Joueur!

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Epilogue

Suis-je vivant ? Le serais-je ? En ai-je la volonté ? L’intérêt ? Le ressort et les armes ? L’âme ! Lame de fond du fond de mon inconscient subjectif, personnel, pourtant collectif… Paradoxe de l’existence où le jour de votre naissance présuppose l’ouverture de la voie de la vie mais en réalité ne vous ouvre que la porte du néant de la mort. Que certains le nomment accès direct ou conditionné au paradis ne change rien à l’affaire. Il ne me parait guère engageant de passer une éternité à rester dans un champ éthéré, langoureux à paresser, m’ébattre, batifoler, regarder le spectacle « d’en bas » de ces pauvres mortels luttant pour une survie impossible, ignorant, oublieux de la finalité inéluctable de toutes choses et de sa définition : éphémère. Pourtant ces petits riens réduits à une vision particulière en font des grands quelque chose. L’être humain est ainsi fait, paradoxes, extrêmes et sentences. La naissance sonne la mort, la mort génère une, des vies nouvelles, quelle qu’elles soient, à commencer par l’inconnu et la méconnaissance qui font surgir l’envie de connaissances ouvrant la porte de l’ignorance, d’une certaine incompréhension et de son corollaire, noté comme un facteur spécifiquement humain, l’oubli. Toute notre vie, courte en terme spatio-temporel réduit aux acquêts de l’univers, n’est qu’une course éperdue, perdue, perdure vers une inéluctabilité qui pourrait être sinistre si elle ne comportait pas de ces moments de bonheur intense qui en sont le sel, rare, mais tellement intense. Un soleil fugace dont les orages magnétiques irradient notre moi intérieur pour en faire le centre du monde, d’un monde, un atome qui pour un moment court serait à l’abri de l’entrechoquement des particules.

Conclusion

-          Bonjour, nous sommes heureux de vous accueillir dans les locaux de la société du Jeu. Veuillez suivre le fléchage sans dévier de la ligne directrice !

Sans être impersonnel, le message est dit d’une voix standard. Il ne mettait pas particulièrement à l’aise. Sa neutralité n’avait aucune valeur incitative même s’il n’aurait pas été juste de dire le contraire. Enfin, il était venu de son plein gré et n’avait vraiment pas la moindre raison de se laisser distraire par un environnement dans un but, ce dernier indubitable, très inconnu, duquel, dont il ne percevait pas le moins du monde le quart du début de la finalité possible et encore moins le moyen utilisé. Il prit donc le chemin fléché sans réellement faire attention aux alentours. Tête baissée, le cerveau uniquement occupé à ressasser ses pensées négatives permanentes, il ne vit pas la barrière. Il ne la vit pas mais sa tête la sentit. Au fond, le résultat était le même : s’arrêter ! Un portique robotisé lui parlait. Il dut faire un réel effort pour en prendre conscience. Penaud, il demanda de répéter.

-          Voudriez-vous me présenter votre certificat d’aptitude et votre convocation en les insérant dans le lecteur optique situé à votre droite?

Il s’exécuta. Il n’aurait pas cru que pour un simple jeu, il y eut autant de procédures. Lesquelles, il n’aurait pas su définir si elle tenait plus à la sécurité qu’à la vérification finale de votre solvabilité! La barrière s’effaça tout en lui souhaitant bon jeu et bonne journée. Il avança dans ce que dans n’importe quel holo à connotation poétique à un cent de crédit, on aurait nommé brume vaporeuse et éthérée. Cette dernière était très légèrement bleutée. Elle n’occultait en rien la vision. Il voyait parfaitement au travers. Seul l’effet d’estompage semblait présent. Il braqua son regard, cherchant le fléchage indicateur. Il ne le vit pas mais ses yeux accrochèrent des lettres flottantes, apparaissant une par une, très lentement. Il s’arrêta, supputant que, d’une façon ou une autre, il lui faudrait lire ces lettres pour pouvoir aller plus loin. Est-ce le seul fait de stopper, les mots apparurent plus vite. De couleur jaune-vert, ils nécessitaient une certaine concentration. Effet du hasard, chaque mot qu’il lisait, donnait l’impression de passer au rouge sitôt terminé. Il lut, pour finir par s’apercevoir qu’il n’avait pas compris un traître mot. Il dut recommencer. Encore heureux qu’ils aient persisté ! Les lettres viraient maintenant au bleu profond, toujours avec cette même impression qu’ils attendaient d’être lus:

Charte des joueurs

  1. Ne jamais rien affirmer au-delà d’une séquence temporelle !
  2. La réalité immédiate n’est pas nécessairement celle de demain !
  3. Le libre arbitre est le seul levier de la destinée !
  4. La destinée est inéluctable,  fatale !
  5. La fatalité n’est que l’inexorable symbole de l’indécision chronique !
  6. Chaque pas accomplit vers son destin ouvre la voie à deux choix : le bon, le mauvais !
  7. Un choix n’est que le prologue d’un nouveau pas !
  8. Chaque pas…
  9. … Et mène vers sa destinée !
  10. Au-delà de cette séquence temporelle, vous serez de nouveau maître de votre libre arbitre.

La brume s’estompe. Le couloir est à sa fin, une porte est ouverte. J’entre.

Synthèse

-          Bonjour !

L’homme qui me fait face, je ne le remarquerais pas au milieu d’une foule, ni même dans le désert.

-          Bienvenu !

Une luminosité de plein été caniculaire inonde la pièce de proportion plus que respectable, voire immense. Et vide ! Hormis la table basse, la table de jeu, et des espèces de chauffeuse japonisantes où nous avons pris place.

-          Votre certificat ?

D’où tire- t-il cet effet de lumière ?

-          Votre mise ?

Je sors ma plaque crédit.

-          Vous jouez gros ? Très !

L’ironie subtile du constat de cette non question me transperce. De cette douleur subite, violente et éphémère qui reste gravée à jamais dans un coin du cerveau et du cœur.

-          Coupez, s’il vous plait !

Cette lumière m’agresse.

-          Non, de la main gauche.

Pourquoi pas la pénombre ?

-          Les deux jeux.

Est-ce une idée ? Une montée de paranoïa aiguë consécutive à cette trop grande source ? Chaque fin de phrase ponctue un degré de montée en puissance dans la sécheresse de la voix ! De presque indifférente à son entrée, elle s’est enrobée d’une agressivité certaine. Jusqu’à quel paroxysme ?

-          Tirez une carte !

En arrière-plan se matérialise un écran géant. Lentement un motif se dessine.

-          Ne me le montrez pas !

D’ombre vague, l’image se transforme en spirale ondulatoire. Elles se meuvent  lentement, asymétriques, dans un liquide rosâtre. A moins qu’elle ne figure une atmosphère dense inondée par les rayons d’un soleil oblique ?

-          Posez-la devant vous face cachée.

Ma mise est restée sur la table. Elle représente tout ce qu’il me reste. Tout !

-          Vous désirez ?

N’aurait-il pas dû  commencer par-là ? Ma réponse fuse comme dotée de sa propre autonomie. Si ma volonté avait commandé, jamais je n’aurais prononcé cette phrase !

-          Gagner tout simplement, uniquement !

Ma volonté n’est plus mais mes pensées survivent et me communiquent : sur tous les tableaux ! Jackpot ! Sinon, cuit et ratatiné, je suis…

-          Avez-vous pris connaissance de la Charte ?

A moins d’être aveugle ou analphabète… L’hologramme d’accueil, à l’entrée,  ne peut échapper à l’attention ; pas même à l’inattention ! Sauf dose importante de mauvaise foi … incompatible avec le Jeu !

-          Notez que le silence maintenant est indispensable. Le jeu ne saurait s’accommoder de la moindre turbulence….

Il a le chic pour sortir les phrases de soulignement des évidences. De celles qu’on ne remarque jamais sans un déclencheur analogique. Ce pourrait être une lapalissade mais non, simplement une sonnerie d’avertissement. Ainsi, présentement, aucun bruit externe n’est perceptible. Dans cette salle, pas un communicateur de présence, pas de liaisons réseautiques. Même le plastécran ne laisse échapper ni souffle, ni parasite.

-          … De mes phrases, aucune, chacune, toutes, ne correspondront en rien, jamais à une question quelconque ! Ne cherchez ni à approuver, ni à désapprouver. Le moindre manquement sonne la fin et perte de la partie !

Cà, petit père, qui vivrait, ? verrait !

-          Je vous conseille de fermer les yeux en vous astreignant un léger contrôle de la respiration.

Tout en parlant, plutôt en martelant, il distribue la donne avec un second jeu, face visible. Nos deux regards sont rivés dessus. Je ne suis pas un grand joueur mais je peux voir que pas terrible,  le jeu !

-          Ultime question, êtes-vous prêts ?

J’acquiesce. Ses yeux sont fermés à présent. Du coup, il paraît fascinant. Comme si la simple occultation du regard avait suffit à matérialiser une aura dormante ! Il les rouvre. L’effet s’estompe. Pourquoi, d’un seul coup, de fermer les miens,  me semble urgent et primordial.

ANTITHESE

-          Vous traversez une turbulence ; je dirais sentimentale. A un niveau conscient, vous êtes en proie aux affres des doutes face à un choix. A contrario, dans le mode inconscient, celui-ci est fait, définitif. La traduction active est faussée par la houle des habitudes. D’où l’installation d’un malaise progressif !

Vos errances  actuelles en découlent directement. Vous vivez et subissez une cascade d’ennuis.  Cette phase va s’aggraver.

Vous allez probablement perdre votre emploi. Une femme va croiser votre route. De cette rencontre, il n’a rien de bon à en attendre. Un accident se profile également ; léger mais largement suffisant à vous immobiliser quelque temps.

Votre femme va vous soumettre un choix propositionnel. Si vous dites oui, vous irez au désastre. Si vous dites non, vous irez au désastre. Si vous ne dites rien, vous serez dans le désastre.

Heureusement  j’étais doublement préparé. La succession sans fin de tuiles qui m’accablaient, à une vitesse inversement proportionnelle à ma combativité,  m’avait blindé. Du moins, aimais–je  à le croire ! Combien était bienvenu et bien pensée la séance de psythérapie préventive à  laquelle j’avais assisté. Je comprenais pourquoi elle était  obligatoire ! Quand même, malgré une bonne dose de fatalisme dont j’avais tenté de me former une  belle cuirasse, je sentais toute mon ossature commencer à imploser. A la fin de la séance, il fournissait la corde pour se pendre ?

-          … Vous projetez un voyage. Il est inutile. Il ne pourra qu’être le générateur d’une nouvelle cascade d’ennuis, étape vers la route et l’impasse de la ruine totale. Sans vouloir me substituer à votre libre arbitre, je vous incite fermement à abandonner  la préméditation de meurtre que vous envisagez. Le suicide corrélatif sensé le suivre, vous n’aurez pas le courage de le mettre en œuvre.  Quant à compter sur la clémence du jury, pour crime passionnel, elle est  à exclure totalement maintenant…

Je savais que la Guilde des Joueurs n’était pas tenu au secret professionnel. J’ai même cru comprendre, au cours du pré stage, qu’il n’était pas du tout  leur credo ; bien qu’ils disposent de la liberté de l’appliquer ou pas. Encore un peu de patience, il aurait ma peau avant la fin de la partie. Anéanti, je ne pensais pas être, à ce point, disséqué et transparent.

-          … Sans compter qu’au bout du compte, le mort, ce sera vous.

J’ai terminé.

Simultanément,  parfaitement synchrone avec  la dernière syllabe :  «  né », un homme âgé paraît. Il porte un plateau d’allure gigantesque au bout de son bras grêle. Une délicieuse odeur de café et de brioches chaudes affleure mes narines. Une carafe contenant un liquide pourpre éclatant  fait une tâche brillante, attirante.

-          Servez-vous ! dit son adversaire

Autant la voix  était d’une sécheresse de  lame de couteau trop affûté au début, autant elle est devenue douce. Le regard est bienveillant. C’est avec une grande violence purificatrice que j’aurais aimé lui renvoyer son offre incongrue en pleine figure si, au même moment, mon estomac ne m’envoyait véhémentement, de graves signaux de ravitaillement urgent. Mes tremblements n’étaient pas entièrement dus  à la rage mais à une banale hypoglycémie. Un vieux, au moins un mois, réflexe me fait avancer une explication silencieuse. Elle est provoquée par une   instillation prolongée d’adrénaline consommatrice à haute dose d’énergie. Gamin,  cette situation avait failli me mener  à  la noyade. Je capitule et me sers.

THESE

Long silence! Je suis dans cet état introspectif où la pensée n’est plus, ni consciente, ni inconsciente. Elle est vous ! Plus rien n’existe ! Dans tous les sens acceptables du terme… Où à la rituelle question :  « A quoi penses-tu ? », invariablement la réponse : « A rien ! » surgit. Réponse réflexe, banale, qui vous replonge immédiatement dans un ersatz d’aspect rêveur et mélancolique. Une tentative d’interruption de cet état nécessite un grand tact, de l’instinct et, ou, une grande prescience.

-          Vous comptez mal !

Lui n’a eu aucun mal à m’éveiller, directement dans le point nodal !

-          Comment le savez-vous ?

Une fois encore  les mots se précipitent hors de ma bouche sans mon consentement. Je le regarde avec surprise.

-          Je n’en sais rien.

-           ?

-          Je n’y suis plus.

-          Que faites-vous du hasard ?

-          Que vient-il faire ici ?

De quoi parle-t-il ?

-          La partie n’est pas terminée !

-          Il faut boire le calice jusqu’à la lie…

Il reprend le premier jeu.

-          Non, simplement jouer !

-          A quoi ?

-          Pas la naïveté…

-          L’innocence !

-          Ou la bêtise…

-          Impasse existentielle ?

-          Auto Flagellation !

-          Réalisme !

-          Hypocrisie !.

-          Vulgarité !

-          Faiblesse !

-          Insulte !

-          Vérité !

-          Elle est aléatoire !

-          Mais réelle !

-          Dépassée…

-          Comme toute réalité !

-          Je peux la refuser !

-          Libre arbitre !

-          Destin !

-          Choix !

-          Vous jouez ?

-          A quoi bon ?

-          L’intérêt ?

-          Je préfère la vie !

-          La vivre ne vous effraie pas ?

-          Pas si je le décide !

-          Et ?

-          Je !

-          La  bonne fin de journée je vous souhaite

Tranquillement et subitement, il se lève et disparaît.

HYPOTHESE

Je reste seul quelques minutes. Mes pensées errent. Mon regard accroche la plaque crédit. Il l’a laissé. Pourtant il ne fait pas de doute, même pour un non spécialiste du jeu comme moi que j’ai perdu. Alors ce serait aussi simple ?  Derrière les apparences se tapit la réalité. Il faut simplement la débusquer, la faire vivre, la faire naitre, parfois la faire mourir. Pour qu’elle soit ! Ou devienne ! Piégé dans son vase clos, l’être humain peut facilement confondre ce qui est, ce qui devrait être, ce qu’il voudrait qu’il soit. Le sentiment ainsi créé, sécurité, assurance, confusion, certitude, dépression, répression, suspicion, effusion, multiplicité infinie de tous les dérivés émotionnels s’en trouvent doublement faussé, menant directement sur la route de l’erreur permanente, rémanente, sous-jacente, agaçante. Il suffirait, suffit, alors, cependant, donc, puis d’aller voir plus loin si l’herbe s’affiche plus verte pour faire naitre un angle de vision différent. Cet « aller plus loin » ne doit pas se calculer en distance longue. Juste un écart d’un millimètre, un pas de coté à l’échelle de l’univers pour qu’incontinent, un continent conte un compte pertinent. J’ai perdu mais j’ai gagné. J’avais gagné mais tout perdu. Blanc, noir, noir, blanc, la frontière est minime, la muraille infranchissable n’est qu’une passoire où il est tellement simple de passer au travers d’un trou. Il est temps de rentrer. Ou d’entrer dans ma vie que j’ai laissé au bord d’une aire d’autoroute, abandonnée, esseulée, pleurant peut-être. Humain ingrat, insoucieux de la réalité de la destinée, méprisant au point de vouloir abréger un moment tellement court en soir ! Vite, marchons lentement et retrouvons-là avant qu’un importun ne la kidnappe et s’imagine pouvoir en faire sa propriété.

Avertissement

Encore une surprise pour mon départ mais en est-ce vraiment une ? Pas sur ! En tout état de cause, là où  à mon arrivée se trouvait  la Charte Des Joueurs se trouve maintenant un autre texte. Pourquoi ai-je si mal à la tête ? Non, c’est archi-faux, mon crane est le théâtre d’un bourdonnement permanent, pas douloureux, juste un peu gênant, empêchant l’euphorie qui se tapit au fond de mon âme de s’extérioriser complètement. Je prends le temps  de m’arrêter et de lire. Deux fois car la première, je n’ai rien capté.

Le jeu ne lit pas l’avenir!

N’est rien qu’un constat de l’état présent!

Une éventualité d’un avenir possible!

Quelquefois probable!

Jamais sur!

Hormis un état d’inconscience profond!

Qui peut être proche de celui du fanatisme!

Et donc de la manipulation!

Je pénètre l’hologramme. Un second se profile, d’abord flou puis m’encerclant progressivement. Pour le lire, impossible de faire autrement que de tourner sur place pour le suivre.

Prologue

« Toi qui t’en va, gagnant ou perdant, sache qu’il existe une seule prédiction en forme de point de repère qui s’avérera à jamais exacte : la destinée unique de l’être humain est la mort ! »

Avertissement

Je savais que je reviendrais en ces lieux. Pour jouer…

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Mis à jour ( Samedi, 01 Octobre 2011 12:11 )  
Auteur de cet article : JPierre

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