Ainsi va la vie...

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J'ai regardé mon téléphone, j'ai repensé à tout. A tout ce que l'on avait fait, à tous ces endrois écumés, à tous ces instants plus ou moins drôles. J'ai revu ces personnes qui traversent votre vie, celles qui restent près de vous et celle qui s'en vont. Celles qui vous marquent et qui s'éloignent et celles qui vous aiment infiniment.

J'ai pris mon téléphone et je l'ai fixé avec intensité, j'étais un peu interloquée et je me sentais bête au milieu de ce silence, avec cet objet dans la main. Mais c'était difficile.

J'ai relu le passé et je l'ai re vécu en quelques minutes et en plus rapide. J'ai juste ralenti à ce moment là de ma vie, celui où tu m'as marqué. Bien d'autres moments comptent à mes yeux, bien d'autres gens sont plus importants que toi mais en relisant ces vieilles pages, je nous ai revu et j'ai senti la nostalgie m'envahir. Dans ces lignes, j'ai revu cette promesse. Je l'avais oublié.

On avait quel âge, à l'époque? Vingt ans pour moi et toi un an de plus, à peine. Je me souviens t'avoir rencontré dans un bar, mais je ne me rappelle plus le nom, pourtant j'y allais souvent...Impossible de me souvenir. Peu importe, j'étais assise au bar avec deux amies; nous étions toutes les trois des étudiantes en mal de d'évasion et nous nous étions retrouvées dans ce pays, on s'entendait bien toutes les trois.

Il m'arrive parfois de revoir Marlène. Je n'ai plus beaucoup de nouvelles de France.

Peu importe, nous buvions un verre et Marlène et France ont seulement eu le temps de remarquer ces trois jeunes hommes qui s'asseyaient à une table et mon regard est directement tombé amoureux de toi. Quand je me suis retournée vers elles, elles ont souri et je leur ai juste soufflé

- C'est l'homme de ma vie! Celui avec la veste cintrée, c'est l'homme de ma vie!

Il faut savoir que je disais cela d'à peu près chaque garçon sur lequel je craquais. Puis, tout est passé vite, la soirée, les verres enchaînés, les éclats de rire de la foule qui grossissait dans le bar. Marlène, France et moi étions complètement saoûles. Nous avons quitté l'endroit pour aller en boîte. J'ai juste planté mes yeux dans les tiens avant de m'en aller. Je devais avoir l'air tellement ridicule!

Et bien sûr, le destin m'a ratrappé et quelques heures plus tard, tu es apparu dans cette discothèque. A cet instant précis, je n'avais d'yeux que pour toi mais j'aurais été incapable de t'aborder et encore moins en boîte.

J'aurais attendu six heures du matin. Après une soirée éreintante, de l'alcool et de l'herbe dans le sang, le visage sûrement marqué par cette nuit, pour que tu ne viennes m'adresser la parole.

- T'aurais du feu, s'il te plaît?

Forcément, on ne parlait pas la même langue, ce fut le premier sujet de conversation et la conversation a duré un mois. Un mois avant de reprendre la route vers mon pays, il a fallu qu'on se trouve un mois avant notre séparation anticipée. Mais ce mois fut parfait. J'ai rêvé pendant trente jours. On s'est promis dès les premiers jours, qu'on ne s'oublierait pas. Qu'on se reverrait peut-être dans longtemps, mais qu'on se reverrait. Puis le trentième jour, pas de nouvelles de toi, mon téléphone est resté silencieux toute cette journée. Tu n'es pas venu me dire au revoir, tu n'es pas venu passer un dernier moment avec moi, tu ne m'as jamais accompagné jusqu'à la gare. J'en étais triste à mourir. J'ai passé le trajet à essuyer mes larmes, j'ai tenté de sauver mon coeur de ton terrorisme sentimentale. Je voulais être plongée dans un coma idyllique pour ne jamais plus penser à toi. Pendant des mois, personne n'a pu prendre ta place, personne n'arrivait à ta cheville alors que je ne te connaissais pas. Ou peu. Mais au fond de moi, tu étais fait pour moi. Tu étais mon double, si tu n'étais pas mon amant, tu devais devenir mon ami. Mais tu ne devais pas dispraître de ma vie, sans un dernier mot, sans un dernier geste d'affection, d'amitié. J'ai ressassé notre promesse pendant un an, puis au fur et à mesure, elle s'est usée comme moi. Je me suis usée à penser à toi, j'ai gâché ma vie sentimentale et je me suis enfermée dans mes rêves. Ceux où l'on se retrouvait.

Maintenant, j'ai 36 ans. J'ai un compagnon depuis neuf ans. J'attends un enfant que je vais aimer et chérir. Mais je ne suis pas heureuse car tu hantes toujours ma vie, tu as poursuivi ma vie sans cesse même quand j'essayais de te semer dans d'autres bras. J'ai cru en cet homme, je l'aime, du moins, je crois. Ou alors, je croyais...Mais ton image est toujours là. Tous tes souvenirs me suivent, dans chacun de mes déménagements, chacun de mes voyages. Tu as été présent dans ma vie depuis seize ans, sans jamais t'en aller vraiment.

Et ce matin, en rangeant mon placard, acte anodin, j'ai retrouvé cette boîte. J'ai pris un coup de fouet en plein visage et j'ai jeté un coup d'oeil sur ma vie; elle ne ressemble pas à celle dont je rêvais. A celle dont nous rêvions. Nous étions les rois de l'évasion, de la liberté. Nous voulions du rêve, de la magie, de la surprise; à vivre chaque jour. Nous voulions parcourir le monde et ne jamais s'attacher à un lieu, nous voulions être des saltimbanques, des parcoureurs de chemin, des évadés de la vie.

Nous avions vingt ans et tout le temps de vivre ça. Tu m'as abandonné. Toi, la seule personne que j'avais jamais rencontré, aussi proche de mes envies. Nous avions cette ambition commune qui nous aurait fait mener une vie fantastique. Et je me retrouve là, dans un joli appartement, je travaille. Je travaille dans un théâtre, j'y dirige une troupe. J'aime mon métier, il est intéressant. J'ai un compagnon convenable, qui me comble, qui parfois m'exaspère mais qui m'a fait un enfant. Je ne le regrette pas, je vais l'aimer. Mais il manque quelque chose à ma vie, il me reste cette trainée de regret qui colle ma peau. Et en retrouvant tes coordonnées, j'ai eu toutes ces images en tête, toutes ces choses qu'on aurait pu vivre.

Me voilà avec ce téléphone, je le scrute, je caresse les touches, je les triture nerveusement. Cette adresse n'est sûrement plus celle de ta maison, cette adresse email ne doit plus exister et ce numéro de téléphone encore moins. Mais j'ai laissé trop de temps s'écouler, je t'ai trop laissé me ronger. Maintenant, je veux une conclusion à tout ça. Peu importe ce que tu me diras, si j'arrive à te joindre, peu importe ce que le destin m'apportera comme réponse. J'essaye.

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-  Allô, bonjour? annonce une vieille voix féminine

- Bonjour...Excusez moi de vous déranger, j'aimerais parler à Jordan, s'il vous plaît?

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Jordan vivait chez sa mère, son père était décédé quelques semaines après mon départ. Il a tenté de se suicider en se jetant du haut d'un immeuble, il s'en est sorti avec les jambes brisées à vie. Incapable de vivre seul, il a décidé de rester auprès de sa mère. Il s'aidaient mutuellement. Il m'a confité tellement de choses. Que le dernier mois avant sa tentative de sucide faisait parti des plus beaux moments de sa vie, que j'avais été un rayon de soleil, que je l'avais aidé à penser à autre chose qu'à son père mourant. Que j'aurais pu réussir à le sortir sa dépression, mais que le fait de penser à mon départ le mortifiait. Il voyait son père s'en aller, et moi aussi.

- Je voyais s'en aller en même temps deux des personnes que j'aimais le plus au monde, j'allais me retrouver seul à supporter la peine de ma mère, et la mienne. Je ne voulais pas t'accabler, toi qui était destinée à une vie étonnante, fantastique tout comme tu l'étais. J'aurais été un poids. J'ai préféré m'éclipser. Mais j'ai raté, et j'ai raté ma vie par la même occasion. Je suis heureux que tu m'aies appelé, tu vois, je te l'avais dit que peu importe le temps que ça prendrait on se retrouverait. Si tu as envie de traverser les frontières, de me rendre visite; je t'attendrais avec plaisir...

Nous avons discuté pendant quelques heures. Et j'ai alors compris que le Destin avait joué en ma faveur, que ces regrets amers que je trainais étaient inutiles et fondés sur du vide. Si j'étais restée, j'aurais subi sa vie. Nous n'aurions jamais vécu ces rêves de gamins.

Je regardai autour de moi, mon appartement en désordre, les manteaux accrochés au mur, le plat au four, mon emploi du temps. Ma vie en somme, ma vie débordante de vie! J'ai eu un large sourire sur le visage, j'ai serré contre moi le tee-shirt de l'homme que j'aimais et cette fois j'en étais certaine.

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Mis à jour ( Jeudi, 25 Février 2010 08:19 )  
Auteur de cet article : Maureen

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