Le Peau Rouge de l'île Rodrigues

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L'île Rodrigues. Vous m’y avez précédé il y a près de 150 ans, William Vandorous. Vous n’avez donc, bien évidemment, pas connu le petit aéroport de Plaine Corail où j’ai débarqué d’un ATR au ventre si lourd de touristes, qu’il semblait avoir fait plier les courtes pattes de l’appareil, épuisé par la traversée.
Vous, c’est à bord d’une baleinière américaine que vous avez touché l’île, vers 1870. Ce port, qui n’en est toujours pas vraiment un, comment se présentait-il à votre époque ? Saviez-vous déjà, en y abordant, qu’il serait votre dernière escale, le troisième et dernier épisode d’une vie déjà surprenante ?

Le long du quai, dont mon ami, le capitaine François Brousse de Gersigny a grandement augmenté les proportions, se repose un cargo mixte à la coque d’un bleu éclatant. Ici, on ne l’appelle que «Le Bateau», avec deux majuscules. C’est le Mauritius Pride qui, avec le Trochettia, assure la liaison régulière avec Maurice. Y avait-il, à votre époque déjà, un navire chargé de relier les deux îles ?
J’imagine bien une goëlette blanche et fine à bord de laquelle les passagers jouissaient d’un confort exactement proportionnel à leur statut social. Cabine d’acajou pour les hauts-fonctionnaires ou le magistrat venant effectuer sa «tournée» semestrielle. Cabines étroites et partagées pour quelques autres. Et, sur le pont, les fils d’esclaves et les coolies…
Mais cette vision d’une coque blanche élancée n’a-t-elle sans doute que peu de choses à voir avec la réalité et vous ferait-elle sourire. Je sais bien que, très tôt, et peut-être déjà lorsque vous étiez là, Rodrigues «exportait» des bovins vivants vers Maurice. Et ce n’est pas à un marin de votre trempe, William Vandorous, que l’on apprendrait qu’on ne peut pas embarquer beaucoup de bœufs sur une élégante goelette… Alors, quoi ? Une sorte de gabarre ventrue, peut-être…
Et votre baleinière, William, comment se présentait-elle ? Et, surtout, comment vous étiez-vous retrouvé à bord ?

Ce que je sais de vous tient en très peu de mots : quelques lignes dans un recueil d’anecdotes maritimes qui, excusez-moi de vous l’annoncer ainsi, froidement, donne beaucoup plus de détails sur les circonstances de la mort de vos deux fils, que sur votre propre vie…

Pour essayer de vous imaginer, je me suis éloigné de l’ombre trop gourmande du Mauritius Pride, qui avale tout l’horizon. J’ai traversé le chenal et j’avance au pied de la jetée, sur un sol indéfini. C’est marée basse et je vois un sac en toile blanche, abandonné. Y est imprimé : «Rice – U.S. AID». Comme vous, il est donc venu d’Amérique. Mais comme pour vous, je ne sais rien des circonstances qui l’ont amené ici.
Tel ce sac blanc posé sur la vase sombre, vous étiez, il faut bien l’avouer, sans doute très remarquable sur cette île, William. Pensez-donc ! Un Peau Rouge !
La catégorie est vague… Peau Rouge… ça ne veut presque rien dire ! Etiez-vous Sioux, Comanche, Cheyenne, Apache, Huron, Nez Percé, Séminole, Pied Noir, Creek ou Algonquin, William ? Il est vrai qu’ici, on ne s’embarrasse pas de nuances pour définir les origines… La couleur suffit.

Puisque nos archives ne disent rien, vous voudrez bien me pardonner, cher William, d’oser imaginer. Je me tromperai sûrement souvent, mais même ainsi, mon rêve éveillé aura au moins le mérite de vous tirer de l’oubli dans lequel vous n’auriez jamais dû sombrer. Alors, je vous imagine appartenant à l’une de ces nations indiennes de la côte atlantique canadienne.
Rien n’étaye sérieusement cette hypothèse, mais elle a le mérite de proposer un début d’explication à votre enrôlement à bord d’une baleinière : Pendant des siècles, vos ancêtres auraient chassé les lourds mammifères marins, vous léguant leur savoir, faisant ainsi de vous un marin appréciable et un chasseur redoutable…
Pourtant, William, rien n’exclut vraiment que vous fussiez le membre d’une tribu guerrière des grandes plaines, Sioux, Comanche, ou Cheyenne ayant compris, avant Sitting Bull, que la victoire des «visages pâles» était inéluctable. Peut-être même (et pourquoi pas ?), étiez-vous parmi les braves de Little Big Horn. Pourchassés par toutes les armées de l’Union, après l’humiliante défaite de l’orgueilleux Custer, je sais que certains d’entre vous ont réussi à se fondre dans la nature et à échapper à la pendaison, à la déportation et à la famine… Peut-être ne connaissiez-vous aucun autre océan que celui de la grande plaine, où les baleines sont des bisons… Traqué, vous auriez choisi de rejoindre un grand port de l’Est avec, peut-être déjà en tête, l’idée bien arrêtée d’embarquer sur le premier navire où manquerait un matelot ou un cuistot…

Mon itinéraire, mon cher William, sans être aussi extravagant que le vôtre, n’a pas, non plus, été linéaire. Je sais donc que l’on ne devient pas toujours ce que l’on pensait être appelé à devenir et je comprends, sans doute mieux que d’autres, que l’on puisse vivre plusieurs vies en une seule…

Vous voilà donc embarqué sur votre baleinière. De gré ou de force, en toute connaissance de cause ou ivre mort, vous y êtes !

Combien de campagnes aviez-vous déjà effectuées, et sur combien de mers, avant cette escale à Rodrigues ? Combien de ports aviez-vous connus avant Port-Mathurin, et pourquoi avoir justement choisi celui-ci pour fausser compagnie à vos camarades ?

Je croise, près du monument dédié à François Leguat (tiens, en voilà un autre, dont le destin se sera montré facétieux… Quelqu’un vous-a-t-il parlé des ses aventures ? Avez-vous été sensible, mon vieux William, à l’amour émerveillé qu’il portait à Rodrigues ?) je croise, donc, une belle îloise.
Elle doit avoir un peu plus de vingt ans. Le soleil de midi écrase les rues désertes de la «capitale». Elle s’en protège par un parapluie coloré, promu, pour l’occasion, au rang d’ombrelle. Elle porte un pantalon écarlate et une chasuble blanche. Je sais bien, William, qu’il serait vain d’essayer de vous faire comprendre ce que peut être l’attrait d’une belle jeune femme en culote d’homme. Pour vous, ces choses étaient sans doute impensables. Laissez-moi juste vous dire que ce vêtement, ajusté au plus près de son corps fin et musclé, ne cache pas grand-chose de ses longues cuisses fuselées et de ses fesses rebondies… Son pas n’est pas rapide et son regard, faussement timide, plonge longuement dans le mien. Un sourire engageant naît sur ses lèvres quand j’arrive à sa hauteur.
Peut-être voudriez-vous savoir si j’ai donné suite à cette invite ? Il est bien possible, après tout, que j’ai trouvé un prétexte acceptable (on est très sensible, ici, au respect apparent des convenances…) pour engager la conversation. Nous aurions, ensuite, bu un rafraîchissement ensemble. Elle aurait alors peut-être accepté de m’accompagner à la plage, le lendemain, et nous aurions fait l’amour, debout dans le lagon, enlacés sur le sable d’une anse déserte, sous les filaos, dans un bosquet d’eucalyptus ou dans la voiture. N’importe où sauf chez elle ni, bien sûr, dans mon hôtel…

Dîtes-moi, William, elle est là, la raison de votre défection sur cette île ? Dans la beauté simple et l’abandon naïf de l’une de ses filles ?
Après tout, vous ne seriez pas le premier à succomber à ce genre d’attraits !
Cela vous transformerez même illico en héros romantique : le bel amérindien qui s’établit à Rodrigues pour l’amour d’unes belle et fière descendante de princesse africaine ou malgache… Quel roman !
Et pourquoi pas ? Virginie qui choisit la mort plutôt qu’un peu d’impudeur me paraît nettement moins crédible.
Mais si mon passeport m’identifie bien comme citoyen mauricien, je suis né au pays de Descartes (je vous l’ai dit, William, mon parcours aussi a dessiné de nombreux détours…). J’entrevois donc une autre explication, à la fois plus simple et, selon moi, plus rationnelle… D’autant que j’imagine volontiers que vos précédentes escales, à Madagascar, par exemple, vous auront fait connaître bien d’autres déesses… Alors, pourquoi succomber ici, à Rodrigues ?
Peut-être, justement, parce que c’est Rodrigues. Un petit port à l’écart des grandes routes, où aucun navire important ne vient jamais. En tout cas, pas de navires américains… Déserter ici, c’est donc la quasi-certitude, pour vous, de ne jamais être repris… Et le calcul est bon !

Voila donc l’heure prévue par votre capitaine pour larguer les amarres et, bien sûr, vous n’êtes pas à bord… Peut-être aura-t-on retardé le départ d’une heure ou deux, mais c’est tout ! Le capitaine de la baleinière ne décide pas de rester pour vous chercher, ni même d’alerter les autorités locales…
Je suis désolé, William, mais cela indique clairement que vous n’aviez qu’un rôle subalterne, pour ne pas dire négligeable, à bord.

Mes pas, dans Port-Mathurin, semblent seulement guidés par le hasard. Pourtant, de façon régulière, je perçois les signes que vous auriez laissés pour m’obliger, par delà le temps, à revenir sur vos traces. Je devine votre sourire moqueur, William… Je sais bien que pour un esprit soi-disant cartésien, de tels signes n’existent pas. Il n’empêche… Je vous avais volontairement oublié pour profiter pleinement de la fin de mon séjour, et voila que vous trouvez le moyen de vous rappeler à moi… ou de me rappeler à vous.
Je marche donc sur le trottoir d’une des rues principales de Port-Mathurin, quand un flot d’écoliers jaillit d’un portail. C’est une école anglicane. Une institutrice arrive derrière ses élèves et me sourit, se moquant sans doute de mon air ahuri. Jouant parfaitement mon rôle de touriste, je lui pose quelques questions sur la communauté anglicane de Rodrigues, dont je ne soupçonnais pas même l’existence….

Et savez-vous ce qu’elle me répond, William ? Bien sûr, que vous le savez ! Sans sourciller le moins du monde, elle m’annonce que les trois fondateurs de cette communauté se nommaient William Waterstone, George Benett et… William Vandorous !!!

Je suis ébahi : je vous croyais oublié de tous, et cette petite institutrice vous cite parmi les personnages importants d’une part de l’histoire de l’île ! Je l’assaille de questions à votre propos : que sait-elle de vos origines ? De votre descendance ? Avez-vous un arrière-arrière petit-fils que je pourrais rencontrer ? Quand êtes-vous mort ? Et comment ?
Visiblement étonnée de cet intérêt soudain pour l’un des trois fondateurs de sa communauté religieuse, elle s’excuse et avoue qu’elle ne connaît votre nom que parce qu’il est cité dans un dépliant de l’école…

Vous êtes un as, dans votre genre, monsieur Vandorous ! Je vous laisse déserteur aux abois, sans ressources connues, et je vous retrouve dans la peau d’un notable… Chapeau !
Et ce n’est pas fini…

En 1876, un cyclone particulièrement violent ravage Rodrigues. Plus de deux ans après le passage du météore, l’île n’est pas parvenue à se relever et le gouverneur Desmarais décrit la situation comme catastrophique.
Le 09 janvier 1879, la chaloupe Victoria touche Port-Louis pour chercher du secours pour une population rodriguaise affamée. L’homme qui a effectué cette mission d’urgence n’est autre que le pilote du Port-Mathurin. Un certain… William Vandorous !

Dîtes-donc, William, vous n’avez pas perdu votre temps, à bord de la baleinière américaine ! Vous étiez même sûrement devenu un sacré marin, pour pouvoir occuper aussi vite les fonctions de pilote et effectuer, ensuite, cette traversée sur une simple chaloupe ! Et grâce à vous, l’étranger, le Peau Rouge, l’île reçoit les vivres qui lui permettent de ne pas sombrer tout à fait dans la désespérance et la mort… Quels honneurs, quelle récompense avez-vous reçu pour cet exploit ? Je n’en trouve nulle trace. J’espère sincèrement que ce silence des archives n’est pas synonyme d’ingratitude… D’autant que vous allez encore beaucoup donner à cette île. A bord de la Victoria, vous n’hésitez jamais à sortir pour guider les navires, et cela quelque soit le temps ! Sans vous, la liste, déjà longue, des naufrages à Rodrigues serait encore bien plus longue.
Cette liste, un ami avec qui je partage la passion de la plongée sous-marine, me l’a confiée. J’y vois, pour l’année 1883, la perte du Stanhope, au Sud de Rodrigues. Celui-là, vous n’êtes visiblement pas parvenu à le ramener à bon port. J’interroge mon ami. Il sourit en m’expliquant que tous les naufrages ne sont pas des catastrophes. Le Stanhope, m’apprend-il, transportait du teck. Après le naufrage, la totalité de la cargaison a été récupérée par les sieurs Ruffaut et Lucchesi… qui la revendirent aux autorités !
Mais je ne vous apprends rien, William et peut-être, en votre qualité de pilote, avez-vous participé personnellement à la récupération du bois précieux. Avec, éventuellement, une belle commission au passage…

Ce qui est certain, c’est que depuis votre mission à Maurice, aux premiers jours de 1879, vous paraissez être à l’abri des recherches éventuelles de l’armateur de la baleinière. On parle d’ailleurs de vous jusqu’en Angleterre ! Avouez, mon ami, que pour un déserteur, cela n’est guère raisonnable.
C’est Lady Barker, l’épouse du lieutenant-gouverneur Napier-Broome qui, dans ses «Colonial Memories», raconte le baptême de l’un de vos fils. Car vous avez fondé une famille ! Je ne sais rien de votre épouse, et croyez bien que je le regrette !
Il n’est jamais simple d’épouser un étranger, mais épouser un Peau Rouge, à Rodrigues, vers 1870 devait être un drôle de défi !
Alors, j’imagine une maîtresse-femme, sûre d’elle-même… et forcément belle : vous avez tant voyagé, vu tant de belles créatures avant de la rencontrer que, pour qu’elle vous séduise au point de vous décider à déserter, il fallait vraiment qu’elle soit magnifique! Du moins, c’est comme ça que je l’imagine… Et si je me trompe, William, soyez assez aimable pour ne pas me détromper. Vous nous le devez bien. A moi, pour la résurrection que je vous offre, mais vous le lui devez surtout à elle…

Toujours est-il, que le 28 juin 1881, le lieutenant-gouverneur, son épouse et l’évêque anglican, Mgr Peter S. Royston, abordent Rodrigues, à bord du H.M.S. Euryalus. Ce n’est rien de moins que le vaisseau-amiral de la flotte des Indes Orientales. Il est commandé par le capitaine M.R. King. L’administrateur de Rodrigues, le magistrat O’Halloran organise, pour l’occasion, des festivités dont l’île gardera longtemps le souvenir. L’évêque en profite pour célébrer les quatorze premiers baptêmes anglicans de l’histoire de Rodrigues. L’un des baptisés est votre fils aîné. Pour prénom, vous lui avez d’ailleurs donné le nom du bateau qui a amené ces hautes personnalités : Euryalus !

Voila, William, tout ce que je sais de vous. Je vous l’avais dit, c’est bien peu de choses…
Votre vie aventureuse s’acheva-t-elle paisiblement, entouré de l’affection de vos proches ou dans la solitude glacée de l’océan ? Je n’en sais rien… Mais je sais, et j’en ai ressenti une sincère tristesse en l’apprenant, que vos deux fils (ou, peut-être, deux de vos fils… Je ne sais combien d’enfants vous donna votre épouse…) périrent en mer.
C’est arrivé le 25 mars 1911, alors qu’un ouragan soufflait sur l’île. Ils se sont alors portés au secours du Duplex, un steamer totalement désemparé. Il parvint cependant à gagner le large, alors que le remorqueur qui venait l’aider sombrait, corps et bien. Ce remorqueur était commandé par Olivier Gérald et vos deux fils faisaient partie de l’équipage. Il s’appelait le Victoria, comme la chaloupe avec laquelle vous aviez rallié Maurice pour sauver Rodrigues de la famine…

Mon séjour se termine. Je rentre à Maurice demain. Mais j’irai, ce soir, sur les quais, adresser une prière d’incroyant à l’océan. Pour saluer votre mémoire et celle de vos fils, William, et pour vous remercier de m’avoir accompagné pendant ces quelques jours à Rodrigues. On n’a pas, à chaque voyage, l’occasion de cheminer en si bonne compagnie.
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Auteur de cet article : Laurent Dubourg

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