1908
LA MENDIANTE
Ce dimanche là ne fut pas un jour comme les autres. En sautant de son lit, Marie-Louise ressentit une agréable tiédeur. D'habitude, à la vue des vitres fleuries de givre, elle retardait le moment où il lui fallait mettre pied à terre et frileusement se blottissait sous son vieil édredon rebondi qui devenait selon son humeur, tantôt montagne, tantôt caverne. Sa chambre n'était pas cheuffée, simplement le soir sa mère passait une bassinoire remplie de braises sur les draps rèches pour les tiédir.
Que se passait-il donc ? A huit ans on ne voit pas arriver le printemps, pourtant un beau matin, sans crier gare, il s'installe et vous rend toute guillerette.
Elle se rendit dans la cuisine où malgré le beau temps des bûches pétillaient dans la vaste cheminée à l'âtre brun et jeta un oeil sur le bandeau de chêne noirci par la fumée, sur lequel brillaient de tout leur éclat des pots de cuivre contenant des épices. Marie-Louise les avait toujours vus là trônant tels des dieux lares veillant sur la maison.
Tout était déjà astiqué et rangé, car Philomène pratiquait l'art du ménage comme une vertu.
De bon matin, elle avait ciré son vaste buffet, meuble rustique que Paul lui avait confectionné au début de leur mariage. Elle l'aimait particulièrement et il la récompensait de ses efforts en brillant de tout son bois sombre, amoureusement caressé et nourri de cire d'abeilles.
Paul, attablé prenait son petit déjeuner, il s'était rasé de près avec ce long rasoir couteau qui faisait frémir d'appréhension Marie-Louise. Une estafilade au menton saignait encore. Il avait taillé sa moustache aux poils drus, bien assise sur des lèvres charnues, dans un visage large aux méplats accusés qui respirait la bonté . C'était un doux qui avait des indulgences pour sa fille cadette et sa femme lui reprochait souvent sa faiblesse envers elle, alors qu'il était plus réservé avec sa fille aînée.
Il portait une chemise blanche à col dur, et ainsi se sentait gauche, lui qui tous les jours revêtait un gros bourgeron de velours marron dans lequel il avait les coudées franches.
Le dimanche était jour du Seigneur, donc jour de repos, cependant il s'activait car il était chantre et sonneur de cloches et ne manquait aucun office.
Sa présence était irremplaçable lors d'un décès, car il cumulait les fonctions à partir de la fabrication du cercueil, en passant par les chants funèbres et le glas accompagnant le dernier voyage du défunt. Et, si d'aventure un vétéran de la guerre de 1870 passait "l'arme à gauche" vite, il se ceinturait de son écharpe de maire pour un dernier hommage républicain.
Marie-Louise aimait l'accompagner pour entendre sa voix sonore résonnant sous les voûtes séculaires de la vieille église.
-Paul, j'espère que tu n'as pas oublié que monsieur le Curé venait manger chez nous lui dit Philomène
En effet, selon la tradition, le curé du village déjeunait chaque dimanche à tour de rôle chez ses ouailles. L'honneur de cette réception revenait régulièrement chaque année et les familles les plus pauvres n'auraient pour rien au monde faillit à ce devoir, seuls, quelques mécréants lui refusaient leur table et se gaussaient d'une telle coutume.
Philomène avait bien fait les choses. La veille, elle avait tué la vieille lapine grise, celle qui était devenue stérile et l'avait transformée en gibelotte dont le fumet capiteux s'échappait d'une cocotte de fonte noire.
Marie-Louise, excitée par l'évènement ne tenait pas en place et gênait sa mère dans ses préparatifs
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