Chapitre 1
Je dois écrire, je dois écrire. Dès que je vais mal, dès que la vie me renvoie la morosité des mauvais jours, je me dis que je dois écrire. Non pas écrire pour déverser ma haine ou mon mal être. Non, écrire un livre, une histoire. Pas mon histoire, mais celles qui défilent dans ma tête pour me distraire. Depuis toujours, je sais que je vais écrire, mais très rapidement ma plume se heurte à un vide chaotique. Peut-être est-ce le même vide chaotique que celui de ma vie. Peut-être est-ce mon inconscient qui me dicte cela afin de m’ouvrir les yeux, et que je puisse alors me rendre compte à quel point ma vie est insignifiante. Devant la page blanche, je peux enfin voir que je n’ai rien à dire. Je me réfugie dans des histoires rocambolesques mais en fait, ce sont seulement des esquisses d’histoires. Je crois avoir une vie fantasmatique riche et pleine de fantaisies à laquelle je m’accroche, en me persuadant vouloir vivre cette histoire là, mais en fait je n’ai aucune vie intérieure, aucune richesse d’esprit, rien, le néant, uniquement du faux semblant. Je me refuse au bonheur, je m’autorise à peine à sourire, comme si sourire pouvait montrer au monde que je vais bien. Et je ne veux surtout pas que l’on s’imagine que je vais bien, je veux que l’on s’imagine que je vais mal. Je me laisse même m’entrainer dans des souhaits de malheur, afin que l’on perçoive enfin mon mal-être. Alors j’essaie de m’imaginer un personnage, en me disant qu’au fil de mon imagination, ce personnage va bien rencontrer d’autres personnages, et qu’il va lui arriver des choses extraordinaires ou ordinaires, mais des choses racontables et lisibles. Comme si l’écriture était un exercice passif, comme lorsque l’on regarde un film, témoin du cinéma de mon esprit je m’installe devant mon cerveau télé et je regarde béate, en haleine de ce qu’il va arriver à Melinda. Elle erre dans les rues de Paris à la recherche d’une histoire, que son auteur pourra raconter, et que ses lecteurs pourront lire. Bien sûr, pas une histoire que l’on vit tous les jours, sinon autant regarder l’aventure de sa propre vie, mais pas non plus une histoire incroyable. Une histoire qui fait écho, une histoire qui fait avancer. Dans le rêve, mais dans le possible, pour transporter le lecteur dans les méandres de son propre esprit, à son insu. Alors, Melinda avance à la quête du moindre signe, du moindre détail qui pourra la mener vers ce qui fera d’elle le personnage de l’événement littéraire de l’année. Elle scrute chaque personne qu’elle croise, en imaginant quelles peuvent être leurs vies. Cet homme qui a l’air si pressé, qui avance tête baissée, est-il heureux ? Est-il pressé de fuir une situation, ou d’en rencontrer une autre ? Est-il pressé car il est incapable, comme la majorité des gens, d’apprécier ce qu’il possède, mais seulement de regretter ce qu’il ne possède pas ? Il est si pressé que même l’impression qu’il donne et les questionnements qu’il suscite chez Melinda, restent d’une futilité désespérante. Ce couple d’amoureux est-il à l’aurore de son amour ? Ou bien est-ce un amour impérissable qui l’anime depuis des années ? La tendresse qu’il dégage est elle un leurre de la lune de miel, ou est-elle la naissance d’un espoir d’amour véritable ? Cette femme qui se lèche les babines devant une pâtisserie a-t-elle envie d’une douceur ou a-t-elle besoin de compenser un manque affectif si profond en se réfugiant dans les sucreries ? - Et si j’allais le leur demander au lieu de me poser des questions qui n’amèneront jamais de réponse ? Se dit Melinda. Oui, mais cette démarche, qui d’emblée peut paraître anodine, n’est pourtant pas si simple et, en même temps, d’une simplicité absolue. Nous sommes bien tous des êtres humains, tous sur le même navire. Imaginons cinq personnes qui ne se connaissent pas, qui se retrouvent pendant plusieurs heures prises au piège dans un même lieu. Ne finiraient-elles pas par s’adresser la parole ? Ne finiraient-elles pas par s’intéresser l’une à l’autre ? Pourtant, il s’agit bien là de la même situation, mais à une échelle supérieure. Nous sommes tous là pour un temps déterminé, prisonniers dans un même lieu, et pourtant personne ne s’intéresse à l’autre, ou du moins n’ose pas. Celui qui ose, le fait par jugement, il se fait ses questions et ses réponses, en faisant en sorte que ces réponses soient négatives, ainsi ça ne valait vraiment pas la peine de se ridiculiser à s’avancer. « Oh, je comprends pourquoi elle est grosse celle là ! » dit untel en croisant une femme obèse mangeant une glace. Ah bon ? Alors les gros n’ont pas droit à certains plaisirs de la vie ? Qui s’est posé la question de savoir quelle est sa vie ? Non, le simple jugement gratuit et idiot d’une apparente cause à effet suffit à satisfaire l’esprit plat du tout venant. « Celui là il a une sale tête, tu m’étonnes qu’il soit célibataire, qui voudrait de lui ? » Ah oui, alors si les gros n’ont pas droit aux plaisirs de la bouche, les moches n’ont pas droit à l’amour. Malheureusement ces comportements puérils et destructeurs sont incessants et envahissent notre quotidien. Alors Melinda se lança : - Excusez-moi Madame, je peux vous poser une question ? Elle avait décidé d’aborder la première personne qu’elle croiserait, après l’avoir suivie et observée quelques instants. Le hasard avait choisi cette femme. Elle ne dégageait rien de particulier. Elle marchait d’un air déterminé, regardant dans le vide. Elle semblait avoir une cinquantaine d’années et son style était plutôt classique. Melinda improvisa totalement. Elle fit l’hypothèse que la femme devait se rendre à un rendez-vous sans grande importance, du genre à une administration, ou alors elle allait chercher un renseignement quelconque, comme un horaire de train ou de spectacle. - Oui ? Elle semblait l’avoir tirée d’un sommeil profond. Machinalement, la femme toucha sa montre comme si Melinda allait lui demander l’heure. - Je voulais savoir, où est-ce que vous allez ? - Vous êtes perdue ? - En quelque sorte. Je me demandais où est-ce que vous alliez d’un pas décidé. - Excusez-moi mais ça ne m’intéresse pas. Et elle partit, reprenant son allure comme si rien ne s’était passé. - Celle-ci est un zombie, elle est déjà morte avant d’être vivante. Non évidemment, je dois choisir quelqu’un qui semble ouvert et qui prend son temps. Se dit Melinda Elle prit le temps de regarder autour d’elle. Les gens avançaient à vive allure comme s’ils avaient tous un avion à prendre. A certains endroits même, des couloirs se formaient naturellement, comme en reproduisant les chaussées réservées aux voitures. Il ne fallait alors pas se hasarder à marcher à gauche au risque de créer un carambolage. Ceux qui paraissaient plus détendus et non poursuivis par le temps étaient le plus souvent accompagnés et plongés dans de grandes conversations qu’il ne serait pas convenable d’interrompre. Elle décida elle aussi de prendre son temps et décortiqua ses congénères telle un éthologue devant une fourmilière. - Excusez-moi Monsieur, Elle avait choisi un homme d’une quarantaine d’années, qui semblait prendre son temps. Un homme des plus banal, mais à l’air abordable. Il flânait lui aussi, çà et là, en s’attardant sur chaque vitrine sans que Melinda ne puisse faire un éventuel lien sur une recherche particulière, puisqu’il regardait aussi bien les vitrines de vêtements féminins, que les articles de décoration ou encore les planches d’anatomie médicale. Elle l’avait suivi un moment et il ne laissait aucun indice quant à sa présence ici. Avait-il du temps à tuer où bien était-ce un curieux que tout passionne ? - Oui ? Répondit l’homme. - Je suis désolée de vous importuner, ma démarche va peut-être vous paraître étrange, mais que faites-vous ? - Pardon ? Répondit l’homme quelque peu étonné. - Oui que faites-vous ? Je vous observe depuis tout à l’heure et j’ai pu voir que vous n’aviez aucun fil conducteur dans ce que vous regardiez alors je me demandais quel était votre but… Enfin… bien sûr ça paraît bizarre… Mais… - Excusez-moi Mademoiselle mais quelle est votre question précisément ? - Précisément ma question est « que faites-vous, là à cet instant précis. Tuez-vous le temps ? Recherchez vous un cadeau pour quelqu’un ? Est-ce bientôt l’anniversaire de votre femme et vous ne savez pas quoi lui offrir ? Avez-vous un rendez-vous et vous êtes si en avance que vous essayez de vous donner une contenance, ou bien autre chose encore ? » Voilà ma question. - C’est pour un sondage ? - Non, je fais une recherche personnelle. Mais si vous n’avez pas le temps de me répondre, ça n’est pas grave, je comprends. Répondit Melinda, embarrassée. Derrière l’air un peu décontenancé de l’homme, on pouvait néanmoins sentir une certaine flatterie de se faire ainsi aborder par une si charmante jeune femme. Melinda du haut de son petit mètre soixante, abordait un sourire jovial agrémenté de grands yeux d’un noir profond, et qui exprimaient une telle naïveté, qu’il était impossible de craindre d’elle quoique ce soit. De plus, sa beauté juvénile, dessinée sur le corps d’une femme affirmée et sensuelle, ne rendait que plus agréable son abord effronté. - Justement du temps j’en ai, alors permettez-moi, Mademoiselle, d’être aussi direct que vous et de vous proposer d’en discuter au chaud devant un verre. L’homme tourna la tête en tous sens autour de lui et son regard s’arrêta alors sur un bar de l’autre côté du boulevard. En lui indiquant du doigt, il lui proposa de lui offrir un verre. - Oui, volontiers. Accepta Melinda, satisfaite du résultat de sa deuxième tentative. L’ambiance du café était assez feutrée et intime, elle s’installa sur une banquette, et lui en face sur un fauteuil crapaud, très décontracté et sûr de lui. - Alors ça vous arrive souvent d’accoster les hommes dans la rue ? - Non c’est la première fois. - Je suis très flatté, et, quel est votre prénom ? - Melinda. - Enchanté Melinda, moi c’est Marc. Et que faites vous dans la vie à part aborder les hommes dans la rue ? - Je suis à la recherche de mon histoire. - Et vous pensez que je peux en faire partie ? Vous allez vite en besogne ! - Non, j’observe les gens et je m’imagine leur propre histoire. J’ai décidé de vous aborder pour connaître la vôtre. - Et pourquoi moi ? - Vous passiez par là. - Quelle déception ! Moi qui pensais que je vous plaisais. Que pour une fois les rôles pouvaient être inversés, et qu’enfin une femme faisait preuve d’originalité en abordant un homme qui lui plaisait. - Non vous ne me plaisez pas, enfin ça n’est pas ce que je voulais dire… - Mais vous l’avez dit. - On s’est mal compris. - En effet, je vous écoute. Que vouliez-vous dire ? - Vous me plaisez, mais ça n’est pas la question. - Je me répète, mais quelle est votre question ? - Comme je vous l’ai dit tout à l’heure, je veux juste savoir ce que vous faites… enfin, pas ce que vous faites en général, mais ce que vous faisiez là dans la rue. - Si j’ai bien compris, vous m’avez abordé pour savoir ce que je faisais à ce moment précis. - Oui c’est ça. Répondit Melinda avec un grand sourire. Elle se dit que là elle tenait le bon, il avait tout compris. - Et savoir ce que je faisais vous satisfait ? - Evidemment. - Vous ne voulez rien savoir d’autre ? Vous ne voulez pas discuter ? - Non, juste cela. - Donc pas d’échange ? Vous prenez, mais vous ne donnez rien ? - Mais moi je n’ai rien à dire… mais bien sûr, je veux bien discuter… si vous voulez…enfin… - Et bien, écoutez, j’ai assez perdu de temps comme ça. Je vous souhaite une bonne continuation dans votre recherche, mais vous savez il y a des professionnels pour cela, ça s’appelle des psys, et je vous conseille d’aller dans cette direction. L’homme se leva, furieux et, dépité, quitta le bar. Melinda très mal à l’aise, soupira. Quelle maladresse ! Evidemment elle avait donné l’image d’une pauvre idiote, paumée écervelée. Elle tourna la tête et son regard s’arrêta sur un journal de petites annonces. - Peut-être devrais-je déménager se dit-elle, ça amènera un peu de changement dans ma vie. Melinda aimait les changements. Quand elle ne changeait pas de travail, elle passait beaucoup d’énergie à en chercher un nouveau. Elle s’imaginait alors reprendre des études, faire des formations. Dès qu’elle sentait un filon, une envie quelconque, son esprit pouvait vagabonder pendant des heures sur ses nouveaux projets. Tout lui paraissait alors facile et réalisable. Elle se sentait alors envahie d’une énergie débordante, prête à tout pour mener à bien cette idée de génie. Puis, quand elle passait au concret, seulement en pensée, tout s’écroulait, un sentiment de flemme extrême engloutissait son élan et elle ne passait jamais à l’action. Quand ça n’était pas le travail, c’était son environnement proche. Elle se mettait alors à repeindre virtuellement tout son appartement. De la peinture au gros œuvre, il n’y a qu’un pas. La voilà en train de refaire son terrier des murs au plafond, en recustomisant tout son mobilier évidemment. Tous ces changements extrêmes virtuels finissaient par l’épuiser, c’est à ce moment là qu’elle changeait tous ses meubles de place, et l’impression futile d’une nouvelle vie lui permettait de repartir. Elle parcourut les petites annonces sans être vraiment à ce qu’elle faisait. Alors un encart attira son attention : « Vous êtes à la recherche du secret du bonheur ? Je vous attends au 15 rue Léonord Pardon ». Cette annonce avait vraisemblablement retenu l’attention de quelqu’un d’autre puisqu’elle était entourée au feutre rouge. - Voilà ce qu’il me faut ! Toute excitée Melinda quitta le bar et s’engouffra dans le métro en direction de la rue Léonord Pardon. Léonord Pardon c’est qui celui là ? Bof peu importe. Par contre ce qui est important, c’est se poser et réfléchir, avant de foncer tête baissée vers une petite annonce qui sent le traquenard à dix mille. Melinda ne semblait pas se poser de question, aveuglée par son objectif. Pourtant, la probabilité du sérieux de cette annonce était très faible. De quoi pourrait-il s’agir ? D’un homme bon qui a décidé de faire le bien autour de lui ? Et alors il se contenterait de passer une petite annonce dans un journal miteux ? Finalement, pas très altruiste cet homme au grand cœur. Un paumé qui cherche d’autres paumés pour partager des histoires de paumés ? C’est probable. Des extras terrestres qui veulent faire des expériences sur les humains et qui cherchent des cibles faciles ? Peu probable, mais tout aussi probable que l’homme bon. Mais le plus terrible est qu’il pourrait s’agir d’une situation tragique, comme on peut en lire chaque jour dans la rubrique faits-divers. Cela ne semblait pas atteindre l’insouciance de Melinda. Toute guillerette, elle se dirigea d’un pas enjoué vers la rue Léonord Pardon comme si elle s’y rendait chaque jour. Chapitre 2 Rue Léonord Pardon, c’est ici. Ça ne paye pas de mine, comme quoi l’altruisme ça ne paye pas. Petite rue glauque, sombre, une forte odeur d’urine s’y dégage. Voilà le numéro 15. Une vieille porte cochère donnait sur une petite cour intérieure, aussi sinistre que la rue. En cercle autour de la cour, un nombre incroyable de fenêtres illustraient les quatre façades d’un immeuble, qui avait dû être bombardé pendant la guerre, et qu’on avait oublié de restaurer. Hum ! Il semble qu’on ait aussi oublié ses locataires. A peine Melinda pénétra dans la cour, ses pas résonnèrent si fort, que plusieurs têtes apparurent à différentes fenêtres. Que des têtes qui allaient avec le décors, ma grand-mère ressemblait à une jeune fille en fleur à côté de toutes ses personnes déformées et palies par le temps. Un squatte du troisième âge. - Zut, l’annonce ne spécifiait pas le nom ni l’étage. Se dit Melinda qui commençait à avoir le soupçon de s’être fait avoir. Un élan de lucidité ? Non je vous rassure, parmi les nombreuses qualités que possède Melinda, la lucidité n’est pas dans la liste. C’est alors qu’un énorme écriteau attira son attention, elle se demanda comment elle avait pu le louper tant il prenait de place. Sur l’écriteau, inscrit en lettres capitales « c’est ici », avec des grosses flèches, indiquait une fenêtre au sixième étage. Tout soupçon envolé, Melinda grimpa quatre à quatre les marches vétustes de l’immeuble vétuste. A mon grand étonnement, elle ne semblait surprise par rien, elle semblait attirée en toute confiance comme si son histoire était là. C’est moi l’auteur mais c’est elle l’héroïne, et elle semble tenir son rôle tellement à cœur, que je décide de la suivre les yeux fermés. Quoique, personnellement, j’espère en secret qu’elle va tomber sur un beau jeune homme très séduisant, qui, après l’avoir mise en confiance, se révélera être le serial killer le plus recherché de tous les temps. Après l’avoir torturée, violée et découpée en menus morceaux, il en fera des conserves pour la déguster tout au long de l’hiver. Mais c’est elle l’héroïne, et c’est elle qui a décidé de suivre cette annonce idiote. Alors suivons là. Arrivée au sixième étage, le bruit d’un grincement de porte retentit, et elle put apercevoir une porte entrouverte. Certaine que c’était bien ici qu’elle devait se rendre, elle s’approcha et attendit quelques secondes. Immédiatement, un vieil homme, encore plus vieux que l’immeuble et les autres habitants, lui ouvrit grand la porte. - Entrez Mademoiselle. - Bonjour, Monsieur, je m’excuse de vous déranger, mais je suis… - Inutile de vous expliquer, l’être humain passe son temps à le perdre en rentrant dans des explications trop longues et futiles. Allons à l’essentiel, je ne suis pas là pour vous écouter ou vous aider, mais vous, vous êtes venue pour écouter ceci : je détiens le secret du bonheur. Je fais un pacte avec vous. Vous avez le choix entre deux propositions. Soit je vous guide dans votre quête de recherche du bonheur, sans garantie aucune que nous y parviendrons, soit je vous livre le secret… - Je veux le secret !!! Le coupa-t-elle. - SILENCE !!! J’ai dit que je ne vous écouterais pas. Ne m’interrompez pas. Je disais donc, soit je vous guide dans votre quête de recherche du bonheur sans garantie aucune que nous y parviendrons, soit je vous livre le secret du bonheur. Mais attention, toute personne qui détient le secret du bonheur, ne peut pas en bénéficier pour elle même, son rôle devient alors de guider les autres vers ce chemin. Sa satisfaction sera alors, qu’à la fin de son chemin, lorsqu’elle fera le bilan de sa vie, elle ressentira une immense satisfaction et une immense fierté d’avoir pu mener plusieurs personnes vers le bonheur. Je ne vous demande pas de me répondre aujourd’hui, il serait bien inconscient de prendre une décision aussi importante sur un coup de tête. Je vous donne rendez-vous le jour de la prochaine lune à 18h. Au revoir Mademoiselle et bonne réflexion. Votre décision sera la bonne. Et mon serial killer ? Zut alors ! Tout n’est pas perdu mais ça me parait quand même compromis. Un décati qui tient à peine debout, en équilibre au dessus de sa propre tombe, ça ne fait peur à personne. Bon, peut-être qu’il a des arrières arrières petits enfants qui sont encore vivants et en bonne condition physique. Ma foi, allons voir ce qu’en pense Melinda. Notre Melinda semblait stupéfaite, déconfite, abasourdie. Elle resta quelques instants bouche bée devant la porte de couleur indéterminée, mais dont l’épaisseur de crasse en disait long. Elle fit alors demi tour et marcha lentement, tête baissée, sa bouche ne pouvant décidément pas se fermer. - Ça alors !!! Se dit-elle. Cette journée était vraiment une journée spéciale pour Melinda. Alors qu’elle avait pris sur elle pour donner un sens à sa vie, elle se sentait comme trahie. Même si ces événements pouvaient paraître insignifiants, ils étaient importants pour elle. Melinda venait d’avoir trente ans et l’heure du bilan était arrivée. Elle avait passé son temps à se dire que l’avenir était devant et qu’il ne fallait en rien se précipiter, qu’elle devait mener sa vie comme elle l‘entendait et ne pas s’en faire. Elle pensait que le simple fait de désirer très fort quelque chose suffisait à sa réalisation. Elle laissait faire le destin en se cachant derrière la fatalité pour ne pas affronter la vie, sa vie. Mais la vie nous rattrape toujours, et aujourd’hui c’était le tour de Melinda. Sa passivité surgit comme une violente gifle. Elle venait de prendre conscience qu’elle devait agir, le monde réel avait gagné la course et l’attendait à l’arrivée l’air triomphant. Elle était novice dans la façon d’aborder sa vie, et les premières tentatives de cette journée, aussi maladroites fussent-elles ne l’avaient pas aidée, mais bouleversée. - Incroyable ! Mais qu’est-ce qu’il me raconte ce vieux rabougri ? Et puis la prochaine lune c’est quoi ça ? Des lunes il y en a tous les jours non ? Et puis à quoi bon confier un secret qui, non seulement ne sert à rien, mais en plus nous empêche d’accéder au bonheur. J’en veux pas moi de son secret à la con. Qu’il se le garde. On voit bien qu’il n’a pas pu l’utiliser pour lui en tout cas. Et puis ça a l’air de lui coûter que d’en faire profiter les autres. Autoritaire, aucune chaleur, aigri, lieu miteux. Même son annonce elle sent la mort. Vite, trois mots seulement parce qu’à la fin de la phrase je serai peut-être clamsé. Je t’en foutrais moi du bonheur ! Elle se retourna vers l’immeuble en hurlant : « j’en veux pas moi de ton bonheur de merde !!!! T’as qu’à te le mettre où je pense !! ». Les passants n’en revenaient pas, ils s’arrêtaient tous discrètement faisant mine de faire autre chose, mais tous l’observaient interrogateurs. Un homme d’une trentaine d’années osa s’approcher devant ses cris incessants et lui demanda : - Ça ne va pas Mademoiselle ? - SI !!! ça va très bien, ça ne se voit pas ? Répondit-elle en hurlant de plus belle. Et puis, vous ne savez pas qu’on ne parle pas aux gens dans la rue ? Il y a des psys pour ça, alors foutez moi la paix, vous, et votre bonheur à la con. Mais surtout arrêtez de l’étaler, c’est indécent et laissez moi dans mon malheur. On pouvait deviner les chuchotements des passants… Puis les larmes prirent le dessus sur la colère. Inconsolable, ses sanglots étaient à la hauteur de la démesure de sa réaction. Comme si elle avait besoin d’exécrer ses souffrances, elle pleura à n’en plus finir. Ses larmes contenaient bien plus que les petites déceptions accumulées de cette journée. Tel un tuyau de vidange d’une machine à laver, elle utilisait ses canaux lacrymaux comme l’évacuation du lavage de son cerveau. Elle finit par rentrer chez elle, bût une bonne tisane bien chaude et avec un peu de recul se mit à sourire de sa réaction. Mais tout de même, il était bizarre ce vieux ? Et s’il disait vrai ? S’il possédait réellement le secret du bonheur ? A quoi bon le lui demander si on ne peut en bénéficier ? D’un autre côté la tentation est trop forte. Surtout pour une fille aussi curieuse et impulsive que Melinda. Elle se répéta en boucle la phrase du vieil homme : « soit je vous guide dans votre quête de recherche du bonheur sans garantie aucune que nous y parviendrons, soit je vous livre le secret du bonheur. Mais attention, toute personne qui détient le secret du bonheur ne peut pas en bénéficier pour elle même, son rôle devient alors de guider les autres vers ce chemin. Sa satisfaction sera alors qu’à la fin de son chemin, lorsqu’elle fera le bilan de sa vie, elle sentira une immense satisfaction et une immense fierté d’avoir pu mener plusieurs personnes vers le bonheur. Je ne vous demande pas de me répondre aujourd’hui, il serait bien inconscient de prendre une décision aussi importante sur un coup de tête. Je vous donne rendez-vous le jour de la prochaine lune à 18h. Au revoir Mademoiselle et bonne réflexion. Votre décision sera la bonne. » Elle partit alors dans une longue conversation avec elle même : - Oui c’est une chance qu’il n’ait pas accepté une réponse de suite, parce que, gourde comme je suis (ah et bien oui elle peut être lucide parfois !), j’étais à deux doigts de lui demander le secret et pis c’est tout. Après ça, zou, fini le bonheur, adieu la belle vie. Ceci dit, vu la vie pourrie que j’ai, je ferais bien de lui demander son satané secret, au moins je pourrai en faire profiter les autres. Pis c’est peut-être un piège ? Peut-être qu’il veut tester ma bonté et que, si j’accepte de renoncer au bonheur pour aider les autres, il me donnera le secret et je pourrai m’en servir ? Peut-être que c’est ça le secret, vouloir être bon, et après on est en quelques sortes récompensé ? Oui mais si on triche ça ne peut pas marcher. C’est évident. Alors comment tricher sans tricher ? Voilà, c’est ça, il faut vouloir réellement, mais au fond vouloir uniquement le secret. Non, la sincérité c’est mieux. Oui mais peut-on s’obliger à être sincère. Justement être sincère c’est ne pas se forcer, ne pas faire semblant, être naturel, pas réfléchi. Hou là là ça va être compliqué tout ça. - Allez Melinda arrête ton cinéma. Comment veux-tu qu’un secret du bonheur puisse, ou non, marcher selon si tu penses ceci, ou si tu penses cela. Quelqu’un lirait dans tes pensées et pourrait agir à sa guise sur ta vie ? Allez arrête de délirer ma vieille et oublie cette histoire de vieil homme maboul. - Oui mais quand même ça ne me coûte rien de lui demander le secret, je peux au moins satisfaire ma curiosité. C’est ça, je vais lui demander le secret. Il faut que j’aille le voir le jour de la prochaine lune, c’est quoi cette histoire ça aussi ? Melinda, après bien des mésaventures sur le net pour trouver un calendrier lunaire et y voir clair, en conclut qu’elle devait retourner voir le vieil homme dans douze jours, ce qui lui laissait le temps de réfléchir, de réfléchir et de réfléchir. Et, de ne surtout pas en parler autour d’elle, car elle savait évidemment ce qu’on lui répondrait. - Enfin je pourrais quand même en parler à truc et à machin se dit-elle. Non à personne, à personne !!! Chapitre 3 Après une bonne nuit de sommeil, Melinda se réveilla encore immergée de son rêve étonnant de bonheur et de vieil homme. Jusqu’au moment où elle réalisa qu’elle n’avait pas rêvé. Alors elle se jeta sur le téléphone pour appeler sa meilleure amie Clarisse : - Oh Clarisse, tu ne devineras jamais ce qui m’arrive ! Et contre toute attente elle se mit à tout lui raconter. L’homme dans la rue, la petite annonce et le vieil homme à moitié mort. Clarisse, était à l’opposé de Melinda. Posée et réfléchie, elle savait quoiqu’il arrive garder les pieds sur terre. Malgré un sérieux parfois déconcertant, elle possédait néanmoins un petit grain de folie, sans quoi Melinda et elle ne seraient pas les meilleures amies du monde. Mais, sa bonne éducation et sa vivacité d’esprit la poussaient souvent à prendre Melinda en charge. Non pas sans risque parfois, elle ne mâchait pas ses mots et livrait banco ce qu’elle pensait. Melinda l’appelait souvent son « Jiminy Cricket ». C’était ironique, mais au fond elle se sentait rassurée par son amie. Evidemment la réaction de Clarisse ne se fit pas attendre. - Mais Melinda ça ne va pas non ? Qu’est-ce qui t’es passé par la tête ? Tu aurais pu tomber sur un sadique, (oh j’aurais dû la choisir comme héroïne elle !), mais tu es vraiment inconsciente ! Tu ne vas tout de même pas y retourner ? - Bien sûr que je vais y retourner, dans onze jours exactement, je me suis documentée, il y a une nouvelle lune tous les… - Mais, arrête avec tes histoires de lune ! La coupa Clarisse sans vouloir entendre la suite. Tu as perdu la tête ? Cet homme doit faire partie d’une secte, il va te soutirer de l’argent, ou alors c’est un vieux malade vicieux qui va te séquestrer (oui décidément une bonne héroïne, bon ce sera pour la prochaine fois). L’homme dans la rue avait raison, c’est plutôt ses conseils que tu devrais suivre, vas consulter sans tarder !! Melinda mais c’est pas possible !!! - Mais tu ne comprends rien ! Surenchérit Melinda. C’est toi qui es une pauvre coincée qui se contente d’une vie pépère, métro, boulot, dodo. Elle est trop belle ma maison, et Arthur il a fait une dent, et j’aime les couches qui puent. Fous moi la paix, laissez moi vivre ma vie, toi, ta parano, et tes principes de petite bourgeoise mal baisée ! (Décidément de plus en plus lucide) Et elle raccrocha, soulagée d’avoir pu au passage, dire à sa meilleure amie ce qu’elle pensait réellement d’elle. Enfin ce qu’elle pensait d’elle… Pensait-elle réellement cela ? Sans vouloir se l’avouer, Melinda était jalouse du bonheur de son amie. Du bonheur de son amie ? Alors serait-ce ça le bonheur ? Une belle maison, un mari des enfants ? Mais peut-être au fond. Melinda était complètement perdue. Il fallait qu’elle y voie plus clair. Onze jours, c’était trop long. Et puis aurait-elle le droit de parler au vieil homme cette fois ? Au cas où, il faut qu’elle se prépare, qu’elle ait matière à aborder le sujet du bonheur, et qu’elle ne parte pas dans tous les sens. Ainsi, elle mit en place, différents plans d’action. Chapitre 4 Action numéro 1 : google est ton ami, « secret du bonheur », 3250000 réponse en 0,31 secondes. Waouh ! Si elle ne trouve pas ce qu’elle cherche avec ça ! Première réponse : Le secret du bonheur selon votre prénom : Le prénom Melinda signifie "Dissimule ta vie." « Ah ben ça commence bien, je passe mon temps à dissimuler ma vie et c’est justement ce que je voulais arrêter de faire. ». Si Melinda veut vivre heureuse, si son but est le bonheur, elle doit tenir compte de ce conseil, en effet, elle doit vivre en accord ave elle-même et non se soucier de l’avis des autres, ce sera alors le chemin qui la mènera au bonheur. « Ça alors comment savent-ils que je suis à la recherche du bonheur ? ». Elle doit arrêter de vouloir à tout prix attirer le regard des passants et doit suivre son propre chemin. « Oui ben pour hier c’est raté, j’ai été la cible de tous les passants, et effectivement à quoi cela m’a-t-il servi ? A rien. Merci du conseil mais je le savais déjà. ». A toujours vouloir attirer l’attention, son image devient celle de la vanité. « Bon d’accord si tu veux, je suis vaniteuse ». Afin de vivre en adéquation avec sa personnalité elle doit rester discrète, ce qui peut être son meilleur atout. Melinda est une timide maladive. « Bon il faudrait savoir, je suis timide ou une pauvre extravagante hystérique qui ne peut pas faire un pas sans faire son cinéma ? ». Melinda se soucie trop de l’effet qu’elle va produire plutôt que de rester naturel. « Ça c’est vrai !! ». Il est intéressant de noter que cette double facette de la personnalité de Melinda est une de ses particularités. « Moi je ne trouve pas ça intéressant du tout, j’ai rien compris. Encore un truc d’intello ça. ». Si Melinda veut se débarrasser de sa timidité, qu’elle soit plus spontanée et elle règlera une partie de ses problèmes relationnels. « Des problèmes relationnels ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire encore ? Où vont-ils chercher tout ça ? En tout cas je m’en fous moi de ma timidité, je veux connaître le secret du bonheur. Pis je ne suis pas si timide que ça, la preuve, hier j’ai abordé trois inconnus et j’étais très à l’aise. » Melinda n’était pas très convaincue de ce qu’elle venait de lire, on s’en doutait un peu. Mais elle aimait commencer ses réflexions ainsi, comme un petit rituel intellectuel, comme les mini jeux sur les téléphones portables qui au début sont d’une simplicité absolue, pour déboucher vers une complexité décourageante. Elle avait besoin d’un starter. Deuxième réponse : le secret du bonheur selon votre signe : non pas qu’elle croyait en l’horoscope, mais lorsqu’on est paumé tout est bon à prendre. Les Gémeaux s’inquiètent beaucoup trop de ce qui va leur arriver, aussi bien pour le présent que pour l’avenir. « Ça c’est vrai, je me fais trop de soucis pour l’avenir, pis le présent aussi c’est vrai. ». Cette attitude les rend crispés. « Crispée, crispée, enfin je ne suis pas si coincée que ça faut arrêter. C’est Clarisse la coincée, pas moi. ». Bien sûr leur charme fait tout d’abord forte impression, « ah quand même ! », mais personne n’est dupe, et on s’aperçoit très vite d’une forte tension sous-jacente. « Ah bon ? ». Les Gémeaux, pour avancer, devraient faire moins attention à ce qui leur manque et regarder ce qu’ils possèdent déjà. « Non mais je ne manque de rien, merci, je ne manque que d’une seule chose : le secret du bonheur. ». Ils devraient se tourner vers Dieu et regarder l’immensité de sa création, de l’éléphant à la petite fourmi. « Oui et puis aussi les petites fleurs, les petits oiseaux et les guerres et la famine, alors dieu, je t’en ficherais des dieux moi ! ». Les Gémeaux, s’ils sont à la recherche du bonheur, doivent d’abord le rechercher à l’intérieur d’eux-mêmes. « Ah ! Enfin ! » . Après avoir puisé au fond d’eux-mêmes, ils devraient se tourner vers les autres, afin d’apporter de la joie autour d’eux. « Oh c’est ce que m’a dit le vieil homme, mince alors, que dois-je faire ? Lui demander le secret et y renoncer à tout jamais ? ». Qu’ils arrêtent de toujours prendre et qu’ils songent à donner. « Ben oui c’est ça ! ». Gémeaux, cessez d’être dans le profit. « Voilà, ils savent pour le profit, j’avais dit qu’il fallait être sincère pour vrai ! ». Les Gémeaux mettent la barre trop haute. Ils doivent penser aux autres, non pas au travers de grandes actions, mais bien dans des petites attentions de la vie quotidienne. Penser à l’anniversaire de leurs proches, prendre des nouvelles de leur famille et de leurs amis, être à l’écoute de ceux qui souffrent, ne pas vivre à côté de ses prochains sans même les regarder, participer à des actions caritatives, humanitaires. Les Gémeaux possèdent d’immenses possibilités vers le chemin du bonheur. « Oui ben justement moi je veux savoir les immenses possibilités, s’il suffisait de donner de la soupe au resto du cœur et souhaiter un bon anniversaire à mes amis ça se saurait. Ceci dit avec le coup de Clarisse, j’ai une carte en moins à faire. » Les autres réponses parlaient d’amour, de psychologie de bas étage, de dépression, comme si être heureux signifiait ne pas être dépressif, c’est affligeant. Bon l’amour, d’accord, on verra ça plus tard. Ensuite toute la série sur la nature, les animaux. Mais nulle part de véritable secret. Ceci dit si le secret se trouvait en deux clics sur google, ça ne serait plus un secret. Voilà ce que Melinda n’avait pas compris, elle confondait secret et formule magique, pour l’instant elle était à la recherche d’une formule magique. Mais si nous, nous l’avions compris, il restait encore beaucoup de chemin à parcourir pour Melinda afin qu’elle en prenne conscience. Troisième réponse : Cette réponse aurait néanmoins pu mener Melinda sur la bonne voie, un conte africain tiré du roman l’alchimiste de Paolo Coelho, expliquait très clairement le secret du bonheur. C’était l’histoire d’un jeune homme que son père envoya rencontrer un sage, afin qu’il apprenne le secret du bonheur. Le sage habitait une magnifique demeure où s’affairaient tout un tas de personnages. Après un très long voyage, le jeune homme rencontra enfin le sage, mais ce dernier lui dit qu’il n’avait pas le temps de s’entretenir avec lui tout de suite. Il lui demanda alors de se promener, en l’attendant, mais lors de cette promenade le jeune homme devait rendre un service au sage. Il devait transporter une petite cuiller dans laquelle se trouvaient deux gouttes d’huile, sans les renverser. Le jeune homme s’appliqua à cette tâche qu’il pensait d’une immense importance. Lors de sa deuxième rencontre avec le sage, ce fut avec fierté qu’il lui présenta les deux gouttes d’huile, bien préservées. Mais lorsque le sage lui demanda ce qu’il avait pensé de son palais et de ses richesses, le jeune homme se rendit compte qu’il s’était concentré uniquement sur sa tâche première, ne pas renverser les deux gouttes d’huile. Alors, le sage le renvoya admirer les richesses de son palais, toujours accompagné de sa petite cuiller et de ses deux gouttes d’huile. A son retour, le jeune homme émerveillé par ce qu’il avait vu, fut bien étonné de voir sa cuiller vide. Le sage lui livra alors le secret du bonheur qui « est de regarder toutes les merveilles du monde, mais sans jamais oublier les deux gouttes d’huile dans la cuiller. ». « Donc si j’ai bien compris, il faut que je regarde ce que j’ai et que j’en prenne soin, se dit Melinda. Mais il faut également que j’observe attentivement autour de moi. Ils veulent ma mort ? Si je regarde autour de moi, qu’est-ce que j’ai ? Un boulot minable, j’habite un placard qui me mène à la ruine financière, des amis coincés, une famille bidon, des crédits pour survivre, une garde robe déjà démodée. Quelles sont les merveilles du monde que je puisse regarder ? Les gens égocentriques qui ne pensent qu’à leur prochain achat pour attiser la jalousie de leur voisin ? La misère dans le monde ? Les gens qui crèvent de faim à la télé, pendant que moi, je me goinfre en culpabilisant uniquement pour les kilos que je vais prendre et qui vont m’obliger à m’acheter un nouveau bikini ? Je veux bien être optimiste, mais de là à tomber dans la mièvrerie il n’y a qu’un pas. » Ah là là Melinda, tu n’en étais pas loin pourtant, allez un petit effort. Elle a bien compris le sens général du conte, mais n’a pas su le superposer à sa propre vie, elle n’a pas su voir les richesses qu’elle possède déjà. Alors elle décida de passer au plan B. Action numéro 2 : Virgin mégastore rayon développement personnel. Melinda, toujours très décidée se rendit faire des emplettes de livres, dans lesquels elle espérait bien trouver le secret du bonheur. Elle se retrouva évidemment au rayon développement personnel, et le choix fut très vaste. Après avoir consciencieusement feuilleté une cinquantaine de livres en tout genre, de l’ésotérisme au zen, en passant par la psychanalyse (le rayon d’à côté) et la magie blanche, elle se décida enfin sur une dizaine d’ouvrages. « Accédez au bonheur en 10 leçons », « Le bonheur pour les nuls », « Heureux vous avez dit heureux, devenez le maintenant », « Un mois pour atteindre le Nirvana » et j’en passe. Une chose est certaine en tout cas, Melinda n’est pas un cas isolé. A l’ère du Prozac, une grande majorité de personnes est en quête du bonheur. En quête de mettre fin à la morosité quotidienne pour vivre autre chose. Chargée de tout ce savoir, elle rentrait chez elle soulagée. C’était un point redondant chez Melinda, lorsqu’elle se posait une question, qu’elle avait une idée en tête, elle bloquait dessus et ne lâchait prise que lorsqu’elle avait épuisé le sujet, lorsqu’elle avait atteint le but qu’elle s’était fixée et qu’elle en était satisfaite. Si elle croyait avoir atteint son but, mais qu’elle n’avait pas pleinement satisfaction, alors elle y revenait. Et cela passait toujours par les mêmes processus. Elle commençait par y penser de loin, comme ça, comme un ange qui passe. Puis elle y pensait de plus en plus et ne pouvait plus s’arrêter. Elle finissait par y penser tant, que cela prenait possession de son esprit tout entier, tout l’espace était alors occupé par le sujet du jour. Puis, après avoir lu une partie des 3250000 réponses qui lui auraient semblées intéressantes mais pas satisfaisantes sur internet, elle passait à la phase librairie. Posséder des livres sur le sujet de son obsession du moment, la rassurait, la contenait. Les livres concrétisaient sa pensée. Tout d’abord, le fait que d’autres aient réfléchi et pris du temps sur ce même sujet prouvaient aux yeux de Melinda que c’était un sujet qui en valait la peine. De plus, s’ils avaient consacré autant de temps et qu’ils avaient pris la peine de publier un livre sur ce thème, c’est qu’ils avaient vraiment des choses intéressantes à dire et à faire partager avec le reste du monde. Melinda faisait partie du reste du monde, et à chaque fois Melinda était déçue. Sur l’instant, elle criait victoire et avait fait la découverte du siècle, qui devenait son crédo. Elle faisait partager ses trouvailles à tout son entourage en l’imposant presque comme pensée absolue, mais au fond elle était déçue. Très vite le vernis s’effritait et la réalité ressurgissait. Ou alors elle faisait le tour de la question et se lassait, si elle atteignait son but, la jouissance n’arrivait pas, mais un vide soudain s’installait et devenait vite insupportable. Mais comme chaque fois, elle rentrait chez elle, chargée et soulagée. Comme j'ai pitié de mes pauvres lecteurs, je vous épargne l'épisode où j'explique ce que Melinda avait tiré de ses différentes lectures. Les mêmes conseils sans intérêt étaient démontrés sous forme de talentueuses paraphrases avec preuves à l'appui, qui consistaient tous à prendre sur soi, se répéter dix fois avant de s'endormir que l'on est bien chanceux, se fixer des objectifs précis et s'y tenir, ne pas mettre la barre trop haute, se regarder intérieurement et suivre l’étoile qui nous guide, attirer le bonheur par des idées positives, les mauvaises pensées revenant cinq fois plus puissantes contre nous...etc. Rien de tout cela n'avait excité la substantifique moelle de Melinda, qui avait néanmoins tout lu avec la plus grande attention. Son sentiment fut alors un mélange de soulagement et de blasement. Soulagement, parce qu'elle se disait que, finalement, elle n'était pas si niaise que cela, ses questionnements étaient les mêmes que tout le monde, et ils lui semblaient fondés. On souhaite tous aspirer au bonheur, c'est de bonne guerre. Le blasement, parce qu'elle se disait alors, que ceux qui avaient pris la peine d'écrire sur ce sujet, avaient dû pousser beaucoup plus loin leur réflexion, et leurs conclusions étaient pathétiquement désespérantes. Alors il fallait innover, être inventive. La nuit portant conseil, elle remit à demain l'idée brillante qui allait surgir pendant la nuit. Chapitre 5 Mon talent d'écrivain n'étant pas encore reconnu officiellement, et encore moins aux yeux de mon banquier ni de mes créanciers, j'ai du entamer ce matin le début de ma longue semaine de labeur, qui va me permettre d'honorer toutes mes factures mensuelles. Mais ça n'est pas sans inquiétude aucune que j'ai lâché mon clavier, et laissé Melinda livrée à elle même. J'ai bien peur de la laisser ainsi, et de découvrir ce soir dans quel retranchement elle va nous conduire. Quelle imprudence va-t-elle commettre, alors que j'ai scrupuleusement lâché les rênes pour quelques heures ? Mon intuition s'est malheureusement avérée juste. Melinda se réveilla péniblement, tirée de façon intrusive de son voyage onirique, par la sonnerie stridente de son réveil matin. Elle ne supportait pas l'idée du travail, non pas que son travail lui déplaise, bien au contraire. Mais parce qu'elle trouvait inadmissible de devoir donner ainsi de son temps si précieux, de façon imposée, chaque jour. Elle ne voyait pas la différence entre le travail et la prostitution que l’on montrait tous du doigt alors que l’on s’y adonnait tous. Son employeur louait sa personne chaque jour, moyennant une certaine somme, comme on louait une voiture. Il la payait de telle heure à telle heure, laps de temps pendant lequel elle endossait le statut qu'on lui donnait, elle jouait le rôle pour lequel elle était payée. Passé ce délai, son statut disparaissait jusqu'au lendemain. On lui volait son temps, on lui volait sa vie. Ça, Melinda le gardait pour elle. Comment aurait-elle pu se plaindre d’une situation qui paraissait une normalité aux yeux de la société ? Bref, Melinda se leva malgré tout. L’échéance de la nouvelle rencontre avec le vieil homme approchait à grands pas et elle n’avait toujours pas pris de décisions quant à son choix. La curiosité maladive, limite caprice, est une particularité de Melinda et là elle était mise à rude épreuve. - Je ne peux même pas demander conseil autour de moi, se dit-elle, je sais que tout le monde va avoir la même réaction que Clarisse. - Mais je sais !!! Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ??? Elle prit alors son Mac d’une manière presque frénétique et alla déposer une annonce sur un site de petites annonces et écrit le texte suivant : « vous êtes à la recherche du secret du bonheur ? Alors rendez-vous demain soir 18h au bar des 3 avenues. Vous me reconnaitrez je porterai une écharpe rouge ». Je reste tout de même soulagée de constater que derrière l’insouciance de Melinda reste une petite part de prudence. On était à deux doigts qu’elle donne son adresse personnelle. Une petite lueur de lucidité. - Ça c’est une idée de génie, ainsi je pourrai voir comment quelqu’un dans la même situation que moi réagit. Ah ! Ah ! Je suis un génie !!! Légère et revigorée, elle partit travailler, mais sa tête était ailleurs. 17h45, elle était prête. Installée au fond de la brasserie, mais pas trop au fond tout de même pour qu’on puisse l’apercevoir en entrant, elle attendit patiemment en observant chaque nouvel arrivant, le cœur battant. 19h. Personne. Deux thés à la menthe plus tard, elle rentra chez elle, déconfite. - Bon c’est pas grave, je ne vais pas baisser les bras comme ça. « Vous êtes à la recherche du secret du bonheur ? Rendez-vous tous les soirs à 18h au bar des 3 avenues. Vous me reconnaitrez, je porterai une écharpe rouge ». - Voilà, j’irai autant de fois qu’il faudra. Se dit-elle déterminée comme jamais. Au bout du 3ème soir, une femme d’une cinquantaine d’années pénétra dans le bar, l’air timoré. Elle jeta des coups d’œil discrets autour d’elle, comme si elle craignait d’être surveillée ou reconnue. Quand elle aperçut Melinda, elle sembla soulagée. Elle s’approcha d’elle, Melinda arbora une attitude à la fois fière et mystérieuse et l’invita à s’asseoir d’un signe de tête. - Bonsoir, commença la femme, je viens vous voir pour... - Taisez-vous Madame ! Dit-elle fermement. Je ne suis pas là pour vous écouter ou vous aider, mais vous, vous êtes venue alors écoutez-moi : je détiens le secret du bonheur. Vous avez 2 choix. Soit je vous aide à trouver le bonheur mais je ne suis pas sûre d’y arriver, soit je vous donne le secret du bonheur. Mais attention, toute personne qui détient le secret du bonheur ne peut pas en bénéficier pour elle même, son rôle sera d’aider les autres à le trouver eux-mêmes… enfin toute seul….enfin sans moi quoi….enfin je vous aiderai… mais sans le secret… mais ne pleurez pas, Madame. Oh je suis désolée, je voulais pas… Et la femme en face d’elle ne pouvait plus s’arrêter de pleurer. Entre deux ou trois sanglots elle parvint à dire : - Vous étiez mon dernier espoiiiiirrrrr !!!!! Ma belle sœur m’avait dit que c’était des bêtises. Et encore, elle m’a déconseillée de venir, parce qu’elle avait peur que je tombe sur un sadique. Tiens, se dit Melinda, sa belle sœur ça doit être Clarisse. Mais elle se ressaisit aussitôt et encouragea la femme à se confier. - Ben qu’est-ce qui vous arrive, Madame, c’était si important que ça ? Et la femme se mit à lui raconter à quel point sa vie était affreuse, qu’elle ne s’en sortirait jamais. Que de toutes façons, elle n’avait jamais eu de chance dans la vie. Qu’elle se tuait au travail dans une usine de batteries. - 3000 piles à l’heure, vous vous rendez compte ? Et tout ça pour gagner une misère. Et pendant ce temps mon mari qu’est-ce qu’il fait ? Ben oui son mari, il la trompait avec l’esthéticienne du coin de la rue. Elle était toute fraiche, toute belle, toute ferme. Elle n’avait pas le dos en bouillie, et puis elle n’avait pas la migraine. Elle le regardait comme un héros et gloussait dès qu’il parlait. Elle s’en foutait des trous à ses chaussettes et le trouvait sexy lorsqu’il n’était pas rasé. Elle pensait qu’un petit bidon pour les hommes c’était mignon et que les cheveux grisonnants c’était trop craquant. Alors le mari, il s’envoyait en l’air avec la petite pendant que Madame se ruinait la santé sur sa chaîne industrielle. - Vous avez des enfants ? Lui demanda Melinda espérant trouver un point positif à son statut de femme mûre, une satisfaction. - Oh les enfants, m’en parlez pas ! Et elle se mit à pleurer de plus belle. Ben oui les enfants que faisaient-ils ? Après presque 20 ans de bons et loyaux services, leur maman n‘était plus qu’une vieille ringarde qui ne comprenait rien à la vie. Ils passaient leur temps à passer leur jeunesse. Ils ne lui adressaient la parole que pour lui demander pourquoi ils n’avaient plus de chaussettes propres dans le placard, ou si c’était normal qu’il n’y ait plus rien dans le frigo. Le reste du temps leur vie était ailleurs, la fête, l’alcool, la fume. Ils ne voulaient pas travailler parce qu’ils refusaient de devenir comme leur mère, acariâtres, usés et ringards. Elle ne reconnaissait plus ses progénitures qu’elle avait tendrement élevées dans l’amour et le respect. Ils étaient devenus des étrangers indifférents et lointains. Passons les problèmes de santé, les conflits familiaux, les difficultés financières, les trahisons, les mochetés de la vie. Au bout de deux longues heures, c’est une Melinda éreintée, vidée qui rentrait chez elle. Et oui Melinda, tu as compris maintenant ? On ne peut pas faire n’importe quoi, on ne peut pas répondre à toutes ses pulsions, l’adolescence c’est finie. La compassion dont elle avait fait preuve, envers la femme du bar, lui permettait de prendre un peu de recul sur elle même. Elle avait, en tout cas, appris une chose ce soir. Elle n’était pas prête à se tourner entièrement vers les autres. Non pas qu’elle ne souhaitait pas, mais elle n’était pas suffisamment construite. La vie ne lui avait pas appris suffisamment pour pouvoir transmettre quoique ce soit de censé, à qui que ce soit. Alors sa décision était prise, elle allait se rendre auprès du vieil homme et lui dire qu’elle acceptait le marché. Elle voulait être guidée sur ce chemin. Et puis, elle n’avait jamais eu un sou pour partir en vacances, alors ça lui ferait une sacré aventure, non ? Chapitre 6 Jour de nouvelle lune. Melinda avait un sentiment étrange. Une sorte d’ambivalence. Elle ressentait à la fois une excitation excessive et une détente tout aussi excessive, une sorte d’état de transe. Rue Léonord Pardon. La revoici donc au point de départ. Elle était prête. Prête à écouter. Prête à se confier. Prête à respecter les règles. Son esprit était un peu plus ouvert à présent, la preuve en était, elle observait abasourdie le paysage sordide comme si elle le découvrait. La première fois elle n’avait rien vu, comme le jeune homme avec ses deux gouttes d’huile dans le conte africain. Elle observait et en même temps protégeait précieusement ses deux gouttes d’huile. Ses pas résonnèrent de la même façon, ce qui eut pour effet immédiat de faire surgir les mêmes têtes aux mêmes fenêtres comme si tout s’était figé depuis la dernière lune. Pas de pancarte. Ca devait être le fruit de son imagination. Les marches bancales, la porte crasseuse entrouverte et le vieil homme. - Venez-vous me faire part de votre décision ? - Oui. - Je vous écoute. - Je ne me sens pas prête à recevoir le secret, par contre j’ai besoin d’être guidée. - Bien. Entrez je vous en prie ! Melinda franchit doucement le pas de la porte. Autant l’intérieur de l’appartement ne dépareillait pas avec le reste du décor, autant l’atmosphère, lui, contrastait fortement. Quelques meubles modestes, dont l’utilité première était d’être utiles, étaient parsemés ça et là. Des livres recouvraient les murs. De l’encens brûlait de part et d’autre de la pièce sans en faire une atmosphère étouffante et enfumée. Mais surtout une douceur indescriptible se dégageait autant de l’homme que de son habitat. Il l’invita à s’asseoir, lui offrit une tisane et commença un long discours. - Vous avez dû être surprise de mon attitude Melinda, - Mais… mais comment connaissez vous mon prénom ? - J’ai des yeux, j’ai des oreilles, un nez une bouche, de la peau. Ils constituent mes cinq sens. Je les utilise. Comme vous pouvez le faire. « Ça alors !! » se dit Melinda « cet homme doit être un sorcier, il lit dans les pensées, ou bien il peut deviner le nom d’une personne juste en la regardant, je devrais peut-être lui demander le secret finalement et je saurai faire ça moi aussi ? » « Non, allez je ne reviens pas sur ma décision ». - Je vous disais donc, Melinda, vous avez dû être surprise de mon attitude un peu rustre lors de votre dernière visite, mais c’est la première leçon à tirer de cette aventure. Tant de gens viennent ici en imposteurs, que la prudence est de mise. Je ne suis ni un psychothérapeute, ni un confident, pas non plus un magicien, un sorcier, un gourou, je ne suis qu‘un simple guide. Je n’apporterai aucune réponse à vos questions, je ne vous imposerai aucun choix, je ne porterai aucun jugement. Je suis contraint de vous expliquer cela par la négation en vous citant ce que je ne suis pas et ce que je ne fais pas, alors que je préfère le discours affirmatif. On ne décrit pas le monde par ce qu’il n’est pas mais par ce qu’il est. Mais si j’y suis contraint c’est par l’expérience que j’ai acquise. J’ai compris que les humains entendent ce qu’ils veulent bien entendre et pas forcément ce qu’on leur dit. Et ils ont une propension infinie pour entendre surtout ce qu’on ne leur a pas dit. Si je résumais mon rôle par l’affirmatif, je dirais je suis un guide. Si je résumais par l’affirmatif la façon dont je procède ce serait de rester neutre et à l’écart. Maintenant je vais vous demander une seule chose, comment vous comptez vous y prendre afin de découvrir le secret du bonheur ? - Heu, c’est à dire que, balbutia Melinda, je pensais que vous alliez me le dire... - Si vous guidez une personne qui cherche son chemin dans la rue et que cette personne ne comprend pas votre langue, pensez-vous que le simple fait de lui avoir indiqué les bonnes indications, avec le plus de précisions possibles suffiront à ce qu’elle trouve son chemin ? Je ne vous dirai qu’une chose, revenez me voir à la prochaine lune à 18h avec votre plan d’action. - Mon plan d’action ? - Quand on est perdu, à moins d’avoir été amené dans un lieu à son insu et privé de ses sens, on a tout de même une vague idée d’où l’on vient et où on veut aller. Venez avec votre plan. Au revoir Melinda, je ne vous raccompagne pas. Elle avait du chemin à faire notre Melinda nationale. Cette fois, elle avait su se tenir, elle faisait des progrès. Mis à part le coup du badge avec son prénom qu’elle avait oublié de décrocher de sa veste après sa journée de travail, presque irréprochable. - Mince, un plan d’action j’en avais commencé un ! Google, Virgin Megastore, la petite annonce… et puis j’ai laissé tomber. Je dois tout reprendre à zéro. D’où je viens ? Où je vais ? D’où je viens ? Je m’appelle Melinda, j’ai 32 ans, je viens d’une famille banale, quoiqu’un peu barge et anti structurante à fond. Non c’est idiot ça, c’est un philosophe, pas un employeur, ni un présentateur télé. D’où je viens ? C’est une très bonne question, je ne me l’étais jamais posée. Au fond d’elle Melinda savait d’où elle venait. Elle venait de la passivité. Jusque là, elle avait plutôt agi comme on le lui avait demandé. Elle avait donné à son entourage ce qu’on attendait d’elle. Elle s’était totalement annulée, oubliée. Formatée tel un disque dur, elle avait accepté d’y inscrire uniquement ce qui était politiquement correct. Sa direction était donc trouvée, elle allait vers sa renaissance, l’explosion, l’apothéose. Elle allait à la recherche d’elle-même de son vrai Moi. Elle avait décidé d’y aller en empruntant le chemin de la recherche du bonheur. D’autres empruntent des chemins bien différents, elle avait choisi celui-ci. Une chance qu’elle ne soit pas tombée sur un dealer. Un nouveau plan d’action ? L’enquête lui paraissait être une bonne approche. Après avoir épuisé les écrits sur le sujet, il fallait maintenant attaquer le modèle vivant. Peut-être fallait-il commencer par interroger directement les premiers concernés, c'est-à-dire tout le monde. Qu’est-ce que tout le monde en pense ? Quelle est la définition du bonheur de tout le monde ? Bon, Melinda avait compris une autre chose, on n’accostait pas les gens dans la rue pour leur poser des questions existentielles. Elle utiliserait de nouveau son outil préféré, internet. Son blog s’appelait : « le secret du bonheur ». « Jeune et pas encore désespérée, j’ai décidé de réinventer ma vie. Parée pour ce grand voyage tel un aventurier partant à la recherche du trésor perdu, je dois en chemin trouver d’autres pèlerins dont les conseils sauront m’être précieux. C’est pourquoi je me tourne vers vous. Si vous êtes sur ce blog et me lisez c’est bien que vous êtes dans le même questionnement. C’est bien que les mots clés que vous avez tapés sont ceux du titre de ce blog. Alors voulez-vous m’accompagner dans ma quête ? Peut-être pourrons-nous alors partager le trésor. Je ne cherche pour l’instant ni des réponses, ni de baguette magique qui me transformerait en héroïne de conte de fées (quoique si vous avez je suis preneuse). Je recherche simplement un échange et surtout votre point de vue. Quelle est votre définition du bonheur ? Estimez-vous l’avoir atteint ? Y a-t-il dans votre entourage des personnes qui représentent pour vous l’incarnation du bonheur ? Quel est votre questionnement à ce sujet et quel travail menez-vous pour y parvenir ? Si le cœur vous en dit et que vous souhaitez partager vos idées avec moi, ce blog est fait pour vous, pour nous. Au plaisir de vous lire. » Melinda - Voilà une bonne chose de faîte, se dit Melinda. En attendant d’être assaillie de réponses, je vais aller m’aérer. Elle passa le reste de sa journée à flâner du côté du quartier latin. Melinda était persuadée que ce quartier s’appelait ainsi en lien avec l’Amérique latine, comme il y a le quartier chinois, le quartier italien, le quartier latin était pour Melinda celui des latinos. Mais il se nommait ainsi du fait de son influence universitaire où l’on enseignait exclusivement en latin, langue officielle jusqu’en 1793. Malgré son ignorance, elle aimait flâner le long de ses nombreux cafés, restaurants, librairies. Ses monuments imprégnés d’histoire lui procuraient une sensation agréable un sentiment de liberté, de conquête du monde. A l’angle d’une rue, elle hésita un instant mais malgré les ravages du temps elle reconnut parfaitement Isabelle avec qui elle avait partagé ses plus belles années d’adolescente. - Isabelle ! S’écria-t-elle - Melinda ! Ça alors ! Tu n’as pas changé. (quelle hypocrite !) Melinda n’osa pas lui dire qu’elle, elle avait vraiment beaucoup changé. On aurait dit les photos truquées, comme celle que l’on pouvait faire avec certains logiciels. On prend une photo de soi et on la transforme pour voir à quoi on ressemblerait si on était vieux. Ça faisait un peu comme une vieille pomme fripée, on pouvait voir qu’avant c’était bien une belle pomme, mais les plis n’en finissaient pas. Isabelle ressemblait à une vieille pomme fripée. La même qu’il y a dix ans mais abimée, usée, déformée par le temps. - Qu’est-ce que tu deviens ? Qu’est-ce que tu fais là ? Raconte moi tout, je veux tout savoir. - Moi aussi je veux tout savoir. C’est incroyable qu’on se rencontre ici, je n’y mets jamais les pieds. C’est mon ex qui a insisté, il m’a fait revenir trois fois en un mois, pour que je vienne chercher une commande qu’il a faite pour les enfants. La commande n’est jamais prête, mais au moins ça m’a permis de te rencontrer. - Moi c’est mon lieu de prédilection, j’y viens dès que je peux, ça me ressource. - Ça fait bizarre. Par où commencer ? C’est incroyable de devoir résumer presque dix ans de sa vie en quelques mots. Viens on va boire un verre, tu as un peu de temps ? Les deux jeunes femmes s’installèrent à une terrasse chauffée et n’en finirent plus de se raconter, enfin surtout Isabelle. Melinda avait plus de mal. Comment résumer ces dix dernières années en essayant d’en tirer un quelconque intérêt ? La plupart du temps les évènements représentaient un intérêt sur l’instant. Les petites anecdotes de la vie qui hors contexte et avec le recul restaient insignifiantes alors que sur le coup elles étaient d’une importance majeur. C’était la somme de ces petites anecdotes qui faisait notre histoire, qui fabriquait l’atmosphère de notre vie. Les grands évènements eux n’en étaient que la trame générale. Après avoir chacune raconté leur trame générale : Isabelle s’était mariée à 22 ans, trop jeune, elle avait eu deux beaux enfants avec l’ex homme de sa vie qu‘ils se partageaient maintenant une semaine sur deux. Il était parti voilà 3 ans, fou amoureux d’une autre. - C’est difficile d’élever seule ses enfants même si c’est à mi-temps, il faut tout gérer, on ne peut s’appuyer sur personne. Par contre c’est très agréable de se retrouver seule pendant la semaine suivante, retrouver sa liberté, un vrai bonheur, être libérée de toute contrainte. Mais les enfants ce sont un vrai bonheur aussi. Ah bon ? C’était ça le bonheur ? Alors pourquoi quand ils n’étaient pas là c’était aussi un vrai bonheur ? Pourquoi avoir des enfants si on appréciait autant de ne pas les avoir ? - Bon c’est vrai, continue Isabelle, que c’est beaucoup de soucis, les problèmes de santé, l’école, les activités, les négociations, la discipline, ça prend beaucoup de temps. Mais ils sont tellement craquants. A part sa réussite sentimentale et maternelle, Isabelle avait fait de brillantes études, trouvé un super job, acheté une belle maison avec son mari qu’ils ont revendue à leur divorce pour acquérir chacun un appartement au centre-ville d’une banlieue, pas trop loin l’un de l’autre, pour le partage des enfants. Son père était mort brutalement et sa mère ne s’en remettait pas, elle, ça allait, la vie reprenait le dessus. Melinda, tant bien que mal, essaya de trouver elle aussi des choses marquantes à raconter. Elle avait fini ses études (plutôt abandonné), trouvé un super job, auquel elle se rendait avec joie et allégresse tous les matins (hum, ça reste à discuter). Elle avait des collègues délicieux avec qui elle s’entendait bien (menteuse, tu connais à peine leur prénom). Elle n’avait pas eu de relations sexuelles depuis un an et demi (enfin honnête !). Non, ça elle n’allait pas le dire. Ses conquêtes s’accumulaient comme une collection, elle ne pouvait se résoudre à se caser, elle faisait la fête tous les week-ends (je retire). Et maintenant qu’elle vieillissait, elle envisageait bien de se poser un peu. Après l’exposition de leur vie, que chacune écoutait avec politesse, Melinda ressentit une impression d’échange superficiel. Elle se risqua alors à glisser une ou deux anecdotes sans importance, pour mettre à l’épreuve sa théorie des anecdotes qui font l’histoire d’une personne. - J’ai changé de mutuelle, ce qui m’a fait économiser 500 euros à l’année, après avoir fait beaucoup de comparatifs j’ai trouvé un bon rapport qualité prix. - Ah oui ? C’est cher les mutuelles, de toutes façons tout a augmenté. Moi j’en ai une par mon travail. Et tu fais quoi exactement dans ton job ? L’histoire de la mutuelle, ça avait pris trois semaines de sa vie. Elle avait passé des heures à en discuter avec Clarisse. Celle-ci me propose tant, celle-ci tant, mais celle-ci est moins intéressante, et les dents, et les lunettes...etc. Et j’ai réussi à négocier tant avec une autre, je vais la mettre en concurrence avec telle autre. Et puis je mettrai l’argent économisé sur un compte épargne, avec les intérêts je m’offrirai un merveilleux voyage, ou bien je m’achèterai une voiture neuve. Ce ne serait pas du luxe parce que ma vieille casserole elle va bientôt me lâcher. Ou alors ça me fera un apport, pour enfin devenir propriétaire. C’est vrai ça si on regarde l’argent que l’on gâche dans un loyer, au bout d’une vie, ça n’est pas un voyage mais dix que l’on peut s’offrir. Sans compter que lorsqu’on est propriétaire, on peut faire absolument ce que l’on veut, casser un mur gênant, repeindre en rose à petits pois verts, taguer les murs, écrire des messages obscènes dans les toilettes….etc. Et puis quand on est propriétaire, on possède quelque chose à léguer à ses enfants. A ce moment là je pourrai faire des enfants, ça prendra tout son sens. Faire des enfants quand on n’est pas construit et que l’on a rien à leur offrir, c’est égoïste. Faire un enfant est de toute façon un acte égoïste, voire égocentrique. Juste laisser quelques particules ADN pour se sentir immortel. Voilà comment le simple changement de mutuelle générait des discussions passionnantes avec Clarisse. Des heures d’échange. - Je suis allée voir un super film « pourquoi pas vous », tu l’as vu ? - Oui, mais il a au moins deux ans, non ? Tu vas souvent au cinéma ? Moi je n’ai pas trop le temps, avec le travail, les enfants. Et puis quand ils sont chez leur père j’ai tant à faire et je suis crevée. « Pourquoi pas vous », elle était allée le voir avec Clarisse. Une histoire d’amour, pas cucul pour une fois qui faisait à la fois rêver et remettait les pendules à l’heure sur le comportement de chacun, sur les relations en général. Avec Clarisse, elles ont adoré, elles ont été subjuguées, une vrai révélation et ce film a alimenté leurs discussions pendant au moins plusieurs semaines. Ainsi, Melinda avait pu se marier plusieurs fois, avoir une ribambelle d’enfants qui avaient tous formidablement bien réussi leur vie. Elle était devenue une femme modèle, une mère exemplaire. Elle était devenue artiste peintre, mondialement connue. Elle avait fait le tour du monde et était devenue érudit en gastronomie orientale. Des heures d’échange. - Je suis en pleine introspection, je m’interroge sur le bonheur et le sens de la vie. Je suis aidée par un vieil homme qui détient le secret du bonheur, que j’ai trouvé par petite annonce. - Ah oui tu fais une psychothérapie ? J’en ai commencé une aussi après mon divorce, puis j’ai emmené les enfants voir un psy pour savoir s’ils vivaient bien la garde alternée, mais ça ne m’a pas apporté grand chose, tu sais les psys, ils sont plus frappés que leurs patients. Oh la la il est déjà 15h, je dois aller chercher les enfants à l’école, c’est ma semaine. Ecoute j’étais très heureuse de t’avoir revue. Promis on s’appelle et on essaye de se faire un truc, d’accord ? - Avec plaisir ! répondit Melinda même si elle avait bien remarqué qu’à aucun moment elles se s’étaient échangé leur numéro de téléphone. Quelle imposture ! Pourquoi ne pas dire carrément j’étais heureuse de te revoir, d’avoir de tes nouvelles, de savoir ce que tu étais devenue, mais on est si différentes maintenant, nos chemins ont pris des directions opposées. Pourquoi pas un jour peut-être se recroiseront-ils. Ou alors ne rien dire du tout. En tout cas elle allait appeler Clarisse en rentrant pour le lui raconter. C’était elle son amie. Elle, à qui elle pouvait dire qu’elle allait changer de mutuelle et que ça passionnait. Elle, qui s’était mise dans tous ses états quand elle lui avait parlé du vieil homme, parce que c’était son amie et qu’elle s’inquiétait pour elle. Pour sûr sitôt rentrée, elle l’appellerait et lui raconterait tout. D’abord elle s’excuserait de sa maladresse, lors du dernier coup de fil et elles ne seraient plus fâchées. Après tout, des amies peuvent se disputer. Elle lui pardonnerait, et alors Melinda pourrait changer de mutuelle en toute tranquillité. Elle fit quelques emplettes sur le chemin du retour. Elle ne put résister à la tentation en passant devant un grand magasin de produits de beauté. Comme les livres étaient les garants de son savoir, les produits cosmétiques étaient ceux de sa beauté. Elle aimait les choisir, les acheter, les découvrir, les collectionner, les contempler, les exposer comme des trésors ressurgis de l’histoire. Mais elle s’en servait rarement. Les accumuler lui suffisait à se sentir plus belle. Elle passa plus d’une heure au téléphone avec Clarisse. Cette dernière, un peu rassurée de l’honnêteté du vieil homme, décida néanmoins d’accompagner Melinda dans sa quête afin d’en avoir un peu le contrôle. - Et ton blog ? Tu as eu des réponses ? - J’avais presque oublié ! Je vais voir. - Yeeessss !!!! Trois réponses, je te les lis : « Bonjour, tout d’abord félicitations pour ton blog c’est une bonne idée. Je ne connais malheureusement pas le secret du bonheur, mais bien sur personne ne le connaît. Je pense qu’on a chacun le nôtre et il faut savoir creuser pour le dénicher. Moi personnellement, je n’y suis pas encore tout à fait parvenu, mais j’en suis de plus en plus proche. Je te conseille la lecture de « Tous ensemble vers le bonheur », moi il m’a beaucoup aidé. Quand tu l’auras lu, contacte moi pour que nous en discutions. Joël ». - Oh ça pue la secte !!! - Exactement ! C’est ce que j’allais dire, j’ai entendu parler de ce livre je ne sais plus où. C’est effectivement une secte. Ils te promettent de vivre le Nirvana et puis après je ne veux même pas savoir. - Bon, ça va. Je suis de plus en plus rassurée. Je t’avoue que j’étais quand même inquiète quand tu m’as raconté ton histoire de vieil homme. Je me suis dit que tu perdais complètement la tête. Excuse moi de ne pas t’avoir fait confiance, mais je suis certaine que tu aurais réagi pareil à ma place. - Sur le moment je t’ai détestée, mais ma rencontre avec Isabelle m’a fait prendre conscience de ce qu’était l’amitié. Et je ne pense pas que tu sois une bourge mal baisée. - Ceci dit tu sais, tu ne te trompes pas trop. - Ah bon ? - Oui en ce moment avec Alex, c’est pas trop ça. - Qu’est-ce qui se passe ? Oh, encore une fois, j’ai fait mon égoïste spécialiste de son nombril, et je ne me suis même pas souciée de ce que tu pouvais vivre. - C’est pas grave. Mais je ne sais pas, on n’a plus de dialogue, il rentre de plus en plus tard. C’est le travail, mais bon le travail il a bon dos. Je m’occupe de tout, il ne fait plus rien, les enfants ne savent même plus à quoi ressemble leur père. Et ça fait deux mois qu’on n’a pas fait l’amour. - Merde alors ! Et Melinda se décentra quelques heures de sa petite personne, pour écouter son amie. Elles émirent toutes les hypothèses, cassèrent la figure virtuellement à toutes les maitresses potentielles d’Alex. Bien sûr, toute la famille, ainsi que tout l’entourage de ces maitresses potentielles souffrirent sur plusieurs générations. Elles finirent sur la décision la plus sage, reconquérir Alex. Au programme, demain soirée shopping, afin de redonner un peu de piquant à l’image de mémère à la maison de Clarisse. Les deux autres messages n’étaient pas plus instructifs que le premier. L’un d’eux était écrit par un obsédé qui promettait à Melinda de lui faire connaître le bonheur absolu. Il précisait que ça serait plus facile selon ses mensurations et il lui adressait le lien d’un site qui proposait des sex-toys. Même lors de ses rêveries les plus osées, Melinda n’avait pas imaginé l’existence de tels objets de torture. Le dernier message était posté par une désespérée dont les malheurs de la vie étaient si sordides, qu’en comparaison Zola pouvait s’accrocher. Le blog n’était pour l’instant pas une réussite. Pas grave. Le plus important était d’essayer, de faire des tentatives, il fallait fonctionner par essai erreur. Jusqu’à maintenant elle avait tout de même tiré quelques enseignements de ces différents épisodes : - La magie n’existe pas. - Le bonheur ne s’achète pas en magasin. - On ne peut pas être naturel et aborder un inconnu sans avoir envie de coucher avec lui. - Les gens qu’on ne connaît pas bien sont des imposteurs. - L’amitié tout comme l’amour s’entretient. - Il ne faut pas se regarder le nombril. - On peut s’engueuler avec les gens qu’on aime. - La plupart des gens sont paumés. - Elle est égoïste et passive. - Elle est dispersée. - Elle vit dans un monde qui n’existe pas au lieu de regarder celui dans lequel elle évolue. Chapitre 7 Son plan d’action n’était pas encore opérationnel (c’est le moins qu’on puisse dire), mais au moins elle avait compris beaucoup de choses. Pour l’organisation, elle ne démordait pas que l’observation de l’être humain restait tout de même le meilleur moyen d’en découvrir un peu plus. Tel un scientifique, elle allait mettre au point un protocole d’observation. Pour cela il lui fallait une hypothèse. Pour la vérifier il faudrait trouver des cobayes, des sujets d’observation, ca pouvait être à leur insu ou de leur plein grès. Tout dépendait de l’hypothèse. Puis il faudrait exposer de façon objective si l’hypothèse était vraie ou pas. Dans les deux cas il faudrait en tirer des conclusions. Première hypothèse : « le bonheur est accessible à tous ». Ce qui signifierait que l’on pouvait tous vivre heureux, de manière égale. Chacun serait au départ, vierge et libre d’inscrire son histoire propre, selon ses choix. Ses choix influeraient alors vers quelque chose de positif ou de négatif. Ainsi pourquoi, ceux qui avaient l’apparence de posséder le nécessaire, au confort matériel, physique et mental, à qui il n’était rien arrivé de tragique, à qui la vie semblait sourire, pourquoi ceux-là n’étaient pas nécessairement heureux ? Trop philosophique, trop aléatoire, invérifiable. Non, il faut une idée plus simple, plus concrète. Deuxième hypothèse : « le bonheur est fait pour les imbéciles ». Un célèbre adage dit « heureux est le simple d’esprit ». Ce qui signifierait que le non bonheur serait le résultat d’une prise de conscience de la réalité des choses. Une imposture de l’activité intellectuelle. Je préfère utiliser le terme non bonheur au lieu de malheur. En effet, je ne pense pas que le bonheur soit l’inverse du malheur par contraste, ou vice versa. Vivre des situations malheureuses n’est pas un frein absolu à l’accession au bonheur, et vivre dans le bonheur ne met pas à l’abri d’événements malheureux. Donc, les individus au cognitif généreux, sont par état dans le non bonheur. Selon cette hypothèse il y aurait des choses si terribles à ne pas comprendre qui nous infligeraient une vie difficile et néfaste ? Tels Adam et Eve qui, lorsqu’ils ont mangé le fruit de la vérité, ont pris conscience de leur nudité et du monde qui les entourait et ont eu pour sanction une vie pleine de labeurs et de souffrances. Trop fataliste, trop religieux, et encore trop philosophique. - Mais oui, bien sûr c’est évident, il suffit encore une fois d’observer ! Les gens heureux rient tout le temps, les non heureux font la gueule ! Troisième hypothèse : « Le bonheur se voit ». Ce qui signifierait donc, que quelqu’un de jovial, toujours de bonne humeur, au rire communicatif est une personne heureuse. Restait à trouver le cobaye, le sujet d’étude. Dans ce cas il était nécessaire de le faire à son insu, pour ne pas interférer sur son comportement. Le concours de Clarisse s’imposait. - Qu’est-ce que tu en penses ? - Ça va t’emmener où exactement ? Admettons que ton hypothèse soit vérifiée, et alors ça va te permettre de savoir que untel est heureux, untel ne l’est pas. - Exactement ! Ça va me permettre d’identifier qui est heureux et qui ne l’est pas. Et ainsi je pourrai dans un deuxième temps passer à l’étape 2 pour étudier ce qui les différencie. C’est pas grave si ça n’est pas la bonne hypothèse, je veux tester celle-ci et je sais que ça m’apportera des infos de toutes façons. Je le sens, je dois aller par là. - Ok, alors tu penses à qui ? - Pour qui ? L’heureux ou le malheureux ? - Les deux. Bon l’heureux d’abord, c’est plus drôle. - J’sais pas trop. Pourquoi pas Misha ? - Misha ? La grande hystérique qui hurle de rire pour tout et n’importe quoi juste pour se faire remarquer ? Non, elle c’est du faux. - C’est vrai, tout comme ses seins d’ailleurs. Et Albert ? - Albert ? Non, tu ne l’as vu que deux fois dans des soirées où il était bourré, mais à jeun il n’est pas si gai. Peut-être un peu gay, mais pas gai. Les deux filles partirent dans une crise de fou rire incontrôlable, en imaginant Albert dans toutes sortes de situations où il s’acoquinait de façon catastrophique avec un autre homme avec un air dépressif. Puis, il devenait hystérique après l’apéro et tombait tous les petits minets. - Tu connais Béa ? Demanda Clarisse. - Béa, la petite brune au nez crochue ? - Oui. - Tu la trouves joviale et drôle ? - Un peu oui. Pas toi ? - Non pas vraiment. Plutôt hypocrite et prête à tous pour profiter de la situation. - Ouais peut-être. Alors j’ai pas d’idée. Et à ton boulot, il n’y a pas la rigolote de service ? Il y a toujours le rigolo de service. - Mais oui ! Tu es géniale Clarisse ! Je savais que tu serais la femme de la situation. Tu te souviens, je t’avais parlé de Josiane ? - Le petite boulote du service financier ? - C’est ça ! - D’après mes souvenirs, elle semble parfaite. Mais tu la connais assez bien pour l’observer ? Le contexte du boulot ne suffit pas, il faudrait que tu la voies à l’extérieur. - Elle m’a plusieurs fois invitée, j’ai toujours refusé. J’étais dans ma période je ne veux voir personne tout le monde est con. - Ah parce que ça n’était qu’une période ? Je pensais que tu avais toujours été comme ça. - Oui, enfin c’était une période qui vient de prendre fin. Il n’y a pas de temps conventionnel dans les périodes que je sache. - Chouette, je vais pouvoir te présenter des gens qui ne me diront pas le lendemain « qu’est-ce qu’elle a ta copine ? » - Ouais ! Vive la nouvelle Melinda ! Donc il suffit que je suscite l’invitation et le tour est joué. - Mais c’est pas un peu manipulateur et fourbe ça ? - Non ! Puisque je suis dans ma nouvelle période j’aime tout le monde, alors c’est sincère. Je veux bien devenir sa copine moi à la Josiane. - C’est parti mon kiki ! Je veux tout savoir, tu me dis tout dès demain en sms quand tu es au boulot. - C’est clair !!! - Et pour le malheureux ? - Oh ben ça c’est plus simple. Je n’ai qu’à te choisir toi ! Dit-elle en riant. - Ah Ah, c’est très drôle, continue et je me roule parterre. - Non je plaisante. Heu, je verrai après, je vais commencer par Josiane. Un seul lièvre à la fois ! Chapitre 8 Au programme ce soir, une petite soirée tranquille on ne pense à rien, on se vide la tête. Pour ça il y avait une invention terrible, la télé. Melinda se prépara avec amour un petit plateau avec que des bonnes choses qui allaient immédiatement s’emparer de ses hanches. Du saucisson, du bon, pas du premier prix. Le saucisson était très important pour Melinda. Dès que l’occasion se présentait, elle en choisissait un petit assortiment, religieusement. La dégustation était ensuite une bénédiction. Elle se faisait tout de suite une idée de celui qu’elle préférait et usait de tous les stratagèmes pour s’en souvenir lors de ses prochains achats, au lieu de le noter dans un coin. Puis elle oubliait, évidemment. Alors elle recommençait sa recherche à zéro. Dans son plateau donc, l’incontournable saucisson, pour continuer dans la série charcuterie, tant pis pour les boutons de toute façon il paraît que c’est une idée reçue. Du jambon de pays. Une petite salade verte pour se déculpabiliser. La salade ne fait pas grossir. Elle est l’ingrédient principal des régimes. Ainsi, lorsque Melinda mangeait de la salade, elle avait incontestablement l’impression que ça la faisait maigrir et elle poussait le vice à s’imaginer que sa salade allait aspirer les graisses qu’elle venait d’ingurgiter par ailleurs. Bien sûr, intellectuellement elle savait que c’était faux, elle n’était pas si cruche tout de même, mais au fond d’elle, elle ne pouvait s’empêcher d’avoir cette idée saugrenue. Alors, puisque la salade aspirait les graisses, une petite crème au chocolat blanc et le tour était joué. Vautrée sur le canapé, elle gobait une série policière américaine et restait à chaque fois ébahie devant l’imagination des scénaristes qui nous mettaient toujours sur la fausse piste, et même si on le savait on tombait toujours dans le panneau. Dès le lendemain, elle était prête à mettre son plan à exécution. Pas besoin de beaucoup d’imagination, Josiane était prévisible. Tel un nuage de bonne humeur, elle arrivait au bureau, contagieuse de sa gaieté. Elle arborait un sourire gracieux, qui découvrait toutes ses dents. Un petit mot pour chacun, la petite blague du jour, on ne pouvait la croiser sans la voir rire. Elle respirait la joie de vivre, transpirait le bonheur. Malgré son physique ingrat, elle était belle. Quelques dizaines de kilos en trop la rendaient grassouillette, mais elle les portait bien. Elle semblait ne pas complexer et n’hésitait pas à exhiber ses rondeurs sous des vêtements moulants, très colorés et extravagants. Elle semblait avoir un don de conteuse. Elle pouvait raconter n’importe quelle anecdote banale de la vie quotidienne, la transformant en événement burlesque et insolite. - Bonjour ma douce, dit-elle en croisant Melinda, comme chaque matin. - Bonjour Josiane ! - Une nouvelle belle journée commence pour toi aujourd’hui on dirait ? - Oui c’est vrai. Comment le sais-tu ? - Hum ! Tu as la tête d’une femme amoureuse. C’est le cas ? - Pas tout à fait, mais ça y ressemble. - Et bien toutes mes félicitations Melinda. Ton allure est transformée, garde le celui là. Josiane repartit tel un tourbillon d’optimisme. Melinda n’avait même pas osé lui dire qu’elle n’était pas amoureuse. Son pouvoir de persuasion la convainc presque que c’était le cas. A l’heure de la pause café, Melinda s’approcha de Josiane et osa lui demander : - Dis moi Josiane, je peux te poser une question indiscrète ? - Vas-y mon petit j’adore les indiscrétions, répondit-elle en faisant tourner ses yeux dans ses orbites. - Comment fais-tu pour être toujours de bonne humeur ? Jamais je ne t’ai vue être ne serait-ce qu’un peu triste, ou fatiguée. - C’est que la vie m’a gâtée, dit-elle en accompagnant sa réponse d’une claque sur sa cuisse trop charnue. - Non mais sérieusement ? Tu as un secret ? - Ça pour avoir des secrets, j’ai des secrets, mais je ne sais pas si tu es prête à les entendre. - Si si je suis prête bien sûr. - Alors il faut être patiente, petit oiseau. Viens diner à la maison un de ces soirs, je ne te dévoilerai pas mes secrets, mais on fera plus ample connaissance. - Avec grand plaisir. - Tu es libre, disons vendredi ? - Vendredi ? Heu oui. - Viens accompagnée, on aime bien les chiffres pairs chez nous. - C’est à dire que je suis seule en ce moment. - Petite cachotière !! Fais au mieux, je t’attends vendredi vers 20h. - Ok à vendredi. Melinda se précipita sur son téléphone pour en tenir informée Clarisse. Chapitre 9 Le vendredi suivant, Melinda avait fait une entorse à ses habitudes et avait entamé quelques produits cosmétiques afin d’être belle pour sa soirée. Evidemment, en sortant du travail, elle avait fait un petit détour par sa boutique de vêtements préférée. Face à l’hésitation qui lui prenait trop de temps devant deux tenues différentes, elle prit les deux. Elle aurait tout son temps pour réfléchir en chemin et chez elle devant son miroir. Elle opta pour une robe multicolore, près du corps en haut, cintrée à la taille, puis évasée, de différentes longueurs. Pour l’autre choix, c’était plus classique. Un petit haut très sexy genre cache cœur déstructuré d’un rose vif, et un jean indescriptible tant il était original, tout en gardant une certaine classe. La robe ou le jean ? Souvent Melinda était obsédée par de telles questions existentielles. Et comme pour elle choisir équivalait à renoncer, elle ne pouvait se résoudre à renoncer. Pas grave, elle demanderait à Clarisse. Clarisse lui conseilla la robe, elle mit le jean. 19h25. Josiane habitait à une dizaine de stations de métro. Elle profita du trajet pour remettre ses idées en ordre et savoir ce qu’elle allait dire au vieil homme le lundi suivant. Elle avait l’impression de s’être un peu éparpillée et de ne plus trop savoir ce qu’elle cherchait réellement. Allait-elle lui dire qu’elle tentait d’observer ceux dont le bonheur sautait à la figure ? Et dans quel but faisait-elle cela ? Cherchait-elle une excuse pour essayer de communiquer tout simplement ? Se socialiser ? Elle verrait bien après la soirée. Sans perdre de vue son objectif, elle allait en premier lieu essayer de passer une bonne soirée. Dès qu’elle pénétra dans l’appartement de Josiane, elle fut immédiatement transportée dans une autre époque. Les murs étaient ornés de tapisseries du 17ème, les meubles de la même époque semblaient sortir tout droit du château de Versailles. De somptueux lustres diffusaient une lumière douce et enveloppante, ajoutée à la lueur des chandeliers, cela donnait une ambiance feutrée et atemporelle. Josiane accueillit Melinda à la porte. - Bonjour, vous devez être Melinda dit-elle d’un ton jovial. - Hi ! Hi ! Rit immédiatement Melinda, enchantée vous êtes ? - Jocelyne, la sœur de Josiane. - Josiane, tu devrais faire du théâtre, tu le fais si bien qu’on y croirait presque ! - Comment mais ma sœur ne vous a pas prévenue ? - Arrête ! Presque tu me mettrais mal à l’aise, je t’assure, inscris toi au théâtre ! En plus tu es drôle, tu as une vraie carrière qui t’attend. - Qu’est-ce qui se passe ici ? Melinda entendit bien la voix de Josiane mais ne vit pas ses lèvres bouger. - En plus t’es ventriloque ? - Melinda je te présente Jocelyne, ma jumelle, Jocelyne, voici Melinda. Il y avait devant Melinda, deux Josiane. Incroyables de ressemblance. Indifférenciables. Elles étaient toutes les deux habillées exactement de la même façon, la même coiffure, les mêmes bijoux, tout à l’identique. Melinda était soufflée, elle n’en revenait pas. - Ça alors !! C’est incroyable ! - Bon, nous ne sommes que des jumelles, rien d’extraordinaire non plus ! Allez viens ma douce, reprit Josiane. Plus elle avançait dans l’appartement, plus tout l’étonnait. Tout était somptueux, du sol au plafond. Les moindres détails avaient été pensés pour que l’on se croie dans une annexe du château de Versailles, même des portraits royaux, y compris ceux de Josiane, ou Jocelyne, ou les deux. Melinda osait à peine marcher de peur d’abimer le parquet qui semblait d’époque. - Que de surprises Josiane ! Tu m’avais caché ta jumelle et de plus, tu m’avais caché que tu habitais un château. - Ah oui, mais ça n’est pas nous. Ce sont nos maris, attends tu n’as pas tout vu. C’est à ce moment là que derrière Melinda, deux voix identiques retentirent en même temps. - Bonsoir ! Melinda se retourna d’un coup et elle ne parvenait vraiment pas à refermer sa bouche, il lui semblait que sa mâchoire allait se décrocher. - Bonsoir, balbutia-t-elle. - Melinda, je te présente nos maris. Louis et Louis. Dit Josiane amusée. Deux hommes strictement semblables se tenaient devant Melinda. Tout comme les jumelles, les jumeaux étaient en tous points identiques, autant dans le physique, que dans la tenue vestimentaire. - C’est une blague. Vous êtes jumeaux et vous avez le même prénom ? - C’est une longue histoire, on ne va pas commencer à te la raconter maintenant sinon on va rester planté pendant des heures. Pour les différencier voici Castor et voici Pollux. Et Josiane partit dans un élan de rire communicatif, comme on pouvait l’entendre au bureau. Melinda prit aussitôt ce son familier comme l’indice qu’elle n’avait pas été aspirée par une sphère porte du temps. Vous savez ces sphères de portes holographiques translucides, qui vous transportent dans une autre dimension, dans des mondes parallèles, et une fois que vous les avez franchies, c’est foutu, vous ne pouvez plus jamais rentrer chez vous. Et à chaque fois que vous changez de monde, vous vous dites « ah ça y est cette fois c’est la bonne » et puis non, il y a toujours un petit indice qui vous met sur la piste que ça ne doit pas être la bonne. Mais vous y croyez quand même. Et puis, effectivement votre mari qui ne portait pas de lunettes dans votre vrai monde, là il en porte, et puis vous avez un chien alors que dans le vrai monde non. Et, malgré ça, vous y croyez quand même un peu. Pis quand vous n’y croyez pas, vous vous dites, après tout ça n’est pas pour une paire de lunettes et un chien, on va prendre ce monde là, tant pis. Et c’est là que vous apprenez que tout le reste de votre famille a été exterminé, et puis vos amis n’existent pas, vous avez changé de travail…etc. Alors vous refranchissez la porte. A regret tout de même, parce qu’il y avait le mari, mais bon c’est le faux, et c’est sans fin. Melinda crut un instant qu’elle avait franchi cette porte qui mène aux mondes parallèles. - Castor et Pollux ? - Eh ne fais pas ta mijaurée, la rassura Josiane. Bien sûr que c’est ridicule, c’est fait exprès. Alors tu as le droit de rire. Et ils partirent tous dans un fou rire général. Melinda, plus détendue, s’installa sur un sofa moelleux près d’une somptueuse cheminée de marbre, dont la chaleur du feu de bois lui caressait le visage. Josiane, ou Jocelyne, apporta un assortiment de petits amuse-bouches aussi agréables pour les yeux que pour le palais. L’alcool coulait à flot, dans des verres en cristal tout aussi magnifiques que le reste du décor. Melinda ne savait plus si c’était l’effet de l’alcool, si ses yeux lui jouaient des tours, si son cerveau ne savait plus interpréter les informations visuelles ou si c’était encore le fruit de l’imagination farfelue des jumeaux, mais elle voyait tout en double. Bien sûr, les personnes étaient doubles, mais le décor le semblait également. Elle ne l’avait jusque là pas remarqué. Chaque meuble, chaque détail, était double. En symétrie parfaite, les objets étaient disposés en symbiose avec la gémellité de leurs propriétaires. Ainsi, on pouvait s’installer d’un côté du salon et percevoir en miroir l’autre côté strictement identique. On s’attendait alors à voir son reflet, mais on voyait seulement le reflet des jumeaux, installés eux aussi en parfaite symétrie. Seule Melinda n’était pas dans le miroir. Une sensation vraiment étrange l’envahit quand elle en prit conscience. Comme si elle avait été gommée de la réalité et qu’elle assistait, inexistante à une scène dont elle ne faisait pas partie. Elle s’essaya à plusieurs reprises à se faire des signes, afin d’apercevoir son reflet de l’autre côté, mais rien, absolument rien. Un des deux Louis, commença alors son récit dont il paraissait très fier : - Abandonné par mes géniteurs à la naissance, je me suis retrouvé propulsé dans une famille adoptive qui m’a baptisé Louis. J’ai grandi dans l’amour et le respect, sans aucun manque, avec tout le confort nécessaire. Mais au fond de moi, je sentais que quelque chose ne tournait pas rond, comme si je vivais une imposture, comme si lorsque la vie avait distribué les cartes, arrivée à mon tour elle s’était trompée. A l’adolescence, j’ai alors commencé à développer des troubles du comportement, des troubles obsessionnels compulsifs, c’est le nom qu’ont donné les psychiatres à mes troubles. Je devais donner un sens royal à tout ce qui m’entourait. Je connaissais par cœur l’histoire de France et cherchait l’origine de chaque mot, de chaque objet, de chaque personne. A force d’empoisonner la vie de mon entourage, mes parents finirent par accepter de suivre le conseil des psychiatres, et m’avouèrent que j’avais été adopté. Ainsi, mon obsession pour les origines prenait tout son sens. Sentant qu’on me cachait les miennes, je bloquais sur celles de tout ce qui m’entourait. Alors je me suis mis en quête de retrouver mes parents biologiques. Ce fut de longues démarches qui n’aboutirent pas, puisque l’accouchement sous X protège ceux qui abandonnent leur bébé, à garder l’anonymat. Mais à 25 ans, alors que je ne m’y attendais plus j’ai reçu un drôle d’appel. Je ne voulais pas y croire. - C’était moi, continua l’autre Louis, j’ai pu apprendre par l’indiscrétion d’une sage-femme de la maternité où j’ai vu le jour, que l’on était deux. Adopté en même temps que Louis, mes parents adoptifs m’ont prénommé de la même façon. Au delà de notre gémellité, nous avons été frappés par les similitudes de nos parcours de vie. Le même prénom, les maladies infantiles à la même époque, les obsessions pour tout ce qui est royal, la recherche des origines de chaque chose, nos meilleurs amis d’enfance s’appelaient tous les deux Antoine. On a redoublé la même classe, avons eu les mêmes appréciations….etc. et j’en passe, tant le moindre détail reste troublant. C’est alors que l’on a décidé de ne plus se quitter. - C’est une histoire magnifique, dit Melinda, j’en ai la chair de poule. Et Josiane et Jocelyne ? - La suite de l’histoire reste plus dans la simplicité, reprit Jocelyne, on s’est simplement rencontrés lors d’un regroupement annuel des jumeaux. Avec ma sœur, on était inséparables, et toutes nos histoires d’amour étaient systématiquement mises en échec, par l’autre qui ne supportait pas qu’un tiers intervienne dans notre symbiose. Et c’est alors que l’on a rencontré Louis et Louis. Cela fait maintenant dix ans et on ne s’est plus quittés. - Et vous vivez tous les quatre. - Oui tous les quatre, dirent-ils en cœur. - Si nous passions à table, dit Josiane. Ça n’est pas tout, mais la vie terrestre a besoin de nourriture. - Vous n’êtes pas venue accompagnée ? Dit un des Louis. - Non, je suis seule en ce moment. - Quel dommage, et dire qu’un beau jeune homme rêve de vous en secret, et que vous ne le voyez pas. - Oui, on se dit toutes ça. - Peut-être que vous ne regardez pas assez autour de vous Melinda. Ainsi la soirée s’acheva, le sujet de conversation de la gémellité a évidemment dominé la soirée, Melinda en ayant perdu son objectif premier. Dès le lendemain matin, le téléphone sonna. C’était Clarisse. - Allo, répondit péniblement Melinda - C’est Clarisse, oh tu as une petite voix, mauvaise soirée ? - Je sais pas, j’ai la gueule de bois c’est affreux, on dirait qu’une tondeuse à gazon s’est trompée d’endroit et est en train de tondre mes neurones. - Et tu ne te rappelles de rien ? - Si, je me rappelle de tout, mais je ne sais pas si c’était vrai, c’était tellement incroyable ! Et Melinda raconta tout à son amie dans les moindres détails. Le décor, les jumelles, les jumeaux, leurs retrouvailles, la symétrie, tout. - Hallucinant !! - C’est pour ça je te dis, c’est tellement dingue que je me demande si je n’ai pas abusé sur la boisson et tout imaginé. - Mais tu es tout de même arrivée à jeun, tu t’en souviens de ça ? - Oui c’est ça qui est le plus dingue, c’est que toute cette histoire est vraie. - Et tes observations sur Josiane ? - J’ai complètement zappé, tu penses bien. Et puis à y repenser, Josiane elle était assez effacée dans cette soirée, un peu écrasée par leur histoire. - Et ils ont l’air de nager dans le bonheur ? - Ils ont surtout l’air de héros qui se sont échappés d’un roman, alors je ne sais même pas. En tout cas, c’est fou comme certaines personnes que tu côtoies tous les jours, peuvent vivre des trucs incroyables et rien ne transparait. - C’est bien, tu commences à regarder autour de toi. - Et toi avec Alex ? - Il y a eu du mieux, l’opération séduction a fonctionné, mais c’est une bataille de tous les instants. On va essayer de partir tous les deux en week-end en amoureux. - Et les enfants ? - C’est ça le problème, on attend les disponibilités de la baby-sitter, comme elle est en période d’examen c’est pas évident. - Et moi ? Je peux vous les garder. - Tu crois ? (Non Clarisse, tu est censée toi, ne lui laisse pas tes enfants !) - Bien sûr ! Comme ça je pourrai tester « le bonheur c’est d’avoir des enfants » - Alors si c’est ça ton seul but, je peux te donner tout de suite la réponse, c’est non. Et elles partirent à nouveau dans un fou rire à n’en plus finir. Clarisse aimait plaisanter sur ses enfants et son mari. Tout en disant que sans eux elle n’était rien, elle avait du mal à assumer, à temps plein, son rôle de maman et d’épouse, mais n’était pas prête à se l’avouer. Par l’humour décalé parfois cynique, elle parvenait à se déculpabiliser de ses pensées sombres. Elle revendiquait souvent, que dans un couple, on devrait avoir des RTT et des congés payés. Ainsi, elle s’imaginait retrouver sa liberté d’antan pendant quelques jours. Goûter au plaisir du célibat, ne pas regarder sa montre, se ficher du désordre et du frigo vide, faire la grasse matinée, et entasser son linge sale toute la semaine sans que ce soit un problème. Ainsi, une fois les congés passés, elle pourrait apprécier de nouveau la tendre présence de sa moitié et de ses chérubins. Melinda, elle, allait gouter au plaisir des enfants tout un week-end. (Hum ! Elle va se régaler !) Il fallait auparavant qu’elle remette un peu d’ordre dans sa tête (Et chez elle aussi, parce que là c’est le foutoire). Chapitre 10 Son hypothèse n’avait pas été ni affirmée, ni infirmée. Aveuglée par l’histoire incroyable de cette famille, elle n’en avait rien observé. Elle les avait trouvés si touchants, que d’autres occasions se présenteraient. Elle n’était pas pressée. Elle avait aussi appris cela, il fallait prendre le temps, pour ne pas passer à côté, mais il ne fallait pas non plus le laisser filer ce temps qui était compté. Il était nécessaire de jongler avec lui. A la fois notre meilleur allié et notre pire ennemi, apprendre à dompter le temps n’était pas aisé. On vit à côté des autres, sans même les regarder, sans apprendre à les connaître, sans s’intéresser à eux. Il est primordial de se tourner vers les autres. Ceux qui évoluent à nos côtés vivent des choses que l’on ne soupçonne pas. Rien ne transparait. Il faut rendre service à ses proches, leur montrer qu’on est là et agir concrètement, pas seulement dans la bonne parole pour les réconforter, puis on est débarrassé. Non, au delà d’être à l’écoute, il faut être disponible pour ceux qu’on aime. Tout est dans le juste dosage, le temps, les autres, soi même. Se tourner vers les autres, oui. Vivre à mille à l’heure ou prendre son temps, oui. Rendre service, oui. Ecouter, oui. Mais méfiance. Il ne s’agit pas de combler le vide afin de s’arrêter de penser. De s’annuler pour être entièrement tourné vers l’autre. Tout est dans le juste dosage, l’alchimie de la vie. Elle était prête à rencontrer le vieil homme. Tel un rituel, elle prenait garde, de faire exactement le même trajet, de marcher sur ses pas de la fois précédente, de bien faire claquer ses chaussures sur les dalles de la cour pour faire sortir les têtes des mêmes fenêtres, elle évitait les mêmes trous dans l’escalier. Arrivée au sixième étage, la porte était entrouverte, comme si elle ne se fermait jamais, et le vieil homme apparut. Elle lui fit part de ses questionnements, de ses avancées. La passivité dans laquelle elle s’était réfugiée, sa socialisation, son regard vers les autres, ne pas s’annuler, rester en accord avec soi même. - Vous êtes sur le bon chemin, Melinda. Mais restez sur vos gardes, ne vous laissez pas séduire par des sentiers détournés qui pourraient vous mener à d’autres destinations. Continuez à observer, à entendre et écouter, à voir et regarder, à sentir et ressentir. Le vie est semée d’embûches et d’indices, à vous de savoir les décoder. Il n’est pas question de tout interpréter et de perdre sa spontanéité, mais il faut percevoir ce qui est important. Prenez ce présent, il vous sera très utile. Lui dit-il en lui tendant un paquet enveloppé avec soin. A la prochaine lune Melinda. Elle sortit le cœur léger. Quelle métamorphose depuis la première fois où elle s’est rendue rue Leonord Pardon. Elle le devait en partie au vieil homme, mais c’est tout de même au fond d’elle qu’elle avait trouvé toutes ces ressources. Ce qui la mettait en confiance, c’étaient justement ces ressources aux fins fonds de sa personne. Elle était sa principale ressource. Impatiente, elle attendit néanmoins d’être arrivée chez elle pour ouvrir le petit paquet du vieil homme. Il contenait un miroir. Un petit miroir de poche, en forme de coquillage, très sobre. Elle l’ouvrit et perçut immédiatement son reflet. Elle était stoïque. Elle ne comprenait pas du tout le message. Elle resta pensive un long moment, mais sa pensée était vide. Là, il l’avait scotchée, elle n’avait aucune hypothèse. - Allo Clarisse, c’est Mélinda. - Tu as une drôle de voix, qu’est-ce qui t’arrive ? - Rien. - Tu as vu ton amant ? - Arrête c’est pas drôle. - Bon qu’est-ce qu’il t’a dit ton vieux ? - Il m’a donné un miroir. - Un miroir ? - Oui, un miroir. - Et pour quoi faire ? - Et bien, je ne sais pas justement. - Bon, explique toi, il te l’a donné et puis voilà c’est tout. - C’est à peu près ça. Il m’a dit voilà un présent qui vous sera très utile. Je suis rentrée chez moi et quand je l’ai ouvert, je me suis vue. Et c’est tout. - Et tu es censée en faire quoi ? - Justement, j’en ai foutrement aucune idée. - Alors il faut que l’on trouve. - J’avoue que là, je suis perdue. - Je ne sais pas, quel est le premier mot qui te vient à l’esprit quand tu penses au miroir ? - Là, il ne me vient rien, je suis vide. Et toi ? - Archimède. - Archimède ? - Oui, il se servait des miroirs pour mettre le feu aux voiles des navires romains qui attaquaient Syracuse, en concentrant les rayons du soleil. - Comment tu sais ça toi ? Tu t’intéresses à l’histoire maintenant ? - Non je viens de le lire dans un livre. - Je suis impressionnée. Mais je ne pense pas que ce soit le message caché, c’est trop précis et ça n’a rien à voir. - Peut-être qu’il veut que tu t’en serves symboliquement pour ne pas te laisser envahir par des indésirables. - Ce serait plutôt l’inverse. Je dois m’ouvrir et non fuir. - Alors je ne sais pas. - Narcisse, moi ça me fait penser à Narcisse. - Mais oui, Narcisse ça te va bien, tu passes ton temps à te regarder le nombril. Ca doit d’ailleurs être pour ça que tu t’es fait mettre un piercing, pour être certaine d’avoir toujours quelque chose à regarder. - Décidément tu es drôle ce soir ! Alors pourquoi voudrait-il que je le regarde encore plus ? - C’est peut-être un message pour te dire que tu te regardes trop. - Non je ne pense pas. Je pense plutôt l’inverse. Je dois me regarder encore plus. - Et bien ! On n’est pas sorti de l’auberge. Dis moi, c’est toujours d’accord pour les enfants ce week-end ou bien tu vas t’admirer jusqu’à ce que tu trouves ta réponse ? - Non, bien sûr c’est toujours d’accord. Je vous attends demain matin. A demain. - Ok à demain. Et bonne réflexion, dans les deux sens du terme. - C’est bien ce que je disais, tu es drôle et subtile. Allez à demain. Un miroir. Cela pouvait signifier tant de choses. Son esprit commençait à se remettre en branle et elle essayait de se contenir pour ne pas partir dans tous les sens. Elle était bien tentée de taper « miroir signification » dans google, mais elle n’en fit rien. Elle manipula le miroir et regarda ce qui se passait derrière elle. Elle put y voir le reflet du tableau qui était accroché sur le mur derrière elle. Elle pensa alors au rétroviseur. Le rétroviseur permettait de voir ce qui se passe derrière. Dans ce cas le miroir augmente le champ visuel et permet de contrôler ce que l’on ne peut percevoir directement. Ou alors, cela voudrait dire qu’il faut regarder derrière soi au sens figuré. Alors elle se mit à refaire son histoire, à penser à ses erreurs et à ses choix. Mais cette démarche, il lui semblait l’avoir déjà faite des dizaines de fois. Bien sûr, lorsque l’on fait le bilan de sa vie, on en tire toujours des leçons, la capitalisation de ses expériences est très importante, mais Melinda savait qu’elle devait aller de l’avant et ne plus regarder en arrière. Peut-être est-ce là le message, regarder devant et foncer. Cette conclusion ne satisfit cependant pas complètement Melinda. Mais comme elle avait décidé de cesser la masturbation cérébrale, elle garda cela dans un coin de sa tête, et se plongea dans un bouquin. Le lendemain Clarisse et les enfants débarquèrent telle une tornade dans son petit deux-pièces (finalement, elle n’aurait peut-être pas dû faire le ménage). Melinda avait choisi de les garder chez elle, et non chez eux, afin qu’ils ne sentent pas sur leur territoire. Ici, c’étaient ses règles, elle était le chef des lieux. Elle avait tout prévu, les repas, les loisirs, le coucher. Tout était minuté, planifié. Ca n’était pas sans compter sur les ressources cachées des enfants. - J’ai soif, dit Amandine. - On demande comment ? La reprit sa mère. - S’il te plait Melinda, j’ai soif ! - De suite ma chérie. Tu veux quoi ? Du coca ? Du jus d’orange ? Du jus de pomme ? D’ananas ? - Tu as dévalisé le supermarché ? - Je ne savais pas ce qu’ils préféraient alors j’ai pris un assortiment. - Moi ze veux du coca ! - Oui, mais pas trop alors, l’a mise en garde sa mère, sinon ce soir tu auras du mal à dormir. - Ne t’inquiète pas, la rassura Melinda, tu n’es pas là ce soir, pense à toi et ne t’occupe pas d’eux. Pour une fois, ça va te faire du bien. Melinda, servit Amandine et se réinstalla confortablement près de son amie. - Moi aussi je veux du coca. Lança Arthur. S’il te plait Melinda. - Tu n’aurais pas pu le dire en même temps que ta sœur ? Lui dit sa mère - C’n’est pas grave Clarisse, no stress, j’y retourne et puis c’est tout. - Tiens mon loulou, un coca, un ! Alors qu’elle s’asseyait de nouveau. - J’en veux d’autre s’il te plait Melinda. Hoqueta Amandine entre deux gorgées. - Bon écoute Melinda, je vais y aller, Alex m’attend. Tu es sûre tu t’en sortiras ? S’il y a quoique ce soit, n’hésite pas à m’appeler sur le portable. Au revoir mes bijoux et soyez gentil avec Melinda. Elle accompagna ses paroles, d’une série de bisous et de câlins qui n’en finissaient pas. - Encore un câlin maman ! - Oui encore un bisou ! - Allez ça suffit, s’interposa Melinda, vous laissez partir maman. Papa l’attend, elle va être en retard. File, je gère. - Merci encore, à dimanche soir. A peine la porte fermée, les enfants la harcelaient de questions. - On peut avoir encore du coca ? - Et t’as quoi à goûter ? - T’as des bonbons ? - Tu veux jouer à quoi ? - Et pourquoi t’as pas d’enfants ? - Oui pourquoi ? Tu les aimes pas ? - Ecoutez, vous êtes grands, alors le coca c’est dans le frigo, je ne vais pas me déplacer toutes les deux secondes pour vous servir. Et je vais vous donner des gâteaux, ensuite on ira au cinéma. - Ouaiiiiiiiis !!!!! T’es trop gentille ! Dit Arthur en lui sautant au cou. Au même moment on entendit Amandine pleurer dans la cuisine. - Qu’est-ce qu’il y a ma minette ? Tu n’aimes pas le cinéma ? Demanda Melinda en s’approchant de la cuisine. - J’ai pas fait exprès, pleura Amandine Melinda garda son calme et les installa devant la télévision pendant qu’elle épongeait le coca qui avait explosé dans toute la cuisine. Après avoir nettoyé tout le coca, consolé Amandine qui n’avait pas fait exprès de faire tomber le rouleau de papier tout entier dans les toilettes, essuyé le chocolat écrasé sur le tapis, retiré une perle dans le nez d’Arthur qui voulait savoir si c’était des perles ou des bonbons, et comme il ne voulait pas le mettre dans sa bouche pour goûter de peur de se faire gronder, il a voulu la renifler pour voir quelle odeur ça avait, répondu aux quatre coup de téléphones de Clarisse pour lui dire que oui tout allait bien, ils partirent au cinéma. Contre toute attente, la séance s’était bien passée. Ils n’ont voulu aller aux toilettes que deux fois chacun, Amandine, a renversé son coca une seule fois sur sa robe préférée, et Arthur ne s’est pas étouffé avec le pop corn et ne s’est pas mis un seul grain dans le nez. - Comme vous vous êtes bien comportés, je vous emmène au square avant de rentrer. Elle espérait pouvoir lire tranquillement pendant qu’ils joueraient avec les autres enfants. Elle s’installa sur un banc. - Bonjour Melinda. - Tiens bonjour Antoine, qu’est-ce que tu fais là ? Antoine était un collègue de travail, qu’elle ne connaissait pas beaucoup. Elle l’avait à peine croisé à plusieurs reprises. Elle l’avait toujours trouvé irrésistiblement attirant, mais aussi irrésistiblement marié. Même si Melinda croit en l’amitié homme femme, elle sait que sa femme ne devait pas partager le même avis. Alors elle avait toujours gardé une certaine distance. - Comme toi, j’emmène mes enfants au square. - Ah non, mais moi ce ne sont pas mes enfants. Je garde les enfants de ma meilleure amie pour qu’elle puisse passer un week-end en amoureux avec son mari. - C’est sympa ça. Tu les gardes souvent ? - Non, c’est la première fois. Et toi, ce sont lesquels tes enfants ? - Ceux qui jouent avec les tiens, pardon avec ceux de ton amie. Justine 5 ans et Mathieu 8 ans. C’est ma semaine. - Ta semaine ? - Oui, j’ai quitté leur mère il ya trois ans. On a les enfants en garde partagée, une semaine sur deux. - Ah ! Je ne le savais pas. Je suis désolée. - Il n’y a pas de quoi, c’était ma décision. - Ah oui ! Melinda n’osa pas le laisser avancer sur ce chemin qu’elle sentait délicat. De plus, elle avait du mal à totalement dissimuler sa satisfaction, de savoir un aussi bel homme de nouveau sur le marché. Quoique, il avait bien dit trois ans, en trois ans il avait eu le temps de s’en passer des choses. Et puis, s’il avait quitté sa femme c’était certainement pour une autre. Les hommes quittaient rarement leur femme pour elle même. Ils avaient rarement l’honnêteté et le courage de partir seuls à l’aventure. Et puis Antoine avait l’air parfait en tout point. Il était beau, même si ça n’était pas indispensable, ça apportait tout de même un plus. Il était intelligent, sa curiosité intellectuelle faisait qu’il connaissait beaucoup de sujets. Sans pour cela les maitriser, il s’intéressait à tout ce qu’il croisait et restait humble et abordable. De part son attitude, il paraissait calme et doux. Il avait élu la simplicité souveraine de sa vie, et, depuis, vivait les choses comme elles se présentaient, sans les compliquer, sans les entacher de conditions ou d’éventualités tragiques. Antoine avait une bonne situation et deux beaux enfants. Mais il avait une ex femme, et c’est lui qui l’avait quittée, ça n’est jamais très rassurant pour une femme. Alors ils se mirent à discuter de tout et de rien, du travail des collègues, de Josiane. Melinda découvrit qu’elle était la seule à ne pas savoir pour sa gémellité, et pour sa vie en général. Au bureau tout le monde était au courant. C’était avec une certaine gêne que Melinda avoua qu’elle venait de l’apprendre. Cet événement la rappela à l’ordre, comme si tout à coup, tout ce à côté de quoi elle était passée, jusqu’à maintenant allait lui revenir à la figure. Mais Antoine ne semblait pas surpris. En tout cas il ne la jugeait pas, et surtout il ne lui fit pas la morale. Les hommes avaient la fâcheuse tendance à faire la morale à Melinda. Dès qu’elle laissait trop percevoir son côté femme enfant, les hommes s’en saisissaient pour la prendre en charge et la modeler à leur façon. Tel un idéal, qu’ils avaient en eux, ils essayaient en vain de faire plaquer Melinda à ce modèle parfait. Persuadés qu’ils allaient y parvenir, ils finissaient alors par lui pleuvoir des reproches comme s’ils avaient été trompés sur la marchandise. Comme si Melinda leur avait fait des promesses qu’elle n’avait pas tenues. Il est trop tôt pour connaître le comportement d’Antoine, mais à ce moment là, il ne lui avait pas fait la morale, et Melinda s’en sentit troublée. Si elle n’avait pas encore trouvé le secret du bonheur, elle pensait avoir en parti trouvé celui de l’amour. Le problème restait néanmoins, qu’elle n’avait pas encore trouvé celui avec qui le partager. Pour elle, le secret de l’amour résidait dans le fait d’accepter l’autre tel qu’il était. Si certains traits lui déplaisaient chez l’autre, elle devait les accepter ou ne pas accepter l’autre dans son ensemble. Vouloir à tout prix changer son partenaire afin qu’il colle à ses attentes, constituait pour elle le plus grave obstacle à l’amour. Un individu est constitué d’une infinie de petits détails, détails qui s’ils ne sont plus là, ôtent une partie de la personnalité pour la transformer. En mieux ou en moins bien, là n’est pas la question. Une chose est certaine, la transformation entraine une nouvelle personne, mais pas celle que l’on a rencontrée. Elle n’était pas contre qu’un homme la fasse évoluer, bien au contraire, l’idée du couple était bien pour elle d’évoluer ensemble. Mais elle se refusait qu’un homme l’oblige à devenir quelqu’un d’autre, parce qu’il avait décidé que c’était une bonne chose. Quand elle rencontrait un homme et qu’elle en tombait amoureuse, elle décidait de l’aimer tel qu’il était avec ce qui lui plaisait et ce qui ne lui plaisait pas. La seule exigence qu’elle avait alors envers lui c’était qu’il fasse de même. Antoine et Melinda se quittèrent alors. Le soir venu, la phrase de Clarisse avant de partir quand Amandine redemandait du coca, « oui mais pas trop sinon tu ne vas pas dormir ce soir », prit tout son sens. A 23h, les enfants, en pleine forme, sautaient sur le lit, en criant qu’ils étaient Zimboula le héros sur ressort du film de l’après-midi. Melinda épuisée, s’endormit avant eux, bercée par les cris et les mouvements du lit. A son grand étonnement, elle rêva d’Antoine toute la nuit. Elle n’avait pas du tout prévu de tomber amoureuse en ce moment. Elle avait à faire, et pas de place dans son cœur, ni dans sa vie. Et puis, leurs conversations ne lui avaient pas permis de savoir si son cœur à lui était libre. Elle balaya ce sentiment. Les enfants enfin fatigués et calmes, lui laissèrent quelques heures de sa précieuse matinée. Elle alla alors faire un tour sur son blog, où un bon nombre de messages l’attendait. En les lisant, elle prit conscience de la dérive des gens. La plupart restaient tout de même des personnes qui étaient complètement perdues, et qui s’accrochaient à n’importe quel espoir pour voir leur vie prendre un nouveau départ. Il semblait à Melinda qu’il y a vraiment peu de temps, elle faisait partie de ses gens là, et en même temps il lui semblait qu’elle avait changé de direction depuis une éternité. Un message attira néanmoins particulièrement son attention. « Melinda, où en es-tu de ta recherche ? Connais-tu l’existence de notre vieil ami. Tony » Noyé parmi les autres, ce message succin fit écho en Melinda. Premièrement, comment connaissait-il son prénom ? Et le vieil ami ? Faisait-il référence au vieil homme ? Certainement un coup de Clarisse. Personne d’autre ne connaissait l’existence de son blog, ni du vieil homme. Elle lui en parlerait ce soir lorsqu’elle viendrait chercher les enfants. L’après-midi se déroula tranquillement. Les enfants avaient trouvé leurs marques et avaient compris qu’ils pouvaient tout obtenir de Melinda, alors ça n’était plus drôle. Melinda se surprit à jouer avec eux en y prenant beaucoup de plaisir. Elle découvrit grâce au jeu de cache-cache que son appartement était un trésor de recoins insoupçonnés. Et elle atteint l’extase quand ils décidèrent de se déguiser et de faire un spectacle. Melinda eut même un peu honte de se disputer avec Amandine pour savoir qui serait la princesse. Alors elles décidèrent qu’il y aurait deux sœurs princesses, et allèrent se cacher dans la chambre entre filles afin de parfaire leur déguisement. Elles s’admirèrent dans la glace. - Tu es belle ! Lui dit Amandine. - Oui c’est vrai on est vraiment les plus belles. - Non, toi tu es vraiment belle, pour de vrai, pas que dans le jeu. - Tu trouves ? Lui demanda Melinda troublée. - Ben oui regarde toi dans la glace ! Je veux être comme toi quand je serai grande. - Ne dis pas n’importe quoi, tu seras beaucoup plus jolie, et je l’espère pour toi. - Tu te regardes jamais ou quoi ? Lui répondit Amandine d’un air effronté. Alors Melinda regarda son reflet et fit le rapprochement avec le miroir que lui avait confié le vieil homme. - Amandine tu es géniale !!! S’exclama-t-elle en l’embrassant vigoureusement. Elles se mirent à rire en roulant sur le lit dans une séance câlin sans pareil. C’était le comble ! Il fallait qu’une enfant de cinq ans lui décode le message. Et pourtant c’était bien cela. Se regarder, ça n’est pas simplement ne penser qu’à soi et être égoïste. Se regarder c’est s’accepter, s’aimer. Et comment peut-on se tourner vers les autres, aimer et accepter les autres si l’on ne s’aime pas soi même ? Melinda s’aimait-elle ? Son esprit commençait à bouillonner et elle sentit qu’elle n’était plus disponible pour les enfants. Alors elle remit ses pérégrinations mentales à plus tard. Cela aussi était nouveau, elle pouvait se mettre en pause et profiter du moment présent, sans vivre dans un ailleurs psychiquement et un faux semblant corporellement. Alors elle se remit à fond dans le spectacle avec les enfants et passait un très agréable moment qu’elle sut apprécier à chaque instant. Néanmoins, le soir, lorsque leur mère vint les récupérer, ce fut tout de même un vrai soulagement. - Non je t’assure, ça n’est pas moi qui aie écrit sur ton blog. Ca n’est pas que je n’en suis pas capable, mais tu prends ça trop à cœur pour que je te fasse des frayeurs. - Tu en as parlé à qui ? - Mais à personne, même pas à Alex. - Mais alors qui ça peut bien être ? - Pour le prénom ça peut s’expliquer lorsque tu t’es inscrite sur le site pour créer ton blog. Quelqu’un qui s’y connaît un peu est capable de trouver l’info. Pour le vieil ami, il parle peut-être d’autre chose. - Oui tu as peut-être raison. Je vais lui répondre, on verra. Autant j’ai mis mon vrai prénom quand je me suis inscrite, pour le reste j’ai inventé alors je ne risque rien. - Ah mais je croyais que tu lui avais déjà répondu. Deviendrais-tu patiente ? - Non, mais j’étais persuadée que c’était toi qui me faisais une blague, alors je ne voulais pas me ridiculiser. - Fonce, réponds lui - Il faut que je réfléchisse à ma réponse. - Tu n’as qu’à être directe, demande lui qui il est. - Non il faut être plus subtile, il faut aller dans son sens et l’attraper. - Quelle évolution, je suis épatée. Tu fais dans la subtilité maintenant ? Dès le départ de son amie, Melinda rédigea sa réponse : « Bonsoir Tony. Je suis flattée que tu t’intéresses à moi au point de rechercher mon prénom. Mon vieil ami est-il aussi le tien ? » - Voilà, il n’y a plus qu’à attendre, se dit Melinda. Chapitre 11 Mais ses pérégrinations mentales n’avaient jusque là pas été très fructueuses. Josiane devait être son fil conducteur, afin de terminer son observation et faire quelque chose de son hypothèse. - Bon, réfléchissons. Se dit-elle. Je suis partie dans tous les sens, et j’en ai perdu mes objectifs à tel point que je ne sais même plus réellement ce que je cherche. Si je m’observe dans le miroir qu’est-ce que j’y vois ? Je me vois moi. Je suis banale, pas si moche, quoique pas terrible. J’ai l’air triste, pas très joviale. Qu’est-ce que j’aimerais y voir ? Oui c’est ça, j’aimerais y voir un reflet très différent, j’aimerais ressembler à autre chose, j’aimerais être différente. Mais est-ce que je souhaiterais être différente intérieurement ou extérieurement ? Si on s’arrête au strict reflet, on parle de l’extérieur. Pas possible qu’il me fasse réfléchir sur l’apparence, c’est trop superficiel. Réfléchir, mais oui c’est ça, le miroir réfléchit et moi je dois réfléchir aussi. Je suis sur la bonne voie. Avec tous ces derniers événements, Melinda ne savait plus sur quoi se concentrer. Antoine ? Tony ? Josiane ? Le miroir ? Assurément, elle devait s’attarder sur la question du miroir. La réflexion d’Amandine en était la clé. Alors que pensait Melinda de Melinda ? Elle avait toujours pensé d’elle ce que les autres lui disaient. Placée sur un piédestal par certains membres de sa famille, quels que soient ses agissements elle était formidable. On avait décidé qu’elle était formidable. Elle s’était alors heurtée à quelques dérives afin d’en tester les effets néfastes. Rien. Elle était toujours formidable. Ses erreurs ne lui incombaient jamais. C’était untel ou untel qui était responsable, et elle la pauvre fille parfaite pour ne pas décevoir ses amis, les suivait malgré elle. Ainsi, elle ne pouvait tirer d’enseignement de ses erreurs puisqu’elle n’en n’était pas responsable. Finalement elle ne savait alors pas ce qu’elle pensait d’elle même, elle ne s’était même jamais posée la question. Il avait fallu que le vieil homme lui offre ce miroir pour qu’elle se la pose. Mais comment fait-on pour savoir ce que l’on pense de soi ? Depuis des années Melinda écrivait, elle consignait ses pensées sur un carnet, elle l’avait appelé « le journal d’une folle ». Il ne s’agissait pas vraiment d’un journal intime comme pouvaient en tenir les adolescentes, mais plutôt un carnet où elle pouvait, quand elle en éprouvait la nécessité, coucher sur papier ses pensées du moment. En principe Melinda s’en servait quand elle allait mal, ou bien quand elle allait merveilleusement bien. Peut-être la relecture de ce journal pourrait lui donner une caricature d’elle même ? Elle lut quelques passages au hasard. 3 octobre 1999 Je teste la solitude. Sa présence me pesait trop. Je me sentais étouffer. Je lui reproche de m’aimer trop. Que c’est affreux ! Moi qui aie toujours revendiqué que l’on m’aime, je rencontre l’homme le plus adorable du monde et je lui reproche de trop m’aimer ? Je me dégoute. La solitude me dégoute. Tu as voulu la tester et bien prends toi la bien en pleine figure ma vieille et chies-en bien. Je me déteste !!!! 15 décembre 1999 Je vais encore passer Noël seule. Bien fait pour moi, je l’ai bien cherché. J’avais tout et j’ai tout gâché. Mais pourquoi est-ce que j’éprouve toujours le besoin de me juger ainsi ? Je déteste le jugement. J’ai l’impression que tout ce que je déteste, je me l’inflige, comme si je me voulais du mal. Il faut que j’arrête de me traiter ainsi et vivre ma vie à la hauteur de mes mérites. 20 décembre 1999 Vous connaissez la souffrance ? Non pas la souffrance d’avoir perdu un être cher, ni la maladie, ni la souffrance physique. Non la souffrance psychique, celle qui prend dans le ventre comme une boule de feu qui grossit grossit en se nourrissant de nos angoisses. Cette souffrance là s’est emparée de moi et je ne peux plus la déloger. Parfois, je voudrais mourir, m’endormir et ne plus jamais me réveiller. Mais au fond de moi je sens cette soif de vivre qui me fait tenir. Je sens que j’ai cette petite chose particulière, différente des autres personnes. Mais on ne me comprend pas, on ne cherche pas à me connaître. On me reproche de ne pas aller vers les autres, mais ce sont les autres qui ne viennent pas vers moi. Ils viennent, mais de façon trop superficielle pour me satisfaire. A force de les voir faire semblant je fais semblant aussi. Je ne veux plus faire semblant envers moi même. Si je relis un jour ces lignes et que je prends conscience de faire semblant envers moi même, je jure d’arrêter tout de suite cette machination que j’aurais mise en route pour mon autodestruction. 30 mars 2001 La vie est belle. Je l’aime, il m’aime, je m’aime, il s’aime, nous nous aimons, je nous aime. La vie est formidable. Je crache sur toutes les conneries que j’ai pu dire avant. Rien ne vaut l’amour, il n’y a que ça d’important. Je suis heureuse, je m’envole, je plane, je suis shootée de lui. 11 septembre 2001 Je suis ignoble. Alors que deux avions viennent de défoncer les tours jumelles de New-York, moi la pauvre petite égoïste parisienne, fausse bourgeoise, enfant gâtée, capricieuse, je pleure sur mon sort et ne parviens pas à ressentir la moindre empathie pour tous ces pauvres gens qui vivent l’horreur. Oh que j’aimerais être sensible. Oh que j’aimerais aimer les autres et pas seulement ma petite personne. Mais rien ne me donne l’envie. Les autres m’ennuient et ne m’étonnent pas. Même ces putains d’avions ne m’ont pas étonnée. La nature humaine est une saloperie. Je fais partie de cette saloperie. C’est ignoble. 18 décembre 2001 Je ne passe pas Noël seule cette année. Je passe Noël avec moi. J’ai décidé que j’étais la personne la plus importante pour moi sur cette terre. Sans moi, je n’existe pas, alors je dois m’occuper de moi. Vive MOI !!! 3 avril 2006 Nouveau job, nouvel appart nouvelle vie !!! Je sens que celle–ci va être digne de moi, qu’elle va être pleine de surprise et délicieuse. Je suis prête à vivre toutes les aventures les plus extravagantes. Vive la nouvelle MOI !! Melinda préféra alors arrêter là sa lecture. Au fil des pages elle se rendit compte que son histoire personnelle tournait en boucle. Tout au long de ces dix dernières années, elle pouvait retrouver les mêmes préoccupations, les mêmes questionnements, les mêmes évènements. Elle fut tout d’abord affolée par cette constatation, puis plutôt rassurée. Enfin elle était en train de prendre du recul par rapport à tout cela. Un vrai coup de pied dans la fourmilière. Même si elle n’allait pas régler tous ses problèmes, ni révolutionner sa vie, elle allait néanmoins peut-être pouvoir y voir plus clair et trouver un petit sentier afin de rompre cette boucle infernale. Pour répondre à sa question de savoir ce qu’elle pensait d’elle, sa première réaction fut « mais je ne m’aime pas ! Je ne me respecte pas ! », puis finalement elle se disait qu’elle ne se détestait pas tant que ça, mais qu’elle ne s’écoutait pas assez, ne s’observait pas suffisamment, elle se regardait sans se voir. « Voilà à quoi va me servir ce satané miroir. Au lieu de m’admirer et me regarder dans un reflet qui n’est en rien la réalité, je vais me regarder vraiment, dans le réel, ce que je suis, et non ce que je ne suis pas, je dois penser à ce que m’a dit le vieil homme, on ne décrit pas les choses par ce qu’elles ne sont pas. » Il est vrai que Melinda avait tendance à toujours regretter ce qu’elle ne possédait pas, à ce qu’elle avait raté. Et lorsqu’elle essayait de faire un bilan réaliste et optimiste, elle voyait tout en noir et était désespérée. « Alors allons-y ! Premièrement je ne suis pas si bête. Ah non ! On a dit, pas par le négatif ! On recommence. Je suis intelligente. Oui intelligente. Pourquoi, assez, ou pas mal intelligente ? Non je suis intelligente. Je suis mignonne. Je suis gentille, souriante, insouciante, polie, gaie, censée, inventive, optimiste, ouverte, tolérante. Je suis indécise, dilettante, oisive, flegmatique, j’men-foutiste, bordélique, naïve, égoïste, capricieuse. Est-ce que je m’aime ? Ma foi, je pense que je peux dire oui. Je me fous d’être bordélique, je me fous d’être j’men-foutiste, j’adore être dilettante, la naïveté me sied à merveille. Juste un peu d’assurance et d’ouverture sur les autres avec une pincée d’ambition et me voilà parfaitement imparfaite ». Ainsi elle avait décidé de s’accepter telle qu’elle était sans tricher, sans essayer de se changer du tout au tout, mais plutôt de s’améliorer. Comme un bon vin dont la finesse et l’arôme s’améliorent en vieillissant. Ainsi elle décida de se contenter pleinement de ce qu’elle avait, tout en refusant la médiocrité, en allant à l’essentiel. Elle se sentit alors envahie par une délicieuse légèreté. CHAPITRE 12 Melinda eut seulement besoin de se laisser transporter par le destin, et ses réponses sur Josiane, arrivèrent sans qu’elle le demande. Un jour qu’elle se promenait dans son quartier favori, elle la croisa au détour d’un chemin. Elle eut du mal à la reconnaître, et elle s’était un moment demandée s’il ne s’agissait pas de sa jumelle. La femme paraissait porter toute la misère du monde sur son dos, elle semblait soucieuse et contrariée. - Josiane ? L’interpela-t-elle - Oh Melinda ! Je suis si contente de te voir. - C’est bien toi ? Maintenant j’ai toujours un doute. - Non, c’est fini ça. On s’est longtemps amusées à duper les gens, ou bien à se partager les tâches quotidiennes, en envoyant l’autre à sa place. Mais c’est fini tout ça. Tu peux me faire confiance. C’est bien moi, Josiane. - Tu n’as pas l’air bien. Ça me fait bizarre, car c’est la première fois que je te vois comme ça. - Oui tu vois, toi qui la dernière fois me demandait qu’elle était mon secret. Et bien mon secret est de faire semblant. Enfin, pas tout le temps bien sûr, mais quand je suis au travail j’essaie d’être une autre personne. J’ai laissé mes soucis au vestiaire, et je me donne à fond pour passer une bonne journée, une journée « Josiane la vie est belle ». - Pourtant ta vie n’a pas l’air si dure que ça. Vous avez l’air de vivre une histoire incroyable tous les quatre. - Incroyable, oui ça c’est certain. - Oh excuse moi, tu n’as peut-être pas envie d’en parler, je suis peut-être intrusive. - Non pas du tout au contraire, ça fait du bien de pouvoir se dévoiler de temps en temps. C’est surtout que tu dois avoir toi aussi tes problèmes, et je ne voudrais pas t’envahir avec les miens. - Allez viens, on va boire un verre et tu vas tout me raconter. Et pour la première fois, Josiane montra son vrai visage. Le visage qu’elle cachait car elle ne voulait pas le faire sortir de chez elle. Elle voulait préserver son environnement hors de ses murs, afin de vivre sereinement à l’extérieur. Et elle raconta à Melinda son réel quotidien. Son mari, un des deux Louis, souffrait depuis son enfance de schizophrénie. Les deux Louis souffraient de schizophrénie d’ailleurs. Au départ, elle et sa sœur ne s’en étaient pas aperçues. Elles avaient été embarquées dans ce tourbillon d’excentricité et aveuglées par l’amour. Jouer aux rois et aux reines les amusait énormément. De plus, elles restaient ébahies par les connaissances de leurs époux respectifs quant à l’histoire de France, et notamment l’époque de louis XIV. Alors, elles sont entrées sans le savoir dans leurs délires, de reconstruire chez eux un environnement royal, qui n’avait fait qu’accroître leur pathologie mentale. Le goût et le raffinement, dont faisaient preuve les deux Louis, n’avaient de cesse de séduire les deux jeunes femmes. Tous les quatre, ils passaient tout leur temps libre à chiner à travers la France, afin de construire ce décor somptueux qu’avait pu admirer Melinda. Et puis, les délires avaient commencés à apparaître, mais de façon si insidieuse que les deux sœurs n’en n’ont pas pris conscience immédiatement. Tout d’abord, un des deux Louis, jouait à Louis XIV, tandis que l’autre endossait le rôle de l’homme au masque de fer. En effet, une vieille légende dit que le mystérieux homme au masque de fer aurait été en réalité le frère jumeau de Louis XIV. Afin de préserver sa place sur le trône, le Roi Soleil aurait fait enfermer et masquer son frère jumeau lorsqu’il avait appris son existence. En effet, ce dernier aurait été caché et élevé secrètement par ses parents Mazarin et Anne d’Autriche. Cette légende a pris naissance sous la plume de Voltaire et a ensuite été à maintes fois reprise. - Au début ma sœur et moi sommes rentrées à fond dans leur jeu, et il faut avouer que l’on a passé d’inoubliables moments. Mais rapidement, enfin rapidement tout est relatif, en tout cas à un moment donné, le jeu a pris des proportions dramatiques. Ils ont essayé de s’entretuer, afin de récupérer le trône. Tous les deux gravement blessés, ils ont été internés et c’est là que les médecins nous ont expliqué qu’ils étaient atteints de schizophrénie. Depuis, on ne peut pas les laisser seuls un instant, de peur qu’ils ne se fassent du mal. Ils ne peuvent pas sortir, la confrontation avec le monde extérieur est encore pour eux trop difficile à gérer. Alors, c’est pour ça qu’on invite beaucoup de monde à la maison. D’abord pour ma sœur et moi, ça nous fait du bien de voir du monde, et pour eux ça leur réapprend petit à petit à se comporter normalement avec le réel. - Pauvre toi ! Je n’imaginais pas un seul instant que tu pouvais vivre des choses aussi difficiles. En tout cas moi, je les ai trouvés adorables vos maris, et je ne me serais pas doutée de quoi que ce soit. - Oui quand ils ne sont pas en crise ça va, mais c’est une surveillance de tous les instants. Et parfois, je craque. - Et tout le monde est au courant au bureau ? Parce que, j’ai appris être la seule qui ne savait pas pour votre gémellité. - Et bien une fois encore, tu es la seule, mais cette fois tu es la seule à savoir. Inutile de te préciser de garder mon secret. Je veux pouvoir être moi même, quand je suis au travail. - Bien sûr, je saurai garder ton secret, dont je suis très flattée d’en être la détentrice. Si vous voulez bouger ta sœur et toi, prendre un peu l’air, je peux les garder vos maris. J’ai bien gardé les enfants de ma copine le week-end dernier, ça ne peut pas être pire. - Pourquoi pas ? C’est vrai que ça nous ferait du bien. Il faudra y réfléchir et s’organiser. C’est très gentil à toi en tout cas. Je suis heureuse de cette nouvelle amitié. Evidemment, aussitôt rentrée, Melinda se précipita sur le téléphone, pour en tenir informée Clarisse. Oh ça n’était pas vraiment trahir le secret, puisque Clarisse ne connaissait pas Josiane. Détenir un secret pour Melinda avait toujours été un peu difficile. Elle savait le garder, oui, mais elle se sentait toujours obligée de le partager avec quelqu’un. Ne voulant pas trahir celui qui lui avait confié, elle faisait en sorte de le raconter à une personne de son entourage qui n’avait aucun lien. Ainsi, elle se sentait libérée de ce secret trop lourd à garder et n’avait trahi personne. Le plus souvent, c’était à Clarisse qu’elle se confiait. Le problème se présentait quand Clarisse elle même lui en confiait un. Ou encore lorsqu’une connaissance commune se livrait à Melinda. Impossible de le dire à Clarisse, ça aurait été trahir. Dans ces cas là, elle appelait sa mère. Elle pouvait lui dire tu sais untel dont je t’ai parlé, et bien il lui est arrivé ceci ou cela. Sa mère qui habitait à l’autre bout de la France, ne connaissait pas réellement l’entourage amical et professionnel de Melinda, mais virtuellement, elle en avait une représentation parfaite. Ainsi, elle savait toujours exactement de qui elle parlait. Ce secret était si incroyable qu’elle ferait une entorse au règlement et le raconterait aussi à sa mère. Mais tout d’abord Clarisse. Après de nombreux « oh », « ah », « non !!! », « c’est pas possible !!! », « incroyable », Clarisse lui dit : - Et toi qui l’avais choisie comme sujet d’étude sur le bonheur ! - Oui, comme quoi on peut se tromper sur les gens. - Et qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? - J’avoue que là, tout de suite, je ne sais pas. Une chose est certaine, mon hypothèse est bidon. Tant que l’on ne connaît pas bien les gens, on ne peut pas savoir ce qu’ils vivent. Et encore, même lorsqu’on les connaît bien… - Oui, il faut aussi s’intéresser un minimum, et il faut aussi que l’autre veuille se confier. - Ça, je l’ai enfin compris. J’ai l’impression de redécouvrir la vie. - Du coup je n’ai plus besoin d’étudier un apparent malheureux. Tout le monde est pareil en fait, simplement on donne des images différentes. Au fait j’ai résolu l’énigme du miroir. - Oui ? T’as fait comment ? - Grâce à ta fille ! - Amandine ? - Oui, lorsque j’ai gardé tes enfants, Amandine m’a dit que j’étais belle et que je devais me regarder dans la glace plus souvent si je ne le savais pas. - C’est vrai qu’Amandine t’admire beaucoup. - Ah oui ? C’est drôle ! Pauvre minette, et moi qui l’ignore tout le temps ! En tout cas j’ai réfléchi à ce qu’elle m’a dit et j’ai compris que simplement je devais m’aimer, prendre soin de moi, ensuite on pourra m’aimer, je pourrai aimer et prendre soin des autres. Enfin tout un tas d’autres choses existentielles, on se fera une soirée à refaire le monde et on en reparlera. Ah attends je te rappelle on insiste sur mon portable, c’est ma mère, je vais lui raconter. Chapitre 13 Le sol se déroba sous les pieds de Melinda. Tout s’écroulait. Sa tête tournait et un sentiment de panique l’envahit. Comme lorsqu’on est enfant et que l’on a perdu ses parents au supermarché. Tous les bruits s’amplifient et nous agressent, nos yeux ne peuvent plus voir, et c’est la fin du monde. Voilà ce que ressentit Melinda lorsque sa mère lui apprit que son père était mort ce matin. Un accident stupide, comme tous les accidents Le genre qui n’arrive qu’aux autres parce qu’ils font n’importe quoi. Non, lui, il n’avait pas fait n’importe quoi. Il traversait tranquillement un carrefour, quand un chauffard avait grillé le feu rouge et embouti sa voiture. Plus rien. Il ne restait plus rien. Sa mère lui avait annoncé la catastrophe sur un ton d’un flegmatisme impressionnant. Comme ça. De but en blanc. « Ton père est mort ». Ces mots résonnaient dans la tête de Melinda comme un coup de massue, qu’on frappait encore et encore sur son crâne encore si fragile. La stupeur l’envahit. Elle resta un long moment sans rien dire, sans rien faire. Elle s’efforça de se dire que ça n’était qu’un cauchemar et qu’elle allait se réveiller, et les mots résonnaient encore dans sa tête. « Ton père est mort ». Ça n’était pas possible ! Son père était immortel ! Lui, scientifique, cartésien, il lui avait confié à plusieurs reprises. Il ne le criait pas sur tous les toits, sachant bien que son sentiment ne pouvait être qu’incompris. Mais plus qu’un sentiment c’était pour lui une certitude. Alors si son père était immortel, Melinda l’était aussi. Mais s’il était mort, alors elle était mortelle ! Plus que son père, elle venait de perdre sa propre vie. Au moment précis où elle renaissait, voilà qu’elle était orpheline de père et qu’elle allait mourir aussi. Melinda était la dernière d’une famille nombreuse. Mais une famille nombreuse recomposée. Aujourd’hui c’est presque banal, mais il y a plus de trente ans, c’était très mal vu. Après plusieurs divorces et veuvages, son père et sa mère avaient chacun eu plusieurs enfants, avant que la foudre ne les frappe d’un amour parfait. Melinda était née de cette union. Enfant unique d’une famille nombreuse. Ainsi, elle était la seule de la fratrie à avoir le même jour, appris la mort de son père et le veuvage de sa mère. - Allo Clarisse. Mon père est mort. - Quoi ? Mais ça n’est pas possible ! Que s’est-il passé ? Melinda ne pouvait pas dire un mot, les sanglots prenant le dessus. - J’arrive ! Ne bouge pas ne fais rien, j’arrive ! dit Clarisse d’un ton autoritaire mais rassurant. Clarisse et Melinda firent leurs bagages et partirent toutes les deux, direction le sud de la France. Aussitôt qu’il y a un décès autour de soi, on ne peut s’empêcher de raconter son histoire de mort. On a malheureusement chacun son histoire de mort. - Je me souviens, raconta Clarisse, lorsque mon frère est mort. J’étais dans une telle colère, que je n’ai eu de la peine que bien plus tard. En tout cas, je n’ai pu l’exprimer que bien longtemps après. - Pourquoi étais-tu en colère ? - Mon frère s’est suicidé. Je trouve le suicide d’une lâcheté incroyable. Beaucoup disent qu’ils n’auraient pas le courage de se suicider, moi je ne trouve pas que ce soit un acte courageux, mais lâche. - Ça dépend, si on a assassiné toute ta famille sous tes yeux, et que tu es le seul survivant, il ne te reste que ça à faire. - Oui c’est vrai. Moi si je perdais mes deux enfants, je me suiciderais c’est sur. - Pourquoi s’est-il suicidé ton frère ? - Pour une histoire d’amour qui a mal fini. C’était un vrai cœur d’artichaut, prêt à tout et à n’importe quoi pour se faire croire que c’était la bonne, dès qu’une fille lui souriait. Je pense qu’il a voulu attirer l’attention sur lui et qu’il a raté son coup. En fait, je pense que c’était un faux suicide raté. Ceci dit, pour attirer l’attention sur lui, il a réussi. - Et la fille tu la connaissais ? Elle devait être mal. - Elle est venue à l’enterrement. La pauvre, elle s’est fait jeter par ma mère, qui l’a jugée responsable de la mort de son fils. - Moi je ressens du désespoir. J’ai peur d’arriver, j’ai peur de franchir la porte, de voir tout le monde en larmes. Ça va être terrible. Je voudrais fuir, très loin. Faire comme si tout ça n’était pas vrai. Heureusement que tu es là, je n’aurais pas été capable. - Je ne pouvais pas te laisser comme ça. La route, la fatigue. Tu aurais fait pareil pour moi. Lors des enterrements c’est toujours pareil. Il y a une ambivalence culpabilisante. Le chagrin d’avoir perdu un être cher se mêle à la joie de se retrouver. Il s’agit peut-être du seul événement qui réunit toute la famille et tous les proches. Même lors des mariages ou des baptêmes, il y en a toujours plusieurs qui ne répondent pas présents à l’appel. Pour les enterrements, non. Il ne manque jamais personne. Pour les enterrements, on n’a plus ni d’impératifs, ni d’empêchements. Comme si un condenser de culpabilité accumulée pendant des années, risquait de nous revenir en pleine figure d’un seul coup. Parce que, entre nous, ça n’est pas pour le défunt que l’on se rend à un enterrement ? Même si beaucoup diront « c’est pour rendre un dernier hommage » ou « c’était un homme si bon, c’est la moindre des choses », l’homme bon l’était de son vivant et certains ne l’avaient pas vus depuis plus de vingt ans, mais ils sont à l’enterrement. Quant à l’hommage, c’est dans son cœur qu’on le rend l’hommage, pas en public. D’autres diront que c’est pour la famille qu’ils assistent à l’enterrement, pour soutenir ceux qui ont perdu un être cher. Mais alors pourquoi attendre l’irréparable, l’irréversible, pour tendre la main ? Donc c’est aussi le jour des retrouvailles. La vieille tante dont on ne connaissait même pas l’existence. - Oh mon dieu que tu as changé, Melinda ! - Pourquoi quel âge avais-je la dernière fois qu’on s’est vu ? - Hou la, c’est que ça remonte hein ! C’était pour l’enterrement de ton grand-père, tiens ! - Oui en effet, j’avais six ans. Je suis quand même très heureuse d’avoir changée. Répondit Melinda, d’un ton sec et effronté. Cela avait mis un certain froid, mais l’hypocrisie l’agressait. La fin de la cérémonie prit néanmoins un air de fête. La ribambelle de frères et sœurs qui ne s’étaient pas retrouvés tous ensemble depuis longtemps. Les petits-enfants qui gambadaient. On se serait cru à Noël, sans les cadeaux, sans le père noël et sans le Père. Melinda s’était très vite fondue dans l’ambiance et s’était mise, malgré elle, à raconter ses petites aventures à quelques uns. - Et bien maintenant tu vas en direct pouvoir tester le deuil comme étant inversement proportionné au bonheur. Lui dit très sincèrement un de ses frères. - Mais c’est une bonne idée ça ! S’écria Melinda. MERCI PAPA !!! Elle s’était alors mise à aimer son père. Il avait fallu qu’elle attende qu’il soit mort pour l’aimer. En effet, à l’annonce de sa mort, elle s’était beaucoup torturée, en se demandant pourquoi elle était si triste, alors qu’elle ne savait pas si elle aimait réellement cet homme. Non pas qu’elle ne l’aimait pas, mais une sorte d’indifférence lui venait à l’esprit. Il faut dire que son père était un homme handicapé des sentiments. Il préférait laisser entendre, même et surtout à ses enfants, qu’il ne les aimait pas, plutôt que se rabaisser à exprimer ses sentiments qu’il jugeait indécents. Alors, il prenait ses distances. Quand on le connaissait bien, on était en mesure de décoder, mais le décodage à la longue c’est lassant. Melinda avait décodé sa mort comme un acte d’amour envers elle, afin qu’elle puisse en tirer les conclusions qui la feraient avancer. Et oui, quand on perd un être proche, le mysticisme peut aider. Enfin, elle pouvait enfin aimer son père en toute liberté, sans indécence aucune. Clarisse rentra à Paris. Melinda resta quelques jours auprès de sa mère. En plus de la perte et du deuil, les réalités administratives venaient toujours vous enfoncer un peu plus la tête sous l’eau. Outre les papiers, la banque, la vente de la maison, le plus dur à affronter étaient les affaires du mort. - C’est incroyable comme les affaires d’un mort peuvent prendre comme place ! Se dit Melinda. D’ailleurs, un mort tout court ça prend une place folle, bien plus de place qu’un vivant. On ne critique jamais un mort. Un mort possède toutes les qualités. Un mort était toujours formidable de son vivant. Un mort est toujours pleuré. Un mort est toujours aimé. On doit toujours respecter un mort, peu importe la façon dont on le traitait de son vivant, un mort on devait le respecter. Un mort nous manque toujours, peu importe s’il nous pourrissait la vie, du moment qu’il est mort, il nous manque. Quant à ses affaires, elles occupent une place folle. Quand les jeter ? Doit-on les jeter ? Les donner ? Les garder au cas où. Au cas où quoi, on ne sait pas mais au cas où. Le problème de les garder, on tombe dessus tous les jours et ça nous rappelle le mort. Oui mais je croyais que le mort il fallait l’aimer et le respecter ? L’oublier, ça n’est pas le respecter ? J’ai du mal à suivre mes propres idées, moi. Bon, ça ne me dit pas ce que je vais faire de ses affaires, moi. - Maman, qu’est-ce que je fais de ça ? - Bhououou, prends le ma chérie ça lui aurait fait plaisir de savoir que c’est toi qui l’aies. Répondit sa mère en pleure dès qu’on lui parlait de son feu mari. - Et ça ? - Prends-le aussi. Bhouououo ! Sa mère voulait qu’elle prenne tout, c’était une façon de ne pas jeter, mais de ne pas garder. - Mais maman j’habite 40m2, tu as oublié ? - Ne t’inquiète pas ma chérie, ton père avait tout prévu, au cas où, où, au cas où quoi ! - Au cas où quoi ? Je ne comprends rien. - Il avait pris une grosse assurance vie, toi et tes frères allez vous partager une grosse somme. Et puis il y a la vente de la maison. Je ne veux pas rester ici seule, avec le fantôme de ton père. L’assurance ? La vente ? Melinda ne put s’empêcher de penser à l’argent avec un certain réconfort. Même si elle essayait de chasser cette vilaine pensée, elle ressurgissait aussitôt. Et dans le même temps, elle se mit à éprouver de la peine pour son père. Il aimait tant ses enfants en secret, qu’il avait pensé à les mettre à l’abris du besoin, quand lui ne serait plus là pour veiller sur eux ? Puis elle éprouva de la colère. - Il ne pouvait pas nous le dire qu’il nous aimait, au lieu de nous cracher du fric une fois mort ? - Mais votre père était fou de ses enfants. Dit sa mère. - Ah ! Toi tu le savais ? Tu en as de la chance, parce que ça n’est pas notre cas. - Il disait souvent, « le bonheur de ma vie, ce sont toi et mes enfants ». Melinda n’en revenait pas. Elle avait pour contre exemple de son hypothèse, un sujet tout trouvé, sur mesure. Et hop, il lui glisse entre les doigts. Si cet homme avait trouvé son bonheur, il avait aussi trouvé un bon moyen de le dissimuler. Après avoir découvert qu’elle pouvait aimer son père, elle découvrait alors qu’elle pouvait le haïr. Chapitre 14 Retour à Paris. Elle revenait avec quelques reliques dans ses bagages. Une petite statuette africaine qu’il gardait précieusement sur son bureau. Les cartes de fêtes des pères écrites par elle même. Une petite boule en cristal qu’il gardait en porte bonheur, et des tas d’autres petits objets qui représentaient dorénavant son père. Elle aurait néanmoins compris encore une chose : il est primordial d’être auprès de ceux que l’on aime de leur vivant. Et il est tout aussi primordial de leur dire qu’on les aime. La perte ne doit pas être le révélateur de l’importance de notre attachement. Sachons apprécier les biens que l’on possède déjà avant d’en convoiter d’autres. Pour les grands et les petits malheurs, ou sans raison, Melinda s’accordait toujours quand elle en ressentait le besoin, trois jours de déprime absolue. Elle vivait alors cette déprime à fond et se laissait aller jusqu’à la mélancolie. Dans ces moments là, tout était affreux, elle se mettait dans des états lamentables, ne s’alimentait plus, ne se lavait plus. Elle se coupait du monde, tout lui paraissait insurmontable et elle ne voulait qu’une chose, que tout s’arrête. Qu’elle disparaisse à jamais. Puis, une fois les trois jours passés, elle stoppait net, et elle se sentait alors requinquée. A ce jour, le rituel s’imposait. Son père était mort, elle ne s’en remettrait jamais, même si on dit que la vie reprend le dessus, elle serait l’exception qui confirme la règle. Elle était célibataire, n’avait pas d’enfants, aucun homme ne voudrait jamais d’elle. A l’âge d’or de la femme, elle n’aurait rien fait de sa vie. Son réseau social était pauvre et elle n’était pas appréciée pour ses vraies valeurs. Personne ne la comprenait et elle se sentait jugée. Elle finirait sa vie seule, sans jamais avoir accompli de grandes choses. Le jour où elle mourrait, personne ne s’en apercevrait, et c’est seulement au bout de quelques semaines que ses voisins, alertés par l’odeur, défonceraient la porte et s’écrieraient, en découvrant son corps en décomposition, « oh mon dieu, que c’est triste de mourir seul ! ». Après s’être imaginée morte en décomposition dans son salon, elle s’y sentit mal à l’aise. Elle ne pouvait plus regarder son tapis, sans s’imaginer son corps, gisant en plein milieu et grouillant d’asticots. Elle se dit qu’elle avait besoin de changement concret. Pour reconstruire sa nouvelle vie, elle devrait commencer par changer son environnement. Il fallait qu’elle change d’appartement. - Allo Clarisse, j’ai une grande nouvelle ! - Tu sais qui est Tony ? - Non. - On t’a demandée en mariage ? - T’es bête ! - Tu as gagné au loto ? - Non, mais laisse moi parler. Je vais déménager. - Ah oui ? Tu as trouvé quelque chose de mieux ? - Non je viens à l’instant de prendre ma décision. - E t qu’est-ce qui t’as pris ? - Je me suis décomposée sur mon tapis, ça me dégoute. - Tu t’es quoi ? - Non laisse tomber. En fait, j’ai besoin de changement. - Encore du changement ? Tu n’en n’as pas assez en ce moment ? - Justement, je dois changer d’environnement, je vais péter les plombs. Et puis c’est trop petit, j’étouffe. Et puis je ne me plais plus ici. J’ai besoin de changer. - Je comprends. - Je suis sur jelouedesuite.com, il y en a un pas mal. - Attends je regarde. Jelouedesuite.com, voilà j’y suis, alors je rentre les mêmes critères de recherche que toi. 2, 3 pièces, Paris, voilà j’y suis. Oh, le quatrième dans la liste a l’air sympa, il y a des photos, regarde. - Non trop petit. - C’est quand même plus grand que chez toi, il y a une pièce en plus. - Non, je veux de l’espace. - Alors regarde le septième, il est bien celui là. - Trop cher. - Le troisième, deuxième page. - Non trop loin. - Bon tu veux déménager oui ou non ? Parce que trop petit, trop loin, trop cher. Tu ne trouveras pas un appart dans ton budget, géant, au cœur de Paris. - Voilà c’est ça que je veux ! - Tu en as vu un ? - Non celui dont tu parles ! Pas cher, grand, au cœur de Paris ! Tu es géniale ! - Et tu veux trouver ça où ? - C’est impossible. Tu l’as dit c’est impossible. Je veux toujours des choses impossibles. C’est le drame de ma vie. Tout autour de moi est soit trop, soit pas assez, ou bien mais il manque ceci, j’aimerais cela, mais pas toujours. Trop compliquée la fille. Je veux, je veux, je veux, mais est-ce que je mets tout en œuvre pour obtenir ce que je veux ? Non ! J’attends ! J’attends tranquillement que la vie décide pour moi. Sauf que la vie, elle ne décide pas toujours, et puis parfois, elle décide des conneries la vie. Et pendant ce temps, le temps passe, lui il ne s’arrête pas, il n’attend pas que la vie décide pour toi. Et puis il se fait bien remarquer ce temps, il te rappelle à l’ordre régulièrement. Tous les matins, tiens, il te fait coucou dans le miroir. Tu vois, encore le miroir, il revient tout le temps celui là. Putain de temps, il ne manquait plus que lui pour me mettre des bâtons dans les roues. Si je tenais celui qui l’a inventé ce satané temps…Bon je ne vais pas lâcher l’affaire, je vais me bouger les fesses et je vais non seulement chercher mais aussi trouver. Bonne nuit Clarisse. Elle raccrocha. Après un long moment de nostalgie, auquel elle mit cours car elle avait déjà eu ses trois jours de déprime, Melinda alla lire les messages sur son blog, en espérant secrètement trouver celui de Tony. Son souhait fut exhaussé. « Melinda, ton dernier billet était signé Melinda. Est-ce bien ton vrai prénom ? Je pense en effet que nous avons un ami commun. Il m’a très longtemps guidé sur le magnifique chemin de ma vie, et aujourd’hui encore son apport est immense. Tu verras qu’il te mènera vers un dessein très inattendu. Tony ». - Allo Clarisse. Ecoute ça. - Tu as trouvé l’appart de tes rêves ? - Non, écoute. Elle lui lut le billet de Tony. - Quelle idiote ! Quelle cruche ! Bien sûr que j’ai signé de mon prénom. Je pourrais peut-être lui dire qu’en réalité je m’appelle Gertrude et que je pensais qu’il avait cherché mon vrai prénom, ou un truc comme ça ? - Melinda, ne commence pas. Tu as dit que dorénavant tu jouais la carte de la sincérité. Alors si tu n’arrives pas à le faire avec un inconnu, que tu ne rencontreras certainement jamais, tu n’y arriveras avec personne. - Tu as raison. Mais ça n’enlève pas le fait que je suis une pauvre cruche. - Mais non. C’est toi, tu es comme ça. Fonceuse et tête en l’air. Ne change surtout pas, on t’aime comme ça. - Tu as encore raison. Tu m’agaces à avoir toujours raison, normalement c’est moi ça aussi. - Là tu as raison ! En tout cas, il connaît ton vieux et il sait que tu vas le voir, c’est louche ça non ? - Oui c’est louche. Tu penses à quoi ? Ne recommence pas avec tes histoires de sectes, s’il te plait ! - Alors je ne pense à rien. - Tu pensais à ça ? Avoue ! - Bien sûr je pensais à ça, à quoi d’autre peut-on penser ? - Je n’y crois pas une seconde, en tout cas si c’était ça ils sont vraiment trop forts. - Mais c’est ça que tu n’as pas compris ! Le principe des sectes, c’est d’être trop fort. Sinon comment voudrais-tu qu’ils enrôlent autant de gens ? Et puis, ils n’enrôlent pas que le premier paumé du coin, complètement neuneu. Non, des gens de catégories sociales élevées se font avoir. - D’accord, mais comment le vieux peut savoir que j’ai fait un blog sur internet ? Il ne sait même pas que ça existe internet. - Pas lui. Lui, il est simplement un pion dont le rôle est de te faire devenir dépendante. C’est tout ceux qui sont derrière. Regarde, il dit « il te mènera vers un dessein très inattendu », ça veut dire quoi ? Le dessein, c’est le tien ou le sien ? Dans cette phrase, on dirait bien qu’il veut dire qu’il va t’emmener vers un objectif qu’IL s’est fixé, auquel tu ne t’attends pas. - D’habitude c’est moi la tordue, là tu vas chercher loin. Tu m’as dit que tu me faisais confiance ? - Oui bien sûr. - Alors je garderais à l’esprit ce que tu m’as dit, je ne prendrais aucun risque, et surtout je te préviendrais à chaque fois que j’irai voir le vieil homme ou n’importe quel autre inconnu. - Ok, comme ça c’est bien. Il faut toujours des garde-fous, ils sont trop forts. Melinda ne savait pas quoi répondre à Tony. Elle allait devoir lui faire comprendre avec beaucoup de finesse qu’elle souhaitait garder son libre arbitre et qu’en aucun cas elle ne se laisserait manipuler par qui que ce soit. « Tony, si tu fais partie d’une secte, oublie tout de suite ça ne m’intéresse pas. Je ne sais pas comment tu es au courant pour notre ami commun, mais je préfèrerais que tu me dises tout de suite qui tu es. Arrête de jouer, ça n’est pas drôle. Melinda ». Ah ça pour de la finesse, c’est de la finesse. Melinda faisait souvent dans la finesse. En réalité, les évènements de la vie quotidienne prenaient pour elle une place si importante dans son esprit, qu’elle pouvait y penser des heures en échafaudant tous les scénarii. Ainsi, lorsque les mots sortaient de son esprit, ils paraissaient, pour l’interlocuteur, assez abruptes, mais pour elle, ils étaient le fruit d’une très longue réflexion. C’est comme si toute formulation de sa pensée était tellement hors contexte, qu’elle ne pouvait en aucun cas être assimilée par tout être vivant qui n’habitait pas dans sa tête. Heureusement Tony avait un peu plus de finesse, et sa réponse ne se fit pas attendre. « Chère Melinda, c’est avec beaucoup de regrets que je reviens vers toi. Je suis infiniment désolé de t’avoir effrayée, et là n’était pas mon but. A la relecture de nos échanges, je peux comprendre tes craintes et c’est tout en ton honneur, ça prouve que tu prends soin de toi. Ma conduite avait pour simple but de t’impressionner, mais pour une cause bien plus noble que celles qui alimentent tes soupçons. Demande moi ce que tu veux savoir et je te répondrai. Je mets pour l’instant un joker sur mon identité. Au plaisir de te lire. Tony » La suite des échanges grâce au t’chat, avait permis un premier dialogue entre Melinda et Tony. - Bonsoir Tony. - Bonsoir Melinda. - Est-ce ton vrai prénom ou un pseudo ? - Ni l’un ni l’autre, c’est plutôt un petit nom que mes proches me donnent. - On se connaît ? - Un peu. - Mais dans la vraie vie je veux dire ? - Pourquoi, maintenant c’est une fausse vie ? - Non, bien sûr, est-ce que l’on s’est déjà vus en chair et en os ? - Oui. - Ah ? Et je suis comment ? - La plus attirante des femmes. - Qu’attends-tu de moi ? - De te découvrir, mais avant ça tu dois finir de te découvrir toi. - Comment sais-tu que je suis en train de me découvrir ? - On le fait tous. Et puis étant donné le titre de ton blog, je n’ai pas eu besoin de trop réfléchir. - Que proposes-tu pour la suite ? - Que tu avances sur le merveilleux chemin que tu es en train d’emprunter et je t’attendrai au détour d’un sentier. - Quand ça ? - Contente toi d’être patiente et d’observer. - Tu me troubles beaucoup. - J’en suis flatté. A bientôt Melinda. Et n’oublie pas, je t’attends le long d’un sentier. Déconnecté. Melinda était toute retournée. Habituellement, elle aurait appelé Clarisse immédiatement, contacté toutes ses connaissances afin de savoir si elles connaissaient un Tony, réfléchi pendant des heures, fait des recherches sur internet, se serait torturé l’esprit et se serait renfermée dans un immense sentiment de frustration. Mais ce soir, elle se sentait sereine. Pas de sentiments d’impatience. Certes, sa curiosité était encore une fois mise à l’épreuve, mais elle sentait malgré tout que l’attente était nécessaire. Elle n’aurait pas su expliquer pourquoi, il s’agissait d’une intuition très forte. Chapitre 15 En arrivant au bureau ce matin, elle se sentait si légère et souriante qu’elle dégageait une aura fraîche et rayonnante. La contagion de son bien-être faisait que tout le monde venait vers elle, spontanément, avec ou sans raison. Juste comme ça, pour dire bonjour ou pour papoter. L’allégresse dont elle faisait preuve était un vrai régal pour son entourage. Elle était devenue très populaire et les propositions de soirées fusaient dans tous les sens, si bien qu’elle devait utiliser son agenda pour gérer ses sorties. La prochaine en date venait justement de Mathilde, une de ses collègues. Une petite jeunette toute fraîche émoulue qui ne pensait qu’à faire la fête. Elle arrivait tous les matins avec des cernes, qui en disaient long sur ses nuits passées. Elle avait proposé à Melinda une soirée explosive. Non mécontente de sa nouvelle vie sociale, Melinda devait néanmoins se faire violence pour ne pas perdre de vue la suite de sa démarche. Elle se repassa le film depuis le jour où elle avait abordé l’homme dans la rue. Le vieil homme, sa dispute avec Clarisse, Isabelle son amie d’enfance, sa réconciliation avec Clarisse, le miroir, Josiane, les jumeaux, sa popularité, Antoine, la mort de son père, Tony. Beaucoup de choses lui étaient arrivées finalement. Mais les choses se sont si vite enchaînées, qu’elle n’avait pas pu mettre tout l’ordre nécessaire dans ses conclusions. Elle se souvint alors des recherches sur son signe astrologique. Non pas qu’elle croyait en l’astrologie, mais ces réponses toutes faites qui correspondent à tout le monde, lui correspondaient à elle aussi, bien sûr. Elle se souvenait particulièrement d’un conseil donné par l’horoscope, qui lui disait de se consacrer aux autres, de participer à des œuvres caritatives ou autre. Alors elle se porta volontaire pour distribuer les repas au resto du cœur. Le premier soir, elle arriva quelque peu tendue. Etienne, un homme d’une cinquantaine d’années, très sympa, l’accueillit. Il lui expliqua rapidement le déroulement de la soirée. Il insista sur le fait que son rôle était de servir de la nourriture dans tous les sens du terme. Il fallait nourrir tous ceux qui venaient chercher un peu de réconfort. La nourriture du ventre, de la tête et du cœur, ce sont toutes ces nourritures là qu’ils venaient chercher. Il insista aussi sur le juste dosage, entre l’écoute, l’échange et la distance nécessaire. Etre dans l’empathie et non dans la compassion. Et attention, surtout pas de jugement, d’autant que les apparences sont d’une tromperie abusive. Sacrée épreuve pour Melinda ! Elle s’installa derrière le comptoir, parée de son plus beau sourire, afin de commencer à servir les quelques premières personnes déjà arrivées, lorsqu’elle aperçut une tête connue. - Mme Frègne ! Comment allez vous ? Alors vous aussi vous êtes bénévole ici ? - Oh non mon petit, répondit-elle assez mal à l’aise. Je viens ici pour manger. - Mais comment ça ? Et votre épicerie ? - Tu as bien dû remarquer sa fermeture ? - Oui bien sûr, mais je pensais que vous aviez pris votre retraite. - Non pas du tout. Ça ne tournait pas assez. Alors les dettes ont commencé à s’accumuler, et j’ai dû fermer boutique. Ma maigre pension ne suffit pas à payer mes dettes et je me retrouve sans rien. - Vous logez où ? - A droite à gauche. - Oh, je suis désolée, je ne voulais pas vous mettre mal à l’aise. - Ce n’est rien, vous savez au début j’avais honte. La première fois que j’ai poussé la porte des associations, ça a été pour moi une épreuve vraiment douloureuse, mais maintenant je suis, malheureusement, habituée à devoir me justifier. Melinda était bouleversée. Bouleversée d’avoir été si maladroite, et bouleversée de voir à quel point elle avait, encore, pu passer à côté de la souffrance d’une personne qu’elle côtoyait au quotidien. En effet, Mme Frègne tenait l’épicerie en bas de sa rue depuis des années, Melinda s’y servait souvent. Mais à sa fermeture, sa seule préoccupation avait été de devoir faire un détour, pour se servir chez un autre commerçant. - Un problème ? Lui demanda Etienne. - Non, simplement je connais cette femme, je n’en reviens pas. - Il va falloir s’y habituer, ici tu sais, contrairement à ce que l’on pense, on peut croiser n’importe qui, jusqu’au jour où c’est toi qui va franchir la porte pour venir chercher de la nourriture. A ce moment là, stupéfaite, elle aperçut Antoine. « Antoine ? » Se dit-elle, « ça n’est pas possible, c’est vrai que je ne l’ai pas croisé au bureau depuis au moins deux semaines, mais tout de même ! » Elle prit son courage à deux mains, une bonne inspiration et alla vers lui. - Oh Antoine, je suis désolée. - Bonjour Melinda, mais pourquoi tant de désolation ? - Je ne savais pas que… que tu… - Que je quoi ? - Ben, que tu avais des problèmes et que tu avais perdu ton emploi. Il éclata d’un rire sincère. - Ah ! Mais non, je suis bénévole ici. Et toi qu’est-ce qui t’arrive ? - Rien. Moi aussi je suis bénévole. Enfin c’est mon premier jour, et ma deuxième gaffe. Alors, ils se mirent à rire en cœur. - Ceci dit, surenchérit Antoine, personne n’est à l’abri, même pas nous. En effet, tout au long de la soirée, Melinda se familiarisa avec son nouveau rôle. Tout le monde venait pousser la porte du resto du cœur. Des jeunes, des retraités, des clochards, des familles entières, des travailleurs dont le maigre salaire ne permettait pas de remplir leur frigo tous les jours. Une population très hétéroclite, et très loin des clichés médiatiques. Le sentiment d’être utile se mêlait alors à celui d’impuissance. Melinda, comme tout le monde, avait conscience que la misère existait, mais comme tout le monde, elle ne voulait pas en entendre parler. Gérer sa culpabilité était trop coûteux. L’égoïsme et l’égocentrisme étaient bien plus simples à manier. Mais le contraste de cette soirée résidait en la présence d’Antoine. Melinda ressentait une certaine excitation, face à Antoine. Elle n’osa pas lui demander si son cœur était déjà pris, et n’y fit aucune allusion. Mais, elle se dit que s’il était là ce soir, c’était certainement pour combler un vide existentiel. D’après sa théorie, les bénévoles sont, soit des gens construits, soit des gens qui se cherchent et qui se font du bien à eux mêmes à travers le bien qu’ils apportent aux autres. Ainsi, l’altruisme serait un acte égoïste à souhait. Se servir du malheur des autres pour se soigner, tout en se déculpabilisant en faisant une bonne action, et se renarcissiser, en passant pour quelqu’un de bien. Elle se dégoûtait un peu, mais se disant qu’elle en était consciente, c’était différent. Ainsi, pour Melinda, la présence d’Antoine au resto du cœur était un début de preuve qu’il était libre. A cette idée son cœur se mit à battre plus fort et elle ne cessait de rire pour rien, comme une petite fille. La soirée s’acheva dans la bonne humeur, aussi bien pour les bénévoles que pour les bénéficiaires. Chapitre 16 - Clarisse, tu as bien une chambre qui ne te sert à rien ? - Oui, pourquoi ? Tu t’installes à la maison ? - Non, mais tu sais hier au resto du cœur, j’ai vu tous ces gens sans rien et je me disais que si chacun de nous recueillait une personne chez lui, fini les gens dans la rue. - Ça va pas non ? - Pourquoi ? Tu n’es pas comme les autres à fermer les yeux et profiter égoïstement de ton petit confort alors que les gens crèvent de faim ? - C’est pas ça, mais on ne peut pas récupérer toute la misère du monde. - C’est ça le problème ! Tout le monde dit ça. Alors que si chacun faisait un petit geste ce serait réglé. Il ne s’agit pas de transformer ta maison en squatte. Une personne seulement, ça te coûte rien, tu as une pièce qui ne te sert à rien, et le tour est joué. Ça, multiplié par un nombre incroyable, et voilà. - Mais Melinda c’est utopique ! - Mais ça n’est pas utopique ! - Alors vas-y, commence par le faire toi. - C’est ce que je vais faire, quand j’aurai trouvé un appartement plus grand, je n’aurai pas besoin de deux chambres pour moi seule alors que d’autres dorment dehors. - Mais, arrête de dire n’importe quoi ! Tu sais bien que tu n’es pas réaliste ! - Mais oui c’est réaliste, ou alors tu n’es qu’une égoïste. - Alors si tu veux, je suis une égoïste, et toi tu es mère Thérésa. - Ah ! Au fait j’ai vu Antoine, il est bénévole. Il m’a toute émoustillée ! - Ah oui ? Et ton Tony alors ? - Les deux m’émoustillent. Je sais que Tony en pince pour moi, mais je ne l’ai jamais vu. Antoine, il me plait carrément, mais je ne sais pas ce qu’il pense de moi. - Tu veux passer à la maison ce week-end, comme ça on pourra décortiquer la question dans tous les sens. - Ce week-end je ne peux pas, j’ai la soirée chez Mathilde, ma collègue fêtarde. - C’est vrai qu’en ce moment, toi tu as un emploi du temps de ministre. Alors, on dit le week-end d’après ? - Le week-end d’après je n’ai rien, ça marche. Tony ? Antoine ? Melinda n’avait pas prévu de tomber amoureuse, et voilà qu’elle avait un amour virtuel et un amour unilatéral. En tout cas, cela l’amusait beaucoup. Finalement, son bonheur, elle était en train de le trouver. Mais il fallait prendre garde à ce qu’il ne soit pas éphémère. Vendredi soir. Il était temps de se préparer pour cette soirée explosive promise par Mathilde. Qu’allait-elle se mettre ? Melinda avait encore du mal à se rendre seule dans une assemblée où elle ne connaissait personne. Elle se sentait cruche, n’avait rien à dire et trouvait tout le monde insignifiant et superficiel. Mais elle y travaillait. Dans ce cas là, la tenue vestimentaire prenait une importance capitale. Il fallait qu’elle se sente à l’aise, qu’elle porte des vêtements qui lui ressemblent et qui soient pratiques. Un petit détour par son magasin préféré s’imposait. Après de nombreux essayages et hésitations, elle se félicita de ne ressortir qu’avec une seule tenue. Elle avait trouvé un pantalon bouffant, style sarouel, de toutes les couleurs, avec un haut noir, long et moulant qui la mettait en valeur. Elle hésita pour les chaussures, mais elle en trouverait bien qui feraient l’affaire dans sa multitude de paires. Elle était prête. Un dernier coup d’œil dans le miroir, elle se plaisait. Elle s’en alla, partante pour de nouvelles rencontres et de nouvelles expériences. Arrivée dans la villa des parents de Mathilde, prêtée pour l’occasion, elle s’y sentit tout de suite à l’aise. Une assemblée impressionnante de tous âges et de tout genre était affairée à discuter et à rigoler. Elle put reconnaître quelques têtes connues ce qui la mit immédiatement en confiance. Et quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’elle aperçut les quatre jumeaux. Elle se précipita vers eux, excitée comme un enfant qui a vu le père Noël. - Eh ! Je ne savais pas que vous étiez de la fête ? - Oh Melinda ! C’est super que tu sois là ! - Vous venez souvent aux petites fêtes de Mathilde ? - Oui dès que possible. On fait une petite apparition, histoire de voir du monde. Puis on s’éclipse et on laisse la place aux jeunes. Répondit Josiane. - Et vous les Louis, vous allez bien ? - Très bien ! Répondirent-ils en cœur. Pourtant chacun des deux avait jeté un regard sombre à l’autre, ce qui avait eu pour effet immédiat de se faire chercher des yeux les jumelles, l’air inquiet. Leur tenue était d’une excentricité somptueuse. Ils portaient chacun une rhingrave, sorte de jupe ou pantalon court bouffant orné de rubans multicolores, sur des hauts-de-chausses fermés par de somptueuses dentelles. Des bas de soie blancs faisaient ressortir leurs mollets soigneusement épilés. Leurs chemises à jabot étaient assorties de fanfreluches à dorure, et surmontées d’un pourpoint doré. Ils avaient même osé porter une perruque volumineuse qui leur donnait une prestance impressionnante. Dans l’assemblée certaines personnes semblaient surprises par leur déguisement, jusqu’au moment où les murmures et les rires augmentèrent en regardant dans leur direction. - Super ! S’écria Melinda, bien fort pour que tout le monde puisse l’entendre. Les deux paires de jumeaux la regardèrent alors interloqués. - Oui c’est exactement le costume qui convient pour la pièce C’est super de l’avoir porté ce soir pour que je puisse le voir ! Vous l’avez trouvé où ? Ils se regardèrent, encore plus gênés et ne savaient plus quoi répondre. Josiane était de plus en plus mal à l’aise. Autant elle avait pris l’habitude de gérer les regards et les moqueries lorsque les Louis ne pouvaient accepter de sortir non habillés, autant là elle trouvait que Melinda en faisait vraiment trop. Afficher en public, ouvertement qu’ils jouaient un rôle alors qu’elle lui avait promis de ne rien dire c’en était trop ! - Oui surenchérit Melinda, en s’adressant à l’assistance, j’ai écrit une petite pièce, sans prétention et les Louis ont accepté de jouer le rôle principal. J’ai cherché désespérément leur costume sans succès. Alors ils m’ont fait la surprise de la mettre ce soir, je suis vraiment très heureuse. Vous aimez ? - Oh oui ils sont magnifiques ! - C’est quoi comme pièce ? Un récit historique ? - Oh non, je vous ai dit une pièce sans prétention. C’est l’histoire de l’homme au masque de fer mais remise au goût du jour avec un côté humoristique. - Vous nous direz quand vous vous produirez, on viendra vous voir. Au secours, Melinda qu’est-ce tu as fait ? Je t’avais pourtant sous mon contrôle. Ta soirée était planifiée, minutée, orchestrée et tu as su me chiper ma baguette de maestro sous mon nez sans que je n’y voie rien. T’es marrante toi ! Tu te sortiras de ce pétrin toute seule, moi le théâtre j’y connais rien, je n’écrirai pas une ligne sur le sujet. Mais Melinda aussi se sentait légèrement paniquée. Sa pièce inexistante avait pourtant pris toute la place, tout le monde ne parlait que de ça, c’était devenu le principal sujet de conversation. Les jumeaux étaient aux anges et Josiane était redevenue la Josiane détendue et rigolote qu’elle connaissait. Pas si grave se dit-elle, je leur expliquerai la vrai raison. Mais les jumeaux eux ne voyaient pas cela de cet œil. Ils parlaient de leur rôle, comme s’il était réel et comme s’ils le connaissaient par cœur. Et ceci dit, ils le connaissaient par cœur, pour l’endosser malgré eux depuis des années. Au moment de partir, les Louis donnèrent rendez-vous à Melinda pour la prochaine répétition. Elle les prit à part et tenta bien de leur expliquer qu’elle avait improvisé cette excuse parce que tout le monde les observait comme des bêtes de foire, mais ils ne voulurent rien entendre. Josiane lui lança alors : - Et oui Melinda, je te l’avais dit, lorsque tu rentres dans leur imaginaire, il faut le ramener au réel. Mais un réel acceptable pour eux. Je compte maintenant sur tes dons de scénariste et de metteur en scène. Ils partirent. Melinda resta bouche bée. Le reste de la soirée passa tranquillement dans une ambiance bon enfant. Melinda s’était réjouie d’avoir pu discuter avec tout le monde, et de se sentir aussi à l’aise, en grande partie grâce à sa pièce de théâtre. A une heure assez tardive, les plus âgés, ainsi que les chargés de famille s’en allèrent et ne restait qu’un petit groupe dans la lignée de Mathilde. Melinda décida de rester encore. - Que la fête commence !!!! S’écria Mathilde. Un hululement général se fit entendre. Melinda ne comprenait pas tout, mais l’alcool aidant, elle participa activement à l’excitation générale. - Tiens, lui dit Mathilde en lui tendant un verre qui contenait un liquide non identifiable. - Qu’est-ce que c’est ? Répondit Melinda méfiante. - Bois ! Tu verras ça va te détendre. Tu vas faire un beau voyage !!! - Quoi ? C’est de la drogue ? Il n’en n’est pas question ! - Tu ne prends jamais rien ? Lui demanda Mathilde effarée alors que tout le monde regardait Melinda. - Bien sûr je plaisante ! Et qu’est-ce que tu nous as préparé ce soir ? Répondit-elle en se saisissant du verre d’un air intéressé et connaisseur. - Hum ! C’est une surprise ! Tu m’en diras des nouvelles. Un instant de panique saisit alors Melinda. Son cœur s’accéléra aussi fort que quand elle avait vu Antoine au resto du cœur, ou quand Tony lui parlait sur internet, mais cette fois, la sensation était désagréable. De la drogue. Elle avait passé l’âge. Au moment de sa vie où elle se frayait un chemin vers la sagesse. « Ceci dit beaucoup de grands hommes consommaient des drogues. Freud était accro à l’opium, et les artistes ? Quand on voit certaines œuvres, ça n’est pas sorti tout droit de leur petite cervelle sans une petite aide ». Quand même, elle hésita. Partagée entre la peur de paraître ridicule aux yeux des autres si elle refusait, passer à côté d’une nouvelle expérience, et la peur de tous les dangers que l’on connaît tous. Et puis, elle pensa à son père. Il avait toute sa vie répété, « le jour de mes 70 ans, je commence la défonce. Je veux connaître la sensation d’être sous l’effet d’un produit stupéfiant. Je suis trop raisonnable et trouillard pour le faire. Mais quand j’aurai 70 ans, tant pis si mon cœur lâche, tant pis si je deviens accro. Je veux faire cette expérience avant de mourir. ». Il était mort à 69 ans. Alors après tout, elle pouvait faire ça pour lui, un petit hommage pour papa ! Et puis, ils ont l’air si mignons et si gais ces petits jeunes, après tout c’est peut-être ça leur secret du bonheur. Il ne faut pas écouter tout ce qu’on dit à la télé, que de l’intox. Là au moins, l’intox, elle était concrète. - A la tienne papa ! Dit-elle, en avalant d’un trait le liquide marronnasse et visqueux. Rien, il ne s’était rien passé. Elle avait avalé le verre entier et elle était toujours vivante, elle ne grimpait pas au plafond en aboyant, ne se roulait pas par terre en hurlant de douleur. « Finalement, c’est pas si terrible que ça, se dit-elle ». Alors elle reprit sa discussion où elle l’avait arrêtée avec son voisin de droite. Mais au bout de quelques instants, elle ressentit une raideur dans la nuque assez désagréable, accompagnée d’un goût métallique dans la bouche, et d’une chaleur irradiante dans tout son corps. Elle sentit son cœur battre si fort dans sa poitrine, qu’elle s’attendait à voir sa peau former une bosse à chacun de ses battements. Elle bloqua assez longtemps pour voir si son cœur allait réellement surgir de sa poitrine. Mais, à ces sensations désagréables était mêlé un sentiment de légèreté, de détachement absolu de son environnement. Elle flottait. Non, elle ne rêvait pas, elle flottait réellement. Elle pouvait voir l’assemblée en dessous d’elle, tous vêtus des costumes de Louis XIV, qui lui faisait des signes et lui envoyait des messages d’amour collectif. Ça y est. Son chemin était terminé, elle avait atteint le sommet. Alors le secret du bonheur c’était ça ? Tout ce chemin pour la mener à ça, alors que c’était à la portée de sa main ? Sa main ? Elle regardait ses mains et put les voir se détacher de ses bras et s’éloigner en lui faisant signe de les suivre. Les murs n’avaient plus de matière, tout était fluide et lumineux. Elle pouvait goûter les sons, entendre les couleurs, et voir les odeurs. Elle était Alice au pays des merveilles après que l’enfant ait ingurgité un champignon. Alors Alice était une junkie ? C’est cela le message que l’on faisait passer aux enfants ? Quelle imposture ! Les doux héros de notre enfance étaient en fait tous sous l’emprise de la drogue ! Tout le monde l’aimait, elle aimait tout le monde. Le temps s’était figé et elle allait rester ainsi pour l’éternité. Quand tout à coup le mur de la maison explosa dans un somptueux feu d’artifice qui emportait avec lui, tout sur son passage en milliers de particules. Melinda, décomposée en étincelles de feu d’artifice, fila à une vitesse fulgurante dans un bain de volupté, à travers les étoiles et les planètes. Elle fit une bronzette sur les anneaux de Saturne tout en discutant avec un cosmonaute qui passait par là. Plus elle avançait dans la discussion et plus le cosmonaute lui paraissait familier. C’était son père. Furieux, il se mit à hurler si fort que tout explosa, Melinda fit une chute de plusieurs années lumières et s’échoua sur la table du salon. La maison toute entière se mit en colère, tous les objets et tous les meubles se jetèrent sur elle avec une violence extrême. Un tourbillon de feuilles mortes aspira tout sur son passage et Melinda se retrouva seule au milieu du désert, sous les débris de la maison. Elle étouffait, elle étouffait. Elle cherchait l’air, en vain. Son corps se débattait pour trouver une issue. Mais il n’y avait pas d’issue. Elle aperçut alors une source lumineuse, y colla son œil puis l’autre. Les deux yeux grands ouverts, elle était à moitié nue dans le salon des parents de Mathilde. Deux ou trois jeunes de la soirée, l’observaient en riant. - Alors ? C’était bien ? - Je suis où ? Quelle heure est-il ? - Il est 4h. - Mais non, il fait jour, c’est pas possible. - Oui, il est 16h si tu préfères. - Mais qu’est-ce qui s’est passé ? J’ai l’impression d’avoir un bulldozer dans la tête. - Ah ça, il n’y a que toi qui peux savoir. Et par flashes, Melinda se souvint. La soirée sympa, les départs, le liquide marron. Il fallait qu’elle rentre se coucher. Chapitre 17 Elle ne se rendit pas à son rendez-vous avec le vieil homme. Encore trop de ménage à faire dans sa tête et un spectacle à monter. Elle continua d’offrir sa présence au resto du cœur, de communiquer avec Tony et de frissonner quand elle croisait Antoine. Quand elle discutait avec l’un elle avait le sentiment de trahir l’autre, ainsi ce sentiment l’empêchait d’aller plus loin. Mais une chose est sûre, elle passait de bons moments. Ces sorties et ses échanges sociaux furent toujours aussi intenses, mais plus jamais explosifs. Elle mit beaucoup de temps à essayer d’effacer de sa mémoire son expérience chez Mathilde, en vain. - Oh Clarisse ! C’est une catastrophe ! - Qu’est-ce qui se passe ? - Je vais déménager. - Ben je croyais que c’est ce que tu voulais ! - Non, je ne voulais plus. Mais là j’arrive à la fin de mon bail et le propriétaire veut récupérer l’appart pour son fils. J’ai six mois pour déguerpir. - Il y a à peine un mois, tu voulais partir, tu ne te plaisais pas ici. - Oui mais j’ai changé d’avis. J’adore cet appart, en fait. Il est sur mesure pour moi. Bien placé, pas cher, fonctionnel. Ni trop grand ni trop petit. Et puis, j’y ai tant de souvenirs ! - Comme quoi ? - Pardon ? - Oui, quoi comme souvenirs ? Tu es arrivée ici il y a trois ans et tu as mis ta vie en stand bye sous prétexte qu’elle ne valait pas la peine d’être vécue, que tu étais une incomprise et que les autres t’agaçaient au plus au point. Alors je te demande, quels souvenirs as-tu dans cet appartement ? - N’exagère pas, je n’ai pas rien fait pendant trois ans tout de même. - Alors vas-y, je t’écoute. - Mais des tas de choses ! Bref, ça n’est pas le sujet. Je veux rester ici c’est tout, je n’ai pas à me justifier. - Mais là tu n’as pas le choix. Profites-en pour acheter, avec l’argent que tu as touché de ton père, tu ne devrais pas avoir trop de problèmes. - Je suis contre l’accession à la propriété - Ah et pourquoi ? - Ça ne sert à rien, je n’ai pas d’enfants, je n’ai personne à qui léguer quoique ce soit. - Ta vie n’est pas finie. Je t’ai lâchée trois jours, ne me dis pas que tu en as profité pour t’inscrire chez les carmélites ? - Non, mais personne ne voudra de moi. - Arrête tes bêtises, et puis ce n’est pas là la question. On n’achète pas pour léguer. Tu n’es pas encore morte que je sache. Pense aux loyers que tu n’auras plus à payer dans quelques années. - Je ne veux pas être pieds et poings liés avec un logement, je veux être libre, tu comprends ? Libre ! Après des heures de discussion, une cinquantaine de déménagements virtuels, et des dizaines d’agences immobilières plus tard, Melinda se dit que finalement, le bonheur commençait peut-être par sa résidence. Peut-être, en effet, pour se construire, fallait-il commencer par construire son refuge. Etre chez soi, sans bail précaire, qui pouvait rompre d’un jour à l’autre, permettait peut-être de rebondir sur des bases solides et permettait peut-être d’affronter le reste en face à face. Au milieu de ses nombreuses démarches, de ses milliers de visite d’appartement, de ses bonnes résolutions, de sa resocialisation, elle se mit à écrire. Et tu ne vas pas me voler la vedette toi ? Déjà que tu m’as fait perdre le fil avec tes histoires de pièce ! Elle avait de nombreuses fois voulu écrire, avec quelques tentatives (oui on a vu des extraits de ton journal, pathétique !!), mais comme tout ce qu’elle entreprenait jusqu’à ce jour, elle n’achevait jamais rien. Le concret de ce projet lui fit virevolter les doigts sur son clavier de manière presque frénétique. Dans sa liste de défauts, Melinda n’avait pas celui de la prétention. Ainsi, ces quelques lignes représentaient plutôt pour elle un amusement pour divertir la galerie et y faire participer les jumeaux. Elle ne se frotta pas non plus à un exercice thérapeutique, juste un bon moment à passer entre amis. Elle présenta alors son petit chef d’œuvre aux jumeaux, leur réaction fut à la hauteur de ses espérances. - Melinda, tu es géniale ! Tu as trouvé ta vocation, change tout de suite de métier, tu es douée ! Ils étaient d’accord tous les quatre. L’histoire était gentillette et coquette. Les destins croisés d’un roi et d’un esclave, jumeaux ignorés. Chacun des deux hommes trainait son destin sans trop y croire, jusqu’au jour où le hasard de la vie les a fait se rencontrer. Le roi voyait en son jumeau un rival dangereux et l’esclave en son frère une injustice à réparer. Leurs plans respectifs pour s’entre éliminer étaient parsemés d’embûches tendres et drôles, et ils durent se rendre à l’évidence. Le roi voulut réparer l’injustice de son frère et l’esclave voulait préserver son jumeau de la souffrance d’une perte de son statut. Les stratagèmes alors inversés tombèrent dans le rocambolesque et ils finirent tous les deux isolés du monde pour mener une vie paisible et sans histoire. Très emballés, nos quatre jumeaux se mirent à l’ouvrage pour donner vie à cette scénette qui allait peut-être offrir une issue cohérente à leur propre histoire. CHAPITRE 18 Après avoir visité de nombreux appartements trop petits, trop grands, trop chers, trop loin, trop sombres, trop lumineux, elle trouva enfin celui de ses rêves. Un trois pièces, juste assez grand, avec suffisamment de rangements, assez biscornu pour qu’elle puisse s’identifier et s’y perdre un peu, et à deux rues de chez elle, ce qui lui permettait de ne pas perdre ses repères. Elle n’y croyait pas, c’était trop irréel. Elle n’avait alors plus qu’à croiser les doigts pour que le vendeur accepte son offre et surtout que la banque accepte son prêt. - Tu crois qu’il va accepter ? Demanda-t-elle sans cesse à Clarisse, presque suppliante. - Mais enfin Mélinda, arrête ! Pourquoi veux-tu qu’il refuse ta promesse d’achat puisque tu n’as même pas essayé de négocier le prix. - Oui mais s’il a changé d’avis ? - Tu penses vraiment que les gens n’ont que ça à faire ? Mettre leur logement en vente et puis changer d’avis au moment où ils trouvent un acheteur ? - Et si la banque refuse le prêt, qu’est-ce que je fais ? J’en suis malade, je le veux tellement cet appart, il est parfait ! Hyper fonctionnel, deux chambres, je vais pouvoir me faire un petit coin cosi dans la deuxième chambre, et puis si je reçois c’est mieux que de faire dormir les gens dans le salon. Il a l’air calme, et j’adore le quartier, j’aurais été vraiment triste de devoir le quitter. Je le veux, je le veux !. - Ton banquier t’a dit qu’il n’y avait aucun souci, alors arrête de te prendre la tête ! Il n’y a pas de raison. - Oui mais si ça ne passe pas ? Il y en a d’autres à qui ça arrive ça que le crédit soit refusé, non ? - Oui, bon, si ça ne passe pas, tu verras à ce moment là. Tu ne vas pas t’en faire pour d’éventuelles embûches, on reste dans l’hypothétique. Dans l’état actuel des choses, tout est en ta faveur. Sinon, si on part de ce principe, tu es près de la gare, le train pourrait dérailler et défoncer ton salon. - Oh là là, je n’y avais pas pensé ! C’est vrai que je suis tout près de la gare. J’espère que je ne vais pas être trop dérangée par le bruit du train. De toutes façons, je ne sais pas si j’ai bien fait. - Quoi ? Qu’est-ce que tu nous fais là encore ? - Oui, ça ne m’aurait pas fait de mal de changer de quartier. J’ai trop de mauvais souvenirs ici. Et puis je ne l’ai pas bien regardé. On ne prend jamais assez le temps de tout regarder. Je ne sais même pas s’il y a une arrivée d’eau pour la machine à laver. - Mais c’est pas vrai ! Tu as fini tes caprices de star. On n’achète pas un appart en fonction de l’arrivée d’eau de la machine. En fait tu es en train de te conditionner au cas où ça ne marche pas pour ne pas être déçue. Je croyais que tu avais gagné en maturité et que la patience était ton nouveau crédo ? Alors arrête ton cinéma ! En attendant le verdict, Melinda se réfugiait à fond dans le montage de son spectacle. Une petite représentation dans la plus stricte intimité était prévue pour la fin du mois. Les jumeaux avaient pris l’ouvrage très à cœur, et leur rôle leur allait à merveille. Le jour du déménagement, tout le monde était là, Clarisse et Alex, bien sûr, les jumeaux, les jumelles, Mathilde, ses sœurs, ses frères et Antoine. - Bonjour ! On se connaît, on se croise à a sortie de l’école, vous êtes le papa de Justine et Matthieu ? - Oui, moi c’est Antoine. Et vous Clarisse je crois ? - Antoine c’est vous ? Ça alors !!! - Quoi ? Vous vous connaissez ? Intervint Melinda, presque mal à l’aise. - Qu’est-ce qui se passe, il y a un problème ? Rétorqua Antoine avec un petit sourire en coin. - Non, absolument aucun !! S’écrièrent en chœur Clarisse et Melinda. Melinda ne cessait de vanter les avantages d’être propriétaire. - Quand je pense que tant de gens restent locataires aussi longtemps, c’est irresponsable. Compte un peu combien tu donnes sur toute une vie ! Mais de quoi t’acheter plusieurs logements. Et pourquoi ? Pour rien ! Au bout du compte, tu n’as plus rien. Sans compter que tu n’es pas libre. Si je veux casser cette cloison par exemple, je peux le faire, alors que si j’étais locataire, je ne pourrais même pas y faire un minable trou. - Oui, enfin, cette cloison là je te le déconseille. Dit un des Louis. C’est un mur porteur. - Oui, bon c’est un exemple. J’en ai marre des murs jaunes ? Et paf, le lendemain ils sont bleus avec des fleurs rouges. Finalement, le bleu ça me fatigue ? Le lendemain ils sont verts. Non, vraiment, je ne sais pas ce que vous attendez, arrêtez de payer des loyers, achetez. - Mais tu sais Melinda, ici on est tous propriétaires, alors tu prêches des convertis. Mais n’exagère tout de même pas. Ne rentre pas dans l’autre extrême. Etre locataire ne veut pas dire avoir raté sa vie. Melinda et ses extrêmes ! Ce fut un éclat de rire général et le déménagement s’était terminé dans une franche partie de rigolade. Les Louis avaient disparus quelques instants pour revenir en tenue. - Maintenant Mesdames et Messieurs, pour fêter dignement l’emménagement de Melinda, j’ai l’honneur de vous présenter notre prodigieux spectacle « les hommes au masque de velours ». Tout le monde s’installa et le spectacle commença, sous la salve d’une dizaine d’applaudissement. Le premier Louis apparut en roi digne de ce nom, vaniteux et capricieux à souhait. Il partit dans une tirade à l’égard des petites gens qu’il méprisait à souhait. Tout y était, le ton, la posture, les mimiques, on s’y croyait. Alors que Melinda se saisit de la télécommande et le mit sur pause, le deuxième Louis apparu en esclave misérable. On pouvait lire la haine de son état sur son visage. Il fit à son tour une tirade sur les bourgeois en parfait écho avec la précédente. Puis vint l’interaction avec les deux frères. Leurs gags pas trop maladroits étaient drôles de naturel. A la fin du spectacle, notre dizaine de spectateurs s’était levé et avait fait une vraie ovation à la petite troupe. Melinda très contente d’elle était aux anges. Antoine avait été distant, mais Clarisse qui l’avait bien observé était persuadée qu’il était fou amoureux de Melinda. - Tu n’as pas vu comme il te regarde ? - Non pas spécialement. - Alors il n’y a que toi qui n’as rien vu ma pauvre fille. Ce mec est dingue de toi, qu’est-ce que tu attends ? - Je ne suis pas si sûre que toi. - Et Melinda, par ci, et Melinda par là. Attends Melinda, je vais le faire, non c’est trop lourd, tu vas te faire mal au dos. Un vrai chevalier servant. - Quand je pense que tu le connaissais c’est incroyable ! Je n’en reviens pas. - Oui le monde est petit. Depuis le temps que tu me parles de lui. Si on avait su que je le croisais presque tous les jours ! - Il est comment ? - Comment ça comment ? - Oui. Il est comment avec les autres, avec les enfants ? - Il est charmant, adorable. Toutes les filles craquent pour lui. Mais lui il craque pour toi ! - Et Tony ? - Quoi Tony ? - Lui aussi il est chouette. - Ah ? Et il était où pour ton déménagement Tony ? - Il faut dire que je ne lui en avais pas parlé, mais tout à l’heure, il m’a dit qu’il serait venu volontiers et que ça aurait été une bonne occasion de se rencontrer. - Bécasse, pourquoi tu ne l’as pas fait ? - Et Antoine ? - Quoi Antoine ? - Ben tu imagines, Antoine et Tony ensemble. - Oui mais je te ferais remarquer que là tu n’en n’as aucun des deux. - Oh tu m’agaces à avoir raison. - Et Mathilde, tu l’as trouvée comment ? - Elle est drôlement bien roulée. - Oui tu as vu ça ? Tu l’as aimée ? - Ouais, elle a l’air sympa. Quand je repense à Antoine, il ne l’a même pas vue la petite Mathilde. - Mais de toutes façons, je ne suis plus très sure. - Sure de quoi ? - Sure de savoir ce que je veux, si c’est ça qui me convient. - Qu’est-ce que tu veux dire ? - Antoine, Tony, l’amour, les relations. Je ne sais plus trop. - Oh toi tu me caches quelque chose ! - Mais non qu’est-ce que tu vas chercher ? - Mais oui je te connais, je sais que tu me caches quelque chose ! - Non je ne te cache rien je suis juste un peu paumée en ce moment. - Et tes grands discours sur « ça y est j’ai compris, j’ai appris qui j’étais, je m’accepte comme je sui, je ne vais pas chercher midi à quatorze heures…etc.», ils sont où ces discours là ? - Oui et bien on ne maitrise pas tout dans la vie et il y a toujours des choses auxquelles on ne s’attend pas. - Bon arrête de tourner autour du pot et dis moi ce qu’il y a, je m’inquiète ! - Non rassure toi, il n’y a rien Juste un peu fatiguée, ça doit être le déménagement, les nerfs retombent. - Mouais, je ne suis pas convaincue. Après s’être joliment installée dans sa nouvelle demeure, après avoir tant de fois changé les meubles de place, qu’aucune autre combinaison n’était possible, Melinda retrouva la lassitude d’antan. Trois jours de déprime s’imposaient. Chapitre 19 Les trois jours de déprime avaient été très fructueux. Elle avait pu faire le point et était déterminée. Elle allait retourner voir le vieil homme une dernière fois et lui dire qu’elle ne voulait pas le secret du bonheur. Qu’elle avait compris que convoiter le bonheur n’était pas une fin en soi, qu’il suffisait d’ouvrir les yeux, de regarder de l’avant et de tout apprécier à sa juste valeur. Qu’il suffisait de croquer dans la vie au passage sans la laisser filer trop vite et qu’il fallait s’accorder trois jours de déprime, dès que nécessaire sans que ce soit la fin du monde, et que c’était un bon reset pour le cerveau. La dernière chose qu’elle expérimenterait ce serait l’amour. Elle n’allait pas laisser sa curiosité en trop grande frustration et elle allait demander à Tony de la rencontrer. Et après cela, elle sauterait sur Antoine. Elle expliqua tout cela à Tony, sauf l’histoire d’Antoine, et il lui proposa alors de se rendre avec elle chez le vieil homme, pour son dernier rendez-vous, et pour leur premier rendez-vous à tous les deux. Il lui démontra que l’idée était merveilleuse et qu’elle pouvait être le début d’une formidable histoire. Elle se laissa séduire et accepta l’idée. Pas de chichi, pas de cinéma. Elle allait mettre des vêtements qu’elle avait déjà portés mille fois, ceux dans lesquels elle se sentait le mieux et qui reflétaient sa vraie personne. Pas de maquillage, pas d’artifices, elle même, naturelle. Avec tout de même une légère appréhension, elle s’étonna elle même de ne pas être dans tous ses états. Un sentiment de sérénité l’habitait désormais, et elle faisait confiance en la vie, tout en l’affrontant. Alors qu’elle rêvassait dans la rame de métro, elle entendit la voix d’Antoine. - Melinda ! Bonjour. - Oh bonjour Antoine, quelle coïncidence ! - A quoi rêvais-tu comme ça ? - Je vais rendre visite à un vieil ami que je n’ai pas vu depuis longtemps et je réfléchissais à ce que j’allais lui dire. - Moi aussi je vais voir quelqu’un qui m’est cher et que je n’ai pas vu depuis longtemps. Mon grand-père. Il est dans cette sorte de centre expérimental. Un vieux bâtiment où ils ont parqué tous les vieux pour leur faire croire qu’ils ne sont pas en maison de retraite. - Un centre expérimental ? C’est où ? - Dans un endroit un peu excentré, tu ne dois pas connaître, rue Léonord Pardon. - Pardon ? - Oui, rue Léonord Pardon, ça n’est pas très facile à prononcer. - Non, je voulais dire, quoi ? Il s’agit d’un centre expérimental ? Je ne le savais pas. - Tu connais ? - Mon vieil ami en question habite là bas. - Il faudrait peut-être penser à parler un peu plus avec tes amis alors. Je te laisse, je descends là, je fais un petit détour pour acheter ses pâtisseries préférées à mon grand-père. A bientôt. - Oui, à bientôt. « Une maison de retraite expérimentale? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Et le vieil homme alors il est complètement sénile ou quoi ? Peut-être qu’il est Alzheimer ? Et Tony ? Oh ! Je ne me sens plus très rassurée. Je vais prévenir Clarisse. Si dans deux heures, elle n’a pas de mes nouvelles, qu’elle appelle la police ». Insouciante ou déterminée, Melinda n’hésita cependant pas un seul instant, et fonça tête baissée jusqu’à la rue Léonord Pardon. Elle regardait les lieux différemment, et se dit que même si l’idée n’était pas si mauvaise, les responsables auraient tout de même pu restaurer un peu les locaux, ne serait-ce que pour une question de sécurité. Les mêmes fenêtres, les mêmes têtes. Les escaliers casse gueule, sixième étage, la porte entre ouverte. Mais pas de Tony. Il lui avait assuré qu’ils se retrouveraient là bas, qu’elle ne s’inquiète pas, ils se retrouveraient et se reconnaitraient. Peut-être est-il déjà à l’intérieur ? Le vieil homme l’accueillit avec un grand sourire, comme s’il avait une grande nouvelle à lui annoncer. Peut-être Tony était-il arrivé ? Il l’invita à entrer. Pas de Tony. - Alors Melinda, aujourd’hui c’est moi qui vous écoute. - Je suis venue vous dire que j’arrêtais là ma quête. - Ah oui ? Et pour quelles raisons ? Il avait l’air tout excité. Comme s’il attendait une réponse extraordinaire, comme s’il attendait un verdict, le fruit d’une longue étude. - Vous m’avez joliment guidée. Vous m’avez énormément apporté. Mais je pense néanmoins que la direction que vous m’avez fait prendre, me mène directement vers un autre chemin. Je ne veux pas connaître le secret du bonheur. J’ai testé différents supports afin de trouver ma voie, de choses les plus futiles aux choses les plus profondes, en passant par les plus idiotes sur lesquelles je ne m’attarderai pas, et il n’y a pas de recette. Le bonheur est au fond de moi. Il cohabite avec la tristesse et les déceptions, et il faut l’accepter. Les petites joies de la vie représentent le bonheur. S’ouvrir aux autres et savoir se préserver. Arrêter de désirer ce que l’on n’a pas, et chérir ce que l’on possède. Partager dans la joie et la tristesse. Voilà où est le bonheur. Pas besoin de secret, ni pour soi ni pour les autres, on peut tant apporter, avec simplement ce que l’on possède au fond de soi. La vie est une imposture qu’il faut savoir déjouer, voilà au moins ce que j’aurai appris, peu importe quel est le secret du bonheur si secret il y a. J’ai décidé de vivre ma vie et d’être en accord avec moi même voilà tout ce qui m’importe, le reste est imposture. - Melinda, je vous félicite. C’est bien ici que je souhaitais vous mener. Vous y êtes parvenue avec brio, et je suis très fier de vous. En effet, votre secret vous le détenez. Gardez le précieusement car tout le monde n’est pas capable de faire ce chemin. Les paroles et les discours ne suffisent pas, c’est une découverte que l’on doit faire soi même. On frappa à la porte. « Ce doit être Tony » se dit Melinda. Son cœur se mit à battre la chamade, elle sentit une immense chaleur se répandre dans tout son corps. Quelle angoisse !! Mais quelle bonne angoisse ! Melinda pouvait maintenant se délecter de ces instants de la vie. - Ça doit être mon petit-fils. Dit le vieil homme « Son petit-fils ? Se dit Melinda. Tony serait son petit-fils ? » - Entre Tony « Oui c’est ça c’est son petit-fils ! Incroyable ! » Elle n’osait pas se retourner. Chaque muscle de son corps était comme paralysé. Elle pensait que si elle bougeait, elle allait tomber. Elle était tétanisée, mais un sourire radieux illuminait son visage. - Bonjour Melinda, dit Tony, à qui elle tournait le dos. Elle fronça les sourcils. « Cette voix. Je connais cette voix, elle m’est très familière. » Elle se retourna tout doucement. - Antoine ? Mais que fais-tu là ? - Je viens te retrouver. Ne te souviens-tu pas, un jour je t’ai dit que je t’attendrais le long d’un sentier ? Tu es le long de ce sentier, je t’attends. - Mais Tony c’est toi ? - Oui. Je vais tout t’expliquer c’est une longue histoire. Nous nous connaissons depuis bien longtemps tous les deux. Tu ne te souviens pas de moi. Mais moi je ne t’ai jamais oubliée. - Quoi ? - Cela fait vingt ans que je t’attends. - Vingt ans ? - Laisse moi commencer depuis le début. Nous venons du même endroit, nous étions au collège ensemble. Oh ! Je ne t’en veux pas de ne pas m’avoir reconnu, j’ai beaucoup changé. J’étais un petit gros boutonneux mal dans sa peau, assez isolé. Je connais ta famille et nous avons certaines connaissances en commun. Tu as été mon premier amour, même si mon amour est resté platonique et unilatéral. Tu as hanté mes nuits et nourri mes fantasmes pendant de longues années. Lorsque j’ai gagné en maturité et pris un peu d’assurance, je me suis rapproché d’Isabelle, dans le seul but de me rapprocher de toi, mais vous vous étiez déjà perdues de vue. - Isabelle ? Isabelle Trivaud ? - Oui Isabelle Trivaud. J’ai finalement appris à la découvrir et je l’ai aimée, nous nous sommes aimés. Le mariage nous a unis et nous avons eu deux enfants. J’avoue qu’à ce moment là tu avais quitté mon esprit. Mais il y a trois ans lorsque j’ai quitté Isabelle, dans la même période j’ai changé d’emploi, et c’est là que je t’ai revue. Bien sûr tu ne m’as pas reconnu. Moi, à la seconde où je t’ai croisée, je t’ai reconnue et instantanément mes sentiments pour toi, enfouis depuis tant d’années, ont ressurgi aussi forts qu’il y a vingt ans. Depuis ce jour, un seul projet a animé ma vie, te séduire. Sortant d’un échec sentimental, d’une vie à deux ratée, tu comprends bien que je ne voulais pas reproduire les mêmes erreurs. Alors j’ai décidé de faire d’abord un travail sur moi. J’ai essayé de comprendre ce qui avait mené mon couple à la ruine. Même si je n’ai pas la prétention d’en avoir saisi toutes les subtilités, j’ai pu néanmoins en tirer des conclusions intéressantes. Tout d’abord, Isabelle et moi étions jeunes, pas bien construits. Et puis, nous avons passé de nombreuses années à nous affronter l’un l’autre dans un duel infernal. Un bras de fer sans vainqueur, où les deux sont perdants. Chacun voulant changer l’autre, lui reprochant d’être ce qu’il était. Une fois que nous avons chacun évolué différemment, nous nous sommes rendus compte qu’il n’y avait aucune place pour l’autre dans notre vie. Alors nous nous sommes séparés. Lorsque je t’ai revue, ne pas me jeter dans tes bras afin de te déclarer mon amour en hurlant a été un vrai supplice. Mais je ne voulais pas tout gâcher et surtout je voulais d’abord me découvrir moi, aller à ma propre rencontre avant d’aller te découvrir. Mon travail d’introspection bien avancé, j’ai pris conscience d’une chose importante. J’ai pris conscience qu’il était impossible de se trouver à travers l’autre, et encore moins dans une histoire d’amour. Bien sûr, dans un couple, on évolue avec et grâce à l’autre, mais il est indispensable de s’être trouvé soi même avant d’entamer une histoire sentimentale durable. Je t’ai beaucoup observée, et j’ai compris que tu te cherchais toi aussi, qu’il n’y avait pas de place pour quelqu’un d’autre dans ta vie. Je me refusais à salir une éventuelle relation avec toi, en tentant quoique ce soit qui aurait été voué à l’échec. Je ne voulais pas reproduire les mêmes erreurs qu’avec Isabelle. Alors j’ai décidé d’attendre patiemment, attendre que tu te sois trouvée, pour pouvoir te déclarer mon amour pour toi. Mais j’avoue que j’ai fini par trouver le temps long, alors j’ai mis tout ça au point, avec l’aide de mon grand-père et quelques autres personnes. - Tout ça quoi ? - Je sais que je prends des risques en te racontant tout cela, mais je veux absolument être transparent avec toi, je ne veux rien te cacher. Et puis je sais qu’avec le chemin que tu viens de parcourir, tu appréhendes la vie différemment, ainsi, tu es à même de comprendre. - Peut-être que je comprendrai, mais pour l’instant je ne comprends rien. - Melinda, laisse moi t’expliquer. J’ai juste voulu t’aider de loin, sur ton cheminement à la recherche de toi même. Mon grand-père, qui est un sage et un grand philosophe, m’a beaucoup aidé à chaque moment important de ma vie. Il a fait de son don, un sacerdoce, afin d’aider ceux qui le souhaitent, à avancer. Il fallait simplement que tu le rencontres, mais évidemment pas en tant que mon grand-père. Après avoir échafaudé plusieurs plans, tous avortés, j’ai passé la petite annonce. Je t’ai observée Melinda, pas espionnée, observée. Je savais que tu lisais le journal distribué dans le métro. J’ai fait diffuser l’annonce plusieurs semaines de suite, mais jamais tu ne l’as lue. Mon grand-père a très bien géré les nombreuses visites qu’il a reçues suite à cette annonce d’ailleurs! - L’annonce, c’était toi ! - Oui, et ce jour là, je t’ai suivie dans le quartier latin, je suis allée dans le bar où tu es entrée avec l’homme accosté dans la rue. J’ai entouré l’annonce au feutre rouge et j’ai laissé le journal en évidence espérant que tu la lises enfin. Et tu l’as lue. Et tu es si fine, si subtile que le reste a suivi à une vitesse fulgurante. - Et les autres qui t’ont aidé, qui sont-ils ? - Clarisse m’a aidé malgré elle, ses enfants sont dans la même école que les miens. J’ai souvent pu discuter avec elle à la sortie de l’école. Bien sûr, jusqu’à ton déménagement, elle ne savait pas que l’on se connaissait, enfin, que je te connaissais. Mais tu sais les filles ça parle quand on sait les prendre, et puis j’ai pu l’entendre discuter avec ses amies. - Et Clarisse parle de moi à la sortie de l’école ? - Pas directement, mais dans la conversation, elle pouvait prendre en exemple une de ses amies qui a fait ceci ou cela, et moi je savais quand il s’agissait de toi. Puis j’ai envoyé Isabelle dans ton quartier préféré, chercher une commande qui n’arrivait pas. Je savais que vous finiriez par vous croiser. Et j’imaginais bien vos échanges tels qu’ils se sont produits. Je savais quel effet cela produirait sur toi. Ta première prise de conscience. Ensuite, il y a les jumeaux. - Les jumeaux étaient au courant ? Et les jumelles aussi ? - Non, uniquement les jumeaux. Un des deux Louis est un ami de longue date et je les ai mis tous les deux dans la confidence, afin qu’ils aillent à la pêche aux infos. Sache que je n’ai pas fait cela dans le but de te trahir, de te traquer ou te manipuler. J’ai fait cela juste pour provoquer le bon moment où l’on pourrait se recroiser. Encore une fois au risque de paraître prétentieux. Tu possèdes maintenant ton libre choix, rien ne me garantit que je t’attire et que tu veuilles m’aimer aussi. Mais j’ai préféré prendre ce risque, plutôt que celui de me rapprocher de toi et te perdre aussitôt. Le seul événement que je n’avais pas prévu est le décès de ton papa. J’ai été très peiné de ne pouvoir être à tes côtés dans cette épreuve. J’ai longuement hésité à me manifester, mais le moment n’était pas propice et tu m’aurais rejeté. - Et le parc avec les enfants, tu n’y es pas allé par hasard ? - Non, bien sûr. Je savais que la meilleure amie de Clarisse gardait ses enfants, et quel programme elle leur avait concocté. Alors j’ai attendu à la sortie du cinéma. - C’est incroyable ! Je ne sais pas quoi dire, je suis, je suis…. sans voix. - Ne dis rien. Laisse moi juste t’aimer. Laisse nous construire notre histoire. Melinda n’arrivait plus à contrôler ses émotions. Un flot de larmes se déversa sur ses joues, mais c’étaient des larmes de bonheur. Antoine la prit dans bras et l’enlaça, Melinda se laissa faire avec délectation. Pendant que les nouveaux amants s’étreignaient et que le vieil homme se réjouissait, on entendit au loin une sirène retentir. Le bruit de la sirène se rapprochait de plus en plus. Le portable de Melinda vibrait. Clarisse, dix appels en absence. - Oh ! S’écria Melinda ! Mon Dieu c’est la police ! - La police ? S’écrièrent en cœur Antoine et son grand-père. - Oui lorsque tu m’as dit dans le métro qu’ici c’était une maison de retraite expérimentale, j’ai été envahie d’une crise de parano et j’ai laissé un message à Clarisse, en lui disant que si dans deux heures elle n’avait pas de mes nouvelles, elle devait appeler la police. Je lui ai fait part de mes soupçons, et lui ai laissé l’adresse. Quelle gaffe ! C’est pas possible ! Dit-elle embarrassée. - Ne change surtout pas, mon amour, tu es parfaite. Je t’aime comme tu es ! Et un rire général couvrit vite le bruit de la sirène de police. Quelle déception ! Vous n’êtes pas déçus vous ? Eh, Melinda ! Non ! On reste sur sa fin là ! Que fais-tu ? C’est peut-être ton histoire mais c’est en mon nom que tu la transmets. Je ne veux pas être impliquée là dedans moi ! Pas tout ça pour ça ! Les romans à l’eau de rose, c’est le rayon d’à côté. Ça manque de piquant ! Allez Melinda un petit effort, étonne nous un peu, affirme toi, on a dit les nunucheries c’est terminé ! Regarde la tête de tes lecteurs, lis la déception sur leur visage, regarde les compter les dernières pages pour voir si c’est vraiment comme ça que ça se termine ! Regardez là, elle hésite. Puis Melinda détourna la tête d’un air songeur. Son regard était lointain et semblait s’être assombri. - Melinda ? ça ne va pas ? Lui demanda tendrement Antoine. - Ce n’est pas ça mais… - Mais quoi ? Qu’est-ce qui se passe ? - Antoine, je suis touchée, émue, j’ai envie d’y croire. Mais j’aurais voulu que tu me séduises, que tu m’étonnes, que tu me flattes, que tu me laisses te flatter aussi, te séduire aussi. J’aurais aimé une danse nuptiale, que l’on fasse la grande roue, que l’on puisse guetter nos regards réciproques, que l’on rougisse lorsqu’ils se croisent, que l’on puisse se montrer nos plus beaux atouts, cacher nos faiblesses, attendre, espérer, se deviner, s’imaginer, être actrice à tes côtés dans notre histoire. Je ne veux pas d’un deuxième auteur pour écrire ma vie. Et puis tu ne sais pas tout de la mienne, tu n’étais pas là à chaque instant, il te manque certains éléments. Je ne referme pas le livre. Je te donne à mon tour rendez-vous au détour d’un chemin mais qu’aucun de nous deux n’aura prédéterminé. Un des nombreux chemins du long sentier de la vie, nos chemins communs. Elle partit alors en courant, des larmes coulaient le long de ses joues rougies. Ah tout de même ! C’est que je ne vous ai pas tout raconté sur Melinda. Non pas que j’ai oublié ou que je l’ai caché. Non, c’est elle qui a dû profiter d’une de mes absences pour n’en faire qu’à sa tête, et elle s’est bien gardée de me le montrer. C’était le fameux soir chez Mathilde. Après la sérénade de fausse vraie pièce de théâtre, après le départ de nombreux invités, après que Melinda ait bu la mixture de Mathilde. Vous vous souvenez ? Melinda s’est réveillée à moitié nue sur le tapis du salon des parents de Mathilde. Elle ne s’est pas réveillée seule. Elle était bien à moitié nue, mais pas vraiment sur le tapis du salon. Elle était dans le lit de Mathilde. Avec Mathilde qui l’enlaçait tendrement. Bien sur, elle ne se souvenait de rien. Pétrifiée, elle resta sans bouger de longues minutes le cœur battant la chamade, quand Mathilde se réveilla à son tour et l’embrassa. Melinda ne sachant plus que faire, ne broncha pas et se laissa emporter. Puis elle se risqua : - Qu’est-ce qui s’est passé ? - Tu ne te souviens vraiment de rien ? Lui demanda Mathilde, à peine étonnée. - Heu non pas vraiment ! - Quel dommage, on ne m’avait jamais fait l’amour comme ça ! - Quoi ? - Ne rougis pas, ça n’est pas parce qu’on travaille ensemble que ça doit être un problème. J’ai toujours su être discrète autant que tu l’as été sur ma sexualité. Je n’étale pas ma vie perso au travail. - Qu’est-ce que tu veux dire par là ? - Ben oui, au boulot personne ne sais que je suis gay, comme toi. Enfin moi je n’étais pas dupe, mais les autres, ils ne s’en doutent pas une seule seconde. - Mais ils ne se doutent pas une seule seconde de quoi ? - Ben qu’on est gay ! Mais t’es bizarre toi ! - Comment ça gay ? Mais je ne suis pas gay moi. Tu es gay ? - Oh je t’adore, j’adore ton humour décalé ! Dit-elle en lui sautant dessus amoureusement. - Mais arrête ! Se débattit Melinda. Arrête, je ne veux pas, je ne suis pas lesbienne. Je ne sais pas ce qui a bien pu se passer après que tu m’aies droguée, mais tu te trompes. Elle prit ses vêtements et partit en courant. Elle rentra chez elle au pas de course, épuisée et bouleversée. Le téléphone sonna à plusieurs reprises. C’était Clarisse. Elle décida de ne pas lui répondre et de ne surtout rien lui raconter. Oh non, surtout ne pas le raconter, à personne, jamais, elle préférait oublier et faire comme si rien ne s’était jamais passé. Elle pleura pendant des heures et fut sortie de sa torpeur par la sonnette de son appartement. - Zut ça doit être Clarisse. Je vais prétexter la gueule de bois et la renvoyer chez elle. Elle se mouilla vite les cheveux, s’enroula une serviette sur la tête. - J’arrive j’arrive ! - J’ai une de ces gueules de bois, dit elle tout en ouvrant la porte. Non, ça n’était pas Clarisse. Mais Mathilde. - Je venais pour m’excuser. - Ah… - Oui, je ne savais pas, je pensais que, oh je suis si confuse ! - Entre… - C’était si bien cette nuit, je n’aurais jamais imaginé que pour toi c’était la première fois. Tu paraissais si expérimentée ! - Bon ça suffit c’est gênant. Tu devrais y aller, j’accepte tes excuses. - Non, attends, je ne veux pas te harceler, mais tu ne dois pas rester avec ça. Je ne veux pas te laisser seule avec ça, il faut en parler. On en discute un bon coup et après on oublie, je te le promets. - Bon d’accord, mais je ne vois pas ce qu’il y a à dire. - Il y a tout à dire. Moi j’étais consciente. J’ai fait l’amour avec toi. Savoir que toi tu ne te souviens de rien, j’ai l’impression d’avoir abusée de toi. Je veux que tu saches que c’est toi qui est venue vers moi et que j’ai apprécié, nous avons apprécié. Et ne te culpabilise pas, il n’y a rien de mal à cela, c’est naturel, c’est la vie. On a simplement pris un peu de bon temps. - Un peu de bon temps ? Mais moi je n’étais pas là. Mon corps peut-être mais pas mon esprit. Il ne s’agissait pas de moi. Je n’ai jamais été attirée vers les femmes. - Vraiment tu n’y as jamais pensé ? - Jamais ! - Tu n’y as jamais pensé ? Même de façon déplaisante ? - Jamais je te dis ! - De quoi te défends-tu ? - Comment ça ? - Si ça ne te posait pas de problème, tu aurais dit, oui bien sur comme tout le monde mais ça ne m’a jamais donné envie. Là tu te défends à fond. - Oui bon c’est ce que je voulais dire. - Mais tu ne l’as pas dit. - Bon ça suffit où tu veux en venir ? - Nulle part. Je regrette simplement que tu passes à côté de ta vraie nature. - Tu la connais toi ma vraie nature peut-être ? Melinda devenait presque agressive. - Non je la ressens. Dit-elle tendrement en posant sa main sur son bras. Melinda était bizarrement détendue. Terriblement gênée, mais détendue. Elle sentait son cœur battre comme jamais, presque comme quand elle était sous l’emprise de la drogue, mais cette fois de façon agréable. Elle pouvait sentir l’adrénaline imprégner chacune de ses cellules, et était de plus en plus troublée. Elle baissa le regard, et regardait Mathilde de façon fugace. Mathilde lui souriait, en lui caressant le bras avec une tendresse qu’elle n’avait jamais reçue. Elle se mit à pleurer. Mathilde l’enlaça amoureusement. Elles s’étaient revues à plusieurs reprises et Melinda semblait y prendre goût. Mais alors qu’elle était en train de se rencontrer, elle avait le sentiment de perdre pied, elle ne s’y retrouvait plus. Non pas qu’elle n’assumait pas sa nouvelle sexualité, non en fait cela ne lui posait pas de problème. Cela lui avait permis de se découvrir sous une autre facette. Cela avait mis sa féminité à jour et lui avait appris à se connaître encore mieux. Mais elle ne parvenait alors plus à savoir où était réellement sa place. Etait-elle irrémédiablement attirée vers les femmes ? Ou bien Mathilde était-elle simplement une rencontre parmi d’autres. Fallait-il interpréter cela comme une orientation sexuelle, ou simplement une relation entre deux êtres humains ? Ces questions là, dont elle se disait souvent qu’elles étaient sans importance, restaient en suspend. Aussitôt qu’elle avait quitté la rue Leopold Pardon, après avoir pleuré, elle s’était sentie étrangement adulte. Elle avait pu faire face et ne pas se laisser emballer par son cœur et son amour propre. Il ne suffisait plus qu’un bel homme qui l’attirait lui fasse les yeux doux, pour qu’elle fonce tête baissée. Elle avait l’impression d’être devenue maitre de son destin, et d’avoir découvert une certaine sagesse, même s’il lui restait encore beaucoup de travail, qui lui permettait de prendre du recul devant les événements. - La vie est une imposture, mais maintenant je suis armée. Son secret du bonheur était là. Oui, Melinda a raison. La vie est une imposture qu’il faut savoir déjouer. Mais prudence. Le secret réside dans le juste dosage. Savoir rester spontané tout en sachant lire le grand livre de la vie. Faire des choix sans sentiment de renoncement. Notre choix est toujours le bon simplement parce qu’il a le mérite d’être le nôtre. S’écouter. Nous sommes notre meilleur conseilleur. Observer. La vie est à l’intérieur de nous mais aussi à l’extérieur, alors il faut savoir observer. Etre en accord avec soi-même, voilà le secret. Tout le reste n’est qu’imposture. FIN









