Si Marianne savait - chapitre 13

Envoyer Imprimer PDF
(0 - user rating)

Cela fera bientôt un mois que je suis " revenue ". Angèle ne m’a pas quittée. Pourquoi serait-elle partie. Elle et moi sommes mutuellement notre seule raison d’être. Je me repose, je reprends des forces. Je n’aurais pas imaginé en avoir perdu autant. Mon voyage dans le temps a ressuscité mes douleurs. Je comprends qu’à chaque voyage je perdrai un peu de mon éternité ; alors, je ne suis pas pressée. Je veux profiter encore un peu de mon paradis où tout n’est que beauté, douceur, sérénité. Angèle m’a dit que j’avais tout mon temps. Marianne n’en est pas encore au point de non-retour mais les symptômes se rapprochent. Je sais tout cela. Souvent, je suis assaillie de flashes et quand j’arrive à les saisir, ils m’ouvrent la porte des souvenirs.

Très souvent je repense à Marcelle et au mal qu’elle a fait, à moi et à tant d’autres. On dit toujours que l’on ne doit pas souhaiter la mort de son pire ennemi. Pourtant moi, si bien éduquée dans la pure tradition catholique, ayant une notion du pardon exacerbée, j’ai souhaité sa mort et je n’ai aucune honte à le reconnaître. Il me semblait injuste que des enfants meurent de faim chaque jour, que des philanthropes meurent prématurément, comme s’il existait une fatalité qui voulait que les bons partent toujours les premiers. Pourquoi la vie ne laissait-elle pas les hommes et les femmes remplis de bonté et de générosité accomplir leur destinée au lieu de les envoyer mourir sur une route ou sur un lit d’hôpital. Pourquoi prendre ceux-là alors que d’autres profitaient de leur passage sur terre pour répandre le malheur. Oh je ne compare pas Marcelle à un Hitler, mais je me demande ce qu’elle aurait fait si elle avait eu son pouvoir.

Difficile d’accepter qu’un enfant meure de leucémie ou renversé par une voiture alors qu’elle continuait à s’engraisser, à vivre aux dépends de la société, à sourdre ses machiavéliques complots. Aucune maladie n’aurait pu la terrasser, aucune voiture l’écraser, elle qui était soi-disant invalide, cardiaque au dernier degré. Quand je repense aux sommes que lui versait la sécurité sociale chaque mois pour qu’elle ne manque de rien, q’elle soit bien au chaud dans son appartement dont le loyer était payé par d’autres organismes, et surtout qu’elle puisse mettre de l’essence dans sa maudite voiture qui lui servait à épier des gens, photographier les couples adultère pour leur extorquer de l’argent ou toute autre promesse en échange de son silence,

Oui, quand je repense à tout cela je suis profondément écœurée par le monde où je vivais, par son injustice, son aveuglement. Il y a tant d’enfants qui meurent de faim, tant d’hommes et de femmes qui savent ce qu’est le travail et ne peuvent pas vivre dignement, parce que des parasites comme Marcelle pompent toutes les ressources d’un pays.

je me souviens du jour où Caroline m’a annoncé, incrédule, la mort de Marcelle. Elle n’y croyait pas car nous avions tous la certitude que Marcelle était immortelle. Son père l’avait appelée pour lui apprendre la nouvelle. Elle n’avait pas pu trouver de paroles compatissantes. Elle n’avait que seize ans mais tellement plus dans sa façon de réfléchir. Elle était venue dans la cuisine et avait crié comme avaient chanté les sans-culottes à la révolution :

- " LA Marcelle est morte, maman, elle est MORTE. "

Mon dieu, un torrent de soulagement m’avait envahie, mais juste l’espace d’une seconde ; ce n’était pas possible.

- " Morte ? tu es sûre ?

- Tout ce qu’il y a de plus morte ! hier soir, au CHU, leucémie foudroyante ! "

J’ai pensé aussitôt à faire preuve d’un peu de décence et à m’assurer que Caroline ne fanfaronnait pas en ayant l’air tellement soulagée.

- " oh ma chérie, tu n’es pas obligée de faire cela. C’est ta grand-mère tout de même. Tu as le droit d’avoir du chagrin.

- Maman, je sais très bien ce que je ressens. Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. il y a enfin une justice. Cette femme n’a jamais été ma grand-mère. Elle t’a trop fait de mal et aussi à papa. Ce n ‘était même pas une mère. Nous voilà débarrassés d’elle. C’est tout. Je n’irai pas à l’enterrement et je ne pense pas que Gautier voudra y aller. Alors je dis que ça s’arrose ! ! "

J’étais sous le choc. Marcelle était morte, rayée de la surface de la terre. Plus jamais je ne risquerais de la rencontrer en faisant mes courses, plus jamais je n’aurais peur qu’elle ne me fasse du mal à travers mes enfants, plus jamais elle ne m’apostropherait au milieu d’un trottoir en me traitant de tout comme elle l’avait fait une fois, attirant aux fenêtres tous les habitants du quartier. Plus jamais elle ne vicierait l’air que nous respirions. La terre était libérée d’un fardeau. Ce n’est qu’en repensant à ce que j’avais ressenti que je me rends compte à quel point cette femme m’a fait souffrir, mais surtout à quel point j’ai pu la haïr. Je comprends tout cela même si j’ai du mal à excuser ma réaction de ce jour-là. J’y arrive néanmoins en me disant que ma haine n’avait d’égale que sa cruauté. Elle est morte seule dans une chambre d’hôpital impersonnelle à souhait. Son fils n’est pas allé la voir. Seuls étaient là son mari, comme le bon chien qu’il a toujours été, sa fille, surnommée la duchesse, héritière maintenant de la lourde tare que lui a laissée sa mère. A l’enterrement, un couple d’amis pour qui elle avait fait beaucoup et qui je l’avais su après étaient du même acabit qu’elle. Son fils est venu pour ne rien regretter plus tard. Ses deux petits enfants n’ont pas voulu y assister. Conformément à ses dernières volontés et en contradiction totale avec ce qu’elle avait prêché toute sa vie, il n’y eut pas d’avis d’obsèques. Personne, sans fleurs ni couronnes, et très souvent je me demande si, avant de mourir, sa conscience ne lui a paru trop lourde. A-t-elle compris pourquoi elle était seule face à la mort, elle qui avait acculé tant de personnes au suicide. Oui je le pense, sinon sa mort et sa solitude n’auront servi à rien.

Longtemps j’ai cauchemardé la nuit, l’imaginant vivante. Il m’a fallu des mois et des mois pour admettre que j’étais enfin libérée d’elle. Je n’ai jamais songé à lui pardonner et aujourd’hui encore, je n’y songe pas plus.

Commentaires (0)add comment

Ecrivez un commentaire
quote
bold
italicize
underline
strike
url
image
quote
quote
smile
wink
laugh
grin
angry
sad
shocked
cool
tongue
kiss
cry
Réduire l'éditeur | Agrandir l'éditeur

security image
Entrez les caractères affichés


busy
Mis à jour ( Mercredi, 22 Juillet 2009 21:15 )  
Auteur de cet article : cebert