CHAPITRE 2
La rencontre entre Luc et Anna fut une véritable révélation, c’est tout naturellement qu’ils se marièrent, deux ans plus tard, par une magnifique journée de septembre. La cérémonie avait été somptueuse, le genre de mariage où bien des années plus tard, certains invités disent encore quand ils en parlent : « tu te souviens du mariage de Luc et Anna ? Un magnifique mariage », ou bien, « j’aimerais me marier comme Anna, tu te rappelles ? »
Et après l’interminable journée dédiée à la mise en scène formalisée d’un mariage, ils se retrouvaient enfin tous les deux dans cette chambre de ce magnifique grand hôtel que Luc avait réservé pour l’occasion. Il la regardait dans sa belle robe de mariée, elle n’arrêtait pas de rire, la faute certainement aux quelques coupes de champagne qu’elle avait bu durant
L’automne vient de revêtir son manteau de couleurs jaunâtres nuancées de marron, dérobant les derniers vestiges d’une flore qui se dénude immuablement, lui interdisant pendant les quelques mois à venir, la possibilité de se parer de toutes les teintes verdoyantes qui anoblissent sa composition.
Anna s’était familiarisée avec son nouvel environnement. Elle avait emménagé dans l’appartement de Luc, dans ce quartier assez bourgeois de la banlieue de Carssy, vivant au rythme des vagues incessantes des sonorités urbaines, devenues lois dominantes des ruelles nocturnes.
Il fait très froid en ce dix-sept décembre, c’est pourtant bien ce jour là, qu’Anna met au monde une petite Camélia.
Dans cette chambre d’hôpital où Anna parait épuisée par l’accouchement, Luc tient dans ses bras ce petit être si fragile, si minuscule, si magnifique. Son émotion est tellement grande, il ne peut s’empêcher de verser quelques larmes qui viendront mourir sur la blouse blanche revêtue pour l’occasion. Il se tourne vers sa femme et lui susurre à l’oreille :
- Tu viens de me donner le plus beau cadeau de ma vie.
Trois années ont passé,
Tout paraît tellement beau ! Cette vie dont le cours est somme toute très conventionnelle, la rencontre entre un homme et une femme qui s’aiment passionnément, un mariage réussi, la naissance de deux enfants magnifiques et on le sait déjà pour l’avoir évoqué précédemment, un autre à venir. Cette vie si bien construite, pourquoi va t’elle finalement basculer ?
L’amour n’est il pas le sentiment le plus solide et le plus puissant qui existe ?
N’avons nous pas le libre arbitre, cette possibilité de choisir la vie que l’on mène ?
Et si vraiment c’est le destin qui décide pour tout un chacun, est-il réellement équitable ?
Anna ne travaillait plus du tout malgré la réticence de Luc. Sa petite galerie exposée en plein cœur de la grande place de Carssy semblait s’être isolée du reste du décor. Il faut dire que la grande place de l’Hôtel de ville, dominée par une magnifique fontaine où viennent se projeter délibérément les uns contre les autres, une multitude de petits jets d’eaux, est l’endroit le plus prisé de la ville et la mairie a payé très cher l’image féerique de son quartier d’affaires, Anna avait dû batailler dur pour en obtenir quelques mètres carrés. Pourtant la galerie, qui quelques années auparavant, voyait défiler toute une mixité de personnes plus enchantées les unes que les autres, paraît aujourd’hui oubliée et coupée du monde. Les portes, ouvertes en permanence à l’époque, sont résolument fermées et adoubés d’une petite pancarte où il est inscrit : « fermé pour cause de maternité. »
Dix huit mois plus tard, Anna se retrouve une fois de plus enceinte. Je ne vous étonnerai pas si je vous disais que c’est encore une fille. Le jour de l’accouchement, Anna, allongée sur le lit, tenait dans ses bras son troisième enfant.
En se penchant vers elle, Luc lui dit :
- Je crois que je pourrais te faire une quinzaine d’enfants, je ne te ferais que des filles.
Anna qui caressait amoureusement son bébé, esquissa un sourire et lui chuchota :
- Je te préviens, j’ai fais mon quota d’enfants, je te le dis tout net je n’en veux pas d’autres.
- Même pas des triplés ? ajouta t-il amusé.
Et Anna d’un air décontracté et souriant :
- Dégage ! Va me chercher un truc à manger s’il te plaît… au chocolat, merci.
Une fois sorti, il entrouvrit légèrement la porte, laissa passer simplement sa tête et dit à Anna :
- Bon, des jumeaux alors ?
- Hors de ma vue !
Après quelques jours de repos, le couple rentra à l’appartement, accompagné de Justine, cette troisième et jolie petite fille qu’Anna venait de mettre au monde.
Face à l’extension familiale qui tendait à pousser les murs du petit appartement, Luc dût se pencher sérieusement sur les annonces immobilières. Il ne lui fallut que peu de temps pour trouver le terrain propice à l’élaboration de leur future maison, certes il était assez éloigné de Carssy, à une bonne trentaine de kilomètres, mais son prix était raisonnable et sa superficie plus vaste que ce qu’ils pensaient posséder. De plus, il se trouvait à l’orée d’un charmant petit village médiéval du nom de Terriel, et pour finir de les convaincre au cas où ils seraient encore réticents, il donnait sur une petite forêt ou l’on pouvait s’attarder sur le bruissement des feuilles des hauts arbres provoqué par la caresse du vent. Une douce sensation qui apportait une touche musicale d’une rare beauté, aussi agréable qu’une ritournelle fredonnée avec passion. L’occasion paraissait trop belle pour la laisser filer, et malgré la distance que Luc serait obligé de couvrir chaque jour pour aller travailler, ils décidèrent quand même de se lancer.
Après tout, il prendrait le train ! La gare n’était qu’à quelques kilomètres de Terriel et reliait directement le centre ville de Carssy alors…
A l’heure actuelle, pour n’importe quel constructeur, bâtir une maison ne demande que très peu de temps, et ce n’est qu’après quelques malheureux petits mois, que la famille se débat dans l’étroit appartement, prise entre les cartons qui envahissent la salle à manger et les objets fragiles tous recouverts de papier à bulles, disséminés sur les étagères, sur les cartons, et parfois, à même le sol.
Et puis, le jour tant attendu fût enfin arrivé !
Justine dormait paisiblement dans son landau, bercée par le chant mélodieux des cigales, les deux grandes couraient dans l’herbe, en faisant voltiger dans leurs mains tendues très hauts des foulards de toutes les couleurs. Leurs fous rires étaient une joie indicible pour leurs parents.
Luc emmena sa femme à l’intérieur, les meubles étant presque tous dans le jardin, la maison paraissait gigantesque et l’écho du baiser qu’elle lui donna, résonna dans chacune des pièces, comme pour signifier que le lien qui les unissait était inébranlable, comme pour prévenir : « attention ! Nous, rien ne pourra jamais nous séparer. Jamais. »
Cela fait maintenant un an qu’ils se sont installés dans leur nouvelle maison. Pour Luc, se rendre au travail est devenu chose commune. Jour après jour, les gestes quotidiens deviennent des habitudes, il prend sa voiture et parcourt les quatre kilomètres qui sépare Terriel de la gare de Virioul, laisse sa voiture sur le parking et prend le train de 07H03 qui le conduit à la gare centrale de Carssy située en plein cœur du centre ville.
Luc déteste la gare de Virioul. La piteuse gare de Virioul. Entre ses passagers toujours plus nombreux, ses allées trop étroites qu’il faut s’y faufiler pour atteindre le quai, ses abris trop exposés au vent pour s’y reposer, la délivrance de cet endroit hostile ne passe finalement que par l’arrivée du train…
Le train ! Il le voit arriver tous les jours de la semaine, chaque matin, à 07H03 précise, pas une minute de plus, pas une minute de moins, il le surprend surgissant de nulle part, toujours habillé de son imposante carcasse bleue. Il se pose dans la petite gare tel un aigle, silencieux et furtif, il reste là quelques instants à attendre ses proies, ces centaines de personnes immobiles sur le quai qui vont s’engouffrer dans ses entrailles, attirés en nombre, attendant avec résignation le moment où le rapace viendra les enlever. Et lorsqu’il est repu, lorsque la gare n’est plus qu’un vaste désert sans âme, il repart dans un léger grincement presque inaudible, ne laissant sur le quai qu’un violent mais fugace courant d’air, où chaque panneau indicateur longeant le quai, semble courber l’échine par crainte d’être dévoré à leur tour.
Au fil des mois rallié au fil des trajets, il finit par croiser les mêmes personnes. Il y a par exemple cet homme d’une cinquantaine d’années environ, il porte toujours le même costume bleu éteint, s’installe systématiquement sur le premier siège du compartiment et se plonge littéralement dans son ordinateur portable. Et là près de la fenêtre, ces deux jeunes adolescents, un lecteur MP3 collés aux oreilles, ils hochent la tête au rythme de la musique, ou bien encore cette étudiante, noyée dans ses bouquins et ce sportif, toujours habillé en short et baskets, son casque dans sa main droite, sa main gauche tenant le guidon de son vélo. Il y aussi cette vieille dame au regard antipathique et ce couple dont le conjoint dort toujours pendant la durée du voyage.
Tous ces gens, toute cette population hétéroclite, Luc les croise tous les matins, il les imagine dans leur vie de tous les jours, à deviner quel genre d’existence ils peuvent bien mener. Sont-ils heureux ? Ont-ils la vie qu’ils souhaitaient avoir ?
Quoi qu’il en soit dans la rame, chacun a ses petites manies, ceux qui s’assoient toujours à la même place comme si les sièges du wagon leur étaient attribués, ceux qui tiennent absolument à se mettre côté fenêtre, ceux qui préfèrent les deux sièges qui font face à deux autres sièges, tout est réglé avec une précision presque effrayante. D’ailleurs, tout comme ses congénères, Luc lui aussi a pris ses habitudes, il vient s’asseoir tous les matins sur le même siège comme s’il l’attendait chaque jour. La plupart du temps, son regard tombe sur les sièges placés dans l’autre rangée qui lui font face. C’est là que tous les jours il croise le regard de cette fille, une jolie jeune femme au visage d’ange, ses yeux d’un vert si pénétrant brillent d’un éclat plus intense qu’une pierre de jade et contrastent avec les sièges recouverts d’un tissu bleu gris. Le petit piercing discret sur la narine gauche scintille lorsque le soleil s’immisce avec douceur par la fenêtre, et vient renforcer les cils habillés pour l’occasion en vert pastel.
Perdue dans ses pensées aux allures taciturnes, elle dégage une sorte de lassitude permanente sans forcément lui donner un air triste, ce qui intrigue fortement Luc. Elle semble presque ne pas faire partie du décor, comme si sa présence sonnait faux à l’intérieur de ce train. Et plus les voyages quotidiens se succédaient et plus il se surprit à changer l’image de cette ombre gênante au conformisme, en présence essentielle au libéralisme. Et chaque matin, il guettait la femme assise sur le siège de la rangée de droite qui lui faisait face, cette femme au regard évasif, cette femme au parfum de vanille et à la longue chevelure ondulée aux reflets satinés de suie. Il espérait sans vraiment y croire qu’un jour, elle prenne part au silence de l’intimité tacite qui règne entre les voyageurs.
Enfin voilà ! La vie passe et mine de rien, le couple va fêter ses dix ans de mariage. Luc aimerait organiser quelque chose d’exceptionnel pour cet évènement unique.
Un soir, il se hasarde à dire à Anna:
- Et si on se faisait un petit resto un soir de la semaine prochaine tous les deux, ça te tente ? On peut bien laisser les filles chez mes parents et passer un moment rien que tous les deux. Tiens ! Ce dimanche, le 10, qu’est ce que tu en penses ? Ca serait pas mal, il faut qu’on en profite, il fait encore doux pour un mois d’octobre.
- C’est très flatteur, monsieur Milovi, et j’accepte avec joie votre invitation.
Il avait bien amené la situation, pas une seconde il n’avait senti qu’elle s’était doutée de quelque chose.
Le dimanche suivant, après avoir déposé les enfants chez les grands parents, ils se retrouvaient donc dans un restaurant chic de la banlieue de Carssy. La table était dressée sur une magnifique nappe rouge, quatre chandelles posées tout autour éclairaient de manière tamisée ce petit espace d’intimité. Les homards, que venait d’apporter le serveur, semblaient se trémousser au rythme des petites flammes de chacune des bougies, qui se tortillaient lorsque la moindre once de vent venait capricieusement s’inviter à leur conversation. Le petit orchestre installé au fond de la salle, jouait de manière étouffée, des mélodies sur fond de mandoline. Tout semblait parfait, le cadre, le service, la musique, une soirée on ne peut plus romantique. Au milieu du repas, il se leva et tendit un morceau de papier à Anna.
- Qu’est ce que c’est ? lui demanda t-elle d’un air étonné.
- Lis, tu verras bien.
Elle déplia la feuille, une fois totalement ouvert, voici ce qu’elle pouvait y lire :
Mon rêve est de passer le restant de ma vie avec toi
Car il n’y a qu’au fond de tes yeux que je me noie.
Seul ton sourire est capable de m’apporter la joie
Et je n’existe que lorsque je suis blotti dans tes bras.
Alors, tant que ton regard de saphir me soutiendra
Je te fais la promesse que jamais tu ne le regretteras.
Quand tu es loin de moi, je suis aussi solitaire qu’un loup,
La folie me guette à la simple idée qu’un jour tu puisses partir
Je peux t’assurer que je n’aurai jamais ce fantasme de vieux fou
Celui de tuer par amour, mais j’ai la force de t’aimer à en mourir
Ta peau respire en moi et elle m’enivre à m’en rendre saoul
Mon rêve : finir ma vie à te chérir dans le navire de notre avenir.
Et pour un jour aussi important que celui là
Je souhaite que ces mots, l’éternité ne les touche pas
Qu’ils soient les gardiens des lois dont je fais foi
Pour toujours, tu es et restera, ma belle et tendre Anna.
A peine eut elle finit, que la signature de son mari inscrite en bas de page devenait illisible, l’encre utilisée venait de se répandre sur le parchemin parce que quelques larmes commençaient à attaquer l’écriture. Elle n’avait jamais rien lu d’aussi beau. A ses yeux, même le plus grand des poètes n’aurait jamais pu faire mieux.
Elle sentit son cœur battre plus fort et quand elle leva les yeux pour remercier Luc, celui-ci venait de se mettre à genoux, près d’elle comme pour lui assurer sa soumission et dit :
- J’ose espérer t’avoir apporté cinq minutes d’éternité, c’est le plus beau cadeau que je puisse t’offrir car il vient du plus profond de mon cœur.
C’en était trop, Anna ne put s’empêcher de pleurer à chaudes larmes tant l’émotion était forte. Heureusement, elle était couverte par le tonnerre d’applaudissement de la foule, qui semblait apprécier cette merveilleuse preuve d’amour en forme de spectacle.
Tétanisée, elle réussit quand même à lui balbutier :
- Je… je n… je n’oublierai jamais cette soirée, elle restera en moi comme le moment le plus merveilleux qu’il m’est été donné de vivre jusqu’à présent, je… je ne pourrai jamais assez te remercier pour cet instant magique… je t’aime Luc, de tout mon cœur.









