Papi Kapout

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Craaa-pette! s'écria-t-elle, triomphante.
Lui soupira, encore.
"Ce qu'elle peut me fatiguer..." pensa le vieil homme, assez fort pour que quiquonque puisse l'entendre mais puisque, le chat mis à part, personne ne l'écoutait jamais...
Il avait oublié de mettre la dame de coeur sur le roi de trêfle et c'était un peu l'histoire  de sa vie. "Mon gros crapaud" comme disait sa chère et tendre. Il oubliait toujours quelque chose, mettait les pieds dans la mare, et finissait par perdre la partie. Ses femmes, ses filles et maintenant sa petite fille, prenaient l'avantage, génération après génération, dans une lente humiliation.
Il n'avait plus gagné de parties de cartes depuis 1958, l'année de son mariage avec Huguette, son joli coeur tortionnaire. Il est vrai que pendant des années, il avait fait semblant de perdre contre ses filles adorées, afin de voir leurs visages s'illuminer et pensait-il, leur apprendre le goût de gagner. Cela avait plutôt bien marché, tant elle le prenait dorénavant pour un raté. Elles avaient ensuite exigé de leurs maris qu'ils aient le poing dur, ferme, sur la table et qu'ils s'abstiennent de jeu de cartes. Leur vieux leur avait paru mou et terne toute sa vie et lui-même  arrivait à se sentir creux. Trop rares étaient les occasions où il se sentait vivre et il ne sursautait même plus en entendant ce mot qui représentait sa défaite: " crapette!"

La sentence venait encore de tomber. Il remonta ses grosse lunettes à double foyer, qui lui faisaient des yeux de libellule et tenta d'avoir l'air impliqué.
"Papi, concentre-toi! C'est pas marrant sinon."
"Ah, elle veut que je m'accroche, la petite. Il lui faut batailler pour que la victoire ait un petit goût sucré."

Il cligna d'un oeil nerveusement, ajusta encore une fois ses lunettes qui retombaient aussitôt sur son nez. Leur monture grise s'accordait à la fois à ses cheveux, sa chemise rayée gris et gris, ses dents bien fanées et sa médaille en argent ternie par les années qu'il portait au cou, comme un objet respecté mais qu'en fait, il abhorait en tout point. Il la portait toujours. Un cadeau, qu'il détestait mais ne pouvait se résoudre à enlever, par peur de représailles de mamie Josiane, second commandant en chef de sa vie d'homme marié. Même son unique maitresse, Céline l'avait broyé après deux semaines d'une aventure qui lui laissait la sensation amère d'une liberté écrasée par le talon d'un escarpin, taille 38.
"Papi!" Deuxième rappel à l'ordre. Il n'avait jamais été objecteur de conscience et se dit que ce n'était pas aujourd'hui que ça allait commencer. S'il faisait ce qu'on lui demandait, c'était par volonté de ne pas s'imposer, de ne pas pinailler sur les détails comme il disait, de ne pas s'encombrer de perspectives vaines et inutiles.
C'était devenu une habitude qui ne l'incommodait pas vraiment.
Il se rehaussa donc sur sa chaise, ajusta encore une fois ses lunettes et scruta le jeu. Il avait un sacré retard et ne savait pas vraiment où il en était. Il fallait faire comme si... Il se racla la gorge et lança un "à toi" discret. "Crapette" dit la gamine, avec cette fois, la tête un peu penchée et de la pitié au bord des yeux.
"Elle me croit déjà sénile, se fit remarquer le vieux, allez mon gros, je vais quand même pas passer pour un grabataire. Qu'est-ce que je peux faire avec ces cartes?"

Réanimant la petite étincelle du jeu, il se reprit. Il commença à composer ses suites. Il fallait s'armer de concentration, épier l'erreur de l'adversaire, rentrer dans la partie. Celle-ci se déroulait plus lentement, maintenant qu' il était attentif et la chance, peu à peu semblait le rejoindre, comme un encouragement, un vif éclair de soutien.

Il comblait son retard, sa petite fille calait.
Soudain, la faute.
"Crapette" bredouilla-t-il, à demi-sûr de lui. La jeune fille équarquilla les yeux, étonnée de sa bétise. Il eut un petit hoquet de joie et à la commissures des lêvres, ses vieilles rides s'écartèrent  pour laisser passer un fin sourire. C'était sa victoire et cela lui suffisait.

Néanmoins, il continua le jeu avec une petite flamme au fond des yeux. Il voyait les cartes se ranger de son côté, la bonne pioche se lui donner avantage. Il jouait, jouait, tandis que sa petite fille le regardait, la mine un peu contrite et ennuyée. Pour lui, tout s'enchainait avec grâce et facilité, lui donnant l'energie de continuer et rappelait des souvenirs refoulés de victoire, de maitrise, d'assurance qu'il n'avait que si peu expérimenté. Ce sentiment de puissance, de vérité dans les actes, dans la continuité, il l'avait oublié. Et cette partie de cartes lui faisait le cadeau inespéré.
C'était son jour de chance et il le méritait. Il fallait en profiter. Il pensait même qu'il pouvait gagner, et pourquoi pas prendre sa revanche sur toutes ses femmes qui l'avaient brimé. Il devenait plus féroce dans ses mouvements, faisant claquer les cartes, suivre ses gestes de petits coups sur la table. Des images lui revenaient en mémoire, les brimades des camarades de classe, les jeux de billes, les longues soirées d'hiver passées à jouer pour perdre la face devant ses amis, les petites blagues de ses filles, son surnom "mon zéro" qui lui résonnait à présent dans la tête et lui martelait les tempes.

La petit fille avait perdu son ton autoritaire au profit d'une concentration extrême. On entendait leur souffle, les deux joueurs savaient la fin proche et l'issue dépendait des dernières cartes posées sur les fins paquets devant eux.
C'était au tour du papi, il prit une grande inspiration et retourna sa carte.
Un petit choc au coeur, comme une petite mort. Le dix de trêfle. La carte qui lui manquait pour finir le jeu. Il avait gagné.
La tension retombait, il sentait de picotements dans ses doigts, comme un léger flottement. Il leva ses yeux ronds vers sa petite fille,le regard ému, rassuré et reconnaissant. Depuis tant de temps... Il planta gentiment son regard dans l'autre, l'adversaire qu'il avait combattu, elle et toutes les chimères pour signifier une revanche bien méritée. Il savait que tout le monde serait au courant, Josiane, les filles. "Tiens! Papa a gagné..." Cela durerait un instant mais cet instant, il s'était mis à vouloir le posséder, à nouveau. Il rejouerait et il gagnerait encore. Comment avait-il pu se laisser faire, tant d'années?

Il rouvrit ses yeux qu'il avait fermé un moment, des décennies. Et il vit les yeux de sa petite fille. La détresse et l'égarement. Le regard accroché qui attend la sentence. Son air fier avait disparu. Elle avait les yeux d'un petit lapin perdu. Le grand père eut un petit pincement au coeur. Il regarda attentivement le jeu. Il étudiait les possibilités, peut-être pour faire durer un peu la partie, qu'elle se s'arrête pas si vite. Que la petite ait sa chance.
Puis il soupira en chochotant: "à toi". Il posa le dix de trêfle vers lui, il eut presque voulu le prendre, le ranger autour  du cou, l'emmener dans son cimetière oublié.

Dans un sourire qui balbutiait, la petite expira "crapette".
Elle retourna rapidement sa carte, puis les suivantes. Se faisant, elle ajouta: "t'es vraiment mauvais! Maman me l'avait bien dit. Tu aurais presque pu gagner avec ton dix de trêfle!"
"Presque" pensa-t-il. Presque.





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Mis à jour ( Jeudi, 01 Avril 2010 19:37 )  
Auteur de cet article : SaraNena