Là, il n’y avait place que pour la nuit, les grognements, les silhouettes pesantes, massives, frustes et poilues qui échangeaient des conversations aux sonorités brusques, grondantes, rauques.
Elles se mouvaient avec une gaucherie qui n’était pas sans faire penser à celle des dandinements de l’ours.
De même n’était-il pas rare qu’elles se balancent des bourrades, affectueuses mais terribles. Il ne faisait pas de doute qu’elles étaient douées d’une force prodigieuse, bestiale.
Donc, je les voyais , plus ou moins distinctement, aller et venir, en des activités qui paraissaient obscures, indéfinies, brumeuses.
Il arrivait de temps en temps qu’une de ces créatures trapues, toutes en muscles blêmes et ligneux, incline son profil grossier, qui offrait l’aspect d’un mufle noir, vers l’oreille d’un de ses congénères pour lui murmurer quelque chose.
Quoi ? Cela, on s’en doute, j’étais bien en peine de le deviner.
En attendant, je me demandais pourquoi il ne venait à aucun d’entre eux la bonne idée de faire jaillir une lumière qui soit susceptible d’égayer quelque peu l’endroit. La pièce baignait en effet dans une pénombre crépusculaire à fendre l’âme. A vrai dire, elle n’était, en tout et pour tout, éclairée que par une chiche veilleuse dont je ne parvenais pas à situer l’emplacement avec certitude. J’eus vite le soupçon que ces créatures se complaisaient dans cette ambiance.
Dissimulée dans l’ombre opaque, derrière le rempart d’une poutre d’acier oblique, je me demandai , en proie à la perplexité la plus complète, si je devais juger ces gens comme bienveillants, ou bien hostiles : pouvais-je, oui ou non, me résoudre à prendre le risque de me montrer ?
Pourtant, un peu plus tard, ils faisaient cercle autour de moi ; j’étais assise par terre.
A la manière d’un jeune enfant, j’étais en train de me lâcher ; je pleurais tant et plus, j’évacuais toutes les larmes de mon corps.
Je me faisais l’effet d’être naine, d’être redevenue toute petite.
Les brutes, penchées sur moi, bras ballants me fixaient, d’un œil attendri.
« Ils sont impressionnants, mais, au fond, ce ne sont pas de mauvais bougres », me dis-je.
J’ignore pourquoi, mais tout se passa comme si cette constatation, à elle seule, avait le pouvoir de remplacer un ciel nuageux par une éclaircie. Séance tenante, mes pleurs cessèrent.
Je haletai ; snif – snif –snif… juste le temps que mon odorat me signale la vigoureuse, prégnante odeur de fauve qui régnait en maîtresse.
Les créatures continuant de se dandiner autour de moi , je sentis, je perçus l’embarras que provoquait chez elles mon attitude ; je fus bientôt sûre qu’elles auraient aimé m’aider, me consoler, mais leur problème était que, pour ce faire, elles ignoraient comment s’y prendre . Finalement, l’une d’entre elles me demanda : « que veux-tu que nous fassions ? ».
Levant mes yeux encore humides, je nouai mon regard au sien, lequel, bien que profondément enfoncé dans des orbites noires et caverneuses, ne m’intimida guère. Et, de fait, j’aurais eu tort de m’effrayer, car ce qui m’apparut dans son tout petit œil brillant et rond tenait à la fois de l’éclat timide d’ un sourire et d’une esquisse de larme.
Ragaillardie par ce constat, je ne trouvai rien de mieux à faire que de tempêter, de la manière la plus imbécile qui soit, en tapant du pied sur le sol: « je veux qu’on allume la lumière ! ».
Je sais bien que c’était lamentable, digne d’un gosse capricieux, buté, mais ce fut plus fort que moi : un effet des nerfs qui lâchent, sans doute…
L’autre hocha la tête lentement (ces êtres avaient des gestes lents, gourds) et je l’entendis m’expliquer que « bien malheureusement », la chose que je demandais n’était guère réalisable .
Bien qu’il ponctuât ses mots d’impressionnants claquements de langue, je pus remarquer, au passage, qu’il s’exprimait d’une voix douce, et qu’il articulait très bien. Sa voix me fit même penser à celle d’un maître d’hôtel ou d’un aristocrate. Il s’agissait d’une voix chaude, aux inflexions très agréables, d’une voix qui, en tout cas, contrastait radicalement autant que singulièrement avec le physique grossier, plus qu’ingrat de l’individu qui l’émettait.
Et celui-ci, sur le même ton velouté, presque caressant, de poursuivre :
-Ici, tu es au royaume de la nuit éternelle.
-Quoi ? Tu veux dire que vous ne voyez jamais de jour, de lumière ?
-Non, me répondit-il doucement. Et nous nous en portons très bien. Nous y voyons juste assez pour vaquer à nos petites affaires.
Des grognements d’approbation s’élevèrent, pour soutenir l’argument.
Mais je ne l’entendais pas de cette oreille ; je me levai d’un bond, le masque rageur :
-Eh bien, moi, ça ne me convient pas…pas du tout…j’ai besoin de jour !
-Comme tu voudras, se contenta de rétorquer mon interlocuteur, d’une voix qui n’avait en rien renoncé à sa sérénité bienveillante. Je vais t’accompagner dehors…Suis-moi…mais tu verras vite que dehors, c’est rigoureusement pareil !
J’accueillis ce dernier avertissement en haussant les épaules, non sans une certaine
brusquerie ; à ma décharge, une idée fixe, une idée seule, qui me possédait : sortir de ce lieu, m’extraire de cet antre manifestement souterrain afin de retrouver enfin, une bonne fois pour toutes la chaleur et la rassurante clarté du soleil, l’inégalable présence de l’espace, de l’air pur qui ouvrait les poumons et le cours normal de la vie normale.
La créature aux courtes jambes arquées se mit en route, de sa démarche lourdaude, vilainement déhanchée.
L’un derrière l’autre, nous traversâmes de longs boyaux obscurs qui ressemblaient à des galeries de mines. Combien y en eut-il ? Je ne sais. Cela me préoccupait à peine. Et pour cause, puisque l’ unique souci à me préoccuper, pour l’heure, c’était d’arriver au terme de cette interminable suite de couloirs oppressants où j’étais environnée par une entêtante senteur de terreau et de moisissure.
Cela finit par se produire : nous débouchâmes sur un trottoir. Au milieu d’un quartier cossu. Non loin de là, un réverbère. Tout était nu, luisant et lisse.
Je captai l’odeur de la neige.
Je me retournai pour adresser mes remerciements à mon aimable guide. Mais il avait déjà disparu, comme volatilisé, et j’étais bien en peine de savoir où.
Je fus tout de même assez déstabilisée. Je ne m’y attendais guère.
Je frissonnai, tout en me retournant vers les immeubles aux silhouettes massives. Certes, je respirais nettement mieux, mais il faisait toujours aussi noir.
Les contours des choses étaient tamisés par une moelleuse lumière de clair de lune, toutefois, nulle part je n’apercevais l’astre dans le ciel.
C’était étrange…j’eus soudain froid. Mon regard se mit à balayer l’espace environnant, à la recherche d’un endroit où j’aurais pu m’abriter de cette froidure.
Mais ces demeures nocturnes de pierre de taille solennelle semblaient, ma foi, aussi inhospitalières que les galeries souterraines que je venais de quitter.
Pourtant, je n’avais guère le choix : le froid, déjà, me hachait menue. Le réverbère incurvé, solitaire, m’ignorait complètement.
Je me mis en marche et, à quelques pas de là, je vis se dresser une barrière amovible du même type que celles qui se soulèvent à l’entrée des parkings ou des passages à niveaux. De suite, je me demandai quel pouvait être l’usage de cette petite barrière : elle était plantée parallèlement à la bordure du trottoir.
Devant elle, je finis par distinguer deux silhouettes obscures qui moulinaient de grands gestes comme s’il y avait entre elles une sorte d’altercation. Je me rapprochai encore ; je m’attendais, en toute logique, à entendre des bruits, des résonnances.
Peine perdue : les deux silhouettes en ombre chinoise gesticulaient sans émettre le moindre son !
J’étais si transie de froid que je continuai à m’avancer.
A mon approche, les deux silhouettes suspendirent leur conciliabule. Elles se tournèrent vers moi : à vue de nez, elles me faisaient penser à deux clochards. Toutes deux coiffés de chapeaux informes.
Un son jaillit. Pour la toute première fois. Brisant le silence glacé.
-Qui va là ? On ne passe pas !
C’était une voix tranchante, sans réplique.
Je m’aperçus qu’elle émanait d’une de ces silhouettes, celle de gauche.
Ravalant mes claquements de dents, je ripostai :
-Pourquoi, s’il vous plaît ?
La silhouette, plus que jamais en ombre chinoise, se mit à remuer ses mains avec une animation digne de la conversation la plus volubile. Quoi qu’elle restât de profil, je ne voyais toujours pas remuer ses lèvres. Néanmoins, elle lança (un bruit qui cascada longuement dans ma tête) :
-Eh oui, c’est comme ça. Ici, tout s’arrête : la frontière !
-Pourquoi lui dis-tu que c’est la frontière ? intervint, sur ce, l’autre silhouette, qui s’exprimait
pour la première fois (dans son ton, je décelais du ressentiment, ainsi qu’en arrière-plan, la marque d’un esprit très polémique).
-Je lui dis que c’est la frontière parce que C’EST LA FRONTIERE . Point barre. Au-delà de cette
barrière, elle franchit un pas décisif et sa responsabilité n’est plus de notre ressort. Comme si tu ne le savais pas !
Je bredouillai :
-Mais…qu’est-ce à dire ? Si je…si je franchis cette barrière, que va-t-il se passer ?
Je ne comprenais toujours pas, vraiment pas où ils voulaient en venir. Par delà la dérisoire petite barrière qu’ils défendaient avec un tel acharnement, pour ma part, je n’apercevais que le mur des façades revêches, hautes, barbouillées de nuit et de silence, encore roidies par le froid polaire.
Je plaidai :
-Ne m’en veuillez pas ! Je cherche juste un peu de jour.
Ils m’ignorèrent, mobilisés qu’ils étaient par leur joute de gestes et de paroles confuses.
A bout de patience, j’en fus réduite à hurler : « Eh ! Vous m’écoutez ? »
J’avais hurlé si fort, en dépit de mon souffle plutôt court, amoindri par la sombre froidure, qu’ils se figèrent derechef.
Celui qui s’était adressé à moi reprit ma présence en compte :
-Oui…qu’est-ce que tu nous veux ? me jeta-t-il d’un ton agacé, très paternaliste.
Quoique toujours déroutée, exaspérée par son comportement, je résolus cette fois de le prendre dans le sens du poil ; cela valait mieux.
-Est-ce qu’il y a un moyen de trouver un endroit où il fait jour ?
Radouci par mon intonation brisée, vaguement suppliante, il répondit :
-Aoh ! Pour ça, il faudrait que tu te déplaces. Que tu fasses des kilomètres.
Ouais…pour trouver le jour, il faut aller très loin, à ce qu’on m’a dit !
Pour ma part, j’ai entendu parler de cette chose, mais je ne l’ai jamais vue !
Après quoi les deux ombres se replongèrent dans leur conciliabule. J’étais à nouveau exclue et, là, je sus, d’instinct, que c’était désormais définitif, irrémédiable.
Je tournai les talons, et allai me pelotonner dans l’ombre d’un porche, où je tâchai de me mettre en boule, de lutter comme je le pouvais contre les grelottements qui secouaient ma carcasse de façon spasmodique.
Le ventre creux, le corps vilainement transi, je glissai dans le sommeil.
Lorsque je me réveillai, je constatai, à ma grande surprise, que je me tenais debout au milieu d’un espace immense, mais beau cependant, inondé de jour ; une sorte de hall démesuré, démesurément vide aussi, au point que ma gorge se contracta de suite en un énorme nœud d’angoisse.
Ici, ce n’était plus la peur de la nuit, de la lumière d’éclipse de soleil avec son corollaire, la crainte de ne jamais plus revoir le jour, qui jouait. C’était plutôt ce qu’on aurait pu appeler une agoraphobie, une crainte des espaces trop étendus, assortie d’un sentiment de vide, car cet énorme lieu était, je crois l’avoir déjà signalé, totalement désert.
Que faire ? Je hurlai. Mon cri s’en alla rebondir sur tous les murs concaves et revêtus d’un papier peint rosâtre (enfin, non, plutôt à mi-chemin entre le rose chair et l’orange, soyons plus précis !). Tout ce qu’il convoqua, ce fut une volée de longs échos très sonores, qui n’en finirent pas de se répercuter durant un bon quart d’heure atroce ; mes oreilles étaient assaillies, déchirées et, victime d’un brusque malaise, je m’effondrai au sol, où, séance tenante, je me ratatinai, me chiffonnai en position fœtale.
Le silence reprit ses droits, étale, absolu, sans partage. Presque sidéral, au bout du compte.
Un long frisson me parcourut le corps. Ensuite, je me dépliai, peu à peu. Ce fut dur, car je me sentais ankylosée depuis la pointe des orteils jusqu’au sommet du crâne. Courbatue exactement comme si je venais de subir une sacrée rossée, je parvins néanmoins à me redresser, de façon à me retrouver plus ou moins correctement plantée sur mes deux jambes. Mon regard erra, à peu près aussi exorbité que celui des Noirs dans les anciens films muets américains. Je me rendis compte, à cette faveur, qu’une vaste baie vitrée courait tout autour de la rotonde géante et que, si elle laissait filtrer le jour, elle n’en était pas moins constituée de panneaux de verre revêtus d’une couche de peinture qui, bien que d’un jaune léger, très lisse, interdisait totalement qu’on ait la moindre vue sur l’extérieur.
Je vis aussi, en baissant les yeux, que le sol était recouvert d’une immensité de linoléum qui affichait exactement la même couleur orangeâtre et apaisante que les murs que j’ai déjà décrit.
Au centre de la rotonde se dressait un escalier métallique qui s’enroulait en colimaçon autour de marches passablement spacieuses et qui, dans sa partie haute, traversait le plafond. Que devais-je me résoudre à faire ? L’emprunter ? Si j’en fus tentée, quelque chose de mystérieux m’en dissuada cependant. A cette seule pensée, il me sembla qu’un étau se refermait sur ma poitrine. Je ne vis alors plus qu’une alternative : continuer mon chemin. Continuer coûte que coûte, faire usage de mes jambes, me propulser, marcher.
Très vite, une fois cette résolution prise, je repérai tout au fond de la grande salle, à l’autre bout de l’espace lisse qui me collait toujours autant le vertige, une ouverture que j’identifiai comme l’entrée sans porte d’un couloir.
J’esquissai un premier pas, tout aussitôt suivi d’un second, mais, rapidement, je m’aperçus que, dès que j’avais allongé trois pas, le quatrième était un pas qui me ramenait en arrière.
C’était un peu comme dans le « Moonwalk » de Michael Jackson.
A part que, là, il ne s’agissait nullement d’effet d’optique. C’était on ne peut plus réel. Plus j’essayais, plus je m’efforçais d’avancer, plus je reculais !
Je fus d’abord, on l’imagine, en proie à une angoisse indicible. Quel tour me jouait-on encore là ?
Nom d’une pipe, que m’arrivait-il ?
Mais, cette fois-ci ( je ne sais pas trop ce qui me prit), je décidai de faire front, de ne pas me laisser balayer par la panique. Serrant les dents, je résolus de mobiliser toutes les ressources de mon mental, et j’y parvins ! La solution à cet épineux problème me percuta l’esprit. Encore fallait-il toutefois, que je la misse en pratique. Je me lançai : au lieu de diriger mes pas vers l’avant, vers la destination que je m’étais fixée, je me mis à marcher à reculons…pour constater de suite que l’effet escompté venait d’être obtenu !
Ainsi, si bizarre que ça puisse paraître, je me mis à progresser dans la direction que je souhaitais prendre en reculant dans son sens contraire. Paradoxal ? Certes, mais je n’avais pas le temps de me pencher là-dessus. Ce qui m’importait seul, c’était d’atteindre l’orifice d’entrée de ce fameux couloir.
Je l’atteignis, puis le franchis. Le couloir qui s’étendait au-delà affichait lui aussi une nudité de fin, ou de début du monde ; abondamment éclairés par la lumière artificielle, les murs, fidèles au ton orangé qui régnait en maître dans la rotonde, alignaient de longues séries de portes closes, et l’ensemble dégageait une austérité assez déprimante. Au moment même où j’y entrais, je m’avisai , avec soulagement, que, désormais, chaque pas que j’effectuais à reculons me faisait à nouveau reculer, conformément à l’ordre classique des choses : celles-ci s’étaient-elles donc décidé à revenir à la normale ?
Pour m’en assurer, et bien qu’encore craintive, je hasardai un pas (fort précautionneux) vers l’avant. Et cela se confirma : je ne fus point entraînée vers l’arrière. Deux pas, puis trois, puis quatre, puis cinq…j’avais avancé normalement.
Je me mis à filer presque comme une flèche, m’engouffrant dans le couloir.
Puis une idée me vint : ces portes…mais oui, il y avait ces portes ! Toutes étaient closes et je me mis en devoir de les ouvrir, l’une après l’autre. A chaque essai, ce fut un flop.
Un peu dégoûtée, je poursuivis ma progression fébrile (j’entendais mon cœur battre la chamade tel un tam-tam) dans la large coursive d’une propreté éclatante, à la limite, suspecte. Plus je m’enfonçais dedans, plus cette dernière me semblait ne pas avoir de fin, fait qui, à la longue, commença à m’inquiéter.
Jusqu’au moment où je tombai nez à nez avec une porte latérale qui, au rebours de ses consœurs, se trouvait largement ouverte. Je m’en approchai, haletante…pour découvrir qu’à l’intérieur, tout était sombre ; une pénombre grise régnait sur un immonde fatras d’objets de bureau empilés à la diable les uns sur les autres, que l’on avait, de toute évidence, remisé, mis au rebut dans cette pièce, au demeurant de dimension assez étroite. Au moment où ma curiosité exacerbée me portait à franchir le seuil de ce débarras aussi plein qu’un œuf, j’entendis le son d’une voix humaine qui me fit sursauter au point que j’en craignis l’attaque cardiaque.
Roulant des yeux, je pivotai : un type se dirigeait vers moi en dévidant : « il n’y a rien dans ce cagibi, madame, on dirait que vous êtes un peu perdue ! »
Je me surpris à penser, en mon for intérieur « ça, tu l’as dit, bouffi ! »…et, spontanément, je me pris à considérer le nouveau venu comme s’il n’était pas moins qu’une bouée de sauvetage. J’en avais tellement marre de galérer que j’étais prête à me raccrocher à n’importe quoi.
J’expliquai (sans doute, le visage défait, affublé d’une expression chiffonnée, bizarre, qui devait certainement me rendre laide) :
-Eh bien…oui, je cherche à sortir de ce bâtiment…est-ce possible ?
Il n’hésita pas, sa réponse fusa :
-Oui, sans doute. Mais laissez-moi vous dire où vous vous trouvez, d’abord, madame. Vous êtes très exactement dans les locaux du Centre d’Action Anti-Sociale ! Je ne vous cache pas qu’il s’agit d’un très vaste complexe administratif !
Mais en ce moment, il se trouve qu’il n’y a personne ici…En effet, les gens se trouvent tous à la salle de bal !
Que vous dire…pour sortir de l’établissement, chacun doit obligatoirement traverser la salle de bal : c’est un principe !
Le regard immensément interrogateur que je lui décochai le fit sourire :
-Allez, chère madame…Ne cherchez plus à comprendre…et suivez-moi ! Si vous voulez réussir à sortir d’ici, c’est ce que je vous conseille vivement de faire.
Il me saisit par le coude, et je le suivis presque les yeux fermés.
L’homme, en bras de chemise, était plutôt petit et doté d’un corps sec. Une tête assez volumineuse, couronnée de cheveux clairsemés dont on aurait été bien en peine de déterminer la teinte précise ; un front énorme, un bas de visage tout en pointe, une paire de binocles à la monture fine, des plus discrètes.
Un bonhomme tout ce qu’il y a de commun ; si j’étais méchante, je dirais « grisâtre ». Sans aucun doute un fonctionnaire, j’en eus mis ma main à couper.
A sa suite – et non sans appréhension – je refis mon entrée en sens inverse, dans l’immense rotonde, qui affichait toujours le même sidéral vide. La démarche décidée, parfaitement confiante de celui qui me traînait par le coude eut pourtant le don de me tranquilliser : il marchait tout à fait normalement, sans qu’aucun « Moonwalk » ne lui complique la vie. Et moi, étant à sa remorque, je marchais normalement aussi.
Je fus, un instant, tentée de lui faire part de ma toute récente (et, certes, peu ordinaire) aventure ; mais, étant sous le charme de sa confiance en lui et de son dynamisme, je décidai, en définitive, justement, de ne pas le rompre, ce charme.
Il s’engagea, bille en tête, dans l’escalier en colimaçon.
Nos pas résonnaient étrangement sur le métal froid, net des marches. Ce fut, là encore, un bruit que je ressentis comme intrusif, voire agressif, bientôt, il envahit l’espace de ma boîte crânienne au point que je fus à deux doigts de me mettre à grincer des dents. Quel martellement insupportable !
Je déglutis ; l’autre me tractait toujours ; pas le temps de finasser.
L’escalier métallique menait, en fait, directement à la salle de bal.
Je fus surpris par le changement radicalissime d’atmosphère.
Tout était feutré, et cela contribua à faire reculer quelque peu mon atroce migraine. Sollicitée par le nouveau décor, j’oubliai l’épreuve de la montée des marches en colimaçon pour me concentrer sur ce qui se dévoilait maintenant à ma vue. Il faut dire que, dans le genre inattendu, ce n’était pas mal : il y avait là toute une assemblée de femmes en costumes du XVIIIème siècle (perruques comprises), qui me donnaient l’impression de glisser sur l’élégant parquet ciré de frais, luisant un peu comme si leurs pieds s’abstenaient de toucher vraiment le sol, comme si, pour tout dire, ils s’élevaient très légèrement au-dessus de lui. Toutes sans exception brandissaient une flûte de champagne au bout de leurs gracieux doigts, et l’autre assemblée, l’assemblée d’hommes qui partageaient les lieux avec elles, arborait pour sa part des queue-de-pie qui lui conféraient grande allure.
L’ensemble de ces amateurs de bal (dont pas un seul au reste, ne dansait) était environné d’un bourdonnement extrêmement ténu de murmures, sur lequel, de temps à autre, venaient se plaquer un ou deux accords de clavecin lointains, intempestifs, qui, de ce fait, paraissaient à peine réels.
Nous fendîmes la foule des dames ; leurs faces étaient masquées de loups de carnaval en feutre noir ; leurs yeux, à travers les fentes en forme d’amandes, nous épiaient avec une insistance étincelante qui ne tarda pas à me plonger dans un certain malaise ; leurs décolletés pigeonnants mettaient en avant des poitrines agressives et, un peu plus tard, tandis que je continuais à me frayer un chemin sur les pas de mon guide parmi le frou-frou des robes qui me faisait penser à un lourd bruit d’ailes, je remarquai avec horreur la présence de petits serpents lovés au beau milieu de leurs gorges, entre les deux masses des seins. Je pris peur à nouveau, et ce d’autant que lesdits reptiles, l’un après l’autre et de tous côtés, s’éveillaient et se redressaient, aussi brusquement que des ressorts, étalant dès lors, toute collerette déployée et toute langue bifide dardée comme de juste droit dans notre direction, toute la verticalité de leur majesté menaçante. Nous étions environnés d’une haie de femmes et de cobras qui , jaillis d’entre leurs seins tels des tiges dodelinantes, sifflaient en chœur et qui, à tout moment, pouvaient fondre sur nous pour nous assener une de leurs mortelles piqûres. Impressionnant, me direz-vous...
Complètement prise de cours (on le serait à moins, n’est-ce pas ?), je jetai un coup d’œil à mon guide, et constatai avec un brin d’étonnement, qu’il continuait à foncer, imperturbable. Il se mit à siffler comme les serpents, entre ses dents serrées : « ne les regardez pas ! Surtout, que votre regard ne croise à aucun prix le leur…c’est cela qu’ils ne supporteraient pas et, alors, ils vous mordraient ! »
Je gardai donc les yeux baissés…mais cela ne me rassurait guère.
Il fallut traverser une salle qui ne semblait pas devoir finir, toujours, et jusqu’au bout, coincés entre femmes, décolletés et najas. Les hommes, de leur côté, s’étaient reculés vers la périphérie. Avaient-ils eux aussi peur que les reptiles ne les agressent ? Peut-être…
Nous finîmes par émerger hors de l’inquiétant rassemblement, inondés de sueur et retenant à peine nos jambes de se mettre à flageoler à cause du stress : il y avait là, presque au bout de la salle, un bref espace de parquet nu auquel succédait l’encadrement d’une porte vitrée monumentale et à demi enfouie sous les épais plis de solennelles tentures pourpres.
L’un des battants de la porte étant largement ouvert, il va sans dire que nous sortîmes sans avoir à nous faire prier.
L’homme qui me tenait par la main eut là-dessus l’excellent réflexe de se retourner pour rabattre immédiatement le battant derrière nos silhouettes.
-Ouf ! lâcha-t-il, encore sous le coup de l’émotion, nous sommes à l’abri !
Je scrutai sa face :
-Vous en êtes sûr ?...puis, nettement plus agressive :
-C’est ça que vous appelez un bal ?
Il haussa les épaules avec nervosité, après quoi il grommela :
-Que voulez-vous…Pouvais-je prévoir ?...Le monde est plein de surprises, non ?
Sans davantage d’explication, il m’entraîna le long d’un corridor parallèle à la salle que nous venions de quitter ; il avait choisi le côté droit.
Nous continuâmes, au pas de charge…j’aurais dû me sentir plus tranquille…Mais, à mesure que nous nous éloignions des vitrages de la porte et de la lueur ambrée de la salle de bal qui s’inscrivait en eux, la coursive que nous empruntions devenait de plus en obscure.
-Où allons-nous ? pris-je tout de même la peine d’interroger.
-Ah, faites-moi confiance ! cracha-t-il, en gardant cependant la tête basse et le regard fixé droit devant lui.
Il connaissait sans doute les lieux…et moi, il fallait que je me détende. Je dois avouer que cette suite de chocs et d’émois m’avait fourbue.
Apparemment, j’avais échoué dans un monde où les règles, les attentes liées à la logique courante n’étaient plus de mise. Et je n’avais plus que lui pour toute planche de salut, dans ledit monde, truffé de pièges. Disons en sus que j’en étais arrivée à un tel stade que l’effort de comprendre représentait pour moi une trop grande déperdition d’énergie…
Tout en me répétant que je devais, d’abord, songer à sauver ma peau, je me surpris à me sentir aussi molle qu’une poupée de chiffon qu’on traîne. Je ne voulais surtout pas me poser l’irritante question « qu’est-ce qui m’attend ? »
Bien m’en prit, je pense, car je n’étais pas encore au bout de mes peines.
Le couloir que nous suivions finit par s’arrêter, de façon abrupte : devant nous, se présenta un gouffre coincé entre quatre murs et aux bords duquel subsistaient seulement, de loin en loin, des résidus de plancher impraticables, aux formes déchiquetées.
Mon guide m’avertit :
-Ce n’est rien !...Ce plancher-là s’est écroulé. Mais on peut passer tout de même, se hâta-t-il d’ajouter en me désignant de l’index une fort étroite passerelle de bois qui, juste dans le prolongement de nos pieds, reliait l’endroit où nous trouvions bloqués au mur qui lui faisait face, de l’autre côté du gouffre, et, ce faisant , divisait approximativement son cratère en deux demi-cercles.
« Ce n’est rien », il en avait de bonnes ! La passerelle n’avait pas de rambarde.
Je balbutiai, ou, plutôt, j’éructai :
-Mais enfin…non…je suis sujette au vertige !
Ce fut avec une grande promptitude qu’il balaya mon argument :
-Taratata ! Cette passerelle est solide, ma petite dame. Je vous recommande juste de ne jamais regarder vers de bas, de garder bien votre main accrochée à la mienne et de me suivre !
Bon. Bien. Avais-je le choix, une fois de plus ?
Je ne vous raconte pas la traversée : ce ne fut pas une partie de plaisir. Pour autant, je me concentrai sur ses conseils, et je tins bon. Du gouffre, montait une odeur âcre de ciment effondré et de poussière, accompagnée d’aboiements et de grondements furieux qui me glacèrent le sang…je m’imaginais que, là-dessous, des meutes de molosses se battaient… « il ne s’agit certainement pas d’aller les rejoindre ! » me dis-je. Je n’en menais pas large, mais l’instinct de survie primait sur tout le reste. L’homme me tenait fermement, et je m’accrochai à cette seule idée.
Nous atteignîmes l’autre extrémité de la passerelle sans trop d’encombres. La structure de bois débouchait presque sans transition sur une ouverture qui dessinait, dans le mur, une forme verticale et rectangulaire. En moins de deux, nous nous retrouvâmes à l’extrémité d’un couloir aux murs pâles et écaillés. En portant mon regard sur la gauche, je localisai une paire de vieux gonds déformés, complètement mangés par la rouille : tout ce qui restait d’une ancienne porte.
Mon guide se retourna vers moi ; « est-ce que ça va ? », me demanda-t-il
« Oui, fis-je, ponctuant ma réponse d’un hochement de tête bref, affirmatif,…mais maintenant, où sommes-nous ? »
-Ah, ici ? s’exclama-t-il, en se secouant, comme surpris de la question. Eh bien, nous sommes dans l’aile des logements de fonction…ceux réservés au personnel.
-Mais mais…quel bâtiment miteux !
-J’en conviens, me concéda-t-il. Mais vue la crise du logement…Ici, au moins, l’on ne paie rien.
Tout en promenant mes yeux sur les alentours, je lâchai : « manquerait plus que ça ! »
Sans rien répondre cette fois, d’un simple geste du bras, il m’incita à avancer.
Le couloir (que sa décrépitude déprimante rendait digne d’un couloir de squatt) s’inclinait de façon légère mais perceptible vers le profond de l’immeuble. Au sol, gondolé, s’amoncelaient papiers gras et autres détritus. L’odeur qui traînait ? Fétide, bien en accord avec la lumière glauque. J’en avais déjà marre, plus qu’assez de ce boyau immonde.
De temps à autre, nous croisions des portes : plutôt basses, aspect vermoulu, elles n’avaient rien de bien engageant…
Une bifurcation survint et, le coude passé, le couloir se fit sensiblement moins sombre. Je reliai vite cette différence au fait que nous longions maintenant une enfilade de portes ouvertes, lesquelles nous révélaient des intérieurs d’appartements aux longues pièces rances et aux meubles ternes, mais où, à tout le moins, des fenêtres (certes, sales, graisseuses) s’alignaient au fond pour dispenser une lueur qui , quoique délavée et bleuâtre, était bel et bien celle du jour. Le jour ! Voilà, on y était !
L’homme qui me cornaquait s’arrêta devant une porte, close celle-ci.
Il farfouilla dans ses poches et tira de sa poche gauche une clé, qu’il fit jouer dans la serrure ; le vantail céda, s’écarta. Il m’entraîna derrière lui à l’intérieur d’une petite pièce dont l’atmosphère suait la vieillerie, l’avachissement, l’ennui qui traîne…Peu de meubles qui, tous, semblaient bancals…cela, tout à coup, me rappela la fameuse chambre, peinte par Van Gogh…en tout cas, c’était triste à faire peur : plafond bas, plancher comme décoloré à l’eau de javel et déformé à un point tel qu’il en prenait presque des airs de houle, papiers peints plus délavés que les yeux de Georges Moustaki et si cloqués que, par endroits, ils évoquaient la saillie d’un ventre de femme en voie de famille, table de bois dotée de hauts pieds, au plateau carré, massif, rugueux et balafré de longues entailles épaisses tels des sillons de labours, une seule chaise, elle aussi en bois, d’allure élancée, anguleuse, austère, mais également tellement fragile que je me demandai, un instant, si l’on pouvait s’assoir dessus, contre le mur de gauche, un lit étroit, vieillot, encadré de barreaux de cuivre…Aucun décorum.
-C’est là que j’habite, m’annonça-t-il.
Que voulez-vous que je lui réponde ? Je fus totalement sans réaction, car, passé le mouvement initial de curiosité, de découverte, mon attention se concentra comme sous l’effet d’une hypnose, sur la haute porte-fenêtre qui trouait le mur du fond, juste derrière la vilaine table.
Je m’en approchai, avec l’avidité de quelque animal mort de soif lorsqu’il s’approche d’un point d’eau…plus rien ne pouvait me retenir…le jour existait donc toujours !
Derrière moi, l’homme ne bougeait pas, je l’entendais juste respirer. Sans faire davantage attention à lui, je plantai mon regard dans le verre ombré de crasse de la porte-fenêtre. Je découvris une lumière extérieure fade, encore mouillée de pluie, incolore et pesante, qui auréolait un paysage plus que décevant. Imaginez : en contrebas d’un palier de ciment et des structures métalliques d’un escalier de secours « à l’américaine » qui l’entouraient s’étendait un espace entièrement voué à la boue lacérée d’ornières, de même qu’au chaos, sous l’espèce d’un grand tas de longs et gros poissons morts aux corps pâles et visqueux qui, jetés les uns sur les autres, exhibaient leurs énormes gueules béantes parallèlement à un autre tas, lequel, celui-là rassemblait des tronçons de rails usagés, rougeâtres. Tout autour des deux sinistres entassements, tout un semis de flaques d’eau limoneuses de forme généralement arrondie et d’apparence, à vue de nez, extrêmement profonde, macérait.
Un peu plus loin, sur la droite du panorama, j’avais vue sur une vaste étendue d’eau laiteuse où flottaient des troncs d’arbres et où venaient pointer des faîtes déplumés d’arbres vivants. Le résultat d’une inondation, sans nul doute…
Nonobstant ma pointe de répugnance, j’annonçai à l’homme : « je vais descendre ».
Sans même attendre qu’il me décoche une réplique, je faisais jouer la poignée de porte. Le système d’ouverture, qui n’était pas de première jeunesse et dont, au surplus, le manque d’huile accentuait la rigidité, m’opposa une certaine résistance, mais je m’obstinai, je forçai ; dans un bref frisson assorti d’un couinement tout aussi brusque, les deux battants se séparèrent enfin l’un de l’autre et une épouvantable odeur de poisson en putréfaction et de vase se rua à l’intérieur du logement et, par la même occasion, de mes narines.
-Voilà, vous l’avez, votre jour ! m’assena l’homme, en ricanant.
Mais l’entendis-je ? N’étais-je pas trop accaparée par mon saut en arrière, qui tenait du réflexe ?
-Pouah, quelle puanteur ! grimaçai-je en me hâtant, fébrile, de refermer la porte-fenêtre.
Encore sous l’effet de la nausée, je m’adossai au pan de verre. Quelques petits halètements…et ma tête cessa de tourner. Recouvrant mes esprits, je posai mon regard sur la silhouette de l’homme.
Et voilà que je ne le reconnus plus !
Je clignai des yeux frénétiquement, car je n’en croyais pas mon regard : ce que j’avais devant moi, à présent, c’était une autre personne !
La question fusa : « qui…qui êtes-vous ? »
-Eh bien répondit-il, d’une voix calme, celui qui t’a amenée ici.
-Non ! Je ne puis le croire…ce n’est pas possible !
Comment l’eusse-t-il été, en effet ? L’homme qui se tenait à deux pas de moi était le plus parfait sosie de l’acteur le plus beau et le plus sexy du moment , de l’incarnation suprême du mâle désirable, autant pour sa perfection physique que pour son charme : S-R. K !
Incrédule, mon regard s’attarda sur sa belle chevelure ténébreuse, sur son masque énergique, viril et en même temps protecteur, sensible, sur ses yeux de velours et de braise ardente, sur sa bouche bien dessinée, à la pulpe sensuelle et aux contours rêveurs qui couraient autour de dents saines, régulières et éclatantes, sur ses pommettes légèrement saillantes et sur son teint mat qui forçait l’admiration. A n’en pas douter, c’était lui ! Ou alors son frère jumeau !
Sa longue silhouette harmonieuse, aux épaules larges, était toute de blanc vêtue, d’un dhoti * et d’un pantalon immaculés.
Il me regardait toujours, hilare et silencieux, comme enveloppé dans une aura…qu’il était beau !
Je déglutis péniblement. L’enchantement m’avait rendue muette.
Plantant son regard dans le mien, il tendit une de ses élégantes et fines mains vers moi, paume ouverte.
Sa voix retentit à nouveau, chaude, profonde à donner le frisson :
-Maintenant que tu as vu l’inanité du monde, je peux me montrer tel quel !
* Vêtement masculin indien.









