Le voilà immaculé et flambant neuf lors de sa conception, il fleure bon la peinture et le frais. Puis viennent ses premières visites : on le piétine, on le regarde, on y respire, son sol foulé absorbe la poussière, la saleté de nos chaussures, son air se charge du relent de nos respirations. Puis vient son premier locataire avant une longue série : on le loue, on l’achète on l’abandonne, on le défigure en le décorant, en abattant des cloisons. On le salit avec la cigarette qui jaunit les murs, la cuisine et sa vapeur, sa graisse, sa sauce, nos pas boueux et sales provenant du dehors, nos mains salies d’avoir touché moults objets ou d’être malade, les enfants gribouillant sur les murs, déchirant le papier peint, on l’imprègne de nos odeurs : sueurs, parfum, cuisine, on le baigne d’amour…. Il en voit des choses plus ou moins avouables, garde des souvenirs de générations d’individus en ses murs, défiler du monde depuis sa conception : des familles, des gens seuls, avec enfant, avec animaux, des vieux, des jeunes, des laids, des gentils, des beaux, des pervers, des qui reçoivent beaucoup de monde à en faire vibrer murs et fenêtres, des qui le laissent à l’abandon sans entretien et le pourrissent sans l’ombre d’un remord, des maniaques... Il vieilli et se délabre, il faut le rénover souvent, surtout entre chaque habitant. Il en a emmagasiné des mémoires de vies en ses murs, ses fenêtres, ses sols, il a parfois essuyé des guerres et a été reconstruit, il a fait parti de convoitises lors d’héritages…mais il est toujours debout en plus ou moins bon état. Et puis un jour, l’immeuble est laissé à l’abandon, il devient insalubre, il est décidé qu’on devait le raser pour y mettre un centre commercial et notre pauvre appartement est fini, sans aucune possibilité de survie pour laisser place à ce lieu impersonnel et commerçant.
Anne D.









