Grigny... ma ville. La Grande Borne, ma cité, pleines de petites bornes par milliers qui jalonnent le bitume de tes rues, celles que j’ai traversées, arpentées en long en large, tout au long de mes voyages...
Comme il faisait bon s’assoir par les après-midis longues d’été, des heures durant sur ces petites bornes de ciment, qui t’ont donnée ton nom. Du moment qu’elle n’était pas souillée par quelques crottes malodorantes de caniche malpoli, j’en choisissais une au hasard, à l’ombre des marroniers _il y en a tout plein dans la rue des Enclos_, je m’asseyais, et me mettais à rêvasser.
Puisque nous ne partions jamais en vacances, l’ailleurs, il fallait bien l’inventer. Sur ma borne, une fois assise, pourtant, autour de moi, plus que de grands immeubles aux façades étrangement tortueuses, mais pour ma plus grande joie, tout pleins de fenêtres, à perte de vue. Et mes yeux en promenade s’amusaient à les ouvrir une à une, découvrant à chaque fois, un nouveau rivage... Jamais déçue ! J’étais enfant, c’était magique ! Pour changer d’horizon, il suffisait de poser mon regard sur une nouvelle fenêtre et de donner un léger battement de paupières. Et puis, les couleurs des petits carrés de mosaïques qui habillaient toutes ces façades, je ne les ai pas oubliées, vives et fraîches, il fallait oser ! Rouges, bleues, vertes, violettes, criardes, harmonieuses, elles participaient à la magie du décor.
Pour ça, des acteurs, de la vie, du monde, il y en avait dans les rues de la Grande Borne, et du beau... Chacun vivait un peu comme il vivait au pays, chez soi, dedans, dehors, c’était idem ! Quand les vieilles mamies Hmongs désoeuvrées traînent des pieds, se croyant belles dans leurs broderies du dimanche, avec non moins de nonchalance, les mamas africaines se pavanent en tenue de chez elles, les indiennes plus discrètes affichent pourtant un sari flamboyant, les musulmanes quant à elles, revendiquent fièrement la sagesse d’un voile sombre, souvent noir ou gris, plus rarement blanc. Tout cela, pour le dépaysement de nos yeux.
Et pour nos petites oreilles, à n’importe quelle heure de la journée, parfois de la nuit, il y en a toujours un qui ose, de la musique à gogo et d’ailleurs. C’est à qui saura imposer la sienne, celle de son pays, et pour cause. L’été, les fenêtres ne sont jamais fermées. Le son le plus fort en sort, les rythmes les plus endiablés se chantent, et tant pis pour le repos des voisins anciens, et tant pis pour les tympans, des enfants. Pour nous, enfants de pauvres, à moindres frais, c’était fête quotidienne.
A chaque détour de rue, à vue de nez, des odeurs aussi, des parfums appétissants, ennivrants, parfois écoeurants. Il s’en échappaient de toutes sortes par les ouvertures des cuisines, les fissures des murs. Du curry indien, au boudin antillais, de la cannelle de je ne sais où, en passant par les vapeurs de riz thaï, et son puissant poisson fermenté, point besoin de voyager, tout est là aux pieds des immeubles. Parfois même, bien d’ici, une cocotte minute sifflait, laissant sur nos papilles surprises un bon goût de ragôut, celui que nous savourions dans les cantines de nos écoles.
Et son marché le dimanche, Place du Pigeon, ou de la Treille, je ne sais plus, qu’importe, il faut le voir, tant il grouille de tout, au milieu de ses bousculades et de ses cris, un concentré de couleurs, d’odeurs, de bruits, et de vie !... C’était ça, ma vie. Il était là, mon pays, car j’ai beau chercher ailleurs, jusque dans mes papiers, de pays, je crois que je n’en ai plus, ou je ne m’en souviens plus.
Grigny, mon seul toit, mon abri, mon refuge, quand si fort, ici, je pense à toi, et tes grabuges, te souviendras-tu seulement de moi ?

Boréales
a écrit:
| Beaucoup de rythme et de poésie. très frais et léger. Vraiment sympa à lire. | |
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Abus
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