Maladie d’automne.
Sournoisement l’automne est arrivé. Je n’ai pas eu mon mot à dire, à présent, il s’est installé. Si mon avis avait importé, je lui aurais demandé de s’en aller, ou du moins d’attendre, demain, après-demain, qu’au moins, je sois sur pieds.
Pour une trêve dans ma vie, pour un oui de lui, pourvu qu’il m’épargne, j’aurai tout tenté.
Du plus beau sourire appris pour lui durant l’été, je l’aurais abordé. Tantôt, je lui aurais crié, murmuré, ce que la guillotine inspire au condamné, tantôt supplié, récité les prières les plus sincères, celles que l’on grave sur les froids murs des églises quand tout semble désespéré, perdu. Entonné, pourquoi pas, mon chant le plus beau, celui qui fend les coeurs jusqu’à celui de la pierre. Et puis, dans un dernier élan d’espoir, je crois, ne le voyant pas trembler, je l’aurai défié, lui et son gris, lui et sa pluie, brandi mon épée de combat, celle des jours vaillants, poussée, portée par l’instinct de survie.
Jusqu’à l’impossible j’aurais tenté, me serais battue contre l’invincible, l’aurais vaincu. Emu, ébloui, bouleversé, vexé, que sais-je, vaincu, oui, c’est sûr, il aurait reculé, s’en serait retourné...
Que nenni !... De ma bravoure, il n’a que faire. Foutaises lui sont mes forces, mes faiblesses, mes envies, mes prières. Mon audace le fait bien rire. Insolent, il se moque, me rit au nez. Pour vous autres, pour tous, sage et discipliné, indolent, ponctuel, cinglant, il suit son cycle. Après chaque été, que je l’attende ou non, toujours, un triste matin, l’automne pointe son nez.
Tant j’essayais de vivre peut-être un dernier été, je l’avais presque oublié ce coquin d’automne, oublié, lui et ses coups de poings meurtriers.
Mais il est là maintenant, dans les parages, sans que je me sois préparée, et partout ailleurs, où que j’aille, tout au fond de moi surtout. Sur le siège de l’autobus qui, bon gré mal gré, me transporte de mon train-train quotidien vers mon train-train quotidien, sur les bancs de l’ école, où s’agite l’auditoire surpris, hébété, jusqu’au fond de mon jardin, dans ma maison, auprès de mes enfants résignés, impuissants, innocents, il habite mes nuits, me tient éveillée jusque tôt le matin, dévaste mon coeur, mon fragile quotidien, et me vole à eux, à ceux-là pourtant qui m’attendent désespérément.
Il est là, partout à présent, à chacun de mes pas, il respire, je le sens. Il vit, grandit dans ma tête, puise ses forces dans les miennes, fait tomber mes épaules, m’ouvre ses bras, il fait mine, mais je n’en veux pas, ne les connais pas : ils me terrifient. Si je m’y blottis, je vais me pendre. Mais il ne faut pas. Il ne m’aura pas. Et pourtant !
C’est lui l’assassin qui, d’assaut, prend mes matins, un à un, fatigués, déchirés, les habille de chagrin... Quand il est là, telle une momie, je me réveille de chaque nuit sans sommeil, dès le premier pas, je ne sais pas où je vais, ni ne sais plus même si je suis. Si seulement par la lucarne du toit, un brin de lumière arrivait, il me semble que mon chagrin n’y survivrait. Mais non, que dis-je, rien n’y fait ni personne n’y ferait, pas même lui, là-haut à qui de cet ennemi j’ai pourtant tout dit. Parfois, quand l’aube est déjà loin, tandis qu’avachi, empâté, sur le sofa, mon corps fatigué somnole, un rayon de soleil perce la fenêtre de mon salon, tel un sourire sauveur soudain, me surprend, m’éblouit, ravit mon esprit le temps d’un instant. « Tu ne peux pas m’attraper, je ne fais que passer ! », voilà ce qu’il me crie cependant quand il s’en va, me laissant penaude, par lui, je ne sais pourquoi ni comment , foudroyée vive, moi qui ne rêve que de vivre.
De virevolter avec lui, épuisée, je cède et lui écrit ceci qu’il a gagné, ce monstre hideux, contre moi qui vascille déjà, telle une flamme à la moindre brise : son souffle violent a eu raison du mien. Je suis là, je clavarde, dans un état lointain, second. En réalité, je suffoque, je succombe, entre les lignes, je soupire. Au delà des mots, je voudrais qu’il m’emporte, ou me laisse mourir... Je me rends à lui, c’est mon dernier désir.









