- Un autre, Monsieur Antoine ?
Sans attendre la réponse, Jacques, le barman créole, remplit, presque à ras-bord, le verre de son unique client. Au plafond, les pales effrangées du grand ventilateur, qui tournent sur un rythme nonchalant, ne parviennent pas à atténuer la moiteur de cette fin de matinée tropicale.
Avachi sur un haut tabouret en bambou, la cinquantaine adipeuse, ruisselant de sueur, et la chemise collée à la peau, Antoine Jeantet saisit, d’une main tremblante, le verre de whisky et le porte à ses lèvres. Le liquide ambré déverse dans sa gorge une douce chaleur, qui se transforme, peu à peu, en une brûlure acide au niveau de l’estomac.
Le toit de chaume de la paillote du bar du Splendid Resort laisse, par endroit, passer le soleil. Les coussins des quelques fauteuils qui ont échappé au pillage sont crevés, la piscine est vide et ses carreaux de céramiques ébréchés témoignent de la rage des assaillants. L’hôtel, il n’y a pas si longtemps, était un magnifique palace où des européens fortunés venaient chercher un confortable dépaysement. Mais il n’avait suffit que de quelques semaines de troubles pour que tous les touristes désertent cette île paradisiaque.
Antoine, qui, entre deux grands reportages, avait souvent séjourné dans le pays, avait vu venir les premiers signes de l’orage. Il n’y avait aucun mérité à sa clairvoyance : il avait souvent pu observer les mêmes dérives, sous d’autres cieux… Avant tout le monde, il avait donc pu annoncer la gravité de la crise en gestation et avait obtenu, de son rédacteur en chef, l’autorisation de rester sur place pour « couvrir la suite des événements ».
Il ne se faisait d’ailleurs aucune illusion sur la nature de cette faveur. A son âge, après presque trente ans passés à sillonner les endroits les plus dangereux de la planète, l’heure de la mise au rencart avait sonné. Il savait qu’à son retour à Paris, on lui attribuerait un superbe titre, bien ronflant, et une substantielle hausse de salaire pour le confiner dans un rôle purement administratif…ou honorifique, en attendant la retraite.
C’était, il en était certain, son dernier reportage. Il voulait en faire un manifeste, un condensé de tout ce qu’il avait vu et compris au cours de ces trois décennies de baroud. Car, ici comme ailleurs, c’étaient toujours les mêmes causes qui avaient conduit le pays au chaos. Il restait lucide sur la portée de ses articles, vite lus et vite oubliés, chassés de la mémoire par le défilement constant d’une actualité toujours renouvelée…et pourtant toujours semblable. Non, s’il souhaitait témoigner, avec précision, de cette guerre civile, c’était avant tout pout lui-même. Le bilan d’une honnête carrière de journaliste de terrain. Un testament professionnel, en somme…
Savamment entretenues par la classe politique à l’approche de chaque échéance électorale, les tensions inter-communautaires s’étaient exacerbées au cours des dernières années, du fait d’une situation économique de plus en plus difficile. Les discours s’étaient radicalisés, les accrochages étaient devenus plus fréquents et toujours plus violents. Cette situation, tendue à l’extrême, aurait encore pu être sauvée par quelques hommes de bonne volonté…et un peu de courage politique.
Mais, le 1er mai, lors du traditionnel meeting de son parti politique, le Premier Ministre avait était été abattu. L’enquête ayant très vite permis de déterminer que le tireur, situé à plus de deux cents mètres de l’estrade, avait utilisé une carabine de précision et de gros calibre, la police décida de confisquer toutes les armes. Les policiers commencèrent, bien évidemment, par les armes légalement enregistrées et se rendirent donc aux domiciles des chasseurs. Appartenant, dans leur immense majorité, à la communauté blanche, ceux-ci refusèrent de se déssaisir de leurs armes dans un contexte aussi risqué, et quelques-uns allèrent même jusqu’à tirer sur les représentant des forces de l’ordre. Dans les quartiers chics du littoral, des milices d’auto-défense furent créées et patrouillèrent, multipliant les vexations inutiles et les bavures.
Des rumeurs persistantes, signalant que certaines mosquées de l’île, orientées vers un Islam radical, abritaient de véritables arsenaux clandestins, les policiers tentèrent d’y pénétrer. Avertis de la manœuvre, les quartiers musulmans se transformèrent instantanément en forteresses.
Les Chinois, effrayés à l’idée de voir partir en fumée le capital amassé au prix d’un labeur acharné sur trois générations, ont, pour la plupart, immédiatement quitté le pays, pour rejoindre leurs familles, à singapour, Londres, Hong-Kong, New-York, Sidney ou Montréal.
Sans qu’aucune preuve ne puisse venir étayer cette hypothèse, des leaders hindous désignèrent les Créoles comme responsables de l’assassinat du chef du gouvernement. Une accusation qui provoqua un sentiment de révolte, dans une population noire déjà passablement agitée par un profond malaise identitaire. De grandes marches de protestations furent organisées dans les quartiers créoles, auxquelles répondirent des contre-manifestations de la part de groupes hindous radicaux. La police, majoritairement constituée de fonctionnaires d’origine indienne, fut accusée de pratiquer un maintien de l’ordre sélectif, réprimant brutalement les manifestants créoles, mais laissant passer des activistes hindous armés de sabres.
Partout, dans les villes et les villages, des barricades marquèrent rapidement de véritables lignes de démarcation entre les communautés. Les familles ou les petits groupes isolés au milieu d’habitants d’une autre communauté, n’eurent d’autre choix que de quitter leurs maisons, souvent pillées sous leurs yeux par des voisins avec qui ils vivaient pourtant jusque-là en bonne intelligence, parfois depuis des générations.
Pavés, cocktails Molotov, coups de feu et voitures-béliers devinrent vite les seuls arguments échangés.
Au cinquième jour de troubles, le Président de la République, un musulman, unanimement respecté pour sa parfaite intégrité, convoqua tous les responsables religieux et les principaux leaders politiques, à la station de la télévision nationale, pour lancer un appel au calme. Malgrè quelques propos acides, qui furent coupés au montage, l’enregistrement de l’émission se déroula sans problèmes majeurs. Sur le parking des studios de télévision, le Président remercia chaleureusement chacune des personnalités présentes et s’attarda, plus longuement, avec le leader de l’opposition, aux origines françaises. Afin de prolonger, en toute discrétion, cette délicate conversation, sans doute consacrée aux conséquences politiques de la crise, le Président proposa au bouillant opposant de prendre place à ses côtés dans la voiture présidentielle. Quand les deux hommes furent installés, à l’abri des regard, dans la lourde limousine blindée aux vitres teintées, le véhicule fut secoué par une violente déflagration. Une grenade, glissée déjà dégoupillée en équilibre sous les coussins de la banquette arrière, venait d’exploser. Le leader de l’opposition fut tué sur le coup, alors que le Président, transporté à l’hôpital le plus proche, devait décéder vingt-quatre heures plus tard.
L’annonce de cet attentat, provoqua, sur toute l’île, un incroyable déchaînement de violences. Les haines et les rancoeurs accumulées depuis l’indépendance entretenaient le brasier. Agressions-représailles-expéditions punitives…partout, la même spirale infernale qu’Antoine avait déjà vu dans de trop nombreux pays.
Minarets abattus, comme en Bosnie…temples détruits, comme au Sri-Lanka… un enfant décapité d’un coup de machette, comme au Rwanda… un sniper qui tire sur tout ce qui bouge, comme à Srebeniça… un malheureux enchaîné à un poteau téléphonique, un pneu enflammé autour du cou, comme au Nigéria…un homme crucifié sur la porte d’une église, comme au Kossovo…une fillette violée, comme partout…
Les images, les visages, les pays, les époques et les guerres se mélangent dans son esprit. Il en a trop vu, et le troisième whisky qu’il vient de se faire servir ne parvient pas à effacer le goût métallique du sang, ni à calmer la nausée qui monte à l’assaut de sa gorge.
Il raconte tout cela dans son dernier article, mais il explique aussi comment tout aurait pu être éviter. Comment, le simple fait de désigner son voisin par son appartenance à un groupe ethnique, plutôt que par son nom, c’est déjà se préparer à le combattre. Comment la méconnaissance de l’autre, de sa culture, de ses croyances, engendre la méfiance, puis la haine. Pourquoi les préjugés, hérités du passé colonial ne peuvent pas servir de socle à une nation moderne. Pourquoi la blague la plus innocente porte en elle le mépris, premier moteur du désastre… Tout cela, et tant d’autres choses, condensées en quelques feuillets.
Le téléphone du bar sonne. Jacques, pose le torchon sale avec lequel il essuyait quelques verres gras, baisse le volume de la sono, qui diffuse en permanence les meilleurs reggaes de Marley et répond.
- Oui...Il est là, ne quittez pas, je vous le passe. C’est pour vous, dit-il, sans que ce soit nécessaire : Antoine est seul au bar. Il lui tend l’appareil.
Le vieux reporter s’éclaircit la voix en prenant le combiné. Il attendait cet appel : c’est le journal. A l’autre bout, à Paris, une jeune sténo va prendre son article sous sa dictée. Impossible de l’envoyer par e-mail : le réseau téléphonique a énormément souffert des violences et les lignes sont régulièrement coupées. Il devra peut-être s’y reprendre à trois ou quatre fois pour pouvoir dicter l’intégralité de son papier…
- Allo..Antoine Jeantet, à l’appareil…
- Antoine, c’est Henri…
Dans le cerveau du journaliste, un voyant rouge s’allume. Si Henri Grobiche, le rédacteur en chef l’appelle, c’est que quelque chose ne va pas.
- Oui, Henri…Il y a un problème…Tu veux que je rentre ?
- Tu me demandes s’il y a un problème ? Tu ne sais pas ? Chevènement a démissionné ce matin, alors, bien sûr, on a besoin de tout l’espace disponible…Alors, garde ton papier sous le coude pendant quelques jours, pour quand ça se sera calmé ici…
- Bien…Mais tu sais, c’est sérieux, ce qui se passe ici aussi, et…
- Bien sûr, Antoine, que c’est sérieux, mais…entre un remaniement ministériel aussi important que celui-là et tes tribales poursuites sous les cocotiers, j’hésite pas une seconde, crois-moi ! Non, Antoine, restes là-bas si tu veux, aux frais de la princesse, bien sûr –tu vois je suis pas chien- et, à ton retour, on discutera pour faire un dossier spécial sur ta petite guéguerre au paradis des touristes…OK ? Allez, je te laisse : je vais composer la Une avec Damien. Salut, Antoine…
Sans rien rajouter, il tend l’appareil au barman.
- Je vous en sers un autre, Monsieur Antoine ?
- Oui, Jacques…un double…
Pointe aux Canonniers, le 10 août 2000.
L. Dubourg
