elle

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Elle écrase sa cigarette sur le rebord de la fenêtre et frissonne sous la morsure du vent de Décembre qui s’engouffre dans sa chambre. Sa dernière cigarette? Non, elle est lucide, pas du genre de ces femmes qui se promettent des choses stupides, trouver le grand amour, arrêter de fumer... Non. Elle le sait depuis longtemps, le grand amour n’existe pas, l’amour non plus du reste. Du moins pas pour elle. Sa dernière bouffée lui picote encore agréablement la gorge, et elle ferme les yeux pour savourer ce dernier instant de tranquillité. S’enchaînent alors les gestes quotidiens, salle de bains, miroir dans lequel elle ne se regarde pas. Elle sait qu’elle est belle, très belle, on ne cesse de lui répéter, ses amies, sa famille, ses rencontres de passage. Elle sait qu’elle est jalousée des autres femmes, et ça l’amuse, ça la fait rire aux éclats tous ces regards furieux quand elle arrive à son bureau dans un tailleur parfaitement repassé, ajusté, ses cheveux roux cascadant en boucles fluides jusqu’à sa taille, ses cheveux dont elle ne s’occupe absolument pas, tout juste un coup de brosse le matin. Oui, tous ces regards assassins font sourire ses yeux verts alors que ses lèvres restent immobiles, ces regards qui scrutent sa longue et fine silhouette dans l’espoir vain d’y trouver le moindre défaut.

Elle quitte son grand appartement parisien et se dirige d’un pas léger vers la maison d’édition où elle travaille forcément. Elle aurait bien fait autre chose, mais quoi, elle n’en a aucune idée, et agent littéraire, ça lui plait, alors...

Elle pousse la lourde porte de l’immeuble et pénètre dans le grand hall richement décoré. Troisième étage, comme tous les matins. Dans l’ascenseur, mêmes femmes croisées, mêmes sourires faussement polis, regards en coin, regards furieux. Oui, elle s’est acheté un nouvel ensemble Yves Saint Laurent pendant le week-end. Oui, avec les escarpins sublimes et aux talons vertigineux qui vont avec. Elle sait qu’elles prient toutes pour que l’un de ces talons se casse, ou qu’elle trébuche et s’étale devant le grand patron, mais aucune chance que cela arrive, elle est née avec des dix centimètres aux pieds.

Arrivée dans son bureau, elle consulte son agenda. Rien ce matin, déjeuner avec l’un de ses auteurs dans un grand restaurant dont elle ne se rappelle plus le nom, et éventuellement l’après midi, elle lira la première épreuve d’un roman qu’elle devra corriger dans la semaine.

En attendant midi, elle va consulter ses mails, son répondeur professionnel, appeler une ou deux personnes, et peut-être aller discuter avec son patron du dernier best-seller édité par l’une des maisons concurrentes. Elle sait qu’il l’aime, comme beaucoup d’hommes d’ailleurs, et cela aussi, ça la fait rire. Ça la fait rire de voir ses efforts désespérés pour lui plaire, d’aller dîner le soir avec lui, de le voir faire tomber sa serviette sous la table pour voir ses longues jambes fines, et de rentrer chez elle après, le laissant seul et désemparé, se demandant ce qui n’a pas marché.

Ça y est, elle vient de rentrer de son déjeuner d’affaires. Elle revient avec le sourire, car son auteur est quelqu’ un de charmant, drôle. Elle a hâte de lire son prochain livre, c’est l’un de ceux à qui elle ajoute le moins de corrections. L’après midi se passe tranquillement -pourquoi pas après tout?- et vers cinq heures, son patron vient frapper à la porte de son bureau. Accepterait-elle de dîner avec lui ce soir? Il connait un restaurant sympathique, oh, sans grande prétention , mais enfin... Elle sourit, et dit oui, avec plaisir. Il repart, tout content, et elle rentre chez elle. Il vient la chercher à vingt heures, elle ne lui a pas demandé, il n’a pas précisé d’horaires, mais il vient toujours la chercher à vingt heures. Elle remonte les Champs Elysées, jette un oeil aux vitrines, mais les robes et les ensembles exposés, elle les a déjà pour la plupart. Elle a du goût, et agent littéraire, ça paie bien. Surtout lorsqu’on s’occupe de grands noms.

Elle monte les escaliers jusqu’au quatrième étage de son immeuble, cherche ses clés qu’elle ne trouve pas, mais ne s’énerve pas. Elle n’aime pas être énervée, elle trouve que cela manque d’élégance. Les clés retrouvées, elle pénètre dans son appartement, enlève veste et escarpins et s’étend sur le grand canapé crème. Elle commencera à se préparer vers six heures, ce sera largement suffisant. En attendant, elle écoute les messages de son répondeur. Il faudrait qu’elle rappelle sa mère pour confirmer sa présence au vernissage d’elle ne sait plus quel peintre, ami de la famille, ainsi qu’au mariage d’une de ses cousines.

Dans son armoire, elle sort une robe du soir toute simple, bustier, noire. Elle est de la saison dernière, mais lui ne verra pas la différence. Elle si. Elle choisit celle qu’elle a acheté il y a deux semaines, à fines bretelles, taille empire, noire elle aussi, mais rehaussée d’une discrète bande de satin blanc à la taille. Des sandales à lanières incrustées de pierres semi-précieuses, ses pendants d’oreilles argentées et un chignon savamment décoiffé et elle est prête. Ça tombe bien, la sonnette d’entrée retentit. A la porte, Marc, son patron, est subjugué. Comme à chaque fois. Elle doit bien admettre que ce soir, il est très séduisant. Il l’est toujours, mais ce soir plus encore. Il lui tient galamment la portière, et ils s’arrêtent peu de temps après devant un restaurant, charmant à vrai dire. Elle passe devant, et un serveur les conduit à leur table. C’est un très bel endroit, affirme-t-elle, et l’homme en face d’elle sourit. Il sait, c’est pour cela qu’il l’y a emmené. Elle sourit aussi, et se demande si ce soir, elle va encore rentrer seule en riant. Elle ne croit pas. Après tout, les très belles jeunes femmes qui ne croient pas à l’amour ni à rien possèdent une chose que les autres ne leur envieront jamais. Elles sont seules, tellement seules qu’elles ne savent plus ce que c’est.

Commentaires (2)add comment

mau a écrit:

J'aime beaucoup la description que vous faites de cette femme, d'ailleurs je l'ai imaginé de toutes pièces et j'ai presque réussi à en être jalouse moi aussi. smilies/wink.gif
 
Abus
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février 20, 2011
Votes: +0

flora a écrit:

merci beaucoup!
je suis heureuse que ce texte vous plaise !
 
Abus
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février 22, 2011
Votes: +0

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busy
Mis à jour ( Vendredi, 25 Juin 2010 08:42 )  

flora a rejoint la communauté des auteurs de jesuisecrivain.com le Mercredi, 16 Juin 2010.

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