Ce Texte a Participé au Concours René Maran 2008, Pour sa IIIème Édition, et a remporté le Premier Prix de la Catégorie 14-18 ans. Il s'inspire d'une photo de Ronan Liétar.
Ceci est la deuxième version de la nouvelle, légèrement modifiée au niveau du style selon les suggestions d'un ami.
On dit qu’au moment de mourir, toute notre vie défile, du moment de notre première inspiration à notre dernier soupir.
Ce n’est pas vrai.
Seul le moment le plus important de notre vie apparaît à nos yeux, un moment magique, un moment qui marque. Un moment unique dans une vie, celui que l’on a gardé en mémoire toutes ces années avant de le revivre au moment de sa mort.
Je ne peux pas dire que j’ai vécu des moments importants dans ma vie. J’ai vu l’amour, j’ai vu la peur, j’ai vu le temps et les lieux défiler en abîmant ma carapace, en forgeant mes nageoires, j’ai vu la joie de vivre et j’ai subi sans larmes la perte de la vie des miens... j’ai cru voir la mort jusqu’à aujourd’hui…
Et je la vois aujourd’hui, comme je suis née. J’ai été surprise que la mort me permette de revivre ce moment. Mourir, pour revivre sa naissance ? Je dirais rêver, si je ne sentais pas cette brûlure me consumer de l’intérieur, ce métal me trancher et se planter dans mon cou. C’est bien ma mort. Je suis en train de mourir, bientôt, déjà, enfin.
Mais je Renais. Je reviens soudain dans ce noir, le premier noir de ma vie : L'œuf. Je sens des vibrations puissantes, mon cœur sanglant se pince et se réchauffe en pensant qu’il s’agit de ma mère. J’étais à l'intérieur d'elle, je sentais la puissance de ses nageoires à travers mes vibrations.
Et soudain, la longue descente. Je sentais déjà mes frères et sœurs tomber, et j’entendais avec effroi le son des œufs éclatés de ceux qui étaient tombés trop tôt, tandis que le poids des nouveaux arrivants du nid me donnaient une image de moi écrasée par de plus en plus d’œufs, jusqu’à ce que mort s’ensuive, broyée, asphyxiée.
Non. Ce n’est pas comme ça que je suis morte, je le sais. Mais je ne le savais pas, coincée dans mon œuf, ayant à peine conscience de mon existence. Mais je sentais des dizaines et des dizaines de vies aussi fragiles que la mienne, tout autour de moi, frémissantes de terreur.
Puis, des coups sourds tout autour de nous. Et plus rien. Plus rien que nos frétillements et le silence. Le silence le plus lourd de ma vie, le premier pour moi, le dernier pour d’autres.
Le silence était ponctué de nos grattements et de quelques bruits qui nous venaient de là-haut. L'inquiétude était grande, et déjà, les œufs écrasés et les embryons étouffés nous apportaient l’odeur de notre propre mort.
Tout à coup, un grattement se fit sentir dans le nid. Qu’était-ce ? Une tortue précoce, décidée à éclore un peu trop tôt ? Impossible. Ceux-là mouraient d'asphyxie.
Les grattements se faisaient plus nombreux, plus insistants. De nouveaux craquements macabres se firent entendre, et peu à peu, je sentais, nous sentions, le nid perdre de sa vie. Des crabes. Ils égorgeaient les plus malchanceux d’entre nous, ceux qui avaient déjà souffert du poids de tous leurs frères au dessus d’eux, se faisaient maintenant trancher le cou, sans pitié, avant que leur dépouille soit traînée jusqu’aux nids de leurs prédateurs.
Une dizaine d’entre nous furent dévorés de la sorte, et dix autres encore eurent tellement peur de partir les premiers qu’ils en moururent de frayeur, avant que les crabes repus ne s'en aillent. Nous respirions un nouvel air, que nous n’aurions plus à partager avec les tortues déchiquetées qui gisaient inertes dans l’obscurité. Malgré nos frères morts, c'était bon de s'oxygéner.
Mais notre croissance était rapide, et cet air frais fût bien vite aussi rare que le précédent. Les restes des cadavres amenaient maintenant une odeur nauséabonde, et tous, nous espérions que cela n’attirerait aucune créature dangereuse. C’était un espoir totalement absurde.
Mais c’était le moment d’agir. Le moment où nous pouvions fuir. Nous voyons encore les corps des tortues blessées finir de mourir quand un message clair, une vibration légère mais très précise, nous indiqua qu’il était temps. Temps de fuir, temps d'éclore !
Aucun ne traînait, la peur et l’excitation nous donnèrent assez de force pour briser nos coquilles. Vite ! Vite ! La panique, la cohue, la peur… on avançait avec ça dans le ventre.
Les vents eurent vite fait de donner consistance à nos peurs. Déjà, les grognements se faisaient entendre. Déjà, les pas lourds martelaient le sable, et déjà, la première gueule croqua cinq des nôtres.
Suivit un carnage des plus sauvages, dont je souffre de me rappeler. Des gueules, des becs, des poils, des plumes, du sang, des cris imperceptibles et des râles d’animaux rassasiés de nos chairs. Un Génocide.
Dans une mêlée incroyablement confuse, nous sortions tous du nid. Il fallait remonter, il fallait atteindre la Lumière. Je voyais pour la première fois en dehors de la mince couche blanche qu’était ma coquille. Je voyais beaucoup de frères et quelques sœurs émerger.
Et j’étais sorti. Me voilà sur la plage, et quelle plage ! Une explosion de sensations me dévorait les entrailles. Je voyais, je sentais, j’entendais, je touchais. Ma vue s’égarait un instant sur ce reflet d’argent parsemé des rayons de feu de la Lumière. Je sentais pour la première fois l’air humide de la mer, cet air salé, un air où je me sentais bien. Je grattais le sable de mes fragiles nageoires, et ma carapace se laissait caresser par les sillons du vent. Une fraction de seconde, le temps de mille sensations, avant que je regagne la mer, survivante du massacre.
Ma vision s'estompa. Je sentais la vie s'en aller de mon corps. Le souvenir replongeait dans l'obscurité, pour n'en plus jamais sortir. Je ne sentais plus rien désormais, tout était terminé.









