Combien de Moi, encore ?

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Les termes de l’équation

La crise avait été précédée de quelques signes avant-coureurs. Rien de grave. Rien, en tout cas, qui puisse laisser deviner l’étendue du désastre à venir…mais tout de même…

Il n’est pas aisé de définir, parmi tous ces petits événements insignifiants, celui qui marque véritablement le début de ce long cheminement, de cette lente progression dans le dégoût, de cette montée constante de la nausée. Et sans doute cette recherche forcenée d’un point de départ, d’une date fondatrice, n’a-t-elle aucun intérêt réel. D’autant qu’avec le recul, il serait facile de donner un contenu probant, un sens évident, au moindre signe, à la plus petite anomalie. L’histoire d’une vie, ou d’un épisode de cette vie, peut, comme l’histoire des peuples et des nations, être réécrite à l’infini. Au gré des interprétations, selon l’humeur du moment ou les intentions du récit, l’incident le plus infîme, ou même l’absence de tout incident, peut s’éclairer comme une évidence aveuglante…Après coup. Bien sûr, toujours après coup.

Mais sur le moment, dans la brume des jours mécaniques, rien n’est jamais visible, rien n’est jamais lisible. Alors, pour ce qui est d’une éventuelle compréhension, d’une explication rationnelle et cohérente…

C’est pourtant cette soif inextinguible, ce besoin irrépressible, cette vis sans fin du désir de comprendre, cette volonté d’unification, cette nécessaire clarification du monde et de soi qui traverse, de part en part, toutes les existences humaines, même la moins ambitieuse. Renoncer à cette vaine quête, c’est se condamner au néant du suicide ou de la folie. Que d’autres chercheront d’ailleurs à expliquer absolument.

Mais, pour ceux qui refusent de quitter les rives balisées de la raison et que la mort effraie, comment satisfaire cet appétit viscéral de cohérence ? Comment faire coïncider l’absurdité évidente du monde avec la rationnalité proclamée ? Comment réconcilier un Moi largement inconnu, mais qui se révèle, le plus souvent, lâche, vindicatif et veule, avec ce désir, aussi dérisoire que puissant, de s’aimer…et d’être aimé ?

C’est bien là l’impossible équation.

Comme tout-un-chacun, Laurent a parfois cru qu’il était parvenu à résoudre cette éternelle énigme. S’appuyant, tour à tour, sur ce qui lui semblait le plus solide, ou le plus facile, il tenta, comme nous tous, de se construire, dans sa famille, ses études, son métier, son couple, mais aussi par le biais de l’amitié, avec l’aide de Dieu ou celle de l’alcool. Jusqu’à ce que la fragilité intrinsèque de tous ces repères ou auxiliaires successifs le conduisent au cynisme et au dégoût. Mais quand ?

La crise avait bien été précédée de quelques signes avant-coureurs. Rien de grave. Rien, en tout cas, qui puisse laisser deviner l’étendue du désastre à venir…mais tout de même…

Il n’est pas aisé de définir, parmi tous ces petits événements insignifiants, celui qui marque véritablement le début de ce long cheminement, de cette lente progression dans le dégoût, de cette montée constante de la nausée…


La première résolution : les origines

Premier terme : le lieu

Andernos-les-Bains. Le Bassin d’Arcachon : un abcès de schizophrénie de l’hexagone.

Il faut y avoir ressenti la fébrile animation copulative des courtes nuits estivales, après avoir vu les corps triomphants et nus des jeunes allemandes, superbement dorés par un soleil contondant et rincés par les vagues fraîches de l’Atlantique. Il faut y avoir vu la fantaisie des jeunes citadins, Bordelais et Parisiens, venus tester l’efficacité de leurs testostérones, en séduisant leurs cousines, méconnaissables dans ce nouveau décor, en affrontant les vachetttes insoumises de Labat, et en s’imbibant d’une piquette trop vite auréolée du label « Bordeaux », aussi prestigieux que trompeur. Il faut, enfant, avoir suivi les longues files des chenilles processionnaires, aux corps jaunes, noirs et velus, avoir respiré ce pollen d’or aux parfums entêtants du mimosa et de la sudation résineuse des pins, qui envahit les vérandas et fait tousser les asthmatiques. Avoir longtemps regardé l’autre lente procession, motorisée, du retour du Petit ou du Grand Crohot, de la Flamêche, du Cap Ferret, du Porge ou de Lacanau, avoir déambulé dans la double avenue du Général de Gaulle, avoir arpenté la jetée, avoir tenté sa chance au casino de nougat, avoir goûté les crèpes au Grand Marnier de Chez Pépé. Avoir tourné, sans fin, à bord des avions en tôle, suspendus à l’axe du manège par de simples chaînes métalliques, puis, plus tard, avoir connu le décor de science fiction de la Corvette, que les habitués appelaient « la Crevette ». Avoir dansé, au rythme des « bandas », pendant la Fête de l’Huître, qui est aussi celle de la saucisse et d’un vin blanc trop acide, qui parvient cependant à faire chanter les Anglais en patois landais. Avoir fait l’amour dans les dunes, ou dans les bois de la plage des Quinquonces. Il faut avoir senti, au creux de l’estomac, le craquement, délicieusement terrifiant et cent fois renouvelé, des orages qui crèvent, après le 15 Août, comme pour rappeler aux vierges étourdies, que les vacances s’achèvent bientôt… Il faut, simplement, avoir passé, dans son enfance ou sa jeunesse, ne serait-ce qu’un été sur ce littoral excité, pour comprendre le désespoir que peut y causer le vide de l’hiver.

Les villas fermées, les longues avenues vides, bordées de platanes chauves, cette bruine fine et si fréquente, les marées basses qui dévoilent les bateaux couchés sur la vase, comme autant de cadavres en putréfaction et, surtout, cette lumière triste, blafarde que l’on croirait d’origine lunaire. Et ces pins, trop sagement alignés, coupés de « pare-feux » et de profonds fossés, dans lesquels sont allés agoniser tant d’amis, broyés dans les tôles enchevêtrées de leurs GTI invincibles.

Les commerces encore ouverts étaient rares. Le Codec, où l’on entrait en clignant des yeux, tant la lumière crue du néon était aveuglante, après la clarté laiteuse du jour, et où l’on croisait forcément un voisin, un collègue ou une vague connaissance. Au rayon boucherie, le sourire enjôleur d’Yvon, charmait les Madames Bovary du coin. Non loin, un tabac au patron teigneux, qui fermera boutique quand les rumeurs concernant le goût trop prononcé de son fils pour les petits garçons se feront plus précises. La librairie où la fille de la maison passait ses caprices d’enfant gâtée sur les fils des clients, avant de céder, quelques années plus tard, à tous les leurs. Les Nouvelles Galeries, pourtant déjà plus très fraîches, et les Arts Ménagers, où s’achetaient tous les cadeaux de la Fête des Mères. Deux boulangeries-patisseries prétentieuses fournissaient le baba et les éclairs du dimanche, l’une aux paroissiens de Notre Dame de la Paix, et l’autre à ceux de Saint-Eloi.

Heureusement, Madame Moreno, près du stade, plongeait tendrement sa main frippée dans de grands bocaux d’où elle retirait deux fois plus de bonbons que ce à quoi donnaient normalement droit les quelques pièces vite glissées sur le comptoir. Mais un pressing imbécile et peinturluré eut tôt fait, après sa mort, d’éloigner les enfants de cette boutique, qu’ils avaient pourtant fréquentée pendant trois générations.

Les jeudis après-midi, c’est à La Maison des Jeunes et de la Culture, si mal nommée, que l’on s’appliquait consciencieusement à dégoûter des cohortes de condamnés au solfège, pendant que Bernard plaquait, sur le tatami et sous son quintal, des gamins de six à dix ans. Plus tard, sur des banquettes mîteuses et sous le regard ironique d’une patrone revenue de tout, c’est à l’Hipopotame que les jeunes mâles échangeaient, devant un gin fizz trop sucré, leurs appréciations sur les performances sexuelles de gamines pleines de bonne volonté, mais aussi dépourvue qu’eux d’imagination.

Et dans cette parenthèse hivernale, semblable à une grossesse difficile, avant la délivrance de l’été, l’ennui était anesthésié à coups de ragots. Un pompier pyromane, un autre homosexuel, la légèreté d’une femme de gendarme ou les dettes d’un épicier fondaient onctueusement dans le thé des mères de famille, dont bien peu avaient un emploi.

Les hommes, eux, feignaient de retrouver les vertus martiales de leurs aïeux, lors d’interminables parties de chasse. Leurs pères avaient déjà éradiqué toute faune sauvage. La bécassine avait pratiquement disparu, la bécasse était réservée à une élite, le chevreuil et le sanglier se chassaient en battues, entre notaires et médecins, le col vert exigeait un chien et un bateau ou une « tonne », la caille ne se rencontrait plus que dans les chasses privées, l’ortolan n’était plus qu’un souvenir et le lièvre se faisait rare. Ne restaient que les grives de passage, le faisan de lâcher, le lapin d’élevage et des perdrix décharnées. Et, surtout, la palombe, canardée depuis des « pylônes » de plus en plus haut. Au lever du soleil, « Gros Minet » pouvait encore réaliser quelques beaux coups de filets et faire « aux pentes », une belle moisson d’alouettes. Plus tard, tous monteront dans le Médoc pour se mettre à la tourterelle, mais seulement pour emmerder les écologistes.

Dans ces matins gîvrés, « Mitraillette », bègue depuis l’Indo, tentait, au milieu des rires gras, de faire partager, sans succès, sa terreur. Coupé de sa section, il avait passé une journée, terré dans un trou, pendant que les Viets, dont il voyait les pieds, ratissaient la zone. D’autres dédiaient chaque coup de 12 aux Fehllagas.

Le 12, justement, était choyé comme bien peu d’épouses. La platine toujours finement ciselée, il situait son propriétaire, comme la voiture le ferait, quelques années plus tard.

La pause se faisait devant un feu de sarments de vigne, sur lequel grillait l’entrecôte. Charcuterie, viande, camembert, une baguette et un litre de rouge par personne, minimum : il aurait fallu ajouter l’infarctus dans les statistiques consacrées aux accidents de chasse…

Un peu avant Noël, venait la saison des lotos où, dans la fumée des Gauloises et le parfum anisé du Pernod, on pouvait se fâcher à mort pour un jambon, un panier garni, une caisse de vin ou une cafetière électrique.

Ce terroir, cyclotimique, connaissait, pourtant, entre la frénésie de l’été et l’ennui morbide de l’hiver, deux courtes périodes d’une sublîme normalité. En mai et octobre, avant l’arrivée et après le départ des estivants, le Bassin retrouvait une sérénité majestueuse et pouvait, à nouveau, ensorceler. Mais la magie des ces trop courtes saisons masquait mal le désespoir insoupçonnable qui, pendant l’hiver, gangrennait les âmes. Ils étaient nombreux, des deux sexes et de tous âges, à se donner la mort à chaque nouvelle gelée. Quel touriste, en les voyant si démonstratifs en juillet, aurait pu deviner qu’ils se pendraient en janvier ?

Commentaires (3)add comment

AliceCullen a écrit:

smilies/cry.gifComme je me suis inscrite il n'y a pas longtemps, je voulais demander si, pour les romans, il y avait une limite? Si par exemple la limite est 2 pages? Ou autre.
Merci d'avance.
 
Abus
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juillet 07, 2009
Votes: +0

Laurent D. a écrit:

Bonjour Alice. Il serait difficile de concevoir une rubrique consacrée aux romans et de limiter l'espace accordé aux auteurs à seulement une ou deux pages... Donc, nous n'imposons aucune restriction de taille pour les romans! Cependant, et comme tu l'as sûrement remarqué, la plupart des textes déposés ne sont que des extraits...
Il y a à cela deux raisons:
- Soit il s'agit des premiers chapitres du roman et l'auteur n'a pas encore écrit la suite. La publication des premières pages sur le site lui permet de voir les réactions suscitées par son texte, de prendre en compte les remarques, commentaires...ou même de faire appel aux lecteurs pour trouver de nouvelles idées.
- Soit, le roman est déjà intégralement écrit (c'est plus rare) et l'auteur décide de ne mettre en ligne que des extraits pour éviter tout risque de pillage, piratage et autres formes de plagiat... Ca se comprend!!!
 
Abus
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juillet 07, 2009
Votes: +0

FLORIAN B. a écrit:

C'est dans un verbe exacte, dans un temps maitrisé et avec une émotion certaine que votre récit implique le lecteur et l'atteint d'une envie frénétique de dévorer ces lignes si bien diluées !

C'est avec une passion débordante et un plaisir immense que j'ai apprécié ces quelques lignes ! Et avec une modestie mesurée, je trouve dans votre expression quelques automatismes linguistiques que l'on retrouve également dans mon "style", si l'on peut parler ainsi.

A relire d'urgence ! Merci à vous.
 
Abus
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février 27, 2010
Votes: +0

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Mis à jour ( Vendredi, 03 Avril 2009 06:29 )  
Auteur de cet article : L.D.

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