Si Marianne savait - chapitre 9

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Marianne épluche des pommes de terre. Ce soir, tarti flette au menu. Gautier oubliera son régime. Elle pense. C’est fou toutes les choses auxquelles on peut penser en épluchant des pommes de terre.

En sortant du travail, elle a rencontré Dominique. Dans la nuit tombée, petite silhouette avançant d’un bon pas, sac à dos, balançant ses bras avec force. Mon dieu c’était elle, oui c’était sa Domi. Plus de vingt ans qu ‘elles ne s’étaient pas vues. Tous les jours, Marianne passe par cette rue dans laquelle habite toujours la mère de Dominique. Quelle joie, chaque matin, de voir cette femme ouvrir ses volets et lui lancer d’un ton enjoué malgré ses quatre-vingts ans : "allez, au boulot, petite " ; tous les soirs, un petit mot, des souvenirs évoqués en riant : "tu te rappelles le jour où vous… "

La petite fille abandonnée par son père à l’age de trois ans avait pris une belle revanche sur la vie. Elle avait surmonté tous les obstacles dressés devant elle. A la fin des années cinquante, il y avait peu d’enfants dont les parents avaient divorcé. Elle était un cas à elle seule. " pourquoi tu t’appelles pas comme ta mère ? et ton père, il est où ? ". Autant de questions que lui posaient les autres et dieu sait comme les enfants peuvent être cruels entre eux. Cette petite bonne femme aux allures de garçon manqué s’en moquait ou du moins ne laissait rien paraître. L’abandon de son père lui avait donné la volonté, la rage de prouver qu’elle deviendrait quelqu’un, avec ou sans lui. Et maintenant, du haut de son mètre quarante cinq, elle est chef d'un service de chirurgie en région parisienne mais Marianne ne se souvient pas où exactement. On lit ça dans les romans, mais là, c’est vrai. Marianne peut l’imaginer opérant, faisant ses visites, avec sa blouse blanche et ses mains enfoncées dans les poches, maîtresse incontestable et incontestée, régnant sur un monde d’hommes. Pendant des années, Marianne l’a imaginée ainsi. Mais ce soir, elle a vu arriver vers elle sa Domi d’il y a trente ans. Elles se sont reconnues au même moment, chacune tendant son index vers l’autre, n’y croyant pas. " c’est toi ? oui c’est toi ". elles se sont jetées dans les bras l’une de l’autre. Que cette étreinte était bonne. Il n’y avait plus l'aura impressionnante du docteur mais Dominique. Toujours la même. Et là, Marianne n'a pu l’imaginer dans la peau du chirurgien qu ‘elle était devenue. Ce n’était pas possible, elle n’avait pas changé. Toujours ces mêmes airs de garçon, les cheveux coupés court, son pantalon en cuir, ses oreillettes contre le froid, son sac à dos, sa démarche de vrai mec, et toujours ce halo autour d’elle qui disait : je vous emmerde tous !

Marianne a eu envie de pleurer, mais c’eut été déplacé. Elle n’a sûrement pas l’importance au yeux de Dominique que celle-ci a pour Marianne. Elle sait, tout en épluchant ses pommes de terre, que, durant la semaine où Dominique restera chez sa mère, elles ne se reverront pas. Pourquoi faire d’ailleurs. Marianne n’a pas envie de parler d’elle ni de sa vie.

Jamais Marianne n’a eu d’amie. on a toujours des copines, une amie. Pas Marianne. Elle a toujours été une solitaire. Elle n’a jamais trouvé celle à qui elle aurait pu se confier en toute tranquillité, celle à qui on téléphone quand plus rien ne va, celle qui vous comprend parce qu’elle est comme vous. Marianne est un cas. Et oui, forcément quand on ne va pas dans le sens du bétail on est catalogué. Pour Marianne, c’est simple. Au travail ses collègues disent, certes en riant, " Marianne n’aime pas les gens ! ! ". ah douce petite pique, petite pierre lancée dans son jardin ! cela la laisse indifférente. Elle aime même ça. Cela accentue sa différence. Non qu’elle soit prétentieuse, mais cela renforce son sentiment de ne pas avoir envie de ressembler à tous ces gens qui gravitent autour d’elle. Elle ressemble à sa mère et cela la comble suffisamment. Marianne ne suit aucune mode, ne fait jamais rien comme les autres. Marianne ne sort pas, ne va pas au cinéma, n’appartient à aucun club de gym, aucune association, déteste faire les magasins, ne va pas chez le coiffeur encore moins chez l’esthéticienne. Marianne ne fait rien pour se mettre en valeur aux yeux des autres dès l’instant où elle se plait à elle. Elle n’est à l’aise que dans ce vieux pull vert que Caro lui a demandé de ne plus mettre . trop vieux, moche. Marianne se colore les cheveux uniquement pour faire plaisir à Caro, qui croit que, en laissant apparaître ses cheveux blancs, sa mère se laisse aller. Pourtant quoi de plus beau, au sens profond du terme, que des cheveux blanchissant, des rides sillonnant un visage. Pour Marianne, cela représente l’acquisition d’une certaine sagesse, fruit d’une longue réflexion sur soi-même et d’une recherche d’authenticité. Elle devrait aussi faire couper ses cheveux : à son âge, les cheveux longs cela ne se fait pas. Mais pourquoi irait-elle sacrifier ses cheveux à l’autel de je ne sais quel dieu de la mode. Elle préfère les attacher à la va-vite. C’est elle, un point c’est tout.

Plongeon en arrière avec les pommes de terre …

Marianne a dix ans. Elle pleure car ce matin, maman lui a expliqué qu ‘elle avait ses règles et tout ce que cela allait engendrer. Maintenant, elle n'a plus rien en commun avec Dominique qui, elle, fait ses dix ans. Fermé le refuge de l'enfance. On lui a pris la clé. Ça va trop vite, elle n'a pas eu le temps d'en profiter, elle n'a jamais pu être petite. Elle voudrait être un bébé pour qu'on la prenne dans ses bras, qu'on dise qu'elle est jolie, qu'on lui donne des baisers. Elle pleure parce que c'est trop dur. Elle n'a rien demandé. Elle veut juste qu'on la laisse tranquille..

Marianne a quatorze ans. Terminées les souffrances. Marre de subir les moqueries, les humiliations. C’est décidé, elle ne jouera plus le jeu de cette société qui ne veut pas des Gros. Mais pas d'erreur, pas de geste irréparable, non. Elle va se faire un monde à elle. Elle peut vivre ainsi, elle le sait, au milieu des autres mais dans sa bulle. Ce sera très bien comme ça. Rien ne pourra l'atteindre, tout glissera sur elle. Jusqu'à ce qu'elle décide de sortir de son abri, si elle le décide un jour ce qui est fort improbable. Il faut juste qu'elle fasse une concession pour faire plaisir à ses parents à qui le collège vient d'annoncer qu'il y avait de gros risques qu'elle redouble sa troisième si elle ne se ressaisissait pas. C'est vrai qu'elle n'a jamais travaillé. Jamais eu besoin d'ailleurs mais, maintenant, ses connaissances s'essoufflent. Alors elle va faire un effort, travailler ce dernier trimestre, passer son brevet puis son bac dans trois ans, suivre le chemin qu'on a tracé pour elle mais tout en restant dans sa bulle. Et après on verra.

Pendant que ses pensées vagabondaient, Marianne a achevé la tarti flette et a préparé le repas du lendemain. Elle sourit. Elle pense maintenant à une "connaissance", une de ces victimes de la mode qui refuse de regarder son âge en face. Enfin bref, une nana d’aujourd’hui soi-disant bien dans sa peau. Mais il ne faudrait pas trop creuser…de toutes façons sa vie n’intéresse pas Marianne. Elle ne comprend pas le dédain qu’éprouve Marianne envers la société et lui serine à longueur de temps qu’il lui faudrait une psychothérapie. C’est pour cela que Marianne sourit. Il y a longtemps qu’elle se l’est faite sa psychothérapie. Et elle est bien, sereine, même quand ça ne va pas fort, elle repense à la gamine de quatorze ans et lui dit : allez courage ! la vie vaut la peine d’être vécue. Et lorsqu’elle se regarde dans la glace, elle repense à tous ceux qui n’avaient pas vu ce qu’elle deviendrait et qui maintenant remonteraient bien le temps. Marianne se plait. Certes elle est encore charpentée, mais cela n’a rien à voir avec la pauvre adolescente qui s’habillait dans des magasins pour femmes mûres car aucune boutique de jeunes n’avaient sa taille. Marianne se plait à se répéter qu’elle n’a de merci à dire à personne. Ceci a toujours été son leitmotiv.

En cette fin d’après-midi, elle se sent bien, du moins autant qu’elle puisse l’être, au vu des circonstances bien sûr ! Elle éprouve toujours un sentiment de fierté quand elle prépare de bons repas avec trois fois rien. C’est gratifiant. Elle a appris à se contenter de peu, et les jours où ça va, les petits bonheurs simples sont autant de récompenses : L’odeur de Caro quand , de temps en temps encore, elle demande des câlins, un baiser de Gautier, leurs rires quand ils chahutent (mais si parfois ça arrive), se retrouver tous les trois devant un plat de crêpes installés les uns contre les autres devant un bon film (de l’art de transformer une fin de mois difficile en fête), la satisfaction du devoir accompli quand ceux des petits sont finis. Et oui , Marianne se sent heureuse quand le linge est propre, repassé, rangé, quand elle sait ce que les enfants mettront le lendemain ; c’est important lorsqu’on n’a pas une garde-robe débordant des armoires. Les petits bonheurs de Marianne. Elle soupire. Plus tard elle rira de tout cela. Non, elle ne rira pas, mais elle se souviendra de ces moments-là, les bons et les mauvais, avec tendresse, émotion certainement et cela lui semblera très loin, elle sera fière d’elle et de ses petits. C’est surtout à cela qu’elle pense quand elle ne va pas bien. Car malgré son apparente joie de vivre, malgré les médicaments, c’est de plus en plus souvent qu’elle ne va pas bien. C’est dur de toujours jouer un rôle, dur de ne pas pouvoir ni vouloir se confier, dur de faire croire que l’on n’a pas besoin d’une voiture, ni d’un ordinateur, ni d’un lecteur CD (pourtant ce serait bien de la musique dans ces moments-là). Elle est même arrivée à se convaincre qu’elle n’avait besoin de rien en fait, si ce n’est de l’amour de ses enfants. Ce sont eux qui la portent, qui la forcent à continuer. Ils ne savent même pas à quel point ils sont doués !

Et voilà , ça y est, l’humeur a changé, elle vire au gris. Il est temps que les petits rentrent au bercail pour remonter la clé qui fait vivre Marianne. Quand ils ne sont pas là, elle tourne et vire dans cet appartement, fait les cents pas, s’accoude sur le réfrigérateur, repart, et reviens s’accouder. Ils ont remarqué d’ailleurs que ce n ‘était pas bon signe quand maman s’accoudait sur le réfrigérateur. Ils ont un sixième sens pour ça. Avant elle serait allée au jardin, mais ici que faire ? se mettre à la fenêtre et tomber nez à nez avec l’inévitable voisine ?

C’est pire qu’à Amsterdam ! Elle a l’impression d’être en vitrine, où qu’elle soit dans cet appartement. Elle en arrive même à appréhender d’ouvrir et de fermer les volets et demande à Gautier de le faire. Il y a toujours quelqu’un à une fenêtre. Et Marianne ne supporte plus personne. Mais le soir quand tout est fermé, elle peut croire qu’au dehors il y a un jardin. Sauf les soirs d’été, bien sûr. Avant, l’été, elle était dans son fauteuil, devant sa porte, dans son jardin, avec ses arbres, avec ses fleurs et leur parfum. Maintenant elle se cloître, ferme même les fenêtres pour ne pas entendre les centaines de voitures qui passent chaque soir. Le soir, l’été, le citadin est de sortie. Elle devient acariâtre, elle s’en rend bien compte. Mais c’est comme ça !

Le soir donc, elle se réfugie dans le petit coin qu’elle s’est aménagé dans la grande salle à manger. Au fond, à gauche, elle a mis son petit lit. Plus besoin d’un grand lit maintenant. Son bureau est à droite, à côté de la porte-fenêtre. Le soir, elle aime y écrire, raconter sa journée, coucher ses états d’âme pour ne rien oublier, plus tard.

Puis elle va se coucher, attend un moment que le calme s’installe en elle, ferme les yeux et se concentre jusqu’à ce qu’elle voit apparaître l’arbre merveilleux de ses rêves. Alors elle se dirige vers lui et s’endort paisiblement comme un fœtus dans le ventre de sa mère .

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Mis à jour ( Mardi, 21 Juillet 2009 20:19 )  
Auteur de cet article : cebert