CHAPITRE IV
Une vision d’horreur
Les jours passaient, les semaines aussi. Antoine et Jean devinrent vite complices, ils s'entretenaient un dimanche sur deux et durant ces quelques heures de discussion, ils contaient chacun leurs désirs, ceux qui se situent au plus profond de leurs âmes. Juillet arriva, animé d'une chaleur ardente. Le soleil frappait à traits redoublés sur la vie et le travail, sur les blés et la terre. La nature jadis riche de nuances et de teintes dépérissait. Les verts feuillages, couleur de l'espoir succombaient aux rouges rayons. Cette canicule devenait insupportable, plus aucun champ n'était cultivable. Les tensions s'accéléraient. Mais le pire n'avait pas encore surgi... Nul ne présageait que la situation actuelle pourrait s'aggraver. Et pourtant...
C'était le 13 juillet. Au lever du jour, il régnait une atmosphère de trouble et de désordre.
Une légère brise puis un vent terrible s'abattit sur la ville. Les arbres, alors droits et fiers, oscillaient à vive allure attaqués par la puissance inespérée du souffle de leur ennemie.
Une pluie violente alla s'entremêler à la bataille tuant sur son passage la splendeur de la nature.
Sur la route de terre battue, Jean et Desplanques, combattant contre ces éléments tentaient par tous les moyens d'atteindre la capitale. Enfin, après plusieurs instants de lutte acharnée, ils parvinrent à la victoire. Exténués d'efforts et de souffrances, ils avaient vaincu la puissante armée de l'être suprême. Cependant, ils avaient perdu du temps. Lorsqu'ils arrivèrent dans l'atelier dans la pleine obscurité du jour, il y avait monsieur de la Chaussée qui, debout, les bras croisés, le regard cruel, attendait nos amis. Il s'approcha d'eux et leur demanda.
« - Quel est le motif de votre retard ?
- Vous le voyez bien, nous avons été pris par la tempête.
- Et alors ?
- Et alors, je vous demande de bien vouloir nous excuser de cette attente.
- Attente ! Vous appelez cela attente ? Vous avez une heure de retard ! Vous vous moquez de moi ! Répliqua sévèrement le patron.
- Mais monsieur...
- Cessez voulez-vous ! Vos acolytes sont là et bien qu'il fît mauvais ils ont réussi à être à l'heure.
- Oui, mais ils sont de Paris et ne résident pas loin ! Ajouta Desplanques.
- Est-ce ma faute si vous demeurez dans la pire condition de vie, la plus misérable qu'il soit ? Ce n'est pas en vendant quelques pauvres poulets et en ayant une fille qui ne travaille pas que vous pouvez savourer les plus grands raffinements de l'existence.
- L'aisance et la magnificence sont les mots-clés de votre réussite, je présume ! Dit Jean.
- Je vis dans le luxe, le confort matériel et humain.
- Votre situation actuelle n'est due qu'à votre naissance. Fils de seigneur ou bourgeois, hommes ingrats au plus haut degré.
- Je fus élevé dans la pure tradition du dix-huitième siècle.
- Ce qui ne nous concerne pas, nous n'avons pas les mêmes valeurs. L'absolutisme royal et les vertus qui les escortent, nous les rejetons. Tyran cruel ou dictateur, vous êtes les deux à la fois.
- Nous sommes tenus au plus haut rang de la société des Lumières. Nous lisons et nous nous enrichissons des plus grandes oeuvres littéraires du siècle. Un dictateur ne se soucierait guère de cela, il brûlerait les écrits qui nuisent à son pouvoir.
- Voltaire, Rousseau, Diderot et autres philosophes, ce qu'ils affirment et ce qu'ils désirent, vous êtes incapable de le concrétiser. Seules des créatures de Dieu au cœur pur en sont capables. La culture est votre ambition ; la richesse est votre atout. La bonté et la raison sont nos facultés d'être.
- Votre discours ne me touche point l'âme ; la parole de misérable, je n'y porte guère attention. Vous avez assez perdu de temps ; pour votre faute et votre insolence, je vous demande de rester une heure de plus ce soir, maintenant j'accepte vos excuses mais je ne veux pas vous revoir avec autant de retard. Me suis-je fait comprendre ?
- Oui, monsieur, nous ne recommencerons plus ! Répondit Desplanques.
- Je l'espère ! Allez ! Au travail ! »
Et il partit, remontant dans son bureau.
« - Mon dieu ! Quel assassin cet homme ! Il n'a aucune pitié envers nous, affirma Jean.
- Oui, il a toujours été comme cela, nous ne le changerons pas, riposta Desplanques.
- Vous avez été vaillant face à lui, vous avez tenu tête et mis en péril votre place. Votre humour malsain a brisé sa puissance intellectuelle. Bravo pour votre acte ! Dit Etienne.
- C'était très courageux et très audacieux de votre part d'avoir entrepris une telle offensive, répliqua Joseph.
- Oui, tu as en toi la volonté de créer la liberté de droits. Tu voudrais que nous soyons tous égaux les uns les autres quelles que soient nos distinctions sociales, rajouta Desplanques.
- Oui, j'ai ce désir profond de délivrance. Je demeure combattant. »
Après ce différend mené vigoureusement, chacun se mit au travail l'esprit serein et libéré. Pourtant, dehors, la situation s'aggravait ; le ciel s'assombrissait et la puissance du vent s'accélérait. Bientôt, on vit des éclairs percer le voile nuageux grondant de mille forces.
Quel tumulte et quelle cruauté des cieux !
Le pire n'était pas encore arrivé, l'emprise du Mal sur le Bien ne faisait que commencer. C'est vers huit heures trente du matin que se déchaîna la colère des dieux. Dans un vacarme assourdissant, une pluie horrible de grêle s'abattit sur la ville. Des morceaux de glaces d'une taille jamais atteinte gros comme des oeufs de dinde détruisirent tout sur leur passage.
Postés à la fenêtre, nos amis observèrent avec désarroi ce désolant spectacle, ils étaient pétrifiés, gelés sur place. Cela dura sept minutes (Sept longues minutes où l'on entendit crier et hurler des individus qui à l'extérieur au moment du drame, s'étaient blessés.) On aperçut des personnes saignant des coups qu'ils avaient reçus et on dénombra deux morts dans la rue du Faubourg St Antoine. Un homme eut le poignet fracassé d'un coup de grêle. Les pertes n'étaient pas seulement humaines mais aussi matériels ; de nombreux toits et vitres furent fracassés.
Très vite, des médecins des environs vinrent chercher les blessés et les soignèrent. Dans l'atelier, nos amis ne savaient que dire, si ce n'est des « Mon Dieu »
Aucun d'entre eux n'était capable de comprendre le sort qui leur avait été jeté.
La journée se poursuivit dans la tourmente, tous avaient le cœur en peine et ne savaient que songer ou dire à cela. C'est l'horreur suprême.
Enfin, le soir arriva, Etienne et Joseph partirent, il ne restait plus que Jean et Desplanques.
Ils terminèrent le travail à vingt-deux heures puis sur le chemin de destinée, ils s'en allèrent chez eux.
Quel tableau verraient-ils de la forêt et des champs ? Ils ne le savaient. Ils étaient crispés d'angoisse à l'idée de le deviner. Quand ils arrivèrent sur le layon de terre battue, sous un ciel sombre et sinistre à la lumière blafarde, un effrayant paysage se présentait à eux. La nature naguère florissante bien que souffrante, s'éteignait à petit feu. Les arbres malades périssent, les fruits tombant sans qu'on les cueille, les fleurs mourant sans qu'on les soigne laissent traîner derrière eux un cortège de feuilles. La forêt est en deuil, elle pleure et toutes ses larmes coulent sur le chemin.
Pauvre femme ! Ta tristesse est le plus grand désespoir. Aux lisières lointaines, on entend les animaux crier et hurler ton malheur.
Lorsqu'ils s'approchèrent de la citadelle, un autre drame leur était exposé : Les champs de blés hier jaunes d'éclats succombaient, écrasés par la puissance des éléments. Ils ont le teint livide, le corps gelé et leurs enfants s’éloignent. On les entend gémir et sangloter, emportés par la froideur du vent qui souffle dans les plaines.
Après cette sinistre peinture, cette nature morte, ils continuèrent leur route. Là, à quelques lieux du logis, ils aperçurent Jacques, désemparé et abattu.
S'avançant vers lui, ils lui tinrent parole.
« - Mon ami, c'est grande tragédie aujourd'hui d'assister à une telle représentation. Nous sommes tous touchés par l'ampleur du spectacle. Jamais nous n'avions assisté à un tel courroux des éléments ! Dit Jean.
- Oui, c'est le chaos qui s'est réveillé et a engendré le malheur. Pourquoi cela ? Pourquoi ? Demanda Jacques.
- L'univers est plein de mystères, il est imprévisible et sa force est telle que jamais aucun être humain ne pourra lutter contre. Quand le monde se déchaîne et que de sa furie naît le désarroi, il n'est plus temps de prier, il est cette force qui va et qui vient et dont on ne comprendra jamais le sens. Tout ce que Dieu a créé, il l'a créé pour le meilleur mais aussi pour le pire, c'est cela la vie ! Répondit Desplanques.
- Ah ! Quel malheur, je n'ai plus de récolte, tout a été anéanti et ce sont tous les agriculteurs qui ont perdu aussi la bataille. Que faire sans blé ? Il faut nous nourrir. Mes amis, il est temps pour moi de repartir. Je dois rejoindre mon foyer. J'espère que nous nous reverrons dans de meilleures circonstances.
- Moi aussi. Soyez fort. Dites-vous que ce sont les aléas de notre simple existence et que le bonheur reviendra un jour dit Jean.
- Merci, au revoir.
- Au revoir et que Dieu vous protège ! » Déclara Desplanques.
Lorsqu'ils rentrèrent, vers les vingt-trois heures au logis dans la faible luminosité de la maison, madame Boullenois était là, assise à la table, toute seule, un bol de soupe entre ses mains. Elle les vit et heureuse de leur présence, elle se dirigea vers eux et leur dit :
« - Que vous est-il arrivé ? J'étais inquiète ! Voilà près d'une heure que je vous attends !
- Ce matin, nous avons été en retard et le patron n'acceptant pas cela nous obligea à travailler une heure supplémentaire ce soir.
- Quelle charogne !
- Et Claire ? Où est-elle ? Répliqua Jean.
- Oui… La pauvre fille… Elle est là haut dans son lit. Elle a reçu un grêlon sur la tête, je l'ai retrouvée allongé ce matin par terre devant la porte assommée.
- Mon Dieu ! Est-ce grave ? Demanda Desplanques.
- Non, heureusement, je l'ai ramenée chez vous et suis partie chercher le médecin, il l'a examinée et lui a fait un bandeau sur sa tête. Elle est hors de danger, elle a seulement eu une bosse.
- Je ne sais comment vous remercier madame Boullenois, c'est une chance que vous fussiez là... Dit Desplanques
- Oui.
- Elle aimerait que Jean ainsi que vous,alliez la voir.
- Très bien… Viens Jean ! »
Et ils montèrent.
Dans la chambre, éclairée par une bougie, Claire, assise dans son lit buvant sa soupe, fut comblée à la venue de son père et de Jean.
Elle prit parole et s'écria :
« - Papa ! Nous étions si inquiètes !
- Ma belle, j'ai appris ton accident ! Comment te sens-tu ?
- Mieux, j'ai dormi plusieurs heures.
- Que s'est-il passé ?
- J'étais dehors m'occupant du poulailler, quand soudain est tombée une terrible pluie de grêle. J'ai couru mais en arrivant au-devant de la maison, j'ai reçu un morceau de glace et me suis écroulée, évanouie. Je me suis réveillé plusieurs temps après, ici, dans ma couche.
- Madame Boullenois m'a dit que tu avais juste une bosse et que tu devais te reposer pendant plusieurs jours.
- Oui... Jean ! Vous êtes ici aussi ! Venez vous asseoir près de moi !
- Ma chérie, je te laisse, je redescends » Dit Desplanques.
Et il s’exécuta.
« - Alors, ma marquise, comment vas-tu ?
- Jean ! Vous me tutoyez ?
- Oui, Claire, j'ai eu très peur pour toi lorsque j'ai su ce qui c'était passé.
- Oh ! Jean, comme cela me touche et elle lui prit sa main.
- Claire, j'aimerais que nous soyons amis, que nous nous partagions nos secrets, nos angoisses nos joies. Je veux que tu me dises « Tu »
- Très bien, tu peux me faire confiance. Moi aussi, je désire être ton amie car tu es bon, sincère honnête et très serviable.
- Oui, promets-moi de guérir.
- Je te l'assure. »
Jean se leva, embrassant Claire sur la joue, lui souhaitant bonne nuit.
Seule, elle soupira de joie. Ces tendres attentions, ces délicates paroles, ces marques d'affections lui ouvrirent son cœur. Ce sentiment d'amitié qu'elle éprouvait se change en sentiment d'amour. Elle est amoureuse.









