Un jour, le loup-garou et le loup-phoque en vinrent à avoir une discussion.
Ce fut le loup-phoque qui attaqua :
- Pourquoi, la nuit, tu fais tout ce que tu fais ?
L'autre, dans un geste évasif :
- Ben...tu vois...c'est sans aucun doute à cause de mes insomnies. La nuit, je ne dors pas, je tourne en rond...alors, il faut bien que je me trouve de quoi faire ! J'ai besoin de m'occupper, de remuer...sinon, je deviens neurasthénique ! Le clair de lune m'aide : c'est grâce à lui que je cours par vaux et par monts. J'aime sa lumière de lait...elle a quelque chose de magique ! Mais une nuit, quand même, tu vois...j'ai eu une drôle de déconvenue !
On n'était pas loin de l'aube et je me suis approché d'un ruisseau, j'avais une soif d'enfer et j'avais trouvé cette eau fort tentante. Donc, je m'approche et puis paf-bang ! Un sacré choc, qu'est-ce que j'aperçois ? Un long museau, des oreilles dressées en pointe, des yeux tout rouges qui phosphorent dans la pénombre, et puis, ces babines retroussées et ces dents acérées, dégoulinantes de sang poisseux...Ah, je n'étais pas bien beau à voir . C'est vrai : j'en eus la chair de poule !
- Tu m'en diras tant ! fit le loup-phoque.
- Pff...j'ai levé mes deux mains et j'ai constaté qu'elles étaient tout aussi horribles et méconnaissables : couvertes de poils noirs qui formaient une épaisse et rêche toison et, le pire, terminées en griffes crochues qui achevèrent de m'affoler. Je ne savais plus quoi faire...je m'étais mis à trembler de toute ma carcasse. A toute force, j'essayais d'attribuer cette vision à un mauvais rêve. Incapable désormais de me mirer dans cette eau, j'y ai plongé. Elle était si fraîche, si vivifiante que je me suis senti revivre...laissant s'éloigner mon trouble, j'y ai immergé presque tout mon corps. Et puis, lorsque j' en suis enfin sorti, après m'être ébroué, j'ai vu que mon abominable système pileux avait disparu. Même chose pour les affreuses griffes de croquemitaine...quel soulagement !
Je me suis assis sur la rive et, prenant mon courage à deux mains, encouragé par ce que je venais d'aviser, je me suis repenché sur la flotte : plus de masque de bête sauvage, mon visage d'homme m'était rendu ! Plus trace non plus de ce sang. Reste que ça me turlupinait. Mes escapades de lycanthrope n'étaient tout de même pas innocentes. J'avais dû tuer quelque veau ou quelque mouton - ou, à tout le moins, je l'espérais...car, si ce n'était pas ça, c'était que je m'en étais pris à une personne !
- Eh oui, bien sûr, fit remarquer le loup-phoque, t'es un loup-garou ! Un loup-garou, ça aime manger de la chair...et surtout de la chair humaine !
Le loup-garou se mit à geindre :
- Oh, mon dieu, quelle malédiction ! Et pourtant, je ne puis renoncer ainsi à mes escapades nocturnes. Que ferais-je de ces nuits, de mes insomnies, à rester coincé entre quatre murs ?
Un autre jour, tu vois, j'ai eu l'occasion de feuilleter un bouquin. J'y ai lu une étrange maxime, qui m'a de suite sauté aux yeux...
- Ah ouais ? Et elle disait quoi ?
- Eh bien, tu vois, d'après elle, paraîtrait que "l'homme est un loup pour l'homme". Depuis, je me sens nettement moins embarrassé, plus léger.
Et toi, comment ça va, mon pote ?
- Oh ! Moi, tu sais, ce n'est pas la même chose : je suis un peu pédé !
- Ah, oui...pédé comme un phoque...mais ta partie loup, tu en fais quoi ?
- Pas grand chose, hélas...cela doit être ma partie récessive.
Il soupira :
- Je n'aime que les plages où je m'affale sur le sable et où je passe des heures à mater les jolis garçons qui longent l'écume...
A l'écoute de ces mots, le loup-garou tiqua :
- Et... t'aimes ça, comme vie ?
L'autre se borna à hausser les épaules (on eut dit qu'il s'affaissait sur place) :
- Ai-je le choix ?
- Non...je disais ça parce que tu sais, si t'as envie de changer, moi, j'ai peut-être une solution...
Le loup-phoque, quoique sur le coup très surpris, ne put s'empêcher de dresser l'oreille :
- Une solution...ah oui ? Laquelle ?
Le loup-garou se racla légèrement la gorge, avant d'entamer :
- Eh bien...voilà : comme tu dois sans doute le savoir, les loups-garous possèdent, entre autres, le pouvoir, de par leur morsure, de transformer n'importe quel être en quelqu'un de totalement semblable à eux. (Inspiration) : Aimerais-tu que je te plantes les dents dans la chair séance tenante ?
Le loup-phoque ouvrit de grands yeux, et cilla de manière frénétique :
- Tu penses que ça marcherait ?
- Euh...sans en être sûr à cent pour cent, il me semble que oui. De fortes probabilités, c'est déjà ça, non ? Qu'en dis-tu ?
Le loup-phoque convint que c'était, en effet, plus que prometteur. Il inclina la tête de côté, offrant son cou graisseux et flasque.
- Eh bien...vas-y !
Plantes tes quenottes !
L'autre, sans se faire prier, s'éxécuta, l'esprit tranquille. Ses canines percèrent allègrement l'une des artères carotides, de sorte que, sans attendre, un geyser de sang se mit à jaillir.
Le malheureux loup-phoque fut rapidement terrassé par l'hémorragie. A peine eut-il, le temps d'un éclair fugitif, la possibilité de comprendre qu'il venait de se faire manipuler en beauté.
Morale de l'histoire : méfiez-vous des suggestions trop faciles, trop séduisantes...et, par dessus tout, des beaux parleurs !









