Le Chemin des Demoiselles (L'ELYSEE)

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Paul avait prestement rassemblé les bagages et Philomène tenait fermement  sa fille, pour descendre la petite serra fortement la barre de cuivre qui laissa au creux de sa main une traînée noirâtre.
Effarée, submergée par le moutonnement de la foule qui déambulait sur le quai, les chariots de bagages qui se frayaient un passage, les cris des porteurs qui cherchaient le client, Marie-Louise se cognait de ci de là serrant à l'étouffer son inséparable poupée.
Qu'ils étaient loin les prés parsemés de fleurs dans lesquels il était si agréable de faire des galipettes ! Une chaleur accablante et poussièreuse lui collait à la peau, tandis que le charbon mêlé aux pleurs lui faisait un masque de petit clown triste.
-Dis, maman on va bientôt arriver ? répétait inlassablement Marie-Louise
-Attend dit-elle, papa va appeler un fiacre
-Dépêche-toi fit-elle passablement énervée, la petite est fatiguée
A la sortie de la gare, ils traversèrent un large boulevard, Paul les guidait d'un pas sûr, car à l'inverse de sa femme, sa cadette de douze ans, il avait bourlingué et vu du pays lors de son long service militaire.
Marie-Louise ferma les yeux en voyant circuler autour d'elle, fiacres  et automobiles dans un concert de cornes et de lazzis, et vu la lenteur des véhicules les conducteurs avaient le temps d'échanger des injures en se croisant. Elle ne les rouvrit qu'en abordant le refuge du trottoir.
Après plusieurs tentatives, un fiacre s'arrêta, Paul la prit dans ses bras et la déposa sur la banquette de moleskine, rassérénée Marie-Louise sourit car avec les chevaux elle était en pays de connaissance.
-A l'Elysée ! dit Paul
Le cocher un instant interloqué les dévisagea, puis il sifflota entre ses dents et enleva au petit trot ses deux coursiers.
C'est ainsi qu'ils longèrent de grandes avenues bordées de part et d'autre d'immeubles bourgeois, puis un quartier animé par tout un peuple de petites gens qui s'entrecroisaient telles des fourmis, ensuite ils abordèrent des rues plus étroites, flanquées de chaque côté par des échoppes d'artisans aux enseignes de fer rouillé et des boutiques obscures peu fréquentées par des chalands. Des odeurs nauséabondes, exacerbées par la touffeur de cette fin de journée montaient du sol, barbouillant l'estomac de Marie-Louise.
Enfin, ils arrivèrent devant une grande bâtisse grise trouée de hautes fenêtres sévères.
-Terminus ! dit le cocher goguenard
Marie-Louise ouvrait grand ses yeux, terriblement déçue car dans les récits que leur avait fait son parrain décrivant avec force détails les fastes des réceptions à l'Elysée, elle avait rêvé d'un palais de mille et une nuits comme dans le livre de contes qu'elle avait reçu pour son cinquième anniversaire.
Depuis un bon moment, Georges Cuvillier guettait leur arrivée par une fenêtre de son appartement de célibataire. Il les héla et descendit rapidement les deux étages malgré sa corpulence. Oubliant sa déception, Marie-Louise se jeta dans ses bras car elle adorait ce parrain qui le lui rendait bien.
-Tiens ! Flore n'est pas avec vous constata t-il en se retournant
-Elle a préféré rester chez ses grands-parents qui lui ont promis de l'emmener à la fête du village répondit Philomène en haussant les épaules. Sa fille aînée, entrée dans l'adolescence réclamait son indépendance, donnant lieu souvent à des chamailleries familiales
-Montez-vite dit Georges, vous devez être tous fatigués et il empoigna une valise, un sac et Marie-Louise qui se suspendait à ses basques, ayant, elle,récupéré toute sa vitalité
-Alors, ma petite caille es-tu heureuse d'être à Paris dit parrain, tu verras demain j'ai prévu de t'emmener au cirque.
La nuit était enfin tombée sur la grande ville, irradiant son immensité de milliers de petites lueurs clignotantes, penchée au balcon, Marie-Louise écarquillant les yeux tendaient des mains avides pour les emprisonner
-Comme c'est beau maman fit-elle avec émerveillement
Pendant ce temps sa mère, plus terre à terre préparait le lit-cage dans lequel l'enfant dormirait
-Viens vite faire un brin de toilette avant de te coucher et te rafraîchir un peu il fait si chaud.
En effet une chaleur lourde s'était abattue sur Paris et Philomène se languissait déjà de son village. Marie Louise ne se fit pas trop prier, car le sommeil s'emparait d'elle et les rites familiers de son enfance étaient immuables : toilette -pipi-prière-câlin, avant que maman ne soufflât la chandelle.
Mais voilà, ce soir là après la toilette, Marie-Louise fit connaissance avec les "commodités" et fut effrayée par la blancheur hygiénique de ces cabinets à la turque dont le trou béant semblait vouloir l'aspirer, elle qui ne connaissait que la petite cabane rassurante du jardin, coincée entre le clapier et la réserve où sa mère entreposait râteaux, bêches et paniers.
Dans ce cabanon, le lierre grimpant, en voisin indiscret y fait une incursion par l'ouverture découpée en forme de coeur. Là rien d'intimidant, même pas les araignées velues qui tissent leur toile aux quatre coins.
-Maman, je n'ai pas envie déclara Marie-Louise de façon convaincante et Philomène, trop lasse pour insister la mit rapidement au lit.

Le lendemain matin, après une grasse matinée, malgré les bruits de la rue, étouffés cependant par les lourds rideaux, elle ouvrit les volets révélant la clarté du jour.
-Coucou Marie-Louise ! il est l'heure de te lever !
Derrière ses paupières closes, la fillette ne broncha pas et ramena son drap tout en haut de son menton. Son immobilité feinte ne trompa pas sa mère qui, en riant souleva vivement le drap et découvrit " le pot aux roses" Marie-Louise avait fait pipi au lit.
Cet incident, banal en soi resta dans les annales familiales, puisque cinquante ans après, Philomène reprochait encore à sa fille ce "lèse-Président" bien que monsieur Loubet ne fut jamais averti de la chose !
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Auteur de cet article : roudoudou