"...car l'amour espère toujours que l'objet qui alluma cette ardente flamme sera capable en même temps de l'éteindre : illusions que combattent les lois de la nature (...) d'un beau visage, d'un bel incarnat, rien ne pénètre en nous dont nous puissions jouir, sinon des simulacres, d'impalpables simulacres, espoir misérable que bientôt emporte le vent."
Lucrèce, De la nature IV
TRACK 01 – Flowers Grave – Tom Waits – Alice (2002)
On ne peut se consoler de la perte d'un amour en le recouvrant par un autre.
On ne peut couronner le cadavre de ce qui fut autrefois notre raison de continuer. Le combat d'une vie agitée, bouleversée par les passions, les jalousies, l'injustice et les intrigues.
Quand l'ombre s'est dessinée sur le côté, dis-moi, t'es-tu senti soulagé? Quand la nuit étendait son empire sur cette ville infestée de personnages sauvages et perfides, mystérieux, cruels et qui médisent, ma seule présence suffisait-elle à enfermer le monde à l'extérieur pour l'oublier?
Des regrets, d'accord. Mais il faudra plus que la colère et il n'est nul juste châtiment pour que vous parveniez à les anéantir tout à fait. Alors changez de disque et tant que vous y êtes, redescendez d'un étage. Car bientôt il n'y aura plus de haine ou de quelconque autre forme de courroux. Ni de sales gueules vomissant des tombereaux d'injures. Il n'y aura plus de larmes, de supplications ou de chantages désespérés.
Bientôt il n'y aura plus que vous. Seul. Les chansons d'amour qui passent à la radio, les soap opéras du milieu d'après midi à la télé et les amis qui vous annoncent presque en hurlant que le bébé est en route et que la construction de leur maison est quasiment achevée.
Bientôt, ils viendront vous surprendre dans votre torpeur où vous étiez pourtant peinard, ces satanés souvenirs des satanés moments heureux. L'amertume prendra alors le relais; la tumeur pestilentielle prendra ses mesures sur votre vie.
Trente ans sur vos épaules et bien tassées, les épaules. Chauve avant l'heure et le teint gris. Et si vous avez des tendances hystériques, vous vous rendrez compte, en croisant votre reflet dans le miroir, qu'il n'y a plus personne pour vous inspirer l'envie d'être un peu jolie.
Enfin, vous refuserez de changer les draps de votre lit. Vous encenserez le pré fleuri de vos amours gâchés, vous ferez du romantisme, en rendant palpables les rires et les odeurs.
C'est vrai.
Le passé n'était pas parfait, mais le présent est pire car trop imparfait. Et tellement vide de toi.
Dis-moi alors si l'on peut oublier le parfum d'une fleur?
Toutes les roses du monde peuvent-elles nous soustraire à l'odeur enivrante de celle que l'on a contemplée et chérie de toute son âme?
Je ne poserai pas de fleurs sur ta tombe.
TRACK 02 – Terrapin – Syd Barrett – The Madcap Laughs (1970)
Temps pâle.
La joue collée à la fenêtre.
Je dessinais dans la moiteur de mon haleine,
La forme vague d'un radieux soleil.
Ennui.
Qui accuse l'absence de toi.
Les murs qui se souviennent,
Et qui répercutent les rires et les odeurs.
Je les vois soudain se fendre,
Ployer de part et d'autre de moi,
M'ouvrir Le Passage,
Le labyrinthe aux étroites allées bariolées
Où je garde jalousement les vestiges
De nos road trips psychés.
En vérité, je le crois
La mémoire est quelque chose qui tourne en rond.
Journal de Clémence – Extrait du 3 février
«
Processus, abstraction, sorcier.
Quant à l'affirmation du locus interne :
-
Je suis
-
Moi
-
Calme, détendue et sous contrôle.
-
Moi
-
Je suis
-
Une fille extrêmement intéressante.
-
J'ai parfaitement confiance en moi.
-
Je me fous royalement du regard des autres.
-
Je suis indépendante et autonome.
-
(Indépendante financièrement)
-
J'ai du charme.
-
Je suis blonde.
-
Je suis belle.
-
Ma vie est tout simplement géniale.
Je la commence demain. »
Fondu Enchaîné I : Gabriel
« Putain, j'vois ici les hommes les plus forts et les plus intelligents que j'aie jamais vu. J'vois tout ce potentiel et j'le vois gâché. J'vois une génération entière qui travaille à des pompes à essences, qui fait le service dans des restos, qui est l'esclave d'un petit chef dans un bureau. La pub nous fait courir après des voitures et des fringues, on fait des boulots qu'on déteste pour se payer des merdes qui nous servent à rien. On est les enfants oubliés de l'histoire mes amis; on n'a pas de but ni de vraie place; on n'a pas de grande guerre, pas de grande dépression. Notre grande guerre est spirituelle, notre grande dépression, c'est nos vies. La télévision nous a appris à croire qu'un jour on serait tous des millionnaires, des dieux du cinéma ou des rock stars, mais c'est FAUX. Et nous apprenons lentement cette vérité. On en a vraiment, vraiment, plein le cul. »
TYLER, Fight Club (1999)
Un mince rayon de soleil filtra entre ses paupières closes, il grogna un peu et ramena la couverture sur son menton. Il ne voulait pas ouvrir les yeux. Pas envie. La flemme l'avait prit à bras le corps, jamais il ne sortirait de ce lit. Il trouverait bien une excuse pour se justifier de son absence, impératif familial ou maladie.
Aujourd'hui, il se cacherait bien au chaud sous ses couvertures, ainsi, il allait faire des heureux, lui et ceux qui s'infligeaient son cours en option pour grappiller un ou deux points. Sauf peut-être ces quelques étudiantes qui venaient spécialement pour le reluquer : avec les filles, il avait toujours eu du succès.
En flânant dans les couloirs à l'heure du déjeuner ou en assistant à d'autres cours, il lui était quelques fois arrivé de surprendre des bribes de conversations d'étudiants, lesquels qualifiaient les matière et méthode d'enseignement de MR. Gabriel Bianschi de « soporiques », « d'inintéressantes », bref, de « mortelles » pour employer le jargon.
Même s'il commençait à avoir l'habitude de ce genre de déclaration, il en éprouvait un coup au coeur à chaque fois.
Dans le fond, il était bien obligé de reconnaître qu'ils n'avaient pas tout à fait tort. Lui-même luttait pour ne pas s'endormir en récitant les règles de la grammaire française et lui-même encore étudiant devait endurer chaque semaine, les interminables laïus du prof le plus gâteux de toute la création sur la guerre de sécession. Sa passion pour l'histoire américaine avait été passée à la trappe, à cause de ce type et de ses convictions nostalgiques quelque peu douteuses.
Gabriel n'était pas un simple étudiant, ni un professionnel de l'éducation en exercice. Il était sensé démontrer la richesse d'une langue et représentait un « apport civilisationnel ». En d'autres termes, il était plus intervenant qu'enseignant. Il s'adaptait à la volonté de tout à un tas de gens et partout où il allait, on le désignait comme l'étranger. Peut-être était-ce là son privilège mais Gabriel avait bien du mal à s'en satisfaire.
Et le temps n'arrangeait pas les choses. En effet, plus les jours défilaient et plus Gabriel y mettait de la mauvaise volonté, se sentant toujours plus mal à l'aise et incompétent. L'emploi du temps qu'on lui avait donné n'était pourtant pas surchargé : quatre heures d'intervention par semaine et deux jours de cours suffisaient tout de même à lui donner le mal de vivre les jours suivants, alors qu'il avait enfin le loisir de faire les choses qui lui semblaient vraiment utiles. Incapable de se concentrer sur ses études, trop tourmenté par le souvenir de l'échec cuisant, lequel s'imposait inéluctablement à lui quand il voyait sa salle de classe se vider à mesure qu'il lisait la prose de Camus.
Sa haine de la volonté hiérarchique ne faisait qu'enfler malgré les conseils de sa mère qui le suppliait de tempérer.
Prisonnier de la méthode, loin des siens et en pleine crise d'identité, Gabriel se sentait bel et bien aux portes de la rupture.
« Faites des études !» qu'ils disaient...Et quand il rentrerait en France, on lui claquerait la porte au nez en lui annonçant qu'il est bien trop qualifié pour prétendre au job ou on lui ferait gentiment comprendre que d'avoir mener des études littéraires n'avait peut-être pas été un choix très judicieux. Trop diplômé pour endosser le costume de la rousse mascotte d'une célèbre banque française, mais pas assez pour décrocher un emploi bien rémunéré, à l'abri derrière un bureau, qui le dispenserait de la présence de l'Autre.
Gabriel ne voulait plus enseigner. Gabriel en avait décidément assez de revoir ses ambitions à la baisse.
En vérité, Gabriel était un artiste.
Comme à peu près tous les gens issus de cursus littéraires, lesquels forts de leur diplôme du baccalauréat caressent des rêves de gloire : acteurs, peintres, écrivains, cinéastes ou musiciens, tous ces gens incapables de se satisfaire des petits riens de la vie, jamais rassasiés, en recherche perpétuelle d'ailleurs étranges ou de réalités biscornues. Compliqués. A mener des quêtes désespérées. A croire dans ces quêtes. A pomper indéfiniment. Comme « les shadocks » qui en sont une pertinente allégorie.
Ainsi, avec un escalier prévu pour la montée, on réussit souvent à monter plus bas qu'on se serait descendu avec un escalier prévu pour la descente...
Gabriel, perdu dans ses rêveries, se surprenait parfois à construire ce genre de réflexions. Pas de doute. Il était bien de ceux-là et son amour de la littérature faisait qu'il s'identifiait à quasiment tous les personnages jeunes, beaux et romantiques qu'il croisait dans les lignes. Il savait qu'il avait un avantage sur les autres du fait qu'il était clairvoyant.
Quand il est arrivé à l'université, il s'était rapidement aperçu qu'il n'avait rien à y faire. Il avait tout de même essayé, par acquit de conscience de faire son boulot correctement mais l'ennui et la frustration prirent rapidement le dessus sur ses bonnes intentions.
Il avait des prétentions d'autodidacte et s'était répété que tout cela n'était que temporaire, qu'en attendant, il ne faisait pas de peine à sa mère et que viendrait bientôt le jour où il prouverait qui il était et ce dont il était capable.
TRACK 03 – Loverman – Nick Cave and The Bad Seeds – Let Love In (1994)
«L is for LOVE baby
O is for ONLY you that I do
V is for loving VIRTUALLY all that you are
E is for loving almost EVERYTHING that you do
R is for RAPE me
M is for MURDER me
A is for ANSWERING all my prayers
N is for KNOWING that your loverman's going to answer to all yours »
Tu ne devrais pas parler d'amour.
Tu nourris mon corps et puis c'est tout.
Tu nourris mon corps,
Parce qu'il faut bien nourrir ce que l'on possède.
Correspondances
Enfin la lettre,
Qui ne fait pas mal à la tête.
Pour suivre une idée, une parole plutôt qu'un dessin.
Pour être sûr qu'on se comprenne bien, les yeux dans les lignes d'encre. La lettre à ne jamais garder trop loin de soi. Mes instructions : la sortir quand ça ne va pas.
Que tu la relises quand tu te sens stérile, pour te rappeler que je suis là et que je sais moi, que tu es quelqu'un.
Une artiste dont je pourrai répéter les qualité à l'infini mais enfin je voudrai résumer. Tu as su te faire aimer et tu as su garder ses sentiments intacts. Est-ce de m'avoir tant donné qui t'inspires cette drôle d'impression?
Quoiqu'il en soit, pardonne si je ne m'inquiète pas.
Je sais que ta volonté qui t'as faite passer au travers de tant d'épreuves te fera survoler celle-là.
Comment peux-tu te sentir inutile, toi qui as fait de moi un homme heureux? Tu m'as sorti du vide et j'étais récalcitrant, tu m'as poussé à passer outre les « on dit », tu as lavé le vomi de mes cheveux, tu m'as aidé à écrire plus de chansons.
Pour cela, tu mérites qu'on se ressemble autour de toi pour te tenir chaud, pour te dire que l'on t'aime et moi par dessus-tout.
L'art tu le portes tout le temps en toi. Tu es le plus beau poème, le plus beau portrait, la plus belle portée jamais écrite et moi je vois, j'entends et je sens tout cela.
Et je me dis qu'on aurait pas rêvé plus magnifique.
TRACK 03 – Tom the Model – Beth Gibbons - Out of seasons (2002)
Ce soir, l'amertume
Le dégueulis des jours enfuis
Le glas a sonné, la tête est coupée
Et s'envole au loin
Comme une petite comète,
Il est bien terminé le temps béni
Où nous n'étions pas l'un contre l'autre
Mais ensemble comme tant d'autres crétins
Qui s'enferment dans une solitude à deux
Et qui regardent dans la même direction
Avec leurs yeux de merlans fris
Je me souviens de ces amoureux
Dont nous riions souvent
Qui se heurtaient sous la table
A coups de pieds bien ajustés
Et nous riions d'eux
Car tes yeux disaient : s'ils savaient!
S'ils savaient comme ils ne connaissent rien
Comme ils n'ont rien connu
Et comme ils ne connaitront jamais
Ce bonheur serré au fond des bras
A la première minute, dans un soupir
Et au matin,
S'entendre dire que mes cernes sont jolies
Et que ton haleine sent toujours bon
Et aujourd'hui nous sommes tous deux comme des cons
Moi à me mépriser et à t'imaginer
Apparaître à chaque coin de rue
Toi à t'empresser d'oublier, en te flattant dans le miroir
Après t'être essouflé, dans des draps inconnus









