Je ne sais pas combien ils sont. Je ne parviens même plus à compter les coups de Rangers. Je me suis arrêté au huitième. Celui qui a provoqué un craquement sinistre et une douleur fulgurante dans tout le côté gauche de ma poitrine.
Je crache du sang. Ca les excite. Ils hulent dans une langue que je ne comprends pas. Sans doute du Swahili. Mon inertie les lasse, peu à peu.
Quatre bras me relèvent et me jettent sur la chaise, dont les pieds sont rivés au sol de béton. Je sens, sans pouvoir résister, qu'on m'attache les mains derrière le dossier en bois. La douleur que provoque l'extension, vers l'arrière, de mon bras gauche, me tire de mon état comateux.
- Tu dis que tu es journaliste, mais je sais que tu conseillais les rebelles. On t'a vu leur indiquer comment piéger la caserne avant de l'évacuer. Six de nos camarades sont morts en y pénétrant. Avoue, et tu auras un procès publique. Continue à te taire et tu ne sortiras pas vivant d'ici...me dit, calmement, un sous-officier à l'uniforme dépareillé.
- Je t'emmerde...
je ne sais pas pourquoi je lui dis ça! Je veux lui dire que je n'ai rien à voir avec le piégeage de la caserne, que je ne sais même pas de quoi il parle, qu'entre les deux factions de l'armée qui se dressent aujourd'hui l'une contre l'autre, je suis bien incapable de distinguer un rebelle d'un loyaliste...mais au lieu de cela, je lui dis: "Je t'emmerde"...
Il sourit méchamment et s'écarte d'un pas ou deux. Je ne vois pas le coup venir. C'est le canon d'un pistolet qui percute mon menton et arrache, au passage, un morceau de chair.
Quand je reprends connaissance, je suis allongé sur le sol, sans liens. Lentement, je regarde autour de moi. Je suis seul dans la pièce, mais j'entends les palabres animées des soldats, à quelques pas, dans la cour de la caserne.
A un mêtre de ma tête, négligemment appuyé contre le mur, un fusil d'assaut Sig, chargeur engagé.
Le stratagème est un peu gros, mais c'est plutôt bon signe: ils ont besoin d'un bon prétexte pour me tuer. C'est donc qu'ils ne sont pas vraiment sûrs d'avoir affaire au mercenaire qu'ils recherchent. Et l'assassinat d'un journaliste français pourrait bien entraîner quelques complications diplomatiques...
Je reste allongé, en prenant bien soin de m'éloigner lentement de l'arme.
A bout de patience, et furieux de voir que je ne joue pas le jeu de la tentative d'évasion, ils préfèrent reprendre là où nous en étions restés...
Je suis empoigné et traîné dans un coin de la pièce, face au mur. Dans mon dos, j'entends les culasses des Kalashs manoeuvrées avec brutalité, comme pour faire le plus de bruit possible...
Le sous-officier, lui aussi, est revenu. Il crie: "Je vais compter jusqu'à cinq. Si, à cinq, tu n'as pas dit que tu es un mercenaire, on te rafale!"
Il s'égosille: "1 - 2 - 3..."
Combien j'en ai vus, et des plus costauds, chier dans leurs frocs, en attendant le coup de feu final... Je m'accroche à ça. En fait, je n'existe plus que pour ça: ne pas leur faire ce plaisir. Ne pas me vider devant eux.
Je suis à genoux, mais je manque basculer sur le côté, tant je tremble.
"4 - 5!" La rafale part.
Mais elle est tirée en l'air, dans la cour. Je sanglote, mais mes sphincters ont tenu bon. Alors, à travers mes larmes, je souris avec le sentiment que, cette fois au moins, c'est moi qui les ai baisés.
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Commentaires (2)

AliceCullen
a écrit:
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Ta nouvelle est super. C'est realiste et ça montre que les gens n'en font qu'a leur tête et qu'il peuvent se tromper. As-tu une source d'inspiration particulière? Y aura-t'il une suite? En tout cas continue. |
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Laurent D.
a écrit:
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Merci Alice... Concernant ce que tu appelles mes "sources d'inspiration", elles peuvent être particulièrement variées (et je ne les maîtrise pas), mais à propos de ce texte, les choses sont beaucoup plus simples: Il s'agit d'un épisode vécu... Journaliste, j'ai été arrêté, lors d'un reportage, dans un pays d'Afrique où l'armée venait de se scinder en deux factions rivales...Et je dois reconnaître que certaines coïncidences malheureuses (et le fait que je sois alors le seul européen à circuler au milieu de la zone des combats) pouvaient légitimement laisser penser aux soldats qui se sont chargés de mon "interrogatoire", que j'étais bien le mercenaire qu'ils recherchaient. Mais c'était il y a déjà bien longtemps...avant même ta naissance.... Je suis donc d'autant plus touché qu'une jeune lectrice comme toi apprécie ce texte. |
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