Très sincère et complète confession du sieur Alain Le Tourneur

Envoyer Imprimer PDF
(1 - user rating)

Très sincère et complète confession du sieur Alain Le Tourneur, matelot du Roy, mutin du Zéfir, et pirate sur la mer des Indes et des isles de France. (extrait)

Le jour est proche, je le sais bien, où je devrais, devant Le Père Éternel, faire la balance de toutes mes actions.

Je crois en Son Amour et en Son Infinie Miséricorde, et mon âme impure ne tremble pas à l'annonce de cette heure terrible où chacun voit le visage de son Créateur. Seul, Notre Seigneur peut lire au plus profond de nos coeurs et Son Immense Bonté Lui permettra de voir, dans le mien, que tous les crimes odieux, par moi commis, trouvent leur origine dans la trop grande faiblesse d'esprit d'un jeune homme aventureux. La cruauté inhumaine de Messieurs les Officiers du Zéfir m'a seule conduit à embrasser le parti des mutins. Pirate, je le fus contre ma volonté, par un de ces tours dont le Malin use parfois pour s'attacher les âmes les moins bien forgées.

De mes frères en humanité, je n'attends aucun secours ni mercy, et du Tribunal terrestre devant lequel je comparaîtrais bientôt, à l'Isle de France, je sais déjà la sentence. La corde m'est promise, et je l'espère, comme un naufragé épuisé attend l'horrible gueule du requien qui viendra le délivrer de ses souffrances. Mais cette heure de la délivrance n'a pas encore sonné et me voila, présentement, une balle de mousquetterie enfoncée de plusieurs pouces dans la cuisse droite, les flancs creux, dévoré vif par une innombrable pouillerie, bataillant avec les rats pour approcher de la pitance puante que mes geôliers glissent sous la porte de mon caveau, après avoir craché dedans. Trahi par un homme de ma race, et vendu par lui au sultan de Anjuanna, j'embarquerai dans peu de jours, les fers aux pieds, à bord d'un vaisseau portant le pavillon de mon Roy, pour rallier L'Isle de France où la justice des hommes me condamnera au gibet. Il n'est donc plus temps de songer à demain, puisque demain est écrit. Je veux, au contraire, consacrer chaque heure qu'il me reste de vie à me repentir de mon passé. Après bien des suppliques, toujours suivies de bastonnades, le sultan m'a enfin octroyé de quoi écrire la terrible histoire de ma pauvre vie. C'est à ce devoir sacré de sincère et complète confession que je veux maintenant consacrer mes dernières forces. Peu m'importe si mes juges trouvent, dans ces souvenirs douloureux, l'aveu de crimes jusqu'alors inconnus d'eux. Le peu qui leur fut rapporté est déjà bien assez pour que le bourreau m'habille le col. Ces pages, que je vais noircir du récit de mes erreurs et de mes fautes, seront, si l'on respecte mon souhait, remises à Monsieur le Gouverneur de l’Isle de France avant mon procès, et je ne sais ce qu'il en adviendra après ma mort, mais peut-être serait-il profitable aux jeunes gens de découvrir la vérité d'une profession trop souvent dépeinte sous des couleurs attrayantes.

On m'a rapporté qu'en France, comme en Angleterre, quelques pirates, plus rusés ou plus chanceux que je ne le fus, se sont retirés avec de belles rentes, qu'ils accroissent encore en faisant écrire leurs souvenirs par de trop habiles auteurs. Dans ces ouvrages, certes fort divertissants, ces forbans deviennent d'authentiques chevaliers errants, amis du genre humain, n'usant de leurs armes que pour défendre leur vie, ou pour rétablir la justice bafouée. On m'a assuré que ces livres, fort dangereux, circulent librement, enflammant les esprits de tous les jeunes gens, même dans les familles les plus honorables. On ne trouvera, ici, aucun de ces travestissements, qui font de la réalité la plus noire un conte charmant. J'ai versé le sang de victimes innocentes, pour le simple motif que leur route croisait la mienne ou que leur navire était chargé de biens que je convoitais. Ces actions, odieuses, ne trouveront jamais d'excuses, mais je peux soutenir, devant quiconque, que tous mes pairs agissent de même. Sans doute ces horreurs, portées à la connaissance du public sans souci de complaire, pourraient-elles écarter de cette triste profession des jeunes gens trop téméraires.

C’est donc dans cet esprit que j’entreprends, ici, le récit de ma vie. Puisse mon exemple servir les desseins de la Divine Providence et ramener vers Dieu les jeunes écervelés qui s’apprêteraient à lui tourner le dos. Alors, ma misérable vie, si lourde de mes nombreuses fautes et de tous mes crimes, n’aurait pas été totalement inutile à mon Prochain. Il en sera ainsi, si telle est la volonté de Notre Seigneur… Comment j'ai trahi la confiance des miens et déçu les espoirs légitimes du meilleur des pères Sans doute une existence commencée dans la chaleur d'une famille aimante ne pouvait-elle se poursuivre longtemps dans la quiétude du bonheur domestique. La Providence s'est montrée généreuse à mon endroit et mon enfance et ma prime jeunesse se sont écoulées sous les tendres regards d'une mère douce et d'un père juste. Élevé dans l'amour de Jésus Christ, Notre Sauveur, comblé d'attentions et promis à une honorable carrière dans le négoce, je ne dois qu'à ma fougue imprudente d'être devenu le forban qui se balancera bientôt au bout d'une corde. Louis-Charles Le Tourneur, mon père, était un homme sage, honnête et fier de sa profession. Son grand-père, issu d'une famille de modestes pêcheurs de l'Étang d'Audenge, était parvenu, à force de volonté et de privations, à armer une grosse pinasse. Achetant la pêche ramenée par ses confrères de l'Étang, il l'embarquait dans ses cales, longeait les côtes jusqu'à l'estuaire de la Gironde, et remontait le fleuve jusqu'à Bordeaux où son poisson se vendait à meilleur prix. Après lui, son fils, mon grand père, a fait construire d'autres bateaux afin de poursuivre le même commerce. Ses sloops, chargés au Cap Ferret, remontaient jusqu'à l'estuaire, où la cargaison était ensuite transbordée sur des gabares, qui ralliaient Bordeaux. A son tour, mon père apporta quelques perfectionnements à cette entreprise: désormais, à Bordeaux, notre poisson se vend dans deux belles échoppes portant notre enseigne et, les jours où la mer est trop grosse pour appareiller les sloops, des chariots, que l’on appelle des « chasses-marée », font, par la terre, le même trajet entre Audenge et Bordeaux. Dès l'âge de raison, je fus naturellement associé à la vie de notre maison. Très tôt, j'embarquai à bord des barques de nos pêcheurs sur l'Etang. Plus tard, je servai de mousse à bord de nos gabares, puis de nos sloops. A quinze ans, j'étais patron du Mascaret, notre plus grosse gabare, et à dix-sept ans je commandais La Leyre, notre meilleur sloop. Tout naturellement, j'étais donc destiné à prendre la succession de mon père. Celui-ci avait pour moi de beaux projets, que je ne tardais pas à anéantir. Louis-Charles Le Tourneur avait ainsi prévu que nous créions, à Andernos et à Blaye, deux chantiers où d'habiles charpentiers construiraient un grand nombre de pinasses, de sloops et de gabares, sur le modèle de nos propres bateaux. Notre flotte, connue dans toute la région, suscitait l'envie de tous les armateurs et pêcheurs d'Aquitaine et mon père était donc certain que de tels ateliers connaîtraient la prospérité. Nos pinasses se manoeuvraient avec aisance, nos sloops étaient bon marcheurs et nos gabares et chalands pouvaient embarquer une grande quantité de poisson. Depuis le temps du grand-père de mon père, nous n'avons déploré la perte que de deux de nos bateaux. Du vivant de mon grand-père, un de nos sloop a chaviré dans le franchissements des Passes entre l'océan et l'Étang, et dans mon enfance, une de nos gabares a pris feu à quai, à Bordeaux. Alors que j'avais dix-huit ans, au moment où je m'apprêtais à trahir les miens pour m'embarquer à bord du Zéfir, nous disposions d'une douzaine de pinasses, de cinq sloops, de huit gabares et de cinq chalands. Ma mère, Marie-Jeanne Le Tourneur, était la fille cadette d'une très ancienne famille de la petite noblesse de la région, les Meynard de La Taillade, dont un aïeul avait combattu, aux côtés de Talbot, le dernier Captal de Buch, à la bataille de Castillon. Puissante, à l'époque des ducs anglais, cette lignée avait, peu à peu, perdu l'éclat de sa gloire. Je ne sais, en toute vérité, si son mariage, avec mon père, fut seulement dicté par l'amour ou convenu pour rétablir l'aisance d'une maison en difficulté, tant son attachement et son dévouement à son époux furent constants, et je ne l'ai jamais entendue reprocher à mon père son extraction, non plus que se prévaloir des titres que portèrent jadis ses ancêtres. Contrairement, mon père faisait aimablement rougir son front, quand il disait sa fierté d’avoir épousé une si noble dame. Il espérait qu'à mon tour, je pris pour épouse une jeune fille de même condition noble. Le brave homme n'était aucunement sensible à la vanité d'un nom ou d'un titre, mais je sais que lui pesait lourdement l'impossibilité qui m'était faite d'obtenir un jour un brevet de capitaine sur un vaisseau du Roy, pour la seule raison de mon origine roturière. Si j'avais suivi son voeu, peut-être mon fils, ou mon petit-fils, aurait-il pu prétendre un jour à l'honneur d'un brevet d'Officier dans la Marine de Sa Majesté, et c'était là le rêve secret de ce père aimant. A dix-huit ans, croyant que mes mérites, mon audace et mon courage suffiraient à m'obtenir ce que la naissance m'interdisait, j'en vins à voler mon père pour m'engager, comme cadet, à bord du Zéfir. Comment j'apprends que le Capitaine du Zéfir cherche à embarquer un cadet pour l'isle de Saint-Laurent Nous étions en Mars, et profitant des fortes marées, mon père avait accru le nombre des gabares qui livraient le poisson à la ville et m'avait confié la responsabilité d'un convoi de trois gabares et de deux chalands. J'accostai à Bordeaux alors que la nuit était déjà bien avancée. Il nous restait trois heures de sommeil avant que n'arrivent les tombereaux qui transporteraient le poisson jusqu'à nos échoppes et directement chez nos clients les plus importants. Alors que telle n'était pas mon habitude, et je ne sais toujours pas pourquoi, mais peut-être le diable y fut-il pour quelque chose, je décidai d'amener les patrons de mes bateaux se réchauffer d'un punch, dans l'une de ces tavernes sordides qui bordent les quais de la ville. Je ne décrirai pas ici le décor étrange de ces mauvaises auberges. Les jeunes gens s'imaginent toujours qu'elles recèlent quelque merveilleux mystère, quand ce ne sont qu'infâmes coupes-gorge. Dans ces sombres établissements, se retrouve toute la racaille des docks, le rebut de notre marine et toutes les fortes têtes qui renâclent à l'effort et descendent à la cale quand tonne le canon. Ceux-là mêmes que l'on voit toujours au premier rang des mutins. J'étais trop jeune alors pour savoir cela et je me figurais que la clientèle du Caïman, telle était l'enseigne maudite de l'antre dans laquelle je pénétrais ce soir là, n'était composée que de braves matelots, d'intrépides canonniers et de glorieux Officiers. Dans mon aveuglement coupable, je ne vis ni la pauvreté du mobilier, sans doute plusieurs fois brisé lors de querelles d'ivrognes, ni la saleté repoussante du gobelet dans lequel on me versa, pour un prix exorbitant, un mauvais rhum possiblement coupé d'eau trouble. Je ne vis pas davantage les haillons des gueux atablés, ni ne sentis le remugle écoeurant du ragoût tiède qui leur était servi. Mes quatre compagnons, tous beaucoup plus âgés que je ne l'étais, ne semblaient être aucunement incommodés par cet étrange spectacle et je m'appliquais à ne pas paraître plus surpris qu'ils ne l'étaient. Nous prîmes place à une table déjà occupée par deux robustes gaillards. Je confesse ici que la vanité me conduisit à entamer la conversation avec eux, non par civilité, mais pour les éblouir de l'éclat de ma situation. A dix-huit ans, amiral d'une flotte de cinq gabares et chalands remontant la Garonne, je me croyais l'égal des capitaines les plus aventureux. Sans doute aurait-il suffit que les deux matelots sourient pour que mon assurance s'évanouisse, mais au lieu de cela, le plus âgé se montra fort respectueux, m'appelant tantôt «Monsieur», tantôt «Capitaine», comme si je portais dans mes basques un brevet signé de la main même du Roy. Ces marques de déférence, on s'en doute, ne déplurent pas au jeune nigaud que j'étais, au point que je décidais de demeurer en si bonne compagnie, quand «mes hommes» choisirent de regagner leurs bords pour prendre quelque repos. Sitôt que je fus seul avec eux, mes deux convives se montrèrent à mon égard d'une étonnante largesse, et la table fut vite encombrée de bols vides. Alors même que je me dépeignais comme un jeune Officier dont les exploits retentiraient bientôt sur tous les océans, la chaleur du rhum autorisa mes deux nouveaux camarades à plus de familiarité que je n'aurais dû en tolérer. Le plus vieux surtout, un Picard dénommé Rouillet, changea vite ses manières, pour m'appeler «Monsieur Alain», puis «mon ami Alain»… et loin de m'offenser, ces paroles me laissaient penser que j'étais entré dans la grande confrérie des gens de mer. Quand, au sixième grog, je fus enfin las de vanter la flotte paternelle, que je représentais comme une immense armada, et que j'eus fait le tour des expéditions victorieuses que j'entendais mener, pour peu que le Roy me confie un vaisseau, la curiosité me prit de connaître la qualité de mes compagnons. Le plus jeune, qui avait pour nom Blanchard, fut le premier à mentionner le Zéfir. - «Comme vous nous voyez, mon beau Monsieur, cette nuit est la dernière que nous passons à terre avant longtemps. Nous sommes du Zéphyr, qui doit appareiller après-demain, pour rallier Saint-Laurent, une grande isle à l'orient de l'Afrique, que les naturels et les Anglais appellent Madagascar…» Il n'eut pas le temps d'en dire beaucoup plus avant que Rouillet ne reprenne la parole. - «C'est juste comme il dit, mon ami Alain, et croyez-moi, c'est une sérieuse traversée: dès le passage de Cordouan, on peut très bien tomber sur une escadre anglaise en maraude. Des Açores aux isles du Cap Vert, les Anglais sont plus rares…mais pas les Portugais, sans parler des coups de vents, qui sont, dans ces parages, d'une brusquerie à peine croyable. Je ne dirai rien du Cap des Tempêtes, c'est une porte ouverte sur l'Enfer. Après, le plus grand danger, c'est de croiser la route d'un convoi de marchand de la Compagnie Anglaise, car ces braves commerçants sont armés comme des vaisseaux de haut rang. Mais si la Providence nous garde de tous ces eccueils, Saint-Laurent est un véritable Paradis terrestre: les fruits y sont variés et succulents, les naturels dociles, le climat très sain, et l'on y voit des animaux extraordianires.» Les yeux brillants d'envie à l'évocation d'une si périlleuse croisière menant à un tel Éden, je pressai mes compagnons de questions : quel type de vaisseau était-ce donc que ce Zéphyr, et qu'allait-il faire à Saint-Laurent, quels étaient, à bord, les postes de mes deux camarades, à quoi ressemblaient donc les fabuleux animaux de cette isle… J'appris ainsi que le Zéphyr était une flûte, armée de 20 canons, plus deux pièces de chasse et quatre pierriers, commandée par Monsieur de Survilliers. Trois mousses et soixante et dix-huit matelots et maîtres étaient portés sur le rôle de l'équipage. Il fallait y ajouter un chirurgien, un aumônier, un cadet et cinq officiers, en plus du Capitaine, ainsi que les huit serviteurs de ces Messieurs. Un passager important devait aussi prendre place à bord du Zéfir, en la personne du Chevalier de la Barrère, qui venait d'acheter à la Compagnie des Indes la toute nouvelle charge de Gouverneur de l'Isle de Saint-Laurent. Sa récente nomination à cette fonction devait, du moins l'espérait-il, lui permettre d'amasser rapidement une belle fortune, avant de revenir en France, et d'y briguer les plus hautes charges de l'État. L'influence du Chevalier devait être grande, puisque le nouveau Gouverneur avait obtenu, du Directoire de la Compagnie et du Ministre, que le Zéphyr demeure à Fort Dauphin, au sud de Saint-Laurent, où des pirates troublaient régulièrement la bonne marche du commerce avec les Mascareignes. Ce nouveau port d'attache réjouissait mes deux comparses. A les entendre, nul lieu au monde n'égalait cette grande îsle. Blanchard, que la boisson animait, faisait de grands gestes en décrivant ce Paradis. «On y trouve, disait-il, tous les bois précieux et le sol regorge de bonnes matières. Pour ce qui est des naturels, ils se montrent toujours amicaux avec les Européens. Solides, ils travaillent pour peu et sont toujours dociles.» Mais de toutes les richesses de Madagascar, c'était surtout des femmes qu'il voulait parler le plus en détail, et tous mes efforts ne parvinrent pas à le détourner de son sujet. «Les négresses de cette isle n'ont pas la peau noire de celles que l'on rencontre sur la côte occidentale de l'Afrique: elles sont d'un marron délicieux, et pour bien dire, moins foncé que le teint de beaucoup d'Espagnoles ou de Portuguaises, que l'on considère blanches. Toutes ont le souci de plaire et prennent beaucoup de soin d'elles-mêmes. Nées d'une race fière, bien qu'allant nus-pieds et le plus souvent aussi nues qu'au jour de leur naissance, elles sont aussi majestueuses que les plus nobles de nos Dames. L'Européen qui les croise ne doit foutre pas s'arrêter à cette apparence: ces bougresses aiment le Blanc et sont même encouragées par leurs pères à venir partager nos couches. Et je dois avouer que même les plus jeunes s'y montrent naturellement plus expertes que nos plus vielles catins…» Ces confidences, faites sur un ton gourmand, et illustrées des pires grossièretés, me faisaient rougir et je fus bien reconnaissant à Rouillet de faire taire son camarade. L'air sévère et la voix haute, il apostropha ainsi Blanchard: «Animal, n'as-tu-donc aucun souci de ton salut, pour te vanter ainsi de forniquer avec ces créatures sans âme? Monsieur le Capitaine n'a que faire de tes turpitudes et sans doute a-t-il compris que tu es ivre, sans quoi je suis bien certain qu'il ne t'aurait pas laissé en dire autant…» Je m'empressai d'acquiescer, tandis que Blanchard se renfrognait. Conservant la parole, Rouillet continua, pour moi, le tableau de cette isle enchanteresse. «La Nature s'y montre généreuse, comme elle ne l'est nulle part ailleurs. Les fruits y sont énormes et d'une incomparable saveur: je vous assure, Mon Ami Alain, que si vous goûtiez au Mango, après cela vous dédaigneriez nos pèches, et la fraîcheur du Mananasse vous ferait vite oublier nos poires juteuses. Le gibier est également abondant et facile à se procurer. Un seul coup de mousquet suffit à faire trois ou quatre pigeons bien gras. On y trouve aussi des tortues gigantesques, sur le dos desquelles douze hommes peuvent prendre place sans que l'animal ne cesse d'avancer. Leur chair, un peu molle, est pourtant fort bonne. Mais le plus commun, et partant le moins prisé bien qu'il soit délicieux, c'est le Dodu. C'est un très gros canard, qui se laisse prendre à la main et qui, en rôt, vaut le meilleur faisan. Je pourrais aussi parler des poissons, très abondants et bons au goût, ou encore des singes, nombreux, que les naturels considèrent comme leurs semblables… Pour dire ici toute la vérité et ne rien taire de ce pays, je dois aussi parler des rares dangers que l'on y court. Avec les indigènes, il n' y a rien à craindre à Fort-Dauphin: le roi nègre qui les gouverne dans cette région est l'allié de La France, et s'il lui arrive encore, de temps à autre, de dévorer un malheureux égaré à l'intérieur des terres, c'est toujours après s'être assuré qu'il ne parle pas notre langue, dont on lui a enseigné les premiers mots. En mer, d'énormes requiens sont toujours présents sous la coque des bateaux et ne laissent aucun espoir au naufragé. A terre aussi, quelques animaux peuvent se montrer féroces, mais nos mousquets sont bien plus efficaces que les javelots des indigènes et, pour tout dire, peu de blancs trouvent, à Saint Laurent, une mort violente.» J'étais fasciné par ce catalogue des curiosités de ce pays. Mes mauvais compagnons le virent bien et, avec habileté, s’employèrent à entretenir ma curiosité, pour le prix de quelques nouveaux flacons, que je payais sans même m’en apercevoir. Mais Blanchard, dont l’alcool libérait les instincts les plus bas, se désinteressa vite de Madagascar et de ses richesses pour entreprendre la séduction d’une servante de la taverne. L’objet de sa convoitise avait bien passé son quarantième hiver. Ses cheveux, rares et sales, étaient d’un blond filasse, son visage, poilu et crevassé, s’ouvrait d’une large bouche édentée et l’incroyable largeur de ses hanches étaient bien la seule chose qui, chez elle, inspirât le respect. Observant le matelot du coin de l’œil, je le vis sortir, d’un repli de ses manches, quelques pièces de cuivre qu’il fit passer dans les mains de sa conquête, avant qu’elle ne l’entraîne, par un mauvais escalier, à l’étage où se trouvait sans doute son galetas. Horrifié par ce coupable commerce, je faisais part de ma réprobation à Rouillet qui, imperturbable, continuait de me décrire les étapes du voyage qu’il allait bientôt entreprendre vers Saint-Laurent. Mais, à ma grande surprise, mon compagnon éclata d’un rire franc et sonore : « Mon ami…Qu’allez-vous imaginer ? Nous sommes bons chrétiens, Blanchard et moi, et nous ne gaspillons pas notre trop maigre solde dans les bras de filles publiques…Non, laissez-moi vous expliquer. Comme vous le savez, nous appareillons après-demain pour une longue croisière. Or, les maigres rations que l’on nous sert à bord se gâtent vite et, lors du dernier tiers du voyage, il n’est pas rare de voir le croups ou le scorbut se déclarer parmi l’équipage. Certaines matrones savent des recettes de décoctions qui préservent de ces fléaux…et c’est là tout l’objet du négoce conclu entre Blanchard et cette bonne femme. » Bien qu’en mon fors intérieur je trouvai de sérieuses raisons de douter de cette explication, d’autant que nous parveanait, de l’étage, quelques gloussements bien peu compatibles avec une activité d’apothicaire, je dois avouer que je préfèrais m’en tenir là et voir, en mes compagnons, des marins aguerris prenant toutes les précautions utiles pour un si long voyage, plutôt que des coquins, ivrognes et débauchés. Et comme s’il lisait en mon âme, Rouillet, se pencha vers la table voisine, où deux vieux gabiers jouaient aux dés en buvant force rhum, et les prit à témoin de ma méprise. Souriant de tous ses chicots, le plus agé des deux marins attesta la version de mon nouvel ami : « Pour sûr, mon jeune Monsieur, que la Jeanne, elle connaît de sacrés recettes ! Allez, celui qui passe entre ses mains, c’est bien pas du scorbut qu’il trépassera… » Et toute l’auberge de s’esclaffer, sans que je comprisse bien pourquoi. Honteux d’avoir douté de la vertu de mes camarades, je m’excusais auprès de Rouillet. « Ce n’est rien, Monsieur Alain. Vous naviguez sur de courtes distances, il est donc normal que vous ne connaissiez rien de ces terribles maladies. Et même si vous embarquez un jour pour une navigation au long cours, ce sera, bien sûr, comme officier et vos repas seront toujours constitués des meilleures parts. » - « J’aimerais vous croire, mon brave ami, mais hélas, même si mon père est un honnête homme, je ne suis pas noble. Je n’aurais donc jamais droit au titre d’officier, dont je rêve pourtant. » - « Que me chantez-vous là ? Rien ne vous est impossible. Tenez, Monsieur de Surviliers, notre capitaine, enrage, depuis plusieurs semaines, de ne pas trouver de cadets pour embarquer sur le Zéphyr. Depuis que la guerre a repris, la marine Royale enrôle tous les jeunes hommes qui peuvent prétendre à cette fonction et il n’y a plus, dans aucun port, de cadets disponibles. C’est à tel point que la Compagnie des Indes a obtenu le privilège d’enrôler des cadets issus de familles bourgeoises. Après cinq années de service sur les navires de la Compagnie, ils ont, s’ils le souhaitent, la possibilité de faire viser leur brevet par le ministre de la Marine et de servir sur les vaisseaux du Roy… Que voulez-vous, l’Anglais nous tue et emprisonne tant de nos bons marins, qu’il faut bien songer à les remplacer…» On se doute de l’effet que produisit, dans mon esprit, cette déclaration. Les pinasses, les sloops, les gabarres et les chalands de la flotte paternelle étaient bien loin. Je me voyais déjà, embarquant pour Saint-Laurent et ses richesses merveilleuses. -« Etes-vous bien certain de ce que vous me dites ? Peut-être faut-il remplir des conditions ? Faut-il acheter ce grade, et à quel prix… ? » -« Rien du tout. Je vous l’ai dit, on ne trouve plus un cadet sur les quais. Vous êtes de bonne famille, vous possèdez, cela se sent tout de suite, une solide instruction et, c’est un atout indéniable, vous naviguez depuis votre plus jeune âge. Croyez-moi, si vous désirez vraiment devenir officier un jour, ne laissez pas passer cette chance. Tenez, le mieux, si vous êtes vraiment décidé, serait de m’accompagner à bord du Zéphyr, demain, pour rencontrer le capitaine ou son second et régler, au plus vite, les conditions de votre embarquement. » Songeant alors aux dispositions qu’il m’allait falloir prendre, je convins donc de rejoindre Rouillet sur les quais, à quatre heures après-midi. Je quittai l’auberge, la tête emplie de rêves exotiques et glorieux, mais aussi anxieux des préparatifs qu’il me fallait accomplir en un si court délai. Naturellement, je craignais également que mon père, homme sage et réfléchi, n’aprouvât pas un départ aussi précipité. Enfin, je regrettai de n’avoir la possibilité d’embrasser ma mère, avant que d’entreprendre une croisière aussi périlleuse. Malgré tous ces tourments, ma résolution était fermement arrêtée, et c’est le cœur léger que je rejoignis Le Bétey, la plus grosse gabare du convoi dont j’avais la charge. J’y disposais d’une petite cabine, meublée d’une tablette, d’une étroite couchette, d’un gros coffre, où l’on remisait les cartes et les papiers du bord, et d’un plus petit, destiné à mes quelques effets personnels. Assis sur le rebord de ma couchette, la tablette tirée à moi, je commençai par écrire la longue liste des achats qu’il me faudrait faire, afin de m’équiper convenablement pour cette longue aventure. Je fus un peu effrayé en calculant le total des dépenses que j’envisageai, mais me rassurai en me disant que mon père, qui avait toujours su se montrer bon et large à mon endroit, ne voudrait sûrement pas que son fils parut être le cadet le moins bien pourvu du royaume et consentirait donc, de bonne grâce, à ces importants débours. J’écrivis, ensuite, une longue lettre à ma tendre mère. Je reconnais, sans honte, que quelques larmes sont alors venues brouiller ma vue…Ah ! Que peu de choses, en cet instant précis, auraient suffit pour me détourner de mes téméraires projets ! Un bon conseil murmuré avec douceur, ou la certitude de pouvoir profiter bientôt d’une autre occasion semblable, m’aurait, j’en suis convaincu, ramené à la raison. Hélas ! Seul dans ma cabine, je trouvais, autour de moi, toutes les raisons de m’entêter dans ma folie…Ce convoi fluvial, dont j’étais si fier, quelques heures plus tôt, d’avoir le commandement, m’apparaissait maintenant ridicule. Et que dire de l’avenir qui serait le mien dans notre belle maison de commerce ? Allais-je me résigner à vendre du poisson toute ma vie, à naviguer le long de côtes familières, quand s’ouvrait à moi la plus belle, la plus glorieuse des carrières ? Non, décidément, rien ne saurait me retenir… Quand je songe, aujourd’hui, dans la solitude de mon cachot, à l’existence sereine que j’aurai pu mener, je maudis Le Caïman et toutes les mauvaises maisons qui lui ressemblent. Combien de jeunes gens, aussi sots que je l’étais, y ont joué leur vie ? Beaucoup de mes camarades d’infortune, matelots et forbans, à qui j’ai raconté mon histoire, m’ont aussi avoué que c’est dans de tels lieux, devant les mêmes bols de gros rhum, que leur destin s’est noué. L’un y a perdu, aux dés ou aux cartes, une forte somme d’argent et son créancier, sans doute un fieffé tricheur, l’a obligé, pour payer sa dette, à prendre sa place à bord. Un autre y a été enivré par un quartier-maître à qui il manquait un mousse, et ne s’est réveillé qu’au large. Un autre encore, poursuivi par la maréchaussée pour une peccadille qui ne lui aurait valu qu’un mois de cachot, a suivi les conseils d’ivrognes qui lui recommandaient d’embarquer pour fuir les rigueurs de la loi. Un autre, enfin, endetté sans espoir de pouvoir honorer ses engagements, a entendu les récits, toujours merveilleux, que l’on ressasse sans fin, dans ces auberges, et qui vantent la facilité avec laquelle on fait fortune, une fois passée la ligne équatoriale…Aucun n’a connu la gloire ni la fortune. Naufragés, pendus, terrassés par d’étranges maux ou assassinés, ils ont tous disparu sans atteindre leur impossible rêve. Comme eux, j’étais loin, ce matin-là, de deviner vers quel impitoyable destin je dirigeais mes pas… Vers six heures, arriva le premier tombereau. Les hommes le chargèrent rapidement de soles, de carelets, de trogues et de mulets. Je montai, avec mon cofre, sur le banc de conduite, à côté de Jean Labat, un ouvrier qui travaillait depuis toujours pour mon père. -« Jean, lui dis-je alors que nous nous dirigions vers Saint-Michel, où se trouvait notre première échoppe, je ne t’accompagnerai pas, ce matin, pour les livraisons. J’ai grand besoin de voir mon père et de l’entretenir d’un sujet d’importance… » Mon air mystérieux l’avait intrigué et, par quelques habiles questions, il en vint à m’obliger à dévoiler mon secret…que je brûlai d’ailleurs de lui livrer. Je lui narrai donc ma rencontre avec Blanchard et Rouillet, l’embarras de Monsieur de Survilliers à enrôler des cadets, le privilège accordé à la Compagnie des Indes de recruter des cadets roturiers et ma résolution de m’embarquer pour Saint-Laurent. -« C’est là une décision bien hâtive, me répondit le brave homme. Mais enfin, je suppose que vous avez passé le reste de la nuit à y penser et que votre décision est prise… » -« Elle l’est, Jean… » -« Mais si Monsieur votre père venait à y faire obstacle…Vous êtes son fils unique et vous savez bien qu’il vous destine à prendre sa succession. Une si belle affaire, établie sur plusieurs générations, ce serait pitié que de la voir passer en des mains étrangères. » -« Je le sais bien, mais…que diable, un brevet d’officier du Roy…Ne vois-tu pas tout cela que cela représente ? » -« Je le vois bien. Mais je vois surtout qu’à naviguer, pendant cinq ans sur les mers océanes à bord des bateaux de la Compagnie, vous avez beaucoup plus de chances, monsieur Alain, de vous faire occire que de finir amiral…Enfin, nous verrons bien ce qu’en dira votre père. Vous savez bien comme il regarde avec attention tout ce qui vous touche et qu’il ne prend jamais de décision vous concernant sans en étudier tous les côtés. Peut-être parviendrez-vous à le décider… » -« Il le faudra bien. Jamais une telle chance ne se représentera ! » C’est dans cet état d’esprit que j’arrivai à « La belle marée », notre plus grosse échoppe, au pied de Saint-Michel. Je laissais les garçons de peine décharger le poisson, pendant que Jean donnait un peu d’avoine et d’eau à sa jument. Croisant Alphonse Bouvard, le secrétaire de mon père, je lui demandai si « le patron » pouvait me recevoir. -« Non, Monsieur Alain, vous ne pourrez pas le voir avant deux jours. Il est parti, hier tantôt pour La Réole, négocier l’achat d’une échoppe. Une occasion à saisir. Grâce à ce nouveau comptoir, nous pourrons armer davantage de chalands, descendre la Garonne jusque-là et approvisionner tous les villages des environs… » Je blêmis sans doute à l’annonce de cette absence imprévue, car Alphonse me proposa immédiatement son aide si j’avais un problème. Je parvins, non sans mal, à le rassurer. -« Mon père a-t-il laissé des instructions particulières pour son absence », demandais-je le plus naturellement que je le pus, afin de ne rien laisser paraître de mes projets. -« Oui, en effet… Tout d’abord, vous devez savoir que le vieux Girardeau a annulé sa commande de soles, mais nous prend, à la place, deux lots de mulets. Ensuite, votre père vous demande de passer à l’atelier de maître Jacques, le voilier, pour prendre livraison d’un tape-cul que nous lui avons commandé il y a deux semaines. Enfin, j’ai pour instruction de suivre en tout vos directives et de signer tous les billets à ordre dont vous aurez besoin et de vous remettre l’argent que vous pourriez être amené à dépenser en attendant son retour… » -« Bien. Pour les mulets, de Girardeau, vous le direz à Jean Labat, c’est lui qui fera seul la livraison. Je ne pourrai l’accompagner, ni même me rendre chez le voilier. Vous me rendriez d’ailleurs un grand service, Alphonse, si vous pouviez y passer vous-même…Enfin, et c’est de ce sujet-là dont je souhaitai m’entretenir au plus vite avec mon père, j’ai effectivement de gros débours à effectuer aujourd’hui même. Je vous prie donc de me remettre trente livres en espèces et soixante et dix livres en billets… » -« Quoi, Monsieur Alain, cent livres à vous remettre immédiatement, sans l’accord de Monsieur votre père…Je ne sais si je puis vraiment accéder à… » Je ne le laissai pas terminer. Prenant un ton hautain qui ne m ‘était pas habituel et qui devait donc paraître d’autant plus impératif, je répliquai : « Ne m’avez-vous pas dit, Alphonse, que mon père vous avez donné, pour instructions, de vous conformer à mes directives et de me remettre tout argent dont je ferai la demande ? » -« Si, bien sûr, mais je ne pense pas qu’il envisageait une telle somme… Mais, soit, Monsieur Alain, je veux bien vous remettre cet argent, mais à la condition que vous soyez là, en personne, pour en justifier la dépense auprès de votre père et que vous lui fassiez part de mes réserves. » Tout en sachant que je serai déjà loin quand mon père rentrerait, je promettai pourtant de me plier à ces conditions. Bouvard me remit donc l’argent que je lui réclamai et, prenant avec moi, les jeunes Bertrand et François, deux de nos commis, je partai m’équiper. Alors que j’envoyai l’un des garçons chez une chemisière m’acheter une douzaine de caleçons, trois chemises fines, cinq plus grossières et quelques mouchoirs, et que l’autre courrait vers la boutique du meilleur libraire de la ville pour faire l’acquisition d’un précis de navigation et d’un lot de cartes, ma première halte fut pour notre tailleur, que je tirai du lit. Lui ayant expliqué, en quelques mots, les raisons de mon départ et la nécessité où je me trouvai de me fournir en vêtements de mer et uniformes, le brave artisan envoya son fils chercher ses deux ouvriers et tous quatre s’engagèrent à travailler tout le jour pour que ma commande me soit livrée à trois heures après-midi. La chance voulut que le capitaine de Survilliers et ses officiers lui aient confié, pendant leur escale, leurs uniformes à repriser. Il put donc me montrer à quoi ressemblait la tenue des officiers de la Compagnie et nous nous mîmes d’accord sur quatre tenues complètes ; une d’apparât, en beau tissus, avec rubans, boucles et dentelles, et trois autres, plus simples, pour le labeur quotidien. Le prix de cet équipement, je le constatai avec dépit, excédait, de beaucoup, ce que j’avais escompté, mais le tailleur, persuadé que ce d épart avait l’assentiment de mon père, me proposa de reporter ces dépenses sur le compte paternel…et j’acceptai lâchement cette proposition.

Commentaires (0)add comment

Ecrivez un commentaire
quote
bold
italicize
underline
strike
url
image
quote
quote
smile
wink
laugh
grin
angry
sad
shocked
cool
tongue
kiss
cry
Réduire l'éditeur | Agrandir l'éditeur

security image
Entrez les caractères affichés


busy
Mis à jour ( Dimanche, 19 Avril 2009 19:01 )  

Laurent Dubourg a rejoint la communauté des auteurs de jesuisecrivain.com le Vendredi, 17 Octobre 2008.

Voir les autres articles de cet auteur