Borderline, née pour m'en souvenir... (2)

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Ainsi, sans crier gare, plus de papa, ni de maman, ni même de mots pour dire « je veux faire pipi », « je veux papa », « que fais-je là ? », « pourquoi suis-je là ? », plus que des regards surpris, curieux sur nous, assises-là, sur la moquette jaune moutarde de la chambre des filles, Martine, 7 ans et Flora, 3 ans.  Jong pleurait et pleurait et pleurait… Pas moi… Pas de larmes, rien, absolument rien. J’étais la plus grande, je n’avais pas le droit. Je ne savais que faire pour arrêter les pleurs de ma petite soeur devant ces personnes inconnues. Il  fallait bien trouver pourtant! Qu’allaient-ils penser eux qui, gentiment, nous accueillaient, eux qui ne pouvaient pas nous consoler?...  L’extrême douceur de Tonton Fabrice, sa voix calme et rassurante, son émotion apparente, je m’en souviens, et ne l’oublierai jamais.

 Plus tard, bien plus tard, à l’âge adulte, en rendant visite aux filles, un été, j’ai appris par elles que je n’arrêtais pas de répéter à Jong pleurant toutes les larmes de son corps, quelque chose comme : « a tchi co ma la ». Elles n’avaient jamais su  ce que cela voulait dire et étaient curieuse d’en connaître maintenant la signification. Il ne m’a pas fallu longtemps pour le leur dire, ma mémoire n’avait pas retenu ces mots, mais maintenant qu’elles m’en parlaient, je les retrouvais : « a tchi co ma la » pour elles,  était en réalité « ib ntsis nkawv mam los », ce qui veut dire dans notre langue : « tout à l’heure, ils vont revenir ». «Tout à l’heure», lui disais-je…

Une année!  Oui, nous avons passé une année toute entière, sans voir nos parents une seule fois, ni leur parler… cela aurait coûté cher, et mes parents n’avaient pas d’argent ! De toutes façons, à aucun moment je n’ai pensé à eux, je ne crois pas. Parce qu’ils ne me manquaient pas, ou parce que c’était mieux ainsi, et que je ne n’avais pas d’autre choix, je ne sais pas.

Nous avons paraît-il, très vite appris à parler le français, notre premier mot français fut : « gilet » car au lever du lit, il fallait toujours en enfiler un pour affronter la fraîcheur du matin. Comme les autres enfants de la Garnache, nous allions régulièrement à l’école. Pour ne pas nous séparer, on nous avait mises dans la même classe, toutes les deux en Grande section de maternelle. La maîtresse était très gentille, elle nous avait un peu prises sous sa coupe, je crois. Nous débarquions d’une autre contrée, mais nous nous adaptions plutôt bien. La maîtresse, Mme Marie Dubois, m’a dit que j’aimais beaucoup parler, raconter… Trouvant mes récits sur nos coutumes et nos habitudes intéressants, elle avait même enregistré ma voix lors d’une récréation, comme un petit documentaire. Ce trésor qu’elle m’a remis aux noces de Floriane, au cours desquelles nous nous sommes revues, je le garde très précieusement : il porte la voix de cette petite fille de 5 ans qui me ressemble, mais surtout, elle y évoque son admiration à plusieurs reprises pour ce papa parti trop tôt.

            Avec beaucoup de chance, nous sommes bien tombées. Les Rondot sont gentils. Ce sont des gens très simples, modestes, honnêtes, au coeur généreux. Tonton est contrôleur laitier, et Tante, garde des enfants à la maison. Elle est assistante familiale. Avec eux, je goûte au plaisir d’un train-train quotidien, simple,  d’une vie de famille posée, bien organisée, où les adultes prennent des décisions d’adultes, rencontrent et discutent de problèmes d’adultes, où les adultes sont des adultes, et où les enfants sont des enfants, avec leur jeux bruyants, leurs questions naïves, et leur regard curieux, leur légèreté, leur insouciance, enfin, en ce qui me concerne, pas totalement. Je sais que je ne suis pas chez moi, que ces gentilles gens  ne sont pas mes parents, je sais que je dois leur plaire, leur amour pour moi n’est pas inné, je dois le mériter, l’amener. Heureusement, je sais le faire. Je sais aussi qu’un jour, je vais devoir rentrer... Non, cela n’est pas vrai, je ne sais pas même si un jour, je vais rentrer. On ne me le dit pas ou je ne le réalise pas...

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Mis à jour ( Mercredi, 19 Août 2009 15:06 )  
Auteur de cet article : maya

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