Juchée sur un sol tantôt marmoréen tantôt opalin, telle une étoile de marbre anthracite entre le ciel et la verdure, l'église dégageait une atmosphère apaisante. La cime des arbres mangeait le clocher sur lequel se dressait avec peine un coq rouillé. Son chapeau d’ardoises ébène était recouvert d’un imposant manteau de mousse dont il semblait ne pas vouloir se départir. La cloche d’airain, dont le doux son étouffé faisait écho dans la vallée, se cachait sous un campanile massif et imposant, lequel était rattaché à des toits pentus soutenus par d’imposants piliers en pierre. Depuis plusieurs siècles, l'église se fondait dans la masse. Elle avait vu la petite bourgade se construire autour d'elle, empiéter sur son territoire. Son parvis s'était vu diminué de quelques marches au profit d'un parking et sa pierre qui autrefois faisait la gloire des habitants était victime de l'érosion, s'effritant par endroit. Tels les vestiges d'un souvenir mort, elle s'affaissait sur elle-même, tentait de s'effacer pour laisser la place au nouveau coiffeur dont la devanture jaune et rose laissait présager un besoin de changement. Au fur et à mesure des années, l'église avait été le témoin de l'évolution de la société. De trois boutiques, le village était passé à trente. Trente boutiques, toutes plus colorée les unes que les autres, alors que l'église, elle, restait sombre, moite, tentant de garder sa place de maîtresse sur tous ces nouveaux bâtiments. Ses couleurs froides et grises semblaient être sorties d'une carte postale des années 1940. Elle était le patrimoine culturel du village, souvenir d'un lieu qui avait beaucoup vécu et pourtant, plus personne ne franchissait son perron hormis lors des trop peu nombreux mariages et baptêmes. L'église se laissait lentement digérer par l'expansion du village. D'ailleurs, de petit hameau, le lieu était devenu village et depuis peu celui-ci tendait à devenir une ville. Les touristes s'y massaient l'été et le buraliste qui vendait aussi du tabac proposait un coin souvenirs dans son échoppe. La terrasse du café était toujours bondé et aucun de ses clients ne ressemblait plus aux gars que l'on voyait sur ses vieux posters de l'autre temps. Le vieil arbre qui se dressait prêt de la poste, derrière l'église n'était plus, pour faciliter la circulation. Et si la déforestation ne menaçait pas encore, les arbres paraissaient se retrancher dans la forêt, se confiner à un périmètre bien défini alors que jusqu'alors, ceux-ci se joignaient volontiers aux jardins et aux rues. La vallée se refermait, emportant avec elle une partie de la beauté des lieux. Les fleurs se faisaient plus rares et les habitants se plaisaient à acheter des roses en pot alors que quelques années plus tôt celles-ci germaient encore l'état sauvage. Les champs d'autrefois n'étaient plus que des jardinets que les habitants se déchiraient à des prix affolants. Les fermes se faisaient moins nombreuses mais les villas poussaient aussi bien que les géraniums. Les piscines endolorissaient autant que les pâquerettes et les tournesol ne regardaient plus le soleil. Tous étaient tournés vers l'église comme pour l'implorer de faire quelque chose mais celle-ci pleurait ouvertement de grosses larmes de granit rose.
Pouxeux, le village dans lequel j'avais grandi, partait en lambeaux, dévoré par une société de consommation sans pitié. Et mis à part l'église qui était sur le point de mourir, personne ne semblait s'en apercevoir.
