LE RENDEZ-VOUS.

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Tu m’avais donné rendez-vous juste à la sortie de la ville, sur un terrain dégagé des milliers de cordes à linge s’entrecroisaient à perte de vue pour m’encercler ; là, il n’y avait que la terre à nu (poussiéreuse et jaunâtre, formant, au milieu, une immense bosse), le soleil un peu poudroyant, le vent qui affolait les pièces de tissu aux couleurs vives et variées, accrochées aux cordes bien tendues.

Dès mon arrivée, quelque chose me dit que tu n’étais pas là, que tu ne viendrais pas dussé-je attendre des heures et des heures.

Pourtant j’attendis.

J’attendis, debout…jusqu’à ce que la tête me tourne.

Le vent vitreux n’en finissait pas de souffler dans les pièces de linge, de les gonfler et, finalement, j’eus l’impression que je flottais et que tout l’univers

flottait autour de moi.

Des sons retentirent ici et là dans l’air, éclatant comme des bulles. Caverneux, ils semblaient soufflés par un didjeri-doo géant.

Je m’affolai. Pivotant, je tentai de rebrousser chemin.

Tu m’avais posé un lapin, il ne me restait maintenant qu’à errer, qu’à traîner ma peine solitaire le long des murs ou des mille et un ruisseaux qui sillonnaient la

ville.

Cependant, partout où le regard portait, je ne voyais plus que des cordes à linge…que des milliers, des millions, des milliards de linges qui flottaient, tels

des drapeaux agités.

Des jaunes, des rouges, des blancs, des verts…ils claquaient maintenant furieusement.

Où que j’aille, où que je fuies, je me heurtais au même paysage : des cordes à linges, du vent, du linge, comme s’il n’y avait que ça sur terre.

C’était affolant : un véritable dédale de cordes à linge, dans lequel je finis par perdre le sens de l’orientation.

J’eus le vertige. Une sorte d’éblouissement, qui me terrassa. Lorsque je revins à moi, j’étais toujours au pied des linges flottants. Mais l’air réverbérait maintenant une apaisante quiétude.

Je sentis que tout ce qu’il y avait de menaçant avait reflué.

Là-dessus, une étrange volute de brume chaude rampa vers moi. Elle m’enveloppa d’un parfum lourd, entêtant et capiteux. Elle était aussi douce, aussi caressante que de la soie.

Instantanément, je fus soulevée, emportée par une vague de bien-être.

Le nuage de brume s’était clos, refermé autour de ma personne. Je me sentis bercée, comme cajolée par son enveloppement. Je n’eus pas longtemps le loisir

d’analyser ce qui se passait. A vrai dire, j’ignorais ce qui se passait : tout se résumait à l’instant présent, à cette bizarre déferlante de jouissance. Sur ma peau bientôt se mirent à courir des ondes, des vagues de plaisir suave. Elles me transportaient, me tenaient en haleine, me coupaient du monde.

Durant un laps de temps que bien sûr je ne saurais mesurer je fus traversée de part en part par une succession d’orgasmes, ou plutôt, pour mieux dire, par une sorte d’orgasme sans fin qui me baigna.

Comment dire ? Cela tenait de la caresse chaude, liquide de la mer, de la chaleur enserrante, un peu moite de l’air tropical, de la bienveillance et de l’amabilité d’un sourire qui passe. Cela sollicitait ensemble tous les sens : toucher, odorat, ouïe. Cela me bombardait d’une intensité moelleusement alanguie et étroitement

collée à ma peau qui tout à la fois me maintenait en éveil et m’ancrait dans la profondeur du sommeil.

Sans cesse j’avais l’impression que quelque chose me butinait, me titillait. Un murmure insinuant, feutré de voix désincarnée se glissa au creux de mon oreille,

porteur d’un « je t’aime » d’apothéose. La brume ondulait de manière régulière, vrillée de longs spasmes qui, alliant la réelle vigueur à la molle régularité de la

houle, se prolongeaient à l’infini sur fond de tension délicieuse et de contentement béat. Quelque chose était en train de jouer de mon corps, comme d’une guitare, ou d’une contrebasse, et de quelle façon exercée !

La proximité, l’inclusion, la fusion étaient océaniques. Faisais-je l’amour, tout bêtement, avec tous les êtres de l’univers, avec l’ensemble de l’univers, ou avec

une seule entité qui m’aimait et me faisait sienne, dans toutes les acceptions du terme ?

Chaque acmé de plaisir paraissait faire de moi une corolle, une palpitante corolle qui s’ouvrait, béante, toute entière abandonnée au doucereux flux.

Tout ce que je pouvais démêler, c’était que le manque n’était plus. La caresse, la douceur sucrée, duveteuse, l’interdisaient.

Lorsque cela prit fin, je fus complètement abasourdie. Tandis que je haletais, encore toute amollie par le plaisir, je vis et je sentis la brume se retirer, s’éloigner.

J’avais envie de la retenir à toute force, mais peine perdue.

Elle me laissait comme un bois flotté rejeté sur une grève ou –autre comparaison- comme un oisillon tombé de son nid.

Je mis un temps fou, incalculable à me remettre de cette peu banale « épreuve ».

Autour de moi, toujours les cordes à linge, les pans de tissu bariolés qui se balançaient maintenant doucement dans le vent chaud et sec. Que faire ?

J’étais plus qu’hébétée et je me sentais larguée, orpheline. Après une telle expérience, comment prétendre revenir au réel ?

Je me hissai sur mes deux jambes en coton puis une idée me traversa : peut-être était-ce toi qui m’avait fait l’amour par la pensée ?

Oui, plus les secondes, plus les minutes s’écoulaient, plus j’étais fortifiée dans cette curieuse idée, persuadée que tu avais voulu te faire pardonner de m’avoir

posé un lapin.

Je me retrouvai, bien plus tard, en train d’errer parmi la ville.

Le souvenir de ce que j’avais vécu, bien sûr, ne me quittait pas.

Il y avait d’énormes terrasses, des palmiers, des myriades de petits cours d’eau qui coulaient, filaient, s’échappaient, fluides, bleus et vifs. Mais de tout cela, je

ne voyais rien. J’étais devenue un zombi, et je maigrissais à vue d’œil.

J’en avais conscience, cependant, là aussi, je ne parvenais pas à me concentrer sur le problème.

Les poings au fond des poches (à la Rimbaud), le dos courbé en deux, le visage plus tourmenté et plus patibulaire que celui d’une gargouille qui grimace, je

m’appliquais à raser les murs et, dès que je croisais quelque passant, je l’arrêtais pour lui demander, l’air suppliant si, par hasard, il te connaissait.

A tous les coups, ça va de soi, j’avais droit à une réponse négative.

J’étais un étrange mélange de détermination et de découragement.

Finalement, au bord d’un ruisseau, la chance sembla enfin me sourire : le passant que j’avais interpellé s’arrêta et, à ma sempiternelle question, répondit

qu’il avait un message de ta part, me donnant rendez-vous cette fois dans une des ruelles du centre ville.

Je m’y rendis de ce pas.

Il s’agissait d’une venelle extrêmement étroite et tortueuse, bordée d’échoppes à l’ancienne mode et de petits porches étriqués ; tout y avait l’air rugueux,

miteux : les façades de bois, dont la peinture lépreuse se délavait, s’écaillait, les vitrines aux carreaux maculés de poussière, quasiment toutes vides et, pour finir, les pavés, curieusement délavés eux aussi.

La ruelle eut été déserte sans la présence d’un attroupement : quatre ou cinq personnes battaient le pavé au niveau d’une discrétissime porte tout ce qu’il y

avait de close.

Je m’approchai : cela semblait discuter avec animation. Visiblement, des visages ouverts et heureux d’être ensemble…au point que, du coup, j’eus scrupule à

faire irruption parmi eux.

Je pris tout de même sur moi et j’abordai la personne la plus proche : une grande femme mince, blonde, qui me tournait le dos. Elle se retourna, et me transperça

de son regard pénétrant. Je lui exposai le motif de mon arrivée intempestive. Je lui parlai de toi et du rendez-vous que tu m’avais fixé. Elle me considéra alors

avec une attention méprisante, et, dans un frémissement, lâcha :

-Vous vous trompez, il y a erreur !

En fait, X m’a chargé de vous dire qu’entre vous, tout était fini.

Il est passé ici, me l’a dit, puis s’est hâté de s’éclipser.

Sous son œil dur qui ne me lâchait pas, je bredouillai :

-Mais…mais…où est-il parti ?

Le savez-vous ?

Elle secoua la tête avec une énergie qui me chavira le cœur ; sa voix résonna entre temps, elle était cassante, métallique :

-En aucun cas. Et je vous conseille de ne pas chercher à le savoir.

Ce monsieur avait vraiment l’air de vouloir vous éviter à tout prix .

Sur ce, l’air exaspéré, elle coupa court à la discussion abruptement, en tournant les talons, sans m’adresser l’ombre d’un au revoir.

Se rendait-elle compte que je me sentais abandonnée par la terre entière ?

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Mis à jour ( Jeudi, 05 Mars 2009 05:59 )  

PATRICIA LARANCO a rejoint la communauté des auteurs de jesuisecrivain.com le Samedi, 17 Janvier 2009.

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