Borderline, née pour m'en souvenir...(3)

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Néanmoins, cette vie là-bas, je la vis simplement... Je garde juste un oeil sur Jong et ses petits caprices. Il faut bien l’avouer, ma soeur a toujours été un peu chipie. Chaque matin, elle mettait un temps fou à avaler son bol de lait et risquait à chaque fois de nous mettre en retard pour l’école. C’était pénible, elle agaçait Tante qui ne manquait pas de s’énerver. Contre sa lenteur, j’étais impuissante : elle n’aimait pas le lait. Pourtant face à l’intransigeance de Tante, elle devait se forcer, respecter la règle du petit déjeuner bien pensé, composé d’un bol de chocolat au lait chaud et des tartines de pain au beurre demi-sel ou à la confiture.  Parfois, il lui arrivait de vomir les bouchées de pain qu’elle venait d’avaler. Qu’à cela ne tienne, elle devait les réavaler ! C’était un peu dur, je ne savais pas quoi en penser. Cela me touchait. Je ne le montrais pas.   

 Un jour, avec des crayons de couleurs, elle avait sacrément gribouillé sur le mur de la chambre que nous occupions ! Un brin maniaque, Tante, qui aime que les choses ne soient pas chamboulées,  elle qui ne veut pas que l’on secoue ses mains pleines d’eau sur son carrelage fraîchement lavé, elle qui aime que rien ne soit abîmé, à la vue du beau papier souillé, elle s’est mise dans une colère terrible !...  De les avoir contrariés, déçus, j’avais peur, j’avais honte, très honte ! Avec une gomme, Jong a dû tout effacer. Enfin, ce qu’elle a pu.

Excepté ce petit incident,  nous sommes tout de même sages, obéissantes, faciles à vivre, l’année se déroule paisiblement, sans problèmes majeurs, enfin, je crois. En tous cas, je n’en ai pas le souvenir. Les journées se suivaient plutôt calmes, tranquilles. Souvent, sur la grande table de la cuisine, nous dessinions, nous coloriions surtout. Nous devions  ne pas faire tomber les crayons de couleur sur le carrelage car la mine risquait de se casser à l’intérieur, c’était la condition pour continuer à avoir des coloriages, et toutes les quatre, colorier, nous adorions ça, alors, nous y veillions. Je me rappelle aussi de cet après-midi-là où Tante nous avait acheté des perles. Elle nous avait drôlement gâtées. Elles étaient vraiment belles,  rondes, taillées comme des pierres précieuses, avec des couleurs vives et transparentes, un peu comme des bonbons, presque appétissants. Pour réaliser son collier, chacune d’entre nous devait respecter un algorithme simple que nous avions choisi au préalable : vert et violet pour Myriam (le mauve était sa couleur préférée), rouge et jaune pour moi. Celui de Jong était vert et rose, quand à celui de Floriane, il était bleu et orange. Je m’en souviens très bien.

 C’est fou comme ma mémoire retient certains détails d’il y a trente ans. C’est fou comme des souvenirs anodins peuvent engendrer des sensations moins anodines, que dis-je, merveilleuses parfois, et terribles d’autres fois,  dans ma tête d’adulte, dans mon coeur de maman.

Le souvenir d’un morceau de poire avalé dans la voiture pour parer au mal de route, sur cette route tortueuse vers l’inconnu n’a rien d’extraordinaire pourtant. Je suis fatiguée par les heures de route, et la sensation de nausée m’a ôté l’appétit, mais la sensation est agréable car le fruit est juste mûr, juteux, frais, sucré. Et puis, il est épluché par ma maman, assise sur la banquette arrière avec nous... Quoi de plus banal, n’est-ce pas ! Et bien, banal, merveilleux ou terrible, je ne saurai le qualifier mais ce souvenir m’a terriblement bouleversé.   Pour quelle raison, ça, je ne le  sais pas. Le saurai-je bien un jour? Ce détail  m’a tellement bouleversé que je n’ai pas eu le courage de le noter plus haut. Si j’avais eu ce courage, je crois que par là, mon histoire aurait dû commencer car c’est la tout première image qui m’est venue à l’esprit, lorsque je me suis hasardée à le  sonder avant d’écrire.   Mais je ne l’ai pas eu, je n’ai pas pu.  Tant pis, ce détail  je l’évoque ici.  Au milieu de nos perles et nos coloriages, je peux le faire peut-être parce que dans ma tête, cet instant est déjà loin de moi. Fort heureusement, tous mes souvenirs ne me font pas pleurer, mais chacun d’entre eux à tout jamais me marque tel un sceau nouveau, un sceau de plus,  sur ma peau, toujours tenace, indélébile. Et que je le veuille  ou non, chaque détail qui surgit au détour d’une phrase, à l’ombre d’une idée, fait partie de moi, et je ne pourrai jamais me défaire d’aucun d’entre eux, que les écrire, je crois.

Comme pour tout bon chrétien, le dimanche matin au moins, était sacré pour les Rondot. Avec eux,  je participe au  rituel de la messe, avec tout ce qu’il nécessite de préparation : le bain de la semaine, les oreilles les plus propres, une coiffure impeccable, les plus beaux habits, ceux du dimanche, et les bousculades sous le stress du saint rendez-vous qui ne devait en aucun cas, être manqué... La messe en elle-même, ne me déplait pas. Bien au contraire, je ne sais pas encore lire, mais j’écoute ces chants que je trouve purement beaux. Ils me transportent. Je ne sais pas ce que signifie « mon prochain », « le Saint Esprit », ni même, « le Christ » ou « la Vierge Marie »... Et pourquoi, dépose-t-on une pièce dans un panier, pourquoi fait-on patiemment une queue bien disciplinée, dans l’allée centrale de l’Eglise, que va-t-on chercher de si bon ?... Tout cela, je ne le sais pas. Mais qu’importe, les mots que j’entends sont plutôt beaux et surtout, ils se succèdent bien, s’enchainent les uns aux autres, joliment, mélodieusement. Les phrases sont  fluides, le ton est apaisant. A écouter, c’est agréable. J’aimais bien cette sensation.

Mais le moment de la sortie lui, était bien moins drôle. C’était presque toujours long. Il y a du monde, on se salue, on s’arrête, on se parle, à coups de  « dame » par-ci et « dame » par-là, ce mot fétiche de là-bas. Et l’on n’en finit pas de parler de nous, souvent, les seules petites laotiennes de la Garnache. Tante est gentille, elle dit toujours beaucoup de bien de nous autour d’elle, on nous regarde, avec bienveillance, on nous sourit. Dame, je suis discrète, ne me mets jamais en avant, ce n’est pas dans mon caractère, mais je leur souris, toujours  :   je dois plaire. L’idée ne me quitte pas.      

Je ne dois pas oublier de remarquer qu’au quotidien ma soeur et moi, avions droit exactement au même traitement que les filles : les mêmes remarques, les mêmes compliments, les mêmes règles, les mêmes punitions, les mêmes parures, les mêmes gourmandises.  Je n’ai jamais ressenti la moindre inégalité, ou injustice de la part des parents, ni même de leur famille : oncles, tantes, grands-parents... Et je les en remercie ! A Noël, Grand-mère Lefleuve nous a offert une très jolie poupée, vêtue de blanc et rose pour Jong, de blanc et bleu pour moi. Tellement jolie que ma vraie grand-mère, la mienne, l’a adoptée quand je suis rentrée avec. Amoureusement, elle la gardera pendant près de trente ans, jusqu’à sa mort, où je l’ai récupérée. Aujourd’hui, les deux grand-mères ne sont plus, mais la poupée, la seule de ma vie, est toujours là, assise sur ma table de chevet, à me regarder chaque nuit. De toute mon enfance, il n’y en a pas  eue d’autres.    

Aux grandes vacances, nous sommes enfin rentrées. Tante Maryse et Tonton Fabrice nous ont accompagnées en train. Pendant tout le trajet, je n’étais pas tranquille, beaucoup de choses se bousculaient dans ma tête : j’appréhendais terriblement ce retour, ces retrouvailles, ne les désirais presque pas.  Je me demandais comment j’allais réagir une fois face à mes parents,  je réfléchissais au comportement que j’allais adopter. Car, un problème se posait: nous ne parlions plus notre langue ! Comment faire ! Je la comprenais bien un peu, je crois, mais ne voulait pas la parler, ne pouvait plus ! Désormais, j’allais avoir honte de parler Hmong!

Pendant 15 ans durant, ma langue maternelle, je l’ai refusée, reniée. Mes parents nous parlaient Hmong et nous, nous leur donnions des réponses qu’ils ne pouvaient comprendre qu’à moitié, en français. Il nous avait fallu oublier nos parents, notre langue, nos origines, nous l’avons fait !  J’avais grandi, vécu, avec des français, mangé français, été habillée, élevée,  par des français, parlé français. J’étais française. Je l’étais, et le resterai. Un an, si peu, et tant dans la vie d’une enfant!...

Voilà, j’étais de retour parmi les miens… La famille qui nous hébergeait avait entre temps trouvé un appartement sur Grigny, nous laissant celui de Viry Châtillon. Mon père avait trouvé du travail, un emploi d’ébarbeur, ma mère restait à la maison pour garder Gé et Tong, qui était né. Ma sœur et moi allions à l’école. La machine était lancée…

Je fréquentais le Cours Préparatoire de Mme Bernardin. J’apprenais à lire, j’étais appliquée, m’en sortais bien. Un jour, une assistante sociale est venue nous rendre visite à la maison histoire de voir si tout allait bien. Elle m’avait demandé de lui lire une page de mon cahier. Ecrite en script, au carbone bleu, format A5, la page est encore là, sous mes yeux : « dra, dre dri, dro, dru… drapeau, dromadaire… », méthode syllabique désuette aujourd’hui, mais qui m’allait très bien à l’époque, moi à l’esprit très « carré» déjà. Je m’étais préparée, entraînée, j’avais réussi, presque du par cœur, pour ne pas rater.  Mes parents étaient pauvres, ne parlaient pas le français, mais moi, je savais, je lisais. J’étais fière. Pour eux. Nous pouvions ne pas avoir honte.

L’année d’après, à notre tour, nous avons rejoint la communauté Hmong déjà bien installée à Grigny où les logements étaient grands et surtout pas très chers. Il faut dire que nous les Hmongs, nous plaisons  à vivre regroupés. Esprit d’entraide oblige, au quotidien, mais surtout, lors des moments difficiles de la vie, maladie, décès, au cours desquels tous, proches, amis, voisins, simples connaissances, amis des amis, nous nous mobilisons pour nous tendre la main…

De mon enfance à Grigny, je ne retiens rien, ou tout. Nous ne partions quasiment jamais en sortie, et encore moins en vacances. En dehors de nos journées d’école, nous avions le droit de jouer avec nos cousins et cousines du quartier, dans le quartier… Un jour, en cachette, notre petite bande décida de pousser les limites du quartier jusqu’à la bibliothèque municipale. Et là, quel bonheur pour moi! Tous ces livres, ces beaux et gros livres, recelant des milliers d’histoires toutes plus belles, plus magiques, les unes que les autres…

Dès lors, je me suis mise à lire !  Chaque occasion était bonne pour avancer, boire quelques lignes de plus. Oui, j’étais assoiffée de lecture, de sensations douces et fortes, assoiffée de bonheur, de rêves ! Je lisais le matin, après ma toilette, après le repas du midi, juste avant d’aller en cours. A l’école, je me pressais de terminer mon travail pour me jeter sur quelques livres jamais très loin de moi. Et après l’école, encore, je lisais.  Je lisais, et lisais, et ne pouvais plus m’arrêter. J’en oubliais de me laver, de manger, de me coucher. Un peu comme quand on est amoureux heureux et que plus rien autour n’a alors  d’importance, sauf que dans ce cas, il s’ensuit inévitablement une période où l’on est amoureux triste, alors que là, avec mes livres, il y a de la passion, du vertige, mais c’est paisible, rassurant, car jamais personne ne s’en ira, ou sortira des lignes pour me faire souffrir.  Je lisais tant que je ne voyais plus même la nuit tomber. Souvent, ma mère arrivait dans la pièce, allumait la lumière et me rappelait gentiment à l’ordre, à la modération, « pour ma santé, surtout celle de mes yeux », disait-elle.  

 Mon genre préféré à l’époque?... Indéniablement les contes !  Les mille et unes nuits, ceux de Perrault, de Grimm, de la Comtesse de Ségur, Tsiganes, Chinois, Japonais, d’Afrique et d’ailleurs, je les ai tous dévorés. Et après les avoir dévorés, si le mot existe, redévorés. Et puis, par la suite, sont venus les romans, les nouvelles, les poèmes. Les plus romantiques, les plus tristes, ceux-là surtout, parlaient à mon coeur. Quant aux bandes dessinées, les journaux, les documentaires, ils ne m’intéressaient guère. Pas de place pour l’imaginaire, trop d’illustrations, de réel, sans doute.

A partir du CM1, lorsqu’il fallait inventer des histoires au contenu plus fourni, je faisais preuve d’ une imagination débordante, nourrie par toutes mes lectures sans doute. Et puis, ce goût pour les mots, l’orthographe, l’écriture, je crois que je l’avais déjà en moi, au fond de moi. Je me souviens d’une fois, où la maîtresse nous avait demandé d’inventer une histoire faisant intervenir une sauterelle. Elle avait jugée la mienne très jolie mais était persuadée que je  l’avais copiée quelque part. Elle aurait bien pu me dire où, car moi, je ne savais pas !  Vexée, ou flattée, je n’ai rien dit… De toute façon, j’étais bien trop timide pour riposter, me défendre. J’étais une élève appliquée, mes résultats écrits étaient bons, mais à l’oral, j’étais effacée, incompétente, inexistante.

Au pays, mes parents, eux n’avaient jamais été à l’école, ma mère juste une année auprès des bonnes sœurs, au cours de laquelle elle avait appris à lire et écrire notre langue. Au Laos, le peuple Hmong vit dans des villages, perchés dans les hauteurs des montagnes. La plupart des Hmongs travaille la terre et vit de ses récoltes. C’est un peuple non instruit et pauvre. Pour autant, il a ses propres traits physiques, ses coutumes, très riches et sa propre langue très différente du laotien, en sonorité et écriture puisque le Hmong emprunte l’alphabet latin.

 Outre ces conditions de départ fragiles, leur âge avancé, ainsi que leur caractère timide et réservé, n’ont pas permis à mes parents d’aborder et d’apprendre facilement la langue française. Il leur fallait toujours la présence d’une tierce personne pour remplir les formulaires, effectuer les démarches administratives. Les accompagner partout, là où il fallait comprendre et parler le français. A la banque, aux Allocations Familiales, à la Sécurité Sociale, à la mairie, chez le dentiste, à l’école, partout où ils m’emmenaient, j’avais toujours honte. Honte d’être si timide, si petite pour les représenter. Et, je ne voulais surtout pas qu’eux, aient honte ! Et je ne comprenais pas toujours tout : comment remplir la déclaration d’impôts, sans se tromper, quel montant, où, dans quelle case?...  Il fallait pourtant me débrouiller, sous peine de me faire gronder, sous peine de leur faire de la peine.

A aucun moment pourtant, oh non, jamais, je ne leur en ai voulu, Dieu seul peut savoir que je ne mens. Si j’éprouvais quelque chose, c’était plutôt de la compassion, voire de la pitié, pour eux. Eux, qui se faisaient un devoir de garder toujours tout le contenu de la boîte aux lettres, jusqu’aux prospectus et journaux, de peur que ce soit en réalité un courrier important… Mais je n’éprouvais rien, ni ne me posais de questions, n’enviait pas même les autres enfants de mon entourage : c’était le cours normal des choses, c’était ainsi, c’était la vie. Papa, maman, je ne vous juge pas, et ne vous reproche surtout rien. Aujourd’hui, j’écris ma vie, la nôtre, et j’avoue ma difficulté, mon calvaire de l’époque, mais si les mots vous paraissent durs parfois, soyez sûrs qu’ils honorent d’autant votre désarroi, votre détresse d’antan,  et votre courage, toujours.

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Mis à jour ( Samedi, 12 Décembre 2009 18:57 )  

mayya vang a rejoint la communauté des auteurs de jesuisecrivain.com le Lundi, 17 Août 2009.

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