Le meilleur maire
Chapitre I :
A travers son sommeil, Kader perçut, d’abord confusément, puis de plus en plus clairement, le changement progressif de l’ambiance générée par le CerGeDom (Cerveau de Gestion Domestique). Sa chambre s’éclairait lentement et, au fur et à mesure que le système automatique réduisait l’étanchéité phonique de son appartement, la rumeur de la rue pénétrait sa conscience. Il repoussa mollement les draps en Nykron satiné de première catégorie, ultime vestige d’un temps où son travail lui valait une considération unanime et où aucun nuage ne venait assombrir un avenir forcément radieux.
Encore allongé, Kader prononça: « Ca-No-Suc », en détachant nettement chaque syllabe. Un déclic, à peine perceptible, lui confirma que le CerGeDom avait bien enregistré sa commande. Il avait à tout juste le temps de passer dans la chambre d’hygiène corporelle. Quand il en sortirait, son Café Noir Sucré, servi à température idéale, l’attendrait sur la table du salon. Nu, il franchit le sas et se retrouva devant l’écran à plasma qui lui renvoya son image, scannée par laser. A quarante-et-un ans, Kader Bouvard avait encore une corpulence athlétique. Seul, son visage pouvait laisser deviner que son parcours n’avait pas été exactement linéaire. De profondes rides d’expression creusaient ses traits. Ses yeux, d’un bleu délavé, semblaient rire de tout, et d’abord de lui-même. Cette ironie, involontaire, était encore accentuée par l’éclat d’une abondante crinière blonde.
- Rasage double zéro, douche ionique et massage soufflant.
Un faisceau lumineux balaya son visage et fit disparaître, instantanément, toute trace de barbe. Dans le même temps, un flux imperceptible d’électrons venait bombarder son corps et en dissoudre toutes les impuretés, qui tombaient à ses pieds, avant d’être aspirées. Enfin, une violente soufflerie se déclencha et vint tonifier, une à une, toutes les parties de son corps.
L’ « infocommunicateur » -il y avait déjà belle lurette que l’appellation « journaliste » avait disparu du vocabulaire courant- enfila rapidement une combinaison grise de Nycrowear de grande diffusion et s’installa confortablement pour avaler le liquide chaud et noir.
- InfocommCité.
Au centre de la pièce, un faisceau lumineux surgit du plancher et s’étira sur toute la largeur du salon. Le logo de la chaîne d’information municipale –un globe terrestre surmonté des armes de la ville- se déploya dans le vide, avant de laisser la place à la représentation holographique d’Ingrid Rodriguez, présentatrice vedette de la chaîne.
- Bonjour, Monsieur Kader Bouvard. Notre menu infocommunicatif réactualisé comporte les sujets suivants : Gestion municipale, lancement officielle de la campagne électorale ; Sport, Michel Konakotré participera bien au championnat inter-municipal de VéloBall ; Arts, découvrez le nouveau succès de Salimata Martin ; Production, pour la troisième année consécutive, notre ville enregistre un excédent de plus de 3 milliards de Solars ; Contrôle social, un tanneur arrêté par une escouade de la CityPol, Relations Intercommunales, notre cité…
Interrompant la superbe jeune femme à la peau couleur d’ébène, Kader articula fortement :
- Contrôle social.
- Bien sûr, Monsieur Bouvard. Comme je vous l’annonçait, une escouade le la CityPol, commandée par le pacificateur en chef Vijay Smith, a effectué, hier soir, l’arrestation d’un tanneur, dont les ateliers clandestins étaient situés dans le quartier Saint-Abdel. L’homme, enregistré comme tailleur de Nicrowear, se nomme Francisco O’Brian et produisait, illégalement, des vêtements en peaux de lapins, de chats, et même quelques pièces en veau. Dénoncé par un voisin, O’Brian a été surpris par l’intervention-éclair de l’escouade de la CityPol. Il n’a donc pas opposé de résistance et le pacificateur en chef Vijay Smith a pu procéder à la saisie de plus de 72 livres de peaux animales. Désirez-vous d’autres éclaircissements sur cette affaire, Monsieur Bouvard ?
En lapant, à petite gorgée, son café brûlant, Bouvard était franchement amusé par ce qu’il venait d’entendre. Les efforts désespérés de la rédaction d’InfocommCité pour lisser les informations et ne pas inquiéter la population avaient le don de le mettre de bonne humeur. Malgré tout le charisme d’Ingrid Rodriguez et l’éclat carnassier de son sourire, l’arrestation d’un tanneur, en pleine ville, et dans un quartier aussi bien côté que St-Abdel, revêtait une importance particulière. Bien sûr, Bouvard ne se faisait aucune illusion. Après des années de conditionnement infocommunicationnel, bien peu d’administrés auraient encore les capacités d’analyse et la lucidité nécessaires pour bien comprendre la portée d’une telle révélation.
Prenant une expression chaleureuse, Kader interrogea l’hologramme de la belle présentatrice.
- Mademoiselle Rodriguez, pouvez-vous me préciser le statut administratique de Francisco O’Brian ?
Trompée par la formulation aimable de l’interrogation, le programme de l’hologramme n’éluda pas la question.
- Oui, Monsieur Bouvard. Francisco O’Brian était classé, jusqu’à son arrestation, parmi les Réguliers de notre cité…
Incapable de maîtriser sa réaction, Kader recracha la gorgée de café qu’il venait de siroter. Alerté par ce mouvement inattendu, l’hologramme manifesta son inquiétude.
- Ai-je dit quelque chose qui vous soit désagréable ou qui vous ait causé un quelconque désagrément, Monsieur Bouvard ?
- Non, Ingrid…Pardonnez-moi, j’ai juste réglé la température de mon café à un niveau trop élevé…
- Savez-vous, Mon Cher Kader, qu’il existe, sur votre CerGeDom, une fonction automatique qui enregistrera, une fois pour toutes, la température à laquelle vous aimez votre prendre votre Concentré Aromatisé de Ferments Emolliés…?
Kader avait l’intention de mettre fin courtoisement à la conversation. Mais, une fois encore, l’obstination des présentateurs d’InfoCommCité à n’employer que la terminologie officielle l’agaçait. Sans en avoir l’air, Ingrid venait de lui rappeler qu’il n’y avait plus de café et que son entêtement à appeler ainsi le liquide chaud et artificiellement parfumé que lui préparait, chaque matin, le CerGeDom, relevait d’un comportement condamnable, ou, pour le moins, suspect.
D’un ton sec, Bouvard dit « Au-revoir, Ingrid ». La voix de la belle noire lui retourna son salut, alors que le logo de fin de transmission occupait déjà l’espace du salon, avant que le faisceau se concentre en un rai de lumière intense et disparaisse dans le plancher.









