La foule sortait lentement de la basilique sans prêter attention à la fillette qui ne savait où se rendre. Elle se dirigea en titubant vers un carré de verdure à droite de la porte d’entrée et se laissa choir auprès d’un palmier conférant une atmosphère exotique aux lieux sacrés. Lorsque les cloches sonnèrent le glas funèbre, elle laissa son regard glisser vers le sol et retint sa respiration.
Le vieil homme s’approcha d’elle ; l’enfant essuya subrepticement les larmes qui coulaient sur son visage. Il la prit tout contre lui, caressa d’un geste tendre la petite fille désespérée, murmurant :
- Il ne faut pas pleurer ma chérie, ta grand-mère aurait aimé que tu ries aujourd’hui aussi. Elle aimait tant ton rire.
- Je pleure parce que je suis seule, Padre. Elle seule savait combien je me sens seule.
- Viens avec moi.
Ils s’éloignèrent lentement ; la vieille main usée tenait fermement entre ses doigts flétris la paume douce et tendre de l’enfant. Ils marchèrent, l’un à côté de l’autre, silencieusement. Ils avancèrent, cheminant sur le trottoir sous le soleil déjà brûlant de Rome. Ils passèrent près du forum, se frayant un passage entre les touristes de tous âges et de toutes origines, ils allèrent l’un auprès de l’autre sur le chemin des dieux, avant de quitter la route pour s’engager dans un jardin, sous les pins parasols.
La vieille main fanée serrait toujours plus fort la menotte délicate de la fillette. Les pas se calquaient l’un sur l’autre. L’enfant ne pleurait plus. Elle suivait docilement son grand-père, lequel l’entraînait sur l’herbe fraîchement tondue jusqu’au stade de Domitien. Ils ne se disaient rien. Ils n’avaient rien encore à se dire. Ils respiraient leurs vies, leurs présences dans la cité éternelle.
Là, il s’arrêta, avisa un banc de bois sombre à l’ombre des pins, s’y installa, entraînant tout contre lui le petit corps triste de l’enfant.
- Dis-moi, ma chérie, qu’entends-tu ?
- J’entends Padre, j’entends les voix des hommes qui disent qu’elle ne reviendra plus.
- Et quoi encore ?
- J’entends Padre, j’entends les pleurs de mon père, mes oncles et mes tantes, les gémissements de mes cousins qui savent qu’elle est partie pour toujours.
- Mais toi, que sais-tu ?
- Je sais que plus jamais elle ne me sourira lorsque je viendrais en vacances auprès d’elle sous le soleil de l’Italie. Et que toujours j’entendrai le glas lorsque je me souviendrai d’elle.
- Oublie la cloche et dis-moi ce que tu entends là, maintenant.
- Ce que j’entends ?
- Oui, juste ça.
- J’entends Padre, j’entends le bruissement des branches des pins qui se balancent au-dessus de nos têtes.
- Oui, et ils se balançaient il y a longtemps déjà de cela. Tu n’entends rien d’autre ?
- Oui, Padre, il me semble bien que je perçois autre chose.
- Quoi donc, mon enfant ?
L’enfant sourit, gênée à l’idée de ce qu’elle ressentait. Alors, le vieil homme l’encouragea à poursuivre.
- Padre, j’entends les pas des hommes qui frôlent le sol, j’entends leurs secrets qu’ils chuchotent, c’est à peine perceptible; mais j’entends, j’entends la voix de la vieille Margarita qui murmure.
- Que te murmure-t-elle ?
- Elle me dit qu’elle a atteint le ciel, dans cette cité où le sol touche les cieux ; elle est partie rejoindre les dieux de ses ancêtres et n’a pas de peine aujourd’hui ; elle sait que je la pleure, mais elle ne le veut pas parce qu’elle est heureuse tout là-haut.
- Alors, puisque tu l’entends, c’est qu’elle est là, auprès de toi.
Et il lui livra son secret. Longtemps avant elle, lui, son grand-père, et sa jolie voisine, s’étaient arrêtés sous ces pins parasols. Ils avaient foulé l’herbe du Palatin bien avant qu’elle ne naisse, ils avaient joué ici quand ils étaient enfants, comme leurs parents ou les parents de leurs parents. Ils avaient senti la présence de leurs ancêtres, lorsque le vent faisait chuchoter les branches des arbres centenaires. D’aucuns disaient que ce lieu était sacré, qu’il conservait les âmes des défunts. Ils resteraient à ses côtés. Et jamais, jamais, elle ne serait seule tout à fait. Il lui suffirait de se remémorer ces hommes et ces femmes qui avaient fait la légende de ses siècles pour se sentir forte de leur souvenir.
Il serra plus fort encore la petite main tendre de l’enfant et repartit à ses côtés cheminant de plus belle vers la villa familiale.
Elle marchait, avançant maintenant. Ses larmes étaient taries et n’abîmaient plus ses joues délicates. Elle progressait lentement sous le soleil chaud de la cité éternelle. Elle s’était aperçu qu’il n’était plus à ses côtés, mais elle continuait à arpenter les rues.
Elle s’arrêta devant la basilique mais déjà les cloches avaient cessé. Le silence de la mi-journée l’envahit. Il était temps de s’abriter à l’ombre d’un jardin.
Elle remarqua alors le petit garçon qui se jetait sur le sol auprès d’un palmier. Personne ne prêtait attention à lui. Il n’y avait d’ailleurs plus grand monde sur le parvis du monument. Il essuya subrepticement les larmes qui coulaient sur son visage.
- Pourquoi pleures-tu, mon chéri ?
- Je pleure parce que je me sens seul. Toi seule sait combien je me sens seul. Un jour tu partiras, et plus personne ne me comprendra.
- Parfois, on se sent seul sans y être jamais. Viens avec moi, veux-tu ?
Elle caressa d’un geste tendre ses joues délicates et l’entraîna tout contre elle. Ils s’éloignèrent lentement. La vieille main usée de la femme tenait fermement entre ses doigts flétris la paume douce et tendre du jeune garçon. Ils marchaient, silencieux, l’un à côté de l’autre. Ils cheminaient sous le soleil brûlant de la cité éternelle. Ils se frayèrent un passage entre les touristes de tous âges et de toutes origines qui admiraient le forum, ils s’engagèrent sur la pelouse verte d’un jardin, sous les pins parasols. La vieille main fanée tenait tendrement la menotte délicate. Leurs pas se calquaient les uns sur les autres. L’enfant avait cessé de pleurer. Il suivait confiant sa grand-mère qui l’entraînait sur l’herbe fraîchement tondue jusqu’à un banc de bois sombre. Elle rompit le silence.
Elle lui raconta comment elle avait joué là, enfant, avec ses cousins, ses cousines, et son petit frère. Elle lui parla de son grand-père à elle qui s’était arrêté sous ces pins parasols bien avant qu’elle ne naisse, de sa grand-mère qui avait cessé de rire presque en ces lieux. Elle lui expliqua que le vent avait bercé les rêves de tous ces hommes et ces femmes qui avaient fait la légende de ses siècles et qu’elle se sentait forte de leur souvenir. Comme lui se sentirait fort de son souvenir. Et qu’ils seraient toujours à leurs côtés car lorsque la brise fait chuchoter les branches, elle ramène sur terre les âmes des défunts.
Elle lui raconta que jamais il ne quitterait véritablement ni l’or de la cité éternelle ni son propre souvenir, où qu’il aille, parce que chacun d’entre nous porte en lui les racines de ses ancêtres, parce qu’il est des arbres sur toute la planète à écouter murmurer les hommes.
Et là, sous les pins parasols, sous le soleil d’Italie, sous l’herbe fraîche du jardin, dormait la mémoire des siens. Les racines des arbres s’en nourrissaient pour l’offrir aux vivants s’ils voulaient bien entendre le murmure de leurs voix. On ne peut être seul tant que l’on se souvient.
L’enfant se releva et, séchant ses larmes, s’éloigna sur le chemin. Il reprit les rues menant vers la basilique serrant sa jeune paume contre les doigts flétris. Quand il remarqua qu’il marchait seul en direction de son destin, seul dans une ville de France si loin des siens, il sourit. Non, pas seul ! Jamais seul ! Il allait, sur les traces de la légende de ses siècles.









