« Tu voudrais l’arrêter, mais malgré tous tes efforts, tu ne peux pas. Pourquoi à ton avis ?
- sûrement parce que le mécanisme est à l’intérieur du boîtier, et que je ne pourrai l’arrêter sans l’abîmer en même temps, répondit Helena, étonnée par cette question.
- hum, je vois que tu n’as pas compris ce que je voulais dire, fit pensivement M. Farley.
- Bien sûr que si ! S’offusqua Helena, essayant de se grandir du haut de ses douze ans. Vous m’avez demandé pourquoi je n’arrivais pas à empêcher l’aiguille de ma montre de tourner, et je vous ai répondu !
- Tu as répondu à ce que tu as entendu, pas à ce que je t’ai demandé.
- Je ne comprends pas, dit la fillette. Vous ne pouvez pas être plus clair ?
- Je pourrais, mais…
- Mais vous ne voulez pas, soupira-t-elle. D’accord, je vais chercher la réponse à votre question.
- Alors que tu ne la connais pas ?
- Vous la reposeriez ?
- Non, admit le vieil homme.
- Vous voyez bien ! Mais maintenant, il faut vraiment que j’y aille, ou je vais être en retard.
- Et bien qu’attends-tu ? File vite, et n’oublie pas de réfléchir !
- Promis ! s’écria Helena, et elle sortit en courant de la maison. »
M. Farley la regarda partir en souriant. Lorsqu’elle eut disparu au détour du chemin, il se détourna de la fenêtre qui dispensait une faible quoique agréable lumière dans le salon. Les murs de la pièce étaient dissimulés derrière de grandes étagères de chêne remplies de livres anciens, qui s’entassaient aussi au-dessus des meubles, sur la table, et à même le sol pour certains. Tous ces ouvrages traitaient de sujets divers et variés, et le latin côtoyait allègrement le grec, de même que Racine, Pascal ou La Fontaine tapissaient les murs de leurs illustres écrits.
Le vieil homme s’assit dans un fauteuil tendu de velours bleu défraîchi, et réfléchit à la conversation qu’il avait eut avec la petite fille. C’était une enfant étrange de l’avis de tous, qui ne s’intéressait guère aux jeux qui faisaient le bonheur des autres fillettes. Elle était arrivée avec sa famille il y avait de cela trois ans, et depuis le jour où il l’avait trouvé – à dix ans- assise sur le perron de sa maison plongée dans l’éducation sentimentale, il avait senti qu’elle n’était pas comme les autres. Pour la première fois de sa longue vie, il avait décelé en quelqu’un cette passion irrépressible que procurait les livres, cette envie dévorante de lire la moindre ligne du moindre ouvrage, aussi anodin qu’il pouvait sembler, ce sentiment qui le taraudait constamment depuis son enfance. Alors il avait décidé qu’il ne pouvait décemment pas la laisser seule, perdue dans un monde d’incompréhension. Ils s’étaient très vite bien entendus, et depuis ce jour Helena passait le voir presque tous les jours avant de se rendre à l’école. Ils discutaient de tout et de rien, mais le sujet le plus banal prenait dans leurs conversations des dimensions fascinantes, attisant continuellement la curiosité de M.Farley à comprendre où s’arrêtaient les limites d’analyses de la
fillette.
Régulièrement, Helena lui empruntait un livre, car bien entendu, elle avait déjà parcouru la
totalité des ouvrages de la bibliothèque de la ville, bien moins fournie que celle de M.Farley. Après l’avoir lu, elle passait des heures à en parler avec le vieil homme qui lui apprenait à distinguer les tournures de phrases élégantes, lui expliquait les rares passages échappant à sa connaissance, et chacune des ces études finissait généralement par un cours magistral sur
L’auteur, son époque, récit qu’Helena écoutait la tête entre les mains, bercée et à la fois captivée par cette litanie envoûtante qu’était les mots.
Depuis peu, M.Farley avait entrepris de lui enseigner des langues anciennes telles que le latin et le grec afin qu’elle puisse accéder aux livres de ses bibliothèques écrits dans ces langues.
« Es-tu sûre de vouloir apprendre cela? Avait demandé le vieil homme à Helena quand elle en avait émis le souhait. Ce sont des langues compliquées tu sais, moi-même lorsque je les ai acquises, j’avais au moins dix ans de plus que toi!
- il n’est jamais trop tôt pour apprendre n’est-ce pas? S’il vous plaît! S’était écriée Helena. Je serais bonne élève, dites oui!
- Tu es vraiment têtue, avait marmonné M.Farley. Bien, j’accepte mais à une condition: si je m’aperçois que cet apprentissage est trop ardu pour toi, nous repousserons ces cours à quelques années, sommes-nous d’accord ?
- Tout à fait, avait acquiescé solennellement la petite.
- Mais dis-moi, tu vas devoir beaucoup travailler. Trouveras-tu le temps avec le travail que tu ramènes de l’école ?
- Je m’ennuie à l’école, et souvent je fais mes devoirs en classe, pendant que les autres essaient de comprendre.
- Très bien, nous commencerons donc demain. »
Et M.Farley n’avait pas été déçu. Helena avait maîtrisé très rapidement l’alphabet grec, et même si elle n’en saisissait pas encore le sens, elle était désormais capable de lire des pages et des pages de traités politiques, d’œuvres d’Aristote ou de Platon. Le vieil homme se chargeait quant à lui de faire la traduction, et lui expliquait au passage les bases de grammaire qu’elle s’empressait de noter dans un petit carnet à la couverture rouge.
Oui, d‘après lui c‘était une enfant fascinante, promise à un brillant avenir. .
En fin d’après-midi, on toqua à sa porte, et il découvrit sans grande surprise Helena.
« Et bien? As-tu trouvé la réponse à ma question? Demanda-t-il en la faisant entrer.
- Je crois, dit la fillette en fronçant les sourcils comme toujours lorsqu’elle se concentrait. Je voudrais le faire reculer lorsque je suis en retard, l’arrêter quand je lis, mais je ne peux pas.
- Et pourquoi donc? questionna M.Farley, curieux de la direction que prenait sa réponse.
- On ne peut pas faire s’arrêter ou reculer le Temps. »
Le vieil homme hocha la tête, satisfait. Du temps où il enseignait la littérature à l’université, il avait plusieurs fois posé cette question aux étudiants en lesquels il plaçaient le plus d’espoir. Certains s’étaient contentés de le regarder, indécis, d’autres avaient proposé des réponses sans rapport aucun. Helena avait trouvé la réponse en moins d’une journée.
« J’ai trouvé de nouveaux livres dans le grenier, que tu n’as jamais lu.
- Pourrais-je les voir? Demanda Helena, l’excitation perçant dans sa voix enfantine.
- Tu pourras même les lire, mais d’abord j’aurais un service à te demander.
- Quel genre de service?
- Tu vois tous ces livres dans le salon?
- Quelle question! On ne voit qu’eux! Il y en a partout!
- C’est justement cela le problème. J’aimerais que tu m’aides à ranger un peu, si cela ne t’ennuie pas ,bien sûr.
- Mais pas du tout, et ainsi je trouverais peut-être de nouvelles choses!
- Oh, mais tu es loin d’avoir découvert tous les trésors que recèle cette maison!
- Alors autant commencer à chercher tout de suite! Fit joyeusement Helena. »
Ils passèrent plus d’une heure à ranger, mais malgré leur bonne volonté, le résultat ne
fut guère probant, car à chaque livre inconnu de l’enfant, M.Farley s’employait à lui brosser un portrait de l’œuvre. Au final, ils passèrent plus de temps assis sur le vieux tapis élimé qu’à ranger.
« Je te remercie Helena, déclara le vieil homme alors que les derniers éclats du coucher du soleil embrasaient le ciel et se répandaient dans la pièce, métamorphosant la poussière en paillettes d’or.
- Mais pourtant, je ne vous ai pas beaucoup aidé, fit observer la fillette.
- Mais si, grâce à toi j’ai pu redécouvrir tous ces livres, oubliés depuis si longtemps sur ces étagères.
- Alors moi aussi je dois vous remercier. Vous m’avez fait découvrir plus de livres que je croyais qu’il n’en existait. J’ai appris des choses que je n’aurais jamais su autrement, des civilisations étranges mais de si belles langues. Tant de choses, grâce à vous.
- Tu parles comme si tout était fini, plaisanta le vieil homme pour dissimuler son émotion. Mais ne crois pas t’en tirer ainsi, tu as encore tellement de choses à apprendre, et moi aussi.
- Vous ? Mais vous savez déjà tout!
- Détrompes-toi Helena. On ne cesse jamais d’apprendre. Vas maintenant. Tes parents doivent t’attendre tu ne crois pas?
- Sûrement. A demain! »
Et elle s’éloigna, fragile silhouette nimbée par le crépuscule d’un halo resplendissant.
Pendant la nuit, Helena ne parvint pas à trouver le sommeil. Ce que lui avait dit M.Farley tournait dans son esprit. On ne cesse jamais d’apprendre. Mais alors, il restait tant de choses à découvrir, à comprendre! Et si ce qu’il lui avait dit était vrai, alors la réponse à la question qu’elle avait trouvé se révélait peut-être fausse, car après tout, si personne ne savait tout, qui pouvait affirmer que le temps ne pouvait s’arrêter? Elle s’endormit peu avant les premières lueurs du jour, des questions plein la tête.
Ce jour-là, elle n’avait pas classe, aussi se précipita-t-elle chez M.Farley, avec au bras un panier de pique-nique que lui avait confectionné sa mère. Helena frappa à la porte, et lorsque le vieil homme lui ouvrit il fut submergé par un flot de paroles:
« Bonjour M.Farley! Voilà, comme il fait très beau aujourd’hui et que je n’ai pas école, je me disais que nous pourrions aller nous promener! J’ai bien réfléchi à ce que vous m’avez dit hier.
- Tiens donc, et à quel propos?
- Quand vous avez dit que l’on ne cessait jamais d’apprendre. Vous m’enseignez une multitude de choses, et moi rien. Alors aujourd’hui nous inversons les rôles si vous le voulez bien.
- Tu m’as l’air bien en forme! S’exclama le vieil homme. Je vais avoir du mal à te suivre, mais cela
vaut la peine d’essayer! »
En sortant du village, ils s‘engagèrent sur un petit chemin en pente qui descendait sous le couvert des grands arbres marquant l‘orée de la forêt et arrivèrent à la rivière. Perdue dans la végétation abondante, elle serpentait entre les grands chênes aux feuillages protecteurs. De part et d‘autre se tenaient des rochers recouverts de mousse. A travers les remous, le fond sablonneux parsemé de pierres laissait parfois entrevoir l’éclat grisé d’une écaille, et les
fourrés environnants bruissaient des milles bruits qui conférait la vie à la nature. Arrivés là, Helena posa son panier.
« Eh bien, que vas-tu m’apprendre aujourd’hui?
- A pêcher, décréta la petite fille, campée sur un rocher.
- Oh, tu sais lorsque j’étais jeune, je pêchais souvent avec ma sœur!
- Mais avez-vous déjà attrapé des poissons avec vos mains?
- Je dois avouer que non, fit M.Farley, amusé du sérieux de l’enfant.
- Je vais donc vous apprendre. «
Elle descendit de son rocher, sa robe retroussée, et pénétra dans la rivière. Elle s’arrêta,
Et son regard attentif se posa sur le fond rocailleux. Soudain, elle tendit la main vers l’eau et en ressortit un petit poisson argenté.
« Vous voyez, fit-elle, triomphante, ce n’est pas si compliqué!
- Pour toi sans doute! Mais je tiens à essayer. »
Ils se retrouvèrent tous deux dans l’eau, à guetter le moindre remous. M.Farley se baissa vivement, et ressortit un poisson aux écailles grisées.
« Bravo! S’écria Helena, ravie que son enseignement ait porté ses fruits.
- Le tien était tout de même plus grand, dit le vieil homme en relâchant le poisson et en regagnant la rive. »
Ils partagèrent le repas qu’avait apporté Helena, et passèrent l’après-midi à se promener dans la campagne environnante, cherchant à reconnaître les différentes fleurs étudiées dans les nombreux herbiers qu’Helena feuilletait en classe. Au grand dépit de l’enfant, M.Farley les connaissait presque toutes, mais la manière dont il lui décrivait chacune des plantes la fascinait.
« Vois-tu cette fleur? La connais-tu?
- Non, fit Helena en secouant la tête.
- C’est une salvia pratensis.
- Vous connaissez le nom latin de toutes les fleurs?
- Tu es incroyable, s’amusa le vieil homme. Je te donne le nom d’une plante et tu t’imagines que je connais tout sur tout!
- Mais vous savez tout sur tout!
- Tu as la mémoire bien courte. Te souviens-tu ce que je t’ai dit hier?
- Je crois. On ne cesse jamais d’apprendre, c’est cela?
- Tout à fait, aussi ne sais-je pas le nom de cette fleur, dit-il en désignant une délicate pousse violacée.
- Moi non plus, mais désormais j’en saurai une de plus! »
***
« Ce fut une délicieuse journée, dit le vieil homme alors qu’ils reprenaient le chemin de leurs
maisons.
- Oui, acquiesça la fillette, très agréable. Mais demain, je dois retourner à l’école.
- Quant à moi, je dois continuer à ranger mes livres. »
Un éclat doré attira l’œil d’Helena.
« Qu’est-ce que cela? Demanda-t-elle en tendant le doigt vers l’éclat qui provenait de la poche du veston du vieil homme.
- Ma montre gousset, répondit-il en sortant l’objet. C’est mon père qui me l’avait offert, juste avant de partir pour la guerre. J’avais neuf ans à l’époque, et depuis elle ne m’a plus quittée.
- Elle est très jolie.
- N’est-ce pas? Et depuis que je l’ai, elle ne s’est arrêtée qu’une seule fois, précisa-t-il
fièrement. Je m’en souviens, car c’est vers ce moment que mon père est mort.
- C’est triste, dit la petite. Pourquoi les gens doivent-ils mourir?
- Je ne sais pas Helena. C’est ainsi, et il nous faut l’accepter.
- En tout cas, je ne voudrais pas que vous mouriez.
- Ne t’inquiète pas, je suis solide! Et avec tout l’exercice que tu m’as fait faire aujourd’hui, je suis en forme pour les dix prochaines années à venir! Ajouta-t-il avec un clin d’œil.
- J’espère bien! Je dois rentrer, à demain! » Et elle s’éloigna en agitant joyeusement la main.
Le lendemain matin, tandis qu’elle remontait le chemin qui menait chez M.Farley, Helena eut un étrange pressentiment. Elle repensa à la conversation qu ‘elle avait eu avec le vieil homme la veille au soir. Toutes les phrases défilèrent dans sa tête, puis l’une d’elle résonna intensément, douloureusement. Je ne voudrais pas que vous mouriez.
La gorge serrée par la peur naissante, elle se mit à courir le plus vite que ses jambes le lui permettait, et arriva bientôt devant la maison. Elle frappa plusieurs fois, puis se décida à entrer.
Dans son esprit, la phrase dansait, bloquant le passage à toute idée logique. Je ne voudrais pas que vous mourriez…..je ne voudrais pas…..
Ses yeux remplis de larmes brouillant sa vue, elle pénétra dans la maison.
Il était là, dans le salon. Assis tranquillement sur le canapé, un livre posé comme toujours à ses cotés, on aurait pu croire qu’il dormait. Mais non, aucun souffle ne parcourait son corps, devenu rigide.
Il était mort. Jamais plus il ne lui expliquerait toutes ses choses, jamais plus ils ne discuteraient comme avant. La lumière du matin éclairait son visage pâle, et donnait à sa peau une teinte dorée. Il était mort.
Mort.
Helena se laissa tomber sur le tapis, le regard fixé au sol, et murmura:
« Vous ne pouviez pas mourir, vous aviez encore tant de choses à m’apprendre, tant de choses… Vous ne deviez pas, vous n’aviez pas le droit! » Son murmure se mua en un cri rauque, et elle retomba sur le sol, ses sanglots la secouant. A travers ses larmes, quelque chose au sol attira son attention. Elle tendit la main, et reconnut la montre gousset que lui avait montré le vieil homme la veille.
Une phrase qu’avait prononcé le vieil homme lui revint à l’esprit. Elle ne s’est arrêtée qu’une seule fois, quand mon père est mort.
Elle remarqua alors que l’aiguille de la montre s’était arrêtée. Sur le cadran, la longue tige d’argent était figée sur le onze.
Helena sentit un frisson glacial glisser le long de son dos.
« C’est impossible… Une montre ne peut décider de la mort de quelqu’un. C’est….impossible. Et pourtant, toutes ces questions sur le Temps…le savait-il? »
Elle contempla une dernière fois le visage de cet homme usé par les années et à qui elle devait tout. Son regard dériva et fit le tour de la pièce. Sur la table était toujours posé le livre qu’ils lisaient depuis deux jours. Une phrase attira son attention:
Et rose elle a vécu ce que vivent les roses
L’espace d’un matin.
Ces quelques vers la firent sourire à travers ses larmes. Ils définissaient parfaitement ses sentiments. Elle avait été la fleur fragile qu’il avait façonnée, arrosée de son savoir. L’espace d’un instant, elle avait cru être arrivée à l’apogée d’elle-même, de ses connaissances, telle une
Rose domine l’aube de sa beauté, puis se fane au crépuscule. Angélique, à travers la mort du vieil homme, avait atteint ce point de non-retour où le soleil se couche sans promesse de lendemain.
Le Temps ne s’arrête jamais, ni ne recule.
Elle courut jusqu’à la rivière où, la veille, ils avaient pêché, et elle s’assit au bord de l’eau. Lorsqu’elle ouvrit la main, l’aiguille commença lentement à tourner, puis accéléra sous le regard fasciné de l’enfant, pour finalement stopper sa course sur neuf heures.
A cet instant, au loin, le clocher du village sonna le dernier coup de neuf heures.
L’aiguille continuait à tourner pour elle, pour tracer son avenir.
Comme il avait tracé celui du vieil homme, de son père, et de tant d’autres gens avant eux.
Une larme unique coula entre ses paupières closes, dernier hommage à cet homme qu’elle avait tant admiré.









