sa poésie pour draguer à sa place. Et , hélas, il savait bien que là non plus , il n'impressionnait pas Réthy.
Il s'assit à la table, partagé entre la joie et l'émotion secrète que lui inspiraient sa présence et la sourde crainte - qui, elle, le mettait sur la défensive - de son manque d'effacement, de l'aisance, de l'assurance même, de son verbe, de sa fichue érudition digne d'une encyclopédie et de son humour, de son goût de la bouffonnerie clownesque.
Au bout d'un quart d'heure, nous y voilà, le petit poète fulminait.
C'était terrible : il avait l'impression de rapetisser à vue d'oeil. Il n'avait même pas les couilles de lui faire comprendre qu'il fallait qu'elle se taise...à tout le moins, qu'elle la mette de temps en temps en veilleuse.
Il la regardait du coin de l'oeil.
Elle lui "volait sa clientèle"
Elle captivat le petit cercle et lui, le pauvre, ne se sentait pas de taille. Merde, il était venu pour qu'on boive sa parole, oui ou non ?
Mais le petit poète gris n'était pas homme à secouer le cocotier et, de cela, il s'en voulait à mort. Il finit par se recroqueviller complètement sur lui-même. Bien sûr, il voyait bien que les deux autres femmes le cherchaient des yeux, que c'était, en fait, à lui qu'elles eussent voulu s'intéresser. N'était-ce pas lui le seul représentant du sexe mâle, le vieux briscard couturé d'expérience pour qui le microcosme poétique n'avait plus de secrets ? N'était-ce pas lui, le fondateur d'une toute nouvelle revue ?
Mais Réthy était là. Et elle, se foutait du pouvoir comme d'une guigne Au contraire, elle vilipendait sans le moindre ménagement ceux qu'elle ne se privait pas d'appeller "les fats et les enculeurs de mouches de tout poil".
Réthy, c'était une sorte de Diogène au féminin. Elle se moquait de tout. Y compris des mots. De sa propre poésie.
Pas étonnant que bien des gens ne l'aimâssent pas...mais là aussi, elle s'en foutait.
Au bout du compte, le petit poète gris croisa les bras sur son poitrail affaissé , la mine boudeuse. Les regards en coin qu'il jetait à Réthy étaient à présent venimeux.
Ah, oui, il lui en voulait. Il lui en voulait même férocement. Silencieux, tassé dans son coin, il examinait le carnage : les deux femmes, désormais captives du verbe animé de Réthy.
Le petit poète gris avait des idées tout ce qu'il y avait de libérales : l'égalité, la parité, la femme cet avenir de l'homme...enfin, pour faire bref, tout ce charabia post soixante-huitard et "politically correct" à l'adhésion duquel se reconnait l'homme de bien, l'honnête homme des temps modernes : le petit poète gris tenait à cette réputation d'esprit large. C'était la raison pour laquelle il rongeait son frein présentement. Trahir l'agacement qui le taraudait eût été du dernier mauvais goût. Eh dame, c'était que lui, il avait une image, une légende à se construire !
Finalement, Réthy se leva : elle avait décidé de partir.
Le petit poète gris ne put se défendre d'avoir un pincement au coeur.
Mais, au moins, sans elle, son cher auditoire béat lui serait rendu. Il ne grincerait plus des dents en loucedé en faisant semblant de mâcher du chewing-gum.
Pourtant, inexplicablement, il ressentit de la tristesse.
Elle s'en allait. Elle lui brisait le coeur et le soulageait. Tout ensemble.
(*) PMD : Psychose Maniaco-Dépressive
Note de l'auteur : il va de soi que toute ressemblance avec des personnages réels ou des faits réels ne pourrait être que purement fortuite.

Alix
a écrit:
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J'ai beaucoup aimé cette nouvelle, l'ambivalence de ce petit poète gris le rend attachant alors qu'au début il pourrait nous faire penser à quelque scribouillard misogyne renommé... comme quoi le poète, l'écrivain est aussi et surtout un homme! ... mais toute ressemblance avec un personnage réel n'est-elle pas purement fortuite??? Bravo à vous, il y a ici du talent à revendre je pense! (flying_alix) |
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