L'ombre du passé

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L'OMBRE DU PASSE

 

 

Etienne Rouvier n'était pas à proprement parler ce que l'on appelle : Un sceptique, au motif principal que le paranormal lui paraissait un sujet exhaustivement absent d'intérêt. Un sceptique, on dit aujourd'hui souvent : Un zététicien, est quelqu'un qui, généralement, a commencé par croire aux miracles avant de découvrir les vertus du doute, mais avec toujours en toile de fond, le secret espoir de tomber un jour sur un fait réellement inexplicable.

Etienne, lui, ne s'intéressait, ni aux soucoupes volantes, ni à l'imposition des mains ou autres fadaises. Lui eût on proposé par inadvertance de se faire soigner par tel rebouteux, ou tel magnétiseur, il eût sans doute accepté, et ne se serait pas posé la moindre question en cas de succès. Le sujet ne l'intéressait tout simplement pas du tout.

Ce n'est pas dans sa bouche qu'on aurait pu entendre des remarques malveillantes, genre : « C'est psychosomatique ». Ce non sujet de réflexion potentielle le lassait par avance, au point qu'il coiffait immanquablement le casque d'écoute de son MP3 dès que la conversation débouchait sur le paranormal, les soucoupes volantes, ou les complots du 11 Septembre.

Pourtant, Etienne n'était pas non plus passionné par les sciences, ni curieux des techniques nouvelles. La philosophie et la politique ne présentaient à ses yeux pas plus d'intérêt.

Pour parler vrai, Etienne était un franc connard, exclusivement passionné par trois sujets : Le foot, le pognon, et les gonzesses. Point barre.

Fils d'un instituteur et d'une boulangère, Rouvier était redevable envers  son père d'un profond dégoût pour les études, et tenait de sa mère une rapacité presque caricaturale. C'est sans doute cette dernière qualité qui avait fait de lui un agent immobilier hors pair.

Etienne avait 25 ans quand un ami de son père lui proposa de travailler pour lui. L'homme s'appelait Jean Renault. Il tenait l'Agence des Cèdres, à Neufchâtel, une affaire plutôt prospère qu'Etienne lui ravit après 10 ans de bons et déloyaux services. Renault n'avait pas jugé utile de lui faire signer une clause de non concurrence...Un fils d'ami, ça ne vous trahit pas.

Bien entendu, le malheureux ne s'aperçut que trop tard du fait que le jeunot avait monté dans son dos « L'agence du Moulin », qui avait négocié toutes les plus belles demeures des environs, inclus le château de Thionville, et la totalité de la résidence des Saules. Il ne s'étonna même pas de voir Rouvier se payer une Mercedes flambant neuve, alors qu'il n'avait vendu au cours de sa dernière année de service qu'un pavillon miteux et un mobil home hors d'âge. Quelques mois plus tard, Etienne rachetait l'agence des Cèdres pour un Euro symbolique, plus le règlement des charges en retard. Une affaire somptueuse, dans la mesure où Rouvier en profita pour expédier à l'Anpe les deux secrétaires gâteuses et surpayées en divisant par deux leurs indemnités, grâce à un chantage au dépôt de bilan mené de main de maître, et, je dois le reconnaître, une mauvaise foi sans égale.

C'est ainsi qu'Etienne Rouvier devint à Neufchâtel un notable estimé de tous, membre du conseil municipal, et Président du Rotary local.

Quant à Jean Renault, il se tira une balle dans la tête un mois plus tard. Il eût le malheur de se rater, si bien qu'il se déplace désormais en chaise roulante, et s'exprime par des borborygmes exhaustivement incompréhensibles. Son infirmité lui a quand même valu, jusqu'à ce jour, d'éviter la saisie de sa maison.

 

Tout avait commencé pendant le week end de la Toussaint. Une fois n'est pas coutume, Etienne avait décidé de s'accorder quelques jours de repos. Affalé dans le canapé du salon, dans son splendide pavillon de la rue Gantier, Rouvier était en train de regarder un match sur Eurosport, quand un souvenir lui revint. Un souvenir ?

Tapi au fond d'une tranchée, il s'était dissimulé sous les branchages pour échapper à la vue des soldats prussiens qui achevaient ses camarades à la baïonnette. L'un des casques à pointes venait juste de transpercer l'abdomen de l'adjudant Féraud. Ce dernier hurlait comme un cochon qu'on égorge. Le prussien semblait ricaner en tournant sadiquement la lame dans le ventre ensanglanté de sa victime. C'est alors que le soldat s'était avisé de sa présence. Délaissant l'adjudant agonisant, l'assassin s'était approché...

-         Ca va, Etienne ? T'es tout pâle.

-         Hein ? Putain ! Je m'étais endormi...Enfin, je crois. J'ai fait un de ces cauchemars ! Ca devait être la guerre de 14. Ils avaient des casques à pointes en 14 ?

-         Non. Ca, c'était pendant la guerre de 70.

-         Il y a eu une guerre en 1970 ? Première nouvelle.

-         1870. Et dire que ton paternel est instituteur ! Tu faisais quoi pendant les cours d'histoire ?

-         Je réfléchissais aux moyens de gagner assez de  pognon pour pouvoir entretenir une nana bonne à rien.

-         Tu sais quoi ? Non seulement tu es inculte, mais en plus tu es méchant.

-         Eh ben, divorce, Sophie. Mais pour la pension, rêve.

-         Je peux savoir pourquoi tu es aussi agressif ? Tu m'insultes, tu rêves que tu fais la guerre. Faut te faire soigner, mon vieux.

-         C'est ça. C'est pas moi qui prends du Tranxène à longueur de journée.

-         Et ben tu devrais. Je vais voir Hélène. Pour la bouffe, tu sais où est le frigo.

-         Alors là, bravo ! Je bosse toute la semaine comme un chien, et...

-         Pas : « comme un chien ». Tu ES un chien.

-         Peut, être, mais un chien qui bosse.

 

Il fallait toujours qu'il ait le dernier mot. En quittant la maison, Sophie maudit le jour où elle avait épousé cet abruti. Si seulement Fernand avait été un peu plus travailleur. Fernand, c'était l'amant...Un ancien garçon coiffeur reconverti dans la perception des Assedic. Bon à rien, mais tellement amusant, sans parler des ses performances au lit...On devine que Sophie partait le rejoindre, ce soir là. Hélène avait bon dos. Sophie prit néanmoins soin de l'appeler, au cas où. Etienne ne se méfiait pas, mais sait on jamais. Bizarre comme les escrocs sont souvent des gens confiants. Ils pensent être les seuls capables d'entuber leur prochain.

Pendant ce temps, Etienne s'était replongé dans son match. Il s'aperçut que les anglais menaient désormais par 1 à 0. Il avait carrément raté le but ! Salope ! Et, si ça se trouve, elle est encore partie chez le débile...Bizarre, ce rêve, tout de même. On aurait dit...Comme un souvenir...comme si il avait vécu ça dans son enfance...

Rouvier avait eu droit à un répit de deux petites semaines...Jusqu'à ce jour où, alors qu'il faisait visiter le petit manoir de Nesvilles, Il fut soudain pris de tremblements. Un instant auparavant, tout allait bien, puis soudain...

A nouveau une sorte de souvenir. Il escaladait une échelle de bois. En haut des remparts, les archers tentaient de l'ajuster. Sa cote de maille était déjà percée en cinq endroits. Elle dégoulinait de sang. Impossible de renoncer. Deux mètres plus bas, Jehan le Gros le pressait de se hâter. C'est alors qu'il avait  aperçu le chaudron. Il avait  tout de  suite compris qu'il contenait de l'huile bouillante...

-    Eh ! Ca va comme vous voulez monsieur Rouvier ?

-    Hein ?

-    Vous vous êtes fait mal ?

-    Comment cela ?

-    Ben, vous hurliez : Ca brûle ! Qu'est ce qui brûle ?

 

Du coup, Etienne avait raté la vente. Il apprit plus tard que le client avait habité peu auparavant une maison hantée. Il avait du s'en débarrasser à vil prix. Inutile de préciser le fait qu'il ne souhaitait pas retomber de Charybde en Scylla. (« De Karine en Sylvia », comme disait sa bonne).

Au cours de la semaine qui suivit, le phénomène se répéta trois fois. Un autre épisode de la guerre de 70, et deux excursions au Moyen Age. La dernière fois, il s'était même exprimé en vieux français durant plusieurs minutes, tentant même de convaincre son client d'acheter le pavillon dans un langage qui ressemblait, selon ce dernier, à une sorte de latin d'église, mais avec l'accent québécois. Inutile de préciser le fait qu'il ne conclut pas la vente.

 

Neufchâtel est une petite ville...Une petite ville peuplée de gens pas toujours bienveillants, mais relativement bavards, et souvent portés à la médisance. Vous avez sans doute déjà compris que la rumeur concernant les digressions mentales du président du Rotary fit le tour de la ville en moins d'une semaine. Elle vint même aux oreilles de Jean Renault, lequel se remit à croire durant quelques minutes à une hypothétique justice divine. Il eût sans doute persisté dans cette vision optimiste du destin si une voiture sans permis conduite par un vieillard myope ne l'avait renversé peu après. Rassurez vous, il survécut, et, de toutes façons, le bras qu'il perdit au cours de l'incident était déjà paralysé.

Pour comble de malheur, Century 21 venait juste d'ouvrir une succursale en face de la mairie, et juste à côté du PMU. Dans un premier temps, Etienne ne s'en était pas trop inquiété. Sa réputation professionnelle n'était plus à faire...Jusqu'à ce jour...

Au cours des semaines qui suivirent, pas moins de cinq vendeurs annulèrent leurs mandats. Les seuls acheteurs qui se présentaient à l'agence venaient de Paris, ou de Grande Bretagne. Assez bizarrement, Etienne réalisa quelques bonnes affaires avec ces derniers, au motif principal que, depuis une dizaine de jours, Rouvier parlait couramment anglais...Sans avoir jamais appris cette langue. Le fait qu'il se fût présenté aux clients sous le nom de John Huggins compliqua néanmoins singulièrement les choses avec les vendeurs...D'autant plus que Huggins n'avait qu'une maîtrise très limitée de la langue de Molière. Ca donnait des conversations de ce genre :

-         Volez vous repeat, Mister Testioude ?

-         Ca va, Etienne. Moi aussi, j'aime bien déconner, mais là, on parle pognon. Ca sera 350000, et pas un Euro de moins.

-         Combien en pounds ?

-         OK. C'est très simple : Tu arrêtes ou je me casse.

-         Sorry, Mister Testioude, je...

-         TESTUD. Et, mistère Testioude, il te dit : Ciao. Rappelle quand tu auras débourré.

 

Sophie n'en pouvait plus. C'est elle qui parvint à convaincre Etienne de consulter un psychiatre, profitant d'un bref moment de lucidité de son mari. Malheureusement, Huggins réapparut quelques minutes plus tard, et tenta de la violer. Sophie appela le Samu depuis sa voiture, avec son portable. Une heure plus tard, elle sonnait à la porte de sa mère. Toutes deux décidèrent d'un commun accord qu'il serait plus prudent de se terrer à Rouen, en attendant que les toubibs aient passé la camisole à Etienne.

Mais, entre temps, ce dernier avait repris ses esprits. Il accueillit le Samu calmement, sans se formaliser, et expliqua au médecin que son épouse était gravement dépressive, et se livrait parfois, au cours des phases maniaques de sa maladie, à des excentricités assez inattendues.

 

Ceci dit, Rouvier avait compris la leçon. Il consulta dès le lendemain en urgence chez un ami psychiatre du Rotary, le professeur Marx. Quand ce dernier assista à la transformation de son président en Huggins, qui intervint après une heure d'entretien rationnel, il prit la décision de l'interner.

Rouvier avait un jeune assistant : Marc Roman. Marc sortait de HEC. Etienne l'avait embauché sur la recommandation de son père, Henry Roman, un autre vice président du Rotary. Le jeunot ne tarda pas à comprendre que la mise hors course de son patron constituait pour lui une chance inespérée : L'opportunité de s'attacher la clientèle. Au cours des mois qui suivirent, Marc parvint à reprendre la plupart des clients perdus, et en capta beaucoup d'autres. Marc avait l'art de se faire aimer. C'était d'ailleurs un grand séducteur, ce qui explique sans doute la facilité avec laquelle il parvint à s'attacher Sophie, au grand dam du coiffeur occasionnel. Comme vous l'avez sans doute déjà compris, « s'attacher » doit s'entendre au sens le plus étendu de l'expression.

 

Pendant ce temps, à la Clinique des Peupliers, Rouvier était l'objet de toutes les attentions de la part du personnel médical. Il convient de préciser que tout le monde redoutait de perdre un tel phénomène de foire, que pas moins de 25 spécialistes de Sainte Anne étaient venus observer, certains d'entre eux étant restés aux Peupliers plus de dix jours. Tous avaient entendu parler du fameux syndrome de la possession démoniaque, mais on n'a pas tous les jours l'occasion d'entendre un patient parler araméen. On fit même venir un linguiste, spécialiste incontesté de cette langue, qui enregistra plusieurs conversations totalement déroutantes, au cours des quelles Rouvier expliqua calmement à l'expert qu'il avait bien connu Jésus Christ, et que ce dernier lui avait volé son repas à plusieurs reprises. Selon Etienne, Jésus avait d'ailleurs été crucifié suite à un vol avec violences, commis sur le marché du temple.

-         Il est sérieux ? Avait demandé un médecin, catholique très fervent, en lisant la traduction.

-         Tu sais, moi, je suis juif, alors...

-         Rien ne dit qu'il n'a pas inventé cette histoire.

-         Pour John Huggins, on a vérifié. Un délinquant sexuel arrêté il y a 150 ans, à Nottingham. Il habitait bien au 5 de la rue Wilson Hearst. Et il s'est bel et bien évadé trois ans après son arrestation. Le Chevalier de Morlay est bien mort au siège de Rennes, en 812...Quant à Gaspard Dupuis, il est bel et bien mort étripé par les prussiens, pendant la guerre de 70...Mais ça ne prouve rien.

-         Et merde...Tout de même...Jésus Christ, un voleur, ça a un peu de mal à passer. J'espère qu'on ne va pas publier ça. Ca relève du secret médical, après tout.

-         Il a bon dos, le secret médical. Ce mec n'est pas fou. Il est possédé. On ferait mieux de faire venir un exorciste.

-         Ca y est ! J'ai compris ! C'est le diable qui lui dicte ces monstruosités !

-         C'est ça, rêve.

 

Pendant ce temps, Marc Roman achevait tranquillement son plan de conquête. Sophie venait d'obtenir la tutelle. Le reste avait été une formalité. Marc habitait désormais rue Gantier, et puisait même sans vergogne dans la garde robe d'Etienne. Il conduisait également la Mercedes, devenue grâce à une petite manipe comptable, voiture de société. Dépouiller Sophie fut néanmoins plus long et plus ardu, car la mère veillait. Et cette dernière était moins facile à promener que sa fille. Roman finit par utiliser la même technique que celle qui avait permis à Etienne de dépouiller Renault. Il dut néanmoins offrir 30% des parts à la mère de Sophie pour acheter son silence. La vieille peau avait tout découvert. Et sa fille avait commis l'erreur de la laisser dans le besoin. La négociation avait été âpre. Mais Roman, qui n'était pas de nature rancunière, tint à inviter la marâtre aux Lutins pour fêter leur victoire. Il n'avait pas mégoté : Pétrus et rôti de boulangère !

Quand Rouvier sortit enfin des Peupliers, après cinq tentatives d'exorcisme, dont la dernière, menée par le père De Cusset, le meilleur expert du Vatican, s'était soldée par un incontestable succès, l'ex possédé avait tout perdu : Son agence, sa maison, et même sa femme, que l'ex coiffeur avait fini par récupérer dans la louable intention de la mettre sur le trottoir.

 

 

L'ouvrage publié peu après par le professeur Marx, le fameux vice-président, fit un véritable tabac. Au cours des années qui suivirent, la clinique des Peupliers se spécialisa dans les cas de possession démoniaque. Elle emploie aujourd'hui 13 spécialistes et quatre prêtres loués à l'année au Vatican. Les soupçons concernant la vraie nature de Jésus n'ont fait l'objet d'aucune publication. Quant à l'expert en langue araméenne, il est décédé dans un accident de voiture peu avant la publication de son livre, dont le manuscrit n'a malheureusement jamais été retrouvé, du fait de l'incendie malencontreux de sa maison, le lendemain de l'accident.

 

Quant à Etienne, je viens juste d'apprendre qu'il est parvenu, en moins de trois ans, à prendre le contrôle de la société qui l'avait embauché par charité à sa sortie de l'hôpital : Les pompes funèbres générales de la Seine. Le bruit court qu'il converse de loin en loin avec les défunts.

 

 

 

FIN

 

 


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Mis à jour ( Lundi, 17 Octobre 2011 08:38 )  
Auteur de cet article : F.Premier

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