Dans les couloirs du Palais, comme dans les ruelles animées des quartiers commerçants, et jusque dans la plus humble masure de la province la plus reculée du royaume, le prestige du comte Vladimir Konikov était immense.
A la veillée, pour l’édification de leurs fils, les pères racontaient, avec force détails, les plus célèbres faits d’arme du héros. Et, une fois les derniers feux éteints, les jeunes garçons s’endormaient en rêvant que, comme l’avait fait le général à la bataille de Karlsburg, ils enlevaient, seuls et uniquement armés d’un sabre ébrêché, une batterie d’artillerie ennemie.
Dans les boudoirs des riches demeures ou aux lavoirs des villages, les mères énuméraient, devant leurs filles ébahies, tous les mérites de Vladimir. Et dans le silence de la nuit, les joues empourprées et le corps incandescent, les jeunes vierges imaginaient que le comte les invitait au bal du roi.
Les négociants les plus secs se souvenaient, avec émotion, des conseils judicieux que le comte avait donnés au roi pour l’épanouissement du commerce.
Les plus grands savants du royaume le reconnaissaient comme un des leurs et ne manquaient jamais ses communications à l’Académie Royale des Sciences et Techniques.
Les chirurgiens et les médecins les plus sceptiques avaient pourtant adopté les remèdes qu’il avait ramenés de ses lointaines expéditions.
Les artistes louaient en lui un mécène généreux et avisé, qui favorisait les jeunes talents sans tenir compte des courants capricieux de la mode.
Les auteurs, pourtant toujours enclins à la jalousie, vantaient la finesse de ses vers et l’élégance de ses récits.
Les prêtres et les évêques le bénissaient pour les importants subsides qu’il consacrait régulièrement à la réfection des églises des plus misérables paroisses.
Les mendiants, les nécessiteux, les orphelins et tous les déshérités lui vouaient une éternelle reconnaissance pour tous les hospices qu’il avait créés à travers le royaume.
Au palais, même, où les intrigues visant à obtenir davantage de pouvoir, de privilèges ou de richesses attisaient des rivalités mortelles entre courtisans, le comte était unanimement respecté. Son dévouement désintéressé, son souci permanent du bien public, son mépris des honneurs faciles et l’amitié franche que lui témoignait le roi le protégeaient de tous les complots.
Idole de tout un peuple qu’il chérissait également, le comte Vladimir Konikov entrait donc, sans appréhension, dans le dernier âge de sa vie. Sans appréhension, et même avec une fierté légitime. Mais également avec l’amer regret de se voir vieillir seul, sans une femme aimante à ses côtés, sans enfants pour égayer, de leurs rires clairs, ses dernières années.
L’amour avait pourtant tenu une part importante dans la vie du comte. Et certaines de ses aventures passionnées étaient restées fameuses.
On se souvenait ainsi que, encore jeune officier, et follement épris d’une jeune duchesse, le comte avait appris, avec douleur, que la belle offrait aussi ses faveurs à un autre lieutenant de la Garde. Le royaume était alors en guerre contre le Grand Duché de Ballenberg et les défaites se succédaient. Fou de douleur et croyant sincèrement souhaiter mourir, le comte apprit que le régiment de son rival était appelé à monter en première ligne, à la bataille de Gastorov. Complotant auprès des états-majors, le comte parvint à obtenir, dans le plus grand secret, de prendre les fonctions de son rival, alors que celui-ci était immédiatement transféré dans la capitale, loin des combats. A Gastorov, l’héroïsme du comte galvanisa les troupes et contribua, en grande part, à la victoire. Quand prit fin le carnage, à la tombée de la nuit, le comte avait l’épaule gauche fracassée par une balle de mousquet, la cuisse droite transpercée d’un coup de lance, trois côtes et le nez cassés et une multitude de plaies, plus ou moins profondes. Mais la Garde, que l’on croyait vouée à une destruction complète, n’avait perdu qu’un tiers de ses effectifs, était parvenu à effectuer une magnifique percée au cœur du corps de bataille ennemi et s’était emparé d’un fortin qui servit ensuite de point d’appui à l’offensive victorieuse des troupes royales. Le lendemain matin, alors que la cavalerie du roi poursuivait les bataillons démentelés du Grand Duc, le comte fut hissé sur une civière et le monarque, en personne, vint lui remettre son brevet de capitaine, le collier de l’Ordre de Saint-Serge et un certificat de rente viagère.
Dans son château de Bariskoïa, où il passa sa convalescence, le comte refusa de recevoir sa maîtresse infidèle, pourtant immédiatement accourue à son chevet. Meurtrie, la belle duchesse rentra dans la capitale et rompit immédiatement avec le lieutenant de la Garde. Le comte demeura cependant inflexible. Au désespoir, la belle dame choisit la retraite d’un couvent. Elle y est encore et sa piété, son dévouement, son humilité et sa douceur lui valent les plus grands éloges.
Une actrice française de grande renommée et d’une incomparable beauté tomba, un peu plus tard, follement amoureuse du comte. La belle tragédienne qui, pourtant, à Paris, avait à ses pieds ministres, banquiers et poètes, qui avait dilapidé les fortunes de quelques-uns de ses amants et en avait conduit d’autres au suicide, fit savoir au comte qu’elle renonçait au théâtre et à la vie parisienne s’il consentait à l’épouser. Pour toute réponse, le comte lui fit porter un superbe collier de diamants, accompagné de ces seuls mots : « Ces diamants sont éternels. Votre amour ne saurait l’être… » Retournée à Paris, la belle comédienne répandit partout son amertume et s’employa à y ternir la renommée du comte, qu’elle décrivit comme un rustre sans manière. Pourtant, quelques années plus tard, rongée par une ignoble maladie héritée de son trop généreux tempérament, et retirée dans une triste demeure campagnarde où personne ne venait plus la visiter, c’est en hommage au comte qu’elle composa les poèmes magnifiques qui, publiés après sa mort, émouvèrent toute l’Europe.
Une princesse persane, la fille d’un puissant banquier, une nièce de la reine et une danseuse de ballet figurèrent, en bonne place, parmi les conquêtes de Konikov. Toutes, il les avait aimées, mais toutes l’avaient déçu un jour. Et lui, si exigeant envers soi-même, ne parvenait pas à pardonner leur trahison ou leur mesquinerie.
Depuis longtemps, déjà, le cœur de Vladimir avait donc cessé de s’enflammer et c’est sans plus d’espoir de trouver la compagne fidèle de ses vieux jours, qu’il abordait la dernière étape de sa vie.
Bien sûr, son corps, encore vigoureux, affichait toujours de solides appétits. Mais c’est dans les bras de quelques filles, sévèrement sélectionnées, que le comte trouvait l’appaisement des sens et l’oubli, passager, de son désespoir. Il les traitait avec tendresse et les payait avec générosité, comme sa nature le lui commandait. Mais aucune promesse, aucun attachement, ne venait le lier à ces belles jeunes femmes délurées. Parfois, il arrivait que l’une d’entre-elles oublie les conventions qui régissaient ses relations avec le comte. Quand il s’en apercevait, Vladimir se contentait, sans un mot de reproche, de rayer le nom de l’imprudente de ses carnets intimes. Et, pendant des semaines, ou même des mois, il n’envoyait plus son cocher, fidèle et discret, chercher la trop tendre oiselle. Le plus souvent, cette alerte suffisait à ramener la belle à la réalité de son rôle. Et quand le mal était plus sévère et que la jeune étourdie s’entêtait dans ses lubies amoureuses, Vladimir la congédiait définitivement…non sans lui avoir offert une bague majestueuse, un bracelet magnifique ou un collier de grande valeur.
A près de soixante ans, le comte Vladimir Konikov menait donc une vie qui, si elle n’était pas exactement conforme à la morale la plus stricte, avait au moins le mérite d’être ordonnée, et de ne faire de tort à personne. Et s’il n’était pas, à proprement parler, heureux de cette situation, Vladimir avait le bon sens de s’en accomoder et de considérer qu’après tout, son existence lui procurait une sérénité que beaucoup auraient pu lui envier.
Mais la douleur, tapie au fond de son âme, ressurgissait brutalement quand il croisait une famille unie, ou surprenait le rire cristalin d’un enfant. Alors, l’homme le plus célèbre, le plus unanimement admiré du royaume, aurait volontiers sacrifié sa position, donné son château et ses propriétés, abandonné ses prestigieuses charges et renoncé à ses titres pour pouvoir, lui aussi, se promener dans un parc, en compagnie d’un enfant blond et de sa mère. Dans ces moments de sombre solitude, le comte ressentait le poids écrasant de son âge et son corps, lui-même, s’affaissait. Toutes les blessures, reçues sur tous les fronts de toutes les guerres que le royaume avait dû mener au cours des quarante dernières années, se réveillaient et le faisaient alors atrocement souffrir. Comme si, à la douleur de l’âme, répondait une douleur des os. D’un naturel enjoué et serein, Vladimir, dans ces instants de doute, devenait un vieillard taciturne et mélancolique. Ses succès, sa gloire, comme il les aurait alors volontiers échangés contre une vie simple et obscure, passée aux côtés d’une épouse aimante et d’enfants heureux…
La vacuité, et pour tout dire, la vanité d’une existence qui s’achèverait dans l’inévitable décrépitude d’une vieillesse solitaire, le saisissait d’effroi. Le savoir, acquis de tant d’expériences, de tant de voyages, de tant de rencontres ; la sagesse, héritée de toutes les victoires et, peut-être surtout, de toutes les défaites : à qui seraient-ils transmis ? Qui pourrait, en toute légitimité, et sans en trahir l’éclat, reprendre le flambeau de cette vie droite et honnête ?
Quand ces questions, qu’il savait sans réponse, devenaient obsédantes, quand elles envahissaient son cerveau et étranglaient son cœur, Vladimir quittait la capitale et délaissait les mondanités de la Cour.
Sur ses terres de Bariskoïa, il épuisait alors son corps et appaisait son âme en de longues journées harassantes, passées dans les champs, avec ses métayers, ou en forêt, à forcer l’ours et le loup. C’est au cours de l’une de ces amères retraites, durant laquelle il éreintait, l’un après l’autre, les chevaux de ses écuries, réformait l’exploitation de son domaine et dépeuplait ses bois de leur faune sauvage, que le comte reçut une visite inattendue.
Un matin triste et pluvieux que Vladimir, furieux de ne pouvoir chasser, révisait, avec mauvaise humeur, les comptes de son intendant, le bruit d’un attelage vint le distraire de l’épais registre sur lequel il épuisait ses yeux. Devant le perron du château, se rangeait un méchant landeau, tiré par deux juments efflanquées. Nicolaï, le vieux majordome, parapluie déployé, se portait déjà à la rencontre de l’improbable visiteur. La pluie battant sur les vitres, l’ombre du parapluie, la précipitation de l’arrivant qui cherchait à s’abriter, au plus vite, de l’averse et, sans doute également, la dégradation certaine de ses capacités visuelles, empêchèrent le comte d’identifier le passager de la voiture. Irrité de cette intrusion, il lui fallut pourtant attendre quelques minutes l’entrée de Nicolaï dans la bibliothèque. Connaissant bien l’état d’esprit de son maître, c’est sans un mot que le domestique lui tendit une lettre à l’enveloppe humide. Avec surprise, Vladimir y reconnut le cachet du baron Caroff.
Veuf, de petite noblesse, et même, selon certains, d’extraction douteuse, Caroff ne possédait qu’une mauvaise terre au centre de laquelle était érigée une grosse ferme, à quelques lieux de Bariskoïa. Malgré cette relative proximité, konikov ne le connaissait guère. Ils s’étaient, bien évidemment, croisés quelques fois, mais aucune amitié ou sympathie ne s’était créée entre les deux hommes. Aussi rustre que Konikov était raffiné, Caroff vivait en paysan, sans s’être jamais éloigné de son pitoyable domaine.
Intrigué, tout en redoutant que son voisin le chargeat d’obtenir une faveur du roi, Vladimir déchira le sceau et lut, avec difficulté, la courte lettre, rédigée d’une écriture sans grâce, et aux tournures maladroites. Caroff y priait, avec une désagréable insistance qui pouvait laisser présager quelque pénible requête, son « auguste voisin » de bien vouloir le recevoir pour, était-il écrit, « l’entretenir d’un sujet qui, bien que domestique, mérite l’attention la plus soutenue »…
Aussi amusé qu’irrité par l’audace de ce gêneur qui souhaitait débattre, avec lui, d’un « sujet domestique », Vladimir pria son intendant de se retirer et ordonna à Nicolaï de faire entrer le baron.
Homme court et épais, au visage massif et sans grâce, Caroff était vêtu comme peut l’être un paysan enrichi qui se rend à la foire aux bestiaux. Ses grosses bottes, au cuir épais, marquaient les fins planchers de Bariskoïa de leurs empreintes boueuses. Cependant, et sans doute dans le but d’affirmer la solennité de sa démarche, et peut-être aussi pour rappeler son titre nobiliaire, une épée de parade, à la lame sans doute rouillée dans son fourreau élimé, battait sa cuisse gauche. Devant un tel tableau, Vladimir se surprit à sourire et accueillit son visiteur avec davantage de chaleur qu’il n’en avait initialement eu l’intention. Après quelques amabilités mielleuses, Caroff se décida finalement à exposer l’objet de sa visite. Sa fille Valentina, « une délicieuse enfant, Monsieur le Comte », avait reçu, d’une lointaine cousine, une invitation à passer quelques mois à Paris. Or, expliquait Caroff, si Valentina avait reçut une solide éducation, qui la rendait parfaitement apte à diriger un jour le domaine familial, elle n’avait jamais séjourné à la Cour et ne connaissait rien des usages du monde dans lequel sa cousine allait l’introduire. Une lacune d’autant plus effrayante que l’on disait la société parisienne aussi raffinée que cruelle…Aussi, et afin que sa fille puisse se rendre à Paris sans trop d’appréhension, et y représenter dignement le Royaume, Caroff priait-il Monsieur le Comte de bien vouloir la recevoir, afin de lui enseigner les règles élémentaires du « savoir-vivre français »…
Devant le caractère inattendu de la requête de son voisin, Vladimir resta silencieux un long moment, suscitant ainsi la plus vive inquiétude chez son interlocuteur, qui ne savait s’il devait respecter ce silence ou insister encore… Enfin, mettant fin aux tortures de ce père inquiet, Vladimir tenta de lui expliquer que, certes, il avait autrefois longuement séjourné à Paris, mais que, justement, c’était autrefois et que, les modes, à Paris bien plus encore qu’ailleurs, changent vite, aussi, ce qu’il pourrait dire à la jeune fille ne lui servirait pas et, peut-être même, la desservirait en lui donnant des attitudes démodées… crime impardonnable en France. Que, de plus, il n’était certainement pas la personne la plus indiquée pour cette tâche et que Valentina apprendrait sans doute bien plus de la comtesse de Bastov, dont le château n’était qu’à deux jours de route. Qu’enfin, il fallait bien voir l’aspect inconvenant de ce tête-à-tête entre une jeune fille et un homme sans épouse…
Avec une opiniatreté touchante, Caroff s’appliqua à réfuter chacun des arguments du comte. La comtesse de Bastov était à Londres pour les six prochains mois, Paris restait Paris et tout ce que pourrait en dire le comte serait, de toute façon, préférable à l’ignorance totale dans laquelle se trouvait Valentina. Et, pour ce qui était des convenances, on pourrait facilement y remédier en faisant accompagner la jeune fille par une servante…
Sans se l’avouer vraiment, Vladimir prenait en sympathie ce voisin mal dégrossi, mais conscient de ses insuffisances. Mais il était surtout ému par les efforts de ce père, lui qui ne le serait sans doute jamais, qui s’en remettait à lui pour guider son enfant dans ce qu’il s’imaginait être une terrible épreuve. Aussi, sans rien promettre vraiment, Vladimir suggéra t-il à Caroff de revenir, dès le lendemain, en compagnie de sa fille, pour prendre le thé. Il pensait ainsi qu’une conversation générale sur la vie parisienne le dégagerait du rôle qu’on voulait lui faire jouer, tout en donnant l’illusion à Caroff de l’avoir véritablement aidé.
Avec reconnaissance, le brave voisin remercia chaleureusement Monsieur le Comte de sa bonté et repartit avec un sourire que la pluie, persistante, ne parvint pas à dissiper.
Le lendemain, le temps s’étant éclairci, Vladimir passa une grande partie de la journée à traquer une meute de loups, qu’il décima presque complètement. Ce succès l’ayant mis de la meilleure humeur, il renvoya son équipage au château et visita, seul, ses paysans les plus misérables. Dans chaque masure, il offrait la peau de l’un des fauves abattus ou quelques pièces d’argent, et acceptait un verre d’eau de vie, une tranche de lard fumé, un plat de fèves ou un bol de vin chaud… C’est donc fort tard dans l’après-midi que Vladimir franchit les grilles du parc de bariskoïa.
Dès que son cheval emprunta la majestueuse allée, bordée de cèdres séculaires, qui aboutissait au perron du château, il aperçut le mauvais landeau de Caroff et cette invitation, qui aurait bien pu être une corvée, lui apparut alors, comme l’heureuse conclusion d’une journée agréable. Pour peu que la jeune fille ne soit pas trop stupide, il allait pouvoir longuement évoquer les souvenirs de l’un des épisodes les plus heureux de sa jeunesse, quand, jeune capitaine des lanciers, il avait passé une année complète à Paris, qu’occupaient alors les troupes de la coallition. Et si la fille était par trop obtue, il lui resterait toujours la possibilité de deviser avec le père. Aussi rustaud qu’il soit, le baron Caroff était un homme de sa génération, avec lequel les sujets de conversation ne manqueraient pas.
Confiant son cheval au palefrenier, Vladimir gravit rapidement les marches du perron et franchit, presque en courant, la lourde porte ferrée du château, que lui ouvrait Nicolaï. Surpris de voir son maître ainsi regaillardi, après des semaines de morne solitude, le vieux valet essaya de le suivre et lui cria, d’une voix essoufflée, que « Monsieur le baron Caroff et sa fille » l’attendaient au salon de musique, où leur avait été servi le thé. Sans répondre, Vladimir monta dans ses appartements où il trouva un baquet rempli d’eau chaude et parfumé de délicats sels de bain, préparé par l’irremplaçable domestique.
Bien évidemment, le baron et Valentina avaient vu entrer le comte et n’avaient rien perdu du vacarme de sa cavalcade. Anxieux lui-même, Caroff s’employait pourtant à rassurer sa fille…Bien inutilement, semblait-il, car, lui tournant le dos pour examiner, en détail, les ouvrages de la bibliothèque de Vladimir, elle ne manifestait aucune impatience, non plus qu’elle ne trahissait aucun signe de nervosité. Pour tout dire, elle paraissait totalement absorbée par l’étude des titres qui s’alignaient sur les rayonnages. Un peu interloqué par cette placidité qu’il était loin de partager, le baron pensa que son enfant, plus habituée à rencontrer des paysans que des personnages importants de la Cour, n’avait pas véritablement saisi l’importance de l’entretien à venir. Aussi entreprit-il, une fois encore, de lui rappeler les multiples titres, charges et honneurs de leur hôte.
Lorsque la porte s’ouvrit, le baron se leva précipitamment et s’avança, sourire aux lèvres pour saluer son illustre voisin…et se trouva nez à nez avec Nicolaï, venu annoncer que Monsieur le Comte n’allait plus tarder à les rejoindre. Valentina, n’avait pas cessé de scruter les ouvrages de la bibliothèque.
Plusieurs minutes s’écoulèrent ainsi, pour le plus grand désagrément du baron. Enfin, le comte fit son entrée, revêtu de l’uniforme le plus simple qu’il ait pu trouver mais qui, en comparaison de la tenue de Caroff, aurait pu passer pour un costume de cour.
Valentina se retourna et fit une révérence à la fois simple et respectueuse à l’adresse de Vladimir. Quand elle releva la tête, le comte eu presque le souffle coupé par la beauté mutine de son visage, qu’animaient deux yeux d’un vert éclatant. La taille fine, les jambes légères et le port élégant, elle évoquait davantage une duchesse qu’une fille de propriétaire terrien.
Vladimir, déjà mis en joie par sa journée, laissa éclater sa bonne humeur et se montra un hôte enjoué et charmant. Malheureusement, il découvrit vite que, si l’apparence de la donzelle était flatteuse, elle ne pourrait jamais prétendre à briller par son esprit. Cette déception, relative, ne l’empêcha pas de goûter le plaisir de raconter quelques savoureuses anecdotes de son séjour parisien. Le père buvait se paroles, quand la fille se contentait de plonger son regard clair et électrique dans celui du comte. Cette impudeur, alliée à un physique aussi avantageux, ne laissaient pas le comte de marbre. L’alcool aidant, il sentait son sang bouillonner dans ses veines.
Soit que cela fut un bienfait provoqué par sa longue course sur ses terres, ou que l’évocation de l’époque heureuse passée à Paris ait stimulé ses artères, toujours est-il que, ce soir-là, après le départ de ses voisins, le comte ne se résolut pas à aller dormir, bien que l’heure habituelle de son coucher fut passée depuis longtemps.
Vertement houspillé par son maître, Nicolaï dut lui préparer, en toute hâte, un café corsé, ce qui n’était plus arrivé, en soirée, depuis déjà quelques années.
Débordant d’une énergie mal contenue, le comte s’essaya au billard, mais ce jeu d’adresse réclamait trop de calme et de maîtrise pour pouvoir l’apaiser.
A grandes enjambées, il parcourut ensuite les rayonnage de sa bibliothèque, pourtant garnis d’ouvrages prestigieux, traitant de tous les domaines de la connaissance humaine, sans y découvrir le livre qui pourrait, ce soir-là, le tenir en heureuse compagnie, près du feu ronflant dans la cheminée.
Nicolaï, une fois encore, subit les rugissements de son maître. Et les ordres qu’il reçut alors lui parurent si incroyables qu’il se les fit répèter, portant ainsi à son comble l’exaspération du comte. Quoiqu’il en pensât, le vieux domestique savait trop bien qu’il lui était impossible de ne pas obéir.
Se couvrant d’une chaude pelisse et s ‘équipant d’une lanterne, il partit donc pour les écuries, près desquelles étaient logés Sergueï, le cocher du comte, et le jeune Ivan, qui lui servait de palefrenier.
A force de coups de poing portés sur les mauvais volets de la cabane du cocher, ayant ainsi fait aboyer tous les chiens du château, le valet vit enfin émerger le visage, ensomeillé, du jeune apprenti et put lui transmettre les ordres du maître.
Rentré au château, Nicolaï chercha, en vain, le comte, pour l’informer du bon accomplissement de sa mission. Des détonnations assourdies lui apprirent où se trouvait Vladimir et à quelle activité il se livrait. A près de minuit, le comte était descendu dans l’une des caves du château, qu’il avait aménagée en salle d’armes, et s’y exerçait au tir au pistolet. En chemise, comme il sied à tout homme d’honneur prenant part à un duel, le comte se tenait à quinze pas d’une cible en fonte, à forme humaine. Sur la poitrine, un carton blanc marquait l’emplacement du cœur de l’adversaire métallique.
A ses côtés, Vladimir avait disposé un superbe coffret d’acajou contenant habituellement une magnifique paire de pistolets de duels réalisés, sur mesure, dans les ateliers du grand armurier anglais Moore.
Mais la boîte, capitonée d’un luxueux velours cramoisi, ne contenait, pour l’heure, qu’une seule arme, l’autre étant dans la main droite du comte, déjà tendue, en un alignement parfait de l’épaule, du bras et du poignet, vers la cible. Quelques secondes de concentration, la respiration qui se bloque, le doigt qui presse, progressivement, la queue de détente et le chien qui bascule…Une détonation assourdissante, un important panache de fumée blanche, une odeur âcre et acide et, sur la cible, le carton qui semble exploser, alors que la balle de plomb s'écrase sur la fonte.
L’Empire connaissait l’adresse du général-comte au tir et tous savaient que l’âge n’avait pas encore affaibli sa main. Sa vue, peut-être, était moins perçante qu’autrefois mais, à quinze pas, cela n’avait encore que peu d’incidence… Un bataillon entier aurait pu être armé avec les victimes de ces rencontres d’honneur au cours desquelles le comte avait laissé, derrière lui, le corps sans vie de son adversaire. Jeunes officiers impériaux jaloux et arrogants, gentilhommes anglais, français, prussiens, autrichiens ou polonais, ils avaient tous péri d’une balle unique, reçue en plein cœur ou entre les deux yeux. Et ceux qui l’avaient défié au sabre ou à l’épée n’avaient pas eu davantage de chances d’en réchapper car, si le comte répugnait à se battre en duel, n’y consentant qu’à contre-cœur et après avoir laissé à son adversaire tous les moyens honorables d’éviter l’affrontement, il se refusait absolument à prendre part à un combat qui se serait arrêté au « premier sang ». Un homme se disant prêt à tuer pour son honneur, expliquait-il aux témoins de ses rivaux, doit accepter de mourir s’il n’est pas vainqueur… Nombreux furent ceux que ces paroles rendirent subitement moins pointilleux ou plus tolérants. Et peut-être était-ce là la véritable intention du général. Quant aux autres, Mon Dieu, ils étaient prévenus et n’avaient qu’à mettre en ordre leurs affaires avant de se rendre au rendez-vous fatal.
Vladimir lui-même, ne voulant jamais présumer de son talent, ni se reposer sur la prétendue maladresse de ses adversaires, se faisait une règle, à chaque nouveau duel, de tout organiser comme s’il était certain de périr.
Nicolaï, connaissant trop bien son maître pour le déranger dans sa concentration, attendit que les deux pistolets aient craché leur venin mortel pour s’approcher de Vladimir et l’informer que Sergueï et Yvan partaient, sur l’heure, chercher Irina… Le comte émit une sorte de grognement que le valet traduisit comme un acquiescement et se remit à recharger ses armes pour un nouveau duel contre l’homme de métal.
C’est dans une ville de province où il était de passage, que le comte avait rencontré Irina. Ce soir-là, il venait de quitter une réception guindée, offerte en son honneur par le gouverneur de la région, un homme gras et grossier qui, sans doute, pillait consciencieusement les richesses du territoire confié à sa garde.
Sous une neige abondante, la voiture du comte enfilait les ruelles étroites des mauvais quartiers pour rejoindre, à la sortie de la ville, le manoir que son ami Dmitri Kotchovski avait mis à la disposition de Vladimir.
Dans l’une des plus sordides de ces venelles mal pavées et seulement bordées de mauvaises tavernes et d’échoppes douteuses où se pratiquaient les commerces les moins avouables, la voiture du comte fut brusquement arrêtée par une chaise, violemment projetée à travers une fenêtre, et qui vint finir sa course dans les jambes des chevaux effrayés.
En même temps que les hennissements affolés, des éclats de voix et des bruits de coups sourds crevèrent le silence ouaté de la nuit. Pendant que le cocher reprenait en main son équipage, le comte et son aide-de-camp, le jeune Kossoulov, se précipitaient hors de la berline, pistolets aux poings, en croyant avoir affaire à un attentat anarchiste, comme il s’en produisait quelquefois à l’encontre des figures les plus glorieuses de l’Empire. Mais, si aucune grenade n’éclatait et qu’aucune fusillade ne venait frapper le comte et son ordonnance, les cris et les coups redoublaient. Le tumulte provenait d’une sorte de taudis délabré, dont une fenêtre de papier huilé était éventrée, sans doute par la chaise venue affoler les chevaux. Les insultes les plus ordurières, profèrées par une voix d’homme, étaient accompagnées des cris d’effroi et de douleur d’une femme et par les sanglots d’un enfant qui demandait pitié pour sa mère. Ce fut sans doute ce qui décida Vladimir. Enfonçant, d’un coup de botte, la porte branlante du galetas, il fit irruption dans la pièce unique et surchauffée où se jouait un drame sordide, dont il ne comprit que peu à peu la nature.
L’homme tournait le dos à la porte. Complètement nu, il était large et trapu. A ses pieds, une femme, nue également, et recroquevillée sur elle-même, saignait abondamment. Dans les bras de la brute, une fillette d’une dizaine d’années, presque entièrement dénudée, elle aussi. Le peu de vêtements qu’elle portait était déchiré de toute part. La tête sur les épaules de l’homme qui tentait de lui arracher ses dernières loques, elle lui martelait le dos de ses petits poings inoffensifs, en appelant sa mère à la rescousse. Au bruit de la porte enfoncée, elle leva les yeux et vit surgir, comme une apparition miraculeuse, le comte en uniforme d’apparât, le pistolet prêt à cracher la mort sur le soudard qui la violentait. Se retournant, l’ivrogne écarquilla les yeux, avant d’injurier ce « beau monsieur de salon qui se mêlait de ce qui ne le regardait pas ». Il était dans son droit, crut-il bon d’ajouter : il avait payé la mère sans discuter le prix de ses services et, une fois l’argent empoché, voilà que la garce refusait de pratiquer quelque caresse particulière qu’il avait exigé d’elle. Frustré du plaisir qu’il pensait recevoir, il avait alors décidé que, si la mère n’y consentait pas, il l’obtiendrait de la fillette qui dormait derrière un rideau.
Vladimir, le ton calme mais ferme, lui dit simplement : « Pose cette enfant, remêts tes vêtements et va-t-en. » L’homme, se voyant mis en joue, posa la gamine, se rhabilla prestement mais, au moment de franchir le seuil du misérable logement, sortit vivement de ses poches deux petits pistolets et fit feu, en direction de la mère, toujours étendue et geignante, et de Vladimir. Presque au même instant, deux détonations plus puissantes ébranlèrent le taudis.
Vladimir et Kossoulov avaient, ensemble, déchargé leurs armes sur l’assassin qui s’écroulait en brisant l’unique coffre du logis.
Rien dans l’attitude de la mère n’indiquait le moindre changement dans son état. Elle s’était peut-être repliée un peu plus sur elle-même, si cela était encore possible, et son râle était peut-être devenu plus rauque. Mais quand sa fille, qui était tombée à ses pieds, voulut l’embrasser ; elle se détendît en un dernier spasme et rendit l’âme sans avoir prononcé aucune parole.
Le comte, égratigné au bras, recouvrit le corps d’un drap malpropre, arraché au lit et emporta l’enfant qui, hébétée et prostrée, pleurait en silence.
Pendant des années, Vladimir se considéra comme responsable d’Irina. Ses voyages, ses fonctions officielles et, surtout, l’absence d’une femme à ses côtés ne lui permettaient pas de l’élever près de lui, pensait-il. Il la confia donc à un couple d’honnêtes et courageux fermiers de ses terres qui, malgré leurs prières, n’avaient pas eu d’enfants. Chaque fois qu’il le pouvait, il passait la voir, la comblait de cadeaux et pourvoyait, à distance, à tous ses besoins. Il avait confié, à ses parents adoptifs, la meilleure ferme de son domaine et ne leur prélevait qu’un droit symbolique qui se résumait à quelques poulets et un tonnelet de miel.
A chacune de ses visites, la fillette avait embelli. Elle était devenue une adorable adolescente, puis une jolie jeune fille, et elle était maintenant, à 22 ans, une très belle femme. Vladimir avait tout fait pour l’inciter à fonder un foyer. Les fils des plus riches fermiers et ceux des négociants les plus prospères avaient tous succombé à son charme. Tous avaient été éconduits. Un jeune ingénieur promis au plus bel avenir, quelques sous-lieutenants audacieux, et même un vieux baron, lui avaient fait une cour assidue. Sans plus de résultat.
Pour elle, Vladimir avait réuni une dote que bien des filles de la noblesse ne pouvaient espèrer. A la mort des fermiers, il l’avait installée dans un beau petit manoir, dont dépendaient quatre fermes de bon rapport. Elle vivait là, seulement entourée de deux fidèles servantes, d’un vieux jardinier et d’un robuste cocher, ancien dragon d’un régiment que le comte avait jadis commandé au feu, et qui se serait fait tuer pour protèger la « filleule » de son général.
Trouvant les bienfaits de Vladimir trop larges pour sa personne, Irina en faisait profiter le voisinnage, offrant, chaque semaine, un repas aux enfants pauvres, apportant secours et réconfort aux plus misèreux, récompensant les plus méritants et donnant, à ceux qui s’égaraient sur de mauvaises voies, l’aide qui leur permettrait de prendre un nouveau départ.
N’ignorant rien de ses origines, ni du métier honteux qu’avait exercé sa mère, elle portait un soin tout particulier à assister celles qui, dans la région, se livraient au même commerce. Sans jamais les blâmer, elle les aidait de mille façons discrètes. Pour l’une, elle payait un loyer en retard ou des frais de médecin. Pour d’autres, elle engageait une nourrice qui prenait en charge les enfants. Pour toutes, enfin, elle trouvait une parole ou un geste simple qui faisait pénêtrer, dans l’âme pourtant endurcie, la chaleur d’une attention fraternelle.
Le comte, qui suivait, de loin, les actions de sa pupille, en éprouvait une réelle fierté. Ses visites, à la ferme puis au manoir, étaient des instants de bonheur intense et partagé. Irina, toute à la joie de retrouver son protecteur, rayonnait d’une allégresse communicative, que venaient encore accroître les mille merveilles que Vladimir ne manquait jamais de lui apporter. Lui-même savourait, à chacun de ses séjours auprès d’irina, l’illusion d’une vie familiale dont l’inexistence le faisait de plus en plus cruellement souffrir.
Dans cette tendre communion, subsistait, cependant, un point de discorde que le comte tentait désespérément d’éviter, mais que la jeune fille rappelait, avec insistance, à chaque rencontre.
Tout naturellement, irina vouait à Vladimir une éternelle reconnaissance pour l’avoir sauvée de la vie horrible à laquelle elle était destinée. Le comte, s’il était heureux que sa protégée ne soit pas une ingrate, ne comprenait pas l’entêtement qu’irina mettait à lui proposer une forme de dédomagement tout à fait inattendue, immorale et, pour tout dire, insultante.
C’est au jour de ses quinze ans qu’irina avait, pour la première fois, exposé l’idée saugrenue qui, depuis, ne la quittait plus et attristait tant Vladimir. Après un banquet, donné en l’honneur de la jeune fille et auquel le comte avait convié tous ses paysans, l’adolescente et son « parrain », comme elle l’appelait tendrement, s’étaient retirés dans un salon du château, pour une conversation privée. Là, devant une tasse de thé, Vladimir expliqua à Irina qu’elle pourrait, le moment venu, et sans autre considération, choisr l’époux que son cœur lui désignerait. La dote qu’il lui avait réservée mettrait, en effet, le futur ménage à l’abri de tout aléa. A ces mots de mariage et d’époux, les joues de la jeune fille s’empourprèrent et, dardant ses beaux yeux couleur myosostis dans ceux du comte, elle répondit :
- Mon bon parrain, je vous remercie de la générosité dont, une fois encore, vous témoignez à mon endroit. Et si le montant de la dote que vous m’offrez est considérable, je pense, en effet, que je ne trouverai pas de mari à moins car j’aurais, aux yeux de tout homme honnête une tare indélébile : je ne serai plus vierge au jour de mes noces.
En entendant ce discours, Vladimir faillit s’etouffer en avalant une gorgée de son infusion brûlante. Mais, en homme de bon sens et d’expérience, il se reprit immédiatement, se disant qu’après tout, à la campagne, il n’était pas étonnant qu’une fille aussi appétissante qu’Irina qie déjà connu les ardeurs d’un homme. Pour ne rien sceller de sa pensée, s’insinuait aussi, dans son cerveau, l’idée qu’une sorte d’atavisme devait rattacher la fille à la mère et qu’il n’y avait donc rien de surprenant à ce que sa filleule fasse preuve d’une sensualité aussi précoce qu’exigeante. Il dit simplement : « Qui est-ce, et compte-t-il t’épouser ? Parle sans crainte. Je comprends ces choses-là et je ne m’opposerai à rien… »
Voyant la réaction du comte, Irina «éclata d’un rire enjoué qui laissa Vladimir interdit.
- Comment, mon bon Parrain, vous supposez qu’un garçon de ferme a pu me renverser sur un tas de fouin ? Je ne suis pas bien forte, je vous l’accorde, mais, n’ayez crainte, je sais tenir les gourmands à distance…
- Mais alors, reprit Vladimir, que signifie ta tirade sur ta virginité perdue …?
Reprenant un visage sérieux, Irina prononça alors ces paroles incroyables : « Mais, mon bon Parrain, vous faites tant pour moi que je ne pourrai jamais vous remercier assez. Que pourrais-je vous offrir ? Tout ce que je possède me vient de vous. Je n’ai qu’un seul trésor, c’est mon corps et ma pureté. Je les garderai intacts, quoiqu’il arrive, jusqu’au jour béni où vous me permettrez de vous les offrir… J’épouserai, ensuite, qui vous voudrez, et je jure de me montrer la meilleure et la plus fidèle des épouses. Mais nul homme ne m’approchera avant que vous n’ayez fait de moi une femme ! »
La colère de Vladimir fut terrible. Il alla même jusqu’à menacer Irina de la livrer aux appêtits d’un régiment de cosaques. Mais la jeune fille resta inflexible. Pendant un an, Vladimir ne lui rendit pas visite. Mais, depuis, chaque fois qu’ils se voyaient, Irina s’arrangeait toujours, au détour de la conversation la plus innocente, à faire allusion à sa promesse et à montrer ainsi sa détermination à s’y conformer. Vladimir faisait alors semblant de ne pas comprendre, ou grommelait un « je ne veux pas entendre parler de ces stupidités ».
Et c’est ainsi, pour rester fidèle à la promesse qu’elle s’était faite, qu’Irina, année après année, refusa tous les partis qui lui furent proposés. Sans ironie inutile, sans dénigrement, sans même une explication, elle répondait invariablement à tous se prétendants : « Non ».
Après avoir brûlé une soixantaine de cartons sur la cible de fonte, le comte prit un bain tiède et revêtit une chemise fine et une culotte de peau. Il descendit à la cuisine et, après avoir congédié Nicolaï, se prépara, lui-même, un autre café.
Confortablement installé dans le grand sofa du salon principal, il savourait, à petites gorgées, l’amertume du Moka, quand il entendit arriver la voiture. Quelques secondes encore, des bruits de pas sur le gravier et sur les marches du perron et Yvan poussait la lourde porte du vestibule et annonçait : « Mademoiselle Irina, Mon Maître. »
Vladimir ne répondit pas, se contentant de reposer son mazagran sur un guéridon d’ébène. Quelques secondes encore et l’attelage repartait, dans le bruit des roues ferrées et du pas des chevaux fourbus, Sergueï les ayant sans doute forcé à leur plus vive allure pour ne pas faire attendre le comte.
Au fur et à mesure que s’atténuait ce fracas, Vladimir percevait de mieux en mieux le bruit ténu de pas légers sur le dallage de marbre. Son cœur battait à tout rompre. Il ressentait l’impression, enivrante pour un homme de son âge, de ne jamais avoir connu de femmes. Dans son dos, la porte du salon s’ouvrit presque sans bruit et la voix fraîche d’irina résonna timidement.
- Vous vouliez me voir, Monsieur le comte ?
Vladimir ne se retourna pas encore, comme assomé par ces quelques mots. Pour la première fois, elle ne l’a pas appelé « Mon bon Parrain », mais « monsieur le comte », comme pour effacer le lien quasi-filial qui les unit. Elle savait ce qu’il attendait d’elle, et elle le lui faisait savoir ! Elle était là pour son plaisir, à lui. Pour s’acquitter d’une dette. Vladimir, ému aux larmes, prit alors conscience du sacrilège qu’il allait comettre. Il se leva et se retourna lentement. Elle était là. Elle a fait quelques pas dans le salon. Sa silhouette s’est détachée nettement dans l’encadrement de la porte qu’elle avait laissée ouverte derrière elle et son visage fut éclairé par le rougeoiment dansant des flammes de la cheminée. Elle était vêtue d’un long et lourd manteau de loup qui la recouvrait presque entièrement. Seul, à son cou, brillait l’éclat d’un magnifique collier d’or et de rubis que Vladimir lui avait offert pour son vingtième anniversaire. Sous l’ourlet de pelisse, dépassaient les pointes de deux escarpins recouverts de satin.
Vladimir, stupéfait par la beauté quasi-surnaturelle de cette vision, éprouva, également, un lâche soulagement. Le colier, les escarpins et, sans doute, sous le lourd manteau, une robe de soirée dont il allait découvrir bientôt l’élégance, indiquaient qu’Irina s’était heureusement méprise sur ses intentions. Il n’allait donc pas avoir à rougir de son comportement devant sa pupille.
« Oui, Irina. Pardonne cette lubie de vieillard, mais je n’ai pas trouvé le sommeil et j’ai subitement le besoin de ne pas rester seul, et de t’avoir près de moi.
Elle s’est approchée de quelques pas et sa voix, tout à coup plus rauque, a lurluré :
- C’est bien naturel. Et Monsieur le comte sait bien que je lui appartiens.
Encore ce titre qui, entre-eux, sonnait comme une insulte… Mais Vladimir n’a pas eu le temps de s’en étonner davantage. Déjà, le manteau est tombé et a dévoilé le corps gracieux et épanoui d’Irina. Elle était totalement nue, le cou long et frêle, les épaules à la fois droites et fines, les bras menus, la poitrine lourde et ferme, le ventre à peine rebondi, les hanches larges sans être rondes, les cuisses longues, les jambes musclées… Vladimir ne voulait pas, ne pouvait pas, elle était l’enfant qu’il n’avait jamais eu, il voulut le lui dire, mais aucun son ne sortit de sa bouche…Lui qui avait mille fois risaué sa vie sans faiblir, qui avait arpenté les champs de bataille, qui était monté à l’assaut, persuadé de ne pas y survivre, le voilà qui semblait pétrifié devant cette femme qui s’offrait à lui…Elle s’approcha jusqu’à toucher sa chemise de la pointe de ses seins, déjà gonflés de désir. La bouche d’Irina s’était approchée de son oreille et lui soufflait : « Vous ne me prendrez rien, Vladimir, c’est moi qui me donne à vous. Je ne suis pas votre fille ou votre parente et je ne vous ai jamais regardé comme un père, mais comme l’homme auquel chaque femme du royaume, quelque soit son âge ou sa condition, rêve de se donner. Depuis longtemps, Vladimir, je brûle de devenir femme, mais je veux que ce soit dans vos bras. Ne me faites pas attendre davantage. »
Les mains de Vladimir, déjà, avaient pris ces hanches généreuses et remontaient le long des flancs haletants. Le comte tremblait et murmurait : « Mais, après, Irina… »
- Après, je serais à vous tant qu’il vous plaira, et sans rien exiger. Comment le pourrais-je, je vous dois tout. Ensuite, Vladimir, quand vous serez lassé du don que je vous fais, vous redeviendrez Mon bon Parrain et nous trouverons un gentil mari pour qui je jure d’être la meilleure des épouses.
Les doigts du comte tremblaient comme ils n’avaient pas tremblé depuis des décennies au contact d’une peau nue.
- Es-tu sûre, Irina…?
- Je le suis.
Et le comte, déjà plus qu’à demi vaincu, rendit les armes.









