Qui aurait pu le prévoir ? Qui aurait pu penser qu'il serait le dernier, le seul être sur la Terre ? L'humanité était arrivée à son terme, humain après humain, âme après âme. L'inlassable érosion rongeait la falaise des Hommes et il était l'ultime rocher cerné par l'immensité de l'Océan. Dans des moments de nostalgie, il se retournait et regardait le chemin que les hommes avaient parcouru, les sentiers qu'ils avaient choisi d'emprunter, les choix qu'ils avaient faits. Il y en avait bien quelques uns qui, certains d'un péril imminent, conscients de foncer à pleine vitesse dans un mur, décidèrent de changer de voie. Ils n'en avaient pas plus survécu. Et à part, une route semblait s'illuminer : la sienne. Il n'avait suivi que l'horizon inexploré, fait ses propres choix, bercé par ce qu'il ressentait, gouverné par ses envies et la peur du regret. Était-ce la raison de sa survie ? Ou bien seule l'inexplicable chance l'était ? Il n'avait pas la réponse. Il observait seulement les uns qui tombaient après les autres autour de lui, victimes d'un suicide involontaire. Que pouvait-il faire ? Comment convaincre d'autres intelligences supérieures qu'une voie est préférable à une autre ? Quel pouvoir faut-il pour effectuer la mission d'un messie ? L'Homme a été doté de qualités hors du commun, de capacités exceptionnelles mais également de défauts tout aussi puissants. Il aurait mieux valu qu'il dispose de la vue car son aveuglement acharné de ses erreurs combiné à leurs justifications abusives et péremptoires ont causé sa perte.
Durs moments de nostalgie... Je me promène sur la plage, ensorcelé par le bruit des vagues qui frappent inlassablement les pierres. A chacun de mes pas, mes pieds s'enfoncent légèrement dans le sable et l'air chargé de sel me fouette le visage. Les gouttes de pluie, accrochées à mon manteau, forment comme une couche de minuscules diamants. Brusquement, une vague plus forte que les autres arrive à m'atteindre et m'éclabousse. En se retirant, j'ai l'impression de voir, dans la houle, des visages qui montent inlassablement à l'assaut de la plage. De la plage ou peut-être de la vie qu'ils ont perdue, comme s'ils voulaient retourner à un croisement et prendre une autre direction. Comment leur dire que leurs tentatives sont vaines, il n'y a qu'un seul essai possible à cette loterie. J'arrive enfin à destination : tout au bout de la jetée, en haut de cette falaise immense. De cet endroit, je domine cette immense étendue d'eau qui peut être aussi calme que dangereuse. De cet endroit, je me convaincs de ma supériorité, je refoule cette angoisse qui me broie les entrailles. De cet endroit, je fais le vide en moi, j'arrive pendant quelques instants à oublier ma famille, ma femme, ma fille, tous ceux que j'ai perdus. Je les ai vus mourir les uns après les autres, emportés par le flot de l'ingratitude de la vie. Je vois encore les yeux de mon enfant, déjà troublés par la perte de sa mère, qui m'appellent au secours, qui me supplient de l'aider. Combien de fois j'ai imaginé me jeter du haut de cette falaise pour aller m'écraser quelques centaines de mètres plus bas sur les rochers ? Si seulement j'étais sûr de les rejoindre, si seulement je n'étais pas la dernière preuve de leur passage sur Terre...Je redescends doucement vers la plage. Ce n'est encore pas aujourd'hui que j'aurai le courage ou la sottise de sauter.
J'ai essayé toutes les drogues, toutes les choses qui vous ouvrent l'esprit et sans équivalent légal. Dans mes délires les plus fous, je les voyais toujours...
Il y a bien longtemps que les intempéries ont effacé les empreintes des derniers survivants me laissant seul, m'abandonnant à un destin tout tracé. Je me suis lassé du chant des oiseaux, de la vue du soleil, de l'odeur de la forêt. L'eau est fade dans ma bouche et la nourriture n'est que cendres. J'ai exploré inlassablement les lieux où pourraient subsister un autre survivant, une autre personne. J'ai marché, espoir après déception, d'un endroit vers un autre. Je suis parti avec d'anciens souvenirs de foule qui m'entourait pour aboutir à des mausolées emplis de silence. Je pense à toutes ces recherches infructueuses en jouant avec des cailloux. Mes mains oublient de trembler pendant ce moment. Brusquement, une odeur attire mon attention, une odeur de parfum qui flotte dans l'air. Je la suis comme un chien à la chasse, le cœur palpitant, ma tension à l'extrême. Oubliées les déceptions, disparue cette carapace durement forgée jour après jour, années après années. J'ai imaginé ce moment depuis si longtemps que mes muscles tétanisent de plus en plus à chaque mouvement. Ce fumet se mélange agréablement et de façon jouissive aux saveurs environnantes et les feuilles des arbres me paraissent plus vraies que nature, l'herbe me semble plus verte et le ciel n'a jamais été aussi bleu qu'à cet instant. Ce chemin olfactif m'entraîne dans les bois et rapidement s'éloigne des sentiers battus. J'oublie ma douleur musculaire et et avance aussi vite que la nature me le permet, déchirant mes vêtements dans les ronces, les branches basses me griffant les avant-bras.
J'aperçois un halo fantomatique au loin et le parfum me conduit droit dessus. Les cent derniers mètres sont l'opposé de ma folle traque. Je me dirige vers cette forme claire, distinguant, pas après pas, de plus en plus de détails. Elle a la silhouette d'une déesse grecque, et ses cheveux d'un noir de jais descendent en cascade sur ses reins, agités amoureusement par le vent. Sa peau est mate et l'assassinat pour ne serait-ce que poser la main dessus représenterait un marché raisonnable. Une brindille craque dans l'air, sous mon poids. Comme au ralenti, elle se retourne. Je peux observer chaque parcelle de son visage magnifique, chaque courbe de son corps, autant de raisons qui vous permettraient de mourir pour elle sans aucune hésitation. Sa bouche, ses lèvres, une expression qui fendraient les armures, seuls ses yeux me sont cachés. Elle croise alors mon regard, le temps d'un éclair. Le temps d'apercevoir ce que l'amour, le bonheur, la félicité, la joie, l'amitié, le respect, les beaux sentiments veulent signifier.
Elle s'appelait Nora, Nora Gamms. Cette soirée fut la plus merveilleuse depuis une éternité. Chacun de nous n'avait eu personne pour parler et cette rencontre fut l'occasion pour parler de tout et de rien, juste profiter d'avoir quelqu'un à qui s'adresser. Nos yeux restèrent plongés dans ceux de l'autre, se noyant avec délice dans une âme autre que la nôtre. La nuit fut également un délice. Ne pas se sentir seul au monde, écouter une respiration à ses côtés vous procurent des rêves que vous croyiez perdus.
Je regardai autour de moi. Le matin s'était levé et je me dirigeai comme à mon habitude au bout de la jetée. Tout était différent aujourd'hui pourtant. Une certitude m'étreignait l'esprit.
Arrivé en haut de la falaise, je me sentis plus vivant que jamais. Ma raison de vivre, la preuve de mon passage et de celui de ma famille sur Terre était imprimé en Nora. On ne nous oublierait pas.
Les larmes coulaient à flot sur mon visage pendant que mon cœur sentait la fin plus proche que jamais. Je pensais à la mort. Il ne me restait plus que ce dernier voyage à accomplir. Où s'étaient rendus mes amours et ma vie ? Pourrais-je les retrouver ? Leurs visages étaient imprimés sur mes rétines quand je sautai.
Au même instant, Nora, empreinte des mêmes pensées, se tranchait la gorge sans hésitation, presque avec hâte.
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