Sentimentologie
Ce soir là, confortablement assis dans le moelleux de son nuage, le Créateur se retrouvait à laisser vagabonder son esprit deçà delà. Les yeux perdus dans le bleu de son ciel, on pouvait aisément deviner qu'il se promenait vers d'autres cieux en toute inconscience. Ses longs cheveux et sa barbe d'une blancheur aveuglante valsaient au gré de la légère brise qui parcourait le royaume de la Création. Le silence était assourdissant.
L'ange Morgan se tenait devant le Saint Créateur, hésitant à troubler cette intense réflexion. Soucieux de ne pas Le déranger, l'ange préféré du Créateur s'assit en tailleur à ses pieds et sombra peu à peu dans ses pensées. Ici même, dans ce décor céleste, les meilleurs anges s'étaient attelés à la plus grande tâche du Créateur : les Hommes. Morgan revoyait encore la scène telle qu'elle se déroulait : il entendait presque les plumes gratter le papier, les rouages des cerveaux tourner. Sa tâche, non la moins complexe, touchait la création du ressenti chez les Hommes. Il avait créé tous les sentiments, au prix d'un travail acharné, sans cesse remis en cause par la recherche de perfection du Saint Créateur pour l'apogée de son projet.
- Je ne vous ai pas fait venir pour rêver, Morgan, dit l'homme à la barbe blanche de sa voix caverneuse et l'œil rieur.
- Je ne voulais pas vous déranger Saint Père, répondit l'ange une fois son esprit revenu.
La relation qui liait ces deux là était comparable à celle d'un père pour son fils dans le monde humain, doublée d'une amitié introuvable à l'échelle des mortels. Ils se comprenaient par le regard, étudiaient le même horizon.
- Je veux connaître ce qu'est d'être humain Morgan, reprit le Créateur en joignant ses mains dans son dos et commençant à entreprendre les cent pas autour de son divin fauteuil. Non, coupa t-il l'ange tandis qu'il ouvrait la bouche pour répondre, j'ai déjà écouté avec attention ton travail. On ne peut mieux comprendre qu'en le vivant pleinement. Et je veux connaître la vie d'un Homme. Quel piètre entité ferais-je autrement, sans connaître mes créations !
- Saint Père...., commença l'ange, en se levant.
- Tu gèreras mes affaires le temps de mon absence, Morgan, énonça la voix du Créateur ne souffrant aucune contradiction et remettant son interlocuteur dans sa position première.
Un silence qui semblait une éternité sépara l'ange et le « futur homme », seulement troublé par les sonneries lointaines et incessantes du téléphone rouge, à côté du fauteuil du Créateur.
- Cette décision est la mienne Morgan ; comprends moi, implora le Saint Père, semblant tout à coup porter le poids de ses années. Jette le dé du destin qui me choisiras une vie, implora t-il.
Il posa sa main sur l'épaule de Morgan, abasourdi, et leurs yeux se rencontrèrent. L'ange vit toute la détresse du Créateur, souffrant de ne pas connaître ; et le Saint Père vit l'anxiété de son ange préféré.
- Tu pourras toujours avoir un œil sur moi d'ici, Morgan.
Une minute de silence qui parut une éternité les sépara. L'ange tenait son regard sur le sol nuageux, semblant se battre avec ses démons. Puis, poussant un soupir de résolution :
- Ainsi soit-il ! déclara t-il en sortant un minuscule dé luminescent qui comptait plus de face que possible.
Il le tint dans sa paume ouverte, comme pour le soupeser, et s'armant de courage il le jeta sur le Saint Créateur. Une explosion de fumée retentit alors. Quand elle se fut dissipée, il ne restait que l'ange Morgan, seul aux commandes de la cité des Cieux, en l'absence de son mentor.
Ses poumons se remplirent lentement d'air tandis qu'il tournait son regard vers l'extérieur. Le soleil tentait de percer les nuages qui bloquaient ses rayons de lumière. Un oiseau chantait même timidement au loin. Le Créateur se nourrit des quelques rayons de soleil et notes de musiques qui l'atteignaient. Il s'assit dans son lit, l'esprit encore embrumé par cette « transformation », peuplée d'images flashs et de couleurs aveuglantes. Une goutte de sueur descendit lentement le long de sa colonne vertébrale et le fit frissonner, sensation décuplée lorsque ses pieds se posèrent sur le carrelage froid. Un murmure endormi et un bruissement de drap troublèrent brusquement le silence de la pièce :
- Tu te lèves déjà Théo ?
Une femme s'étirait à ses côtés. Il sentit son cœur bondir dans sa poitrine en la regardant. Une curieuse chaleur lui parcourut le corps, embrumant son esprit. La femme passa ses bras autour de son corps, assise derrière lui, laissant reposer sa tête sur l'épaule de Théo. L'odeur de son corps, sa peau contre la sienne, ses lèvres dans son cou, il découvrait toutes ces choses là, toutes leurs répercussions qui agissaient sur lui de façon irrépressible. Sans pouvoir se dominer, il se retourna et plongea ses yeux dans l'abîme de son regard et sombra. Il prit son visage entre ses mains et admira les reflets de la lumière et les jeux d'ombres. Il embrassa alors sa joue, puis sa bouche et découvrit son premier sentiment, sans pour autant pouvoir l'expliquer par des mots.
Devant le miroir de la salle de bain, Théo s'observait, cherchait à prendre possession de ce corps imparfait, si prompt à se rompre et à subir les assauts de la vie comme du temps. La femme de sa vie s'était évadée au travail, le laissant seul avec sa vie d'humain. Une curieuse sensation tiraillait son cœur, son âme. Il avait souhaité la faire revenir dès la porte fermée. Une partie de lui même s'était arrachée et l'avait quitté pour la suivre. Il lui avait fallu quelques instants pour assimiler le manque avant de continuer le déroulement des choses.
Respirer, manger, respirer, boire, respirer, le froid, la chaleur... Dépendant de tout, tel est l'Homme. Théo, chaudement couvert pour subir l'affront de la météo, se retrouvait dans la rue, continuant à découvrir, comme un explorateur sur une île encore inconnue. Il croisait toutes sortes de visages, détail flou de la personne. Des SDF cuvaient sur les bancs, des cols blancs pressés le bousculaient négligemment. Les odeurs se bousculaient et il n'arrivait pas à toutes les assimiler, les couleurs telles des flashs l'aveuglaient presque. Des gens criaient, des sirènes hurlaient, les klaxons des voitures, les crissements de frein, le bris de vitres et de tôles froissées d'un accident sous ses yeux. Son cerveau voulait exploser, incapable de contenir les assauts de la vie. Une migraine commençait à pointer. Il prit une petite ruelle pour se mettre à l'abri. S'adossant contre un mur sale, entre deux poubelles débordantes de détritus, Théo poussa un long soupir en levant les yeux au ciel. Il devait continuer. Il l'avait voulu.
- J'aime beaucoup ta montre, mec !
Un homme, vêtu d'habits dépareillés, le toisait. La barbe mal taillée, il empestait l'alcool et agressait l'odorat neuf de Théo.
- Heu...Merci monsieur, répondit-il.
- Tu vas me la faire essayer, continua l'homme en se rapprochant dangereusement.
Théo sentit la sueur froide couler dans son dos, ses poils commençaient à se hérisser sans qu'il comprenne pourquoi. Il voulut alors partir, sans répondre, mais l'homme le repoussa violemment contre le mur. Théo ressentit la douleur, aussitôt supplantée par celle qui accompagna le poing de l'homme sur son visage. Il sentit son nez craquer et le sang couler, tandis qu'il s'accroupissait. Il prit un coup de pied, déchaînement de la fureur de son agresseur, puis sentit des mains sur son poignet lui arracher sa montre.
Assis dans une salle blanche, une infirmière s'occupait du nez cassé de Théo. Une femme qu'il n'avait pu quitter des yeux depuis qu'elle était entrée dans la pièce. Une bouffée de chaleur avait envahi l'innocent Créateur, une montée de désir incontrôlable. Elle l'avait regardée avec une intensité telle qu'il avait été transpercé par ses yeux verts. Le contact de ses mains si douces sur son visage le faisait vibrer de la tête aux pieds.
- Voilà, monsieur ! Faites attention le temps que ça se remette, lui dit-elle, en lissant soigneusement le pansement.
Ils s'observèrent longuement, s'approchant tendrement jusqu'à être assez près pour s'embrasser. Leurs langues s'entrelacèrent pendant que leurs mains s'étreignaient passionnément. Seuls la musique de leurs baisers troublaient le silence de la pièce blanche.
- Théo !!
Sa femme apparut à cet instant, soucieuse de l'état de son mari. Ascenseur émotionnel, désir, passion, trahison, regret immédiat, colère et haine se côtoyèrent et s'affrontèrent en ce lieu. Théo, ressentant son erreur plus que la comprenant, repoussa l'infirmière et essaya de rejoindre en courant la femme. Elle était déjà dans la rue et son pas furieux démontrait son état d'esprit. Il ne voyait que ses cheveux chevaucher ses épaules mais sentait qu'il devait la rattraper. La culpabilité le rongeait comme la rouille sur le métal. Il ne prêtait aucune attention aux gens qu'il bousculait, à ceux qui le dévisageaient. Il n'y avait qu'elle.
- S'il te plaît, attends moi ! cria t-il.
A son cri, elle se retint de traverser et se retourna brutalement pour accueillir Théo d'une retentissante gifle. Douleur physique et morale. Il se tint la joue et tendit l'autre main pour l'empêcher de repartir mais elle faisait déjà volte face, aveuglée par la colère. Un camion passait...
Les mains de Théo étaient couvertes de sang, il tentait en vain de retenir la vie qui s'écoulait de sa future ex-femme. Son corps modelé par la volonté divine prenait des angles impossibles, ses yeux ne reflétaient plus aucune émotion. Ses jambes étaient encore bloquées sous les roues du camion. Le chauffeur semblait fou, cherchait des explications en hurlant. Une sirène lointaine se rapprochait, et Théo pleurait. Il pleurait comme jamais il n'aurait imaginé le fait de pleurer. Tout ce qu'on lui avait dit ne pouvait remplacer la réalité. Depuis ce matin, il lui avait semblé que le sort s'acharnait sur lui. Il leva ses mains rouges vers le ciel pour chercher de l'aide mais ne reçut que le sang qui gouttait sur son visage.
Flash aveuglant.
- Vous n'avez eu que le minimum, Saint Père.
- Je ne veux pas en parler, Morgan.









