Une guitare flamenca âgée de 50ans. Ajoutez à cela des mains d’immigrants roumains à peine plus vieilles qui la gratte de toute la vigueur dont on peut encore faire preuve à cet âge. L’on aurait pu être surpris qu’une telle association de quinquagénaires puisse donner corps à une mélodie si vive et entrainante. Vérification était faite de la règle qui fait des choses les plus vieilles les meilleures. Mais ceci étant l’exception n’était pas bien loin. Elle s’était glissée dans une jeune fille noire dont le déhanché lent n’avait d’égal que la voix suave et trainante qu’accompagnait le guitariste roumain. C’était un spectacle comme on en voyait peu souvent sur les lignes de métro. Certes que sur la ligne 7 se succédaient des artistes les plus enjoués. [Surtout qu’on avait le plaisir de les rencontrer aux moments où ils n’étaient pas les bienvenus.] Cependant et fort heureusement pour des passagers devenus spectateurs malgré eux, des musiciens expérimentés se seraient accordés à dire que ces artistes bien que remplis de bonne volonté étaient certainement plus bruyant que brillant. Il fut donc sans doute certain qu’essayer de comparer la jeune africaine et son guitariste à un show de Beyonce aurait été audacieux. Mais cela dit, la recherche d’originalité, la fraicheur et la douceur qu’offrait leur modeste prestation n’aurait put échapper à quiconque eut des yeux pour voir. Et encore fallait-il s’en servir ! Car c’est de la sorte que si vous aviez été un parisien dont le rare bouleversement d’humeur n’est provoqué que par les allées et venues des vents et marrées (la météo), vous auriez manqué d’un élément essentiel pour apprécier ce spectacle : l’attention.
La dernière chanson terminée, le roumain et la jeune africaine récoltèrent auprès des passagers les plus généreux quelques pièces cuivrées. Après quoi ils eurent juste le temps de descendre du wagon avant que les portes ne se referment sur eux.
- « Ce qu’ils peuvent être radin ces gens parfois. Ils bavent tous quand je danse mais quand il s’agit de payer tout le monde se défile. » Elle dit cela en tendant son gobelet remplis de pièces à Pablo.
- « Satia je te répète que ce n’est pas un travail pour une jeune fille. Et puis même si tu es très belle et que tu danse bien il donne de l’argent par pitié. Au lieu d’être là tu devrais plutôt t’amuser avec des filles de ton âge » répondit-il en repoussant d’une main le gobelet qu’elle lui offrait.
- « Et moi je te dis que ça me fait plaisir. Je n’ai rien à voir avec les filles de mon âge elles ne sont pas assez mature de toute façon. C’est plus enrichissant d’obliger ces pingres à m’écouter » rétorqua-t-elle. Elle lui fit un clin d’œil en versant le contenu de son gobelet dans celui de Pablo.
- « Ne parle pas comme ça princesse, c’est difficile pour tous le monde. » Pablo ne souhaitant pas s’avouer vaincu remis son gobelet dans les mains de l’africaine.
- « Crois moi pas pour ces gens là, et je sais de quoi je parle. » A ces mots elle ouvrit une poche de la veste de son interlocuteur et la remplit des pièces du gobelet. Elle referma la poche avec détermination comme pour lui signifier que toutes tentatives de représailles seraient vaines.
Aussitôt le téléphone portable de Satia sonna. Dès qu’elle prit connaissance du nom affiché sur l’écran et rejeta l’appel. L’affichage du mot « Tante Patricia » n’avait pas échappé au sens de l’observation du roumain. Satia n’eut pas besoin de lever les yeux pour savoir qu’il la regardait d’un air réprobateur.
- « Tu n’as pas idée de ce que j’ai pu vivre là-bas. Les domestiques y étaient mieux traitées que moi, au moins elles avaient la paix. » Dit-elle d’une voix tremblante. Les souvenirs de ces dix huit dernières années envahirent brutalement son esprit. Ils revenaient souvent à elle depuis maintenant un mois. Mois durant lequel sa tante n’avait eut de cesse d’essayer de la joindre.
« Qui aime bien châtie bien » Si Satia se fiait à ce proverbe, elle pourrait donner une raison à sa tante de l’avoir traité comme une moins que rien pendant dix sept ans. Et ainsi elle étoufferait cette rancœur et ce ressentiment contre lesquels elle luttait chaque jour. Elle croyait en Dieu, et c’est grâce à lui qu’elle n’était pas encore morte de haine. En lui elle commençait à découvrir l’amour qu’elle n’avait jamais pu obtenir de sa famille. La seule chose dont elle était sure c’est que l’amour véritable se dévouait sans rien attendre en retour. Et elle l’expérimentait tous les jours avec Pablo. Par conséquent, il était tout simplement impossible qu’il puisse être source d’humiliations et d’insultes quotidiennes. Quel genre d’amour pouvait inciter une tante à mettre sa nièce dehors sous prétexte qu’elle a atteints la majorité? Quel amour encourageait un châtiment pareil ? Satia se refusait à décrocher tout appel venant de sa tante Patricia. Mais plus cette dernière insistait, plus Satia caressait l’idée que peut-être elle se sentait coupable de ses actes. Chose que ne cessait de lui suggérer Pablo.
Mais c’était mal connaitre Patricia Dumoulin. C’est vrai, le Sentiment que celle-ci ressentait envers sa nièce n’était pas loin de l’amour, il y était contre. Tout contre. Il y a une loi universelle reprise par la justice des hommes qui fait des enfants les héritiers légitimes de leurs parents. Mr et Mme Tcheunkeu n’avait rien laissé à Satia si ce n’est bien sur, la chair, le sang, les os qui la constituait, leur noms, leurs goût des choses de l’art, bien sur leur pauvreté et enfin l’aversion de cette chère Patricia. C’était un bien ne lui faisant que du mal dont Satia se serait bien passé.
Cette aversion avait été destinée premièrement à la mère de Satia : Tcheunkeu Alexandra. Sa grande sœur Tcheunkeu Patricia Dumoulin l’accusait d’être la préférée de leur parents et de n’avoir rien fait qui le justifiait. Alors qu’elle-même avait été un modèle de réussite en tout point, Roger et Pauline Tcheunkeu avait toujours trouvé le moyen de détourner leur attention sur « lexie ». Les années passant Patricia avait donné l’impression d’avoir lâché prise et pris de la hauteur. Si bien que du haut de sa réussite professionnelle et sociale, sa famille lui avait semblé bien inférieur pour qu’elle leur quémande désormais de l’intérêt. Pourtant les fondements de son orgueil qui l’avait propulsé si haut ne résistèrent pas lorsqu’elle avait été sur le point de s’unir à Mr Charles Dumoulin, le célèbre secrétaire au parti socialiste. Le jour le plus important de sa vie, son père avait refusé de la conduire à l’autel sous prétexte d’assister Lexie sur son lit de mort. Bien qu’elle n’a jamais su comment pardonner à ses parents, elle n’a jamais rien pu leur refuser non plus. Alors après la mort d’alexandra quand ses parents lui avaient confié la garde de sa nièce elle avait refoulé le fond de sa pensée. Cependant, elle ne pu le refouler pendant les dix huit ans où elle dut prendre Satia en charge.
Voila qu’elle avait encore à subir les conséquences des actes irréfléchis de sa sœur jusque même après sa mort. Retourner au Cameroun suite à des études de Droit infructueuses. Et dans quel but ? Épouser un prétendu musicien autochtone dont le public se limitait à deux ou trois ivrognes du bar en face de leur maison en terre battue. Et qu’elle idée de faire naitre une enfant dans ces conditions ! Comment avait elle pensé pouvoir l’élever. Avec un mari alcoolique, couvert de dettes qui a fini battu à mort par ses créanciers. Quelle lâcheté de se laisser mourir ensuite en abandonnant son enfant.
Que peut-on éprouver d’autre que du dégoût pour une vie aussi désastreuse quand on recherche constamment la perfection ?
Sur le chemin qui menait à la caravane de Pablo située en bordure de périphérique parisien, si on savait faire abstraction du trafic, le silence était le seul bruit qui se faisait entendre. Satia elle n’avait conscience ni du bruit de la circulation, ni du silence. Sans pourtant ouvrir la bouche, elle entendait uniquement le son de sa propre voix lui posant mille et une questions au sujet de sa tante Patricia. « Pourquoi elle t’appelle ? Elle t’a toujours détesté. Elle t’a même mise à la porte. Elle regrette ? Elle avoir des remords ? Autant demander à un chat de nager. Ils y en a qui y arrivent ! Bref ce n’est pas la question. Je lui manque ? LOL, MDR, PTDR ! À mon avis tu dois plus manquer au chien et à la femme de ménage. Ben alors pourquoi elle m’appelle ? Pour te souhaiter un joyeux anniversaire peut-être. Ah mais oui c’est ca ! »
- « JOYEUX ANNIVERSAIRE SATIA» crièrent des hommes, femmes et enfants sortant de leur caravane.
Tirée de sa discussion passionnante avec sa personne. Elle mit du temps…une seconde pour être exact à comprendre ce qui se passait. Le petit Juanes fils unique de Pablo tenait un fraisier à la crème sur lequel fondaient dix huit bougies bleues. A ses cotés Sabrina (la sœur cadette de Pablo) lui présentait une robe bustier bleue mi longue. Déjà toute émue Satia ne put retenir les larmes qui lui montèrent aux yeux lorsqu’elle vit Paquita la doyenne de la communauté tenir dans ses mains un ticket où l’on pouvait lire « Opéra moderne Romeo et Juliette ». Elle venait de comprendre ce que tous venait de faire pour elle. Instinctivement, Satia se retourna vers Pablo et l’enlaça de toutes ses forces, éclata en sanglot réalisant que c’était la première fois qu’un cadeau lui était offert.









