SAMARCANDE

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SAMARCANDE

ROMAN

Par PATRICE DAUGUET

PSEUDO : FRANCOIS PREMIER

 

 

 

 

AVANT PROPOS

 

 

 

Ce premier roman est en fait, déjà, mon quinzième livre. Quinze bouquins en près de trois ans ! A l'instar de mon alter ego Georges Lucas - pas celui de Star Wars, je crois bien avoir « tiré la chasse ». J'ai commencé par écrire des sketches, plutôt déjantés, parmi lesquels, entre autres : « Les vaches qui pètent », dont le texte est intégralement repris dans « Samarcande ».

J'écrivais aussi à l'époque des brèves destinées à un site internet, des trucs dans le genre de :

 

MODE.

Guy Carlier chassé de chez Fogiel : Après l'Espagne, c'est la France qui vire les top modèles anorexiques.

 

Ou encore, sous le même titre :

Encore un bébé oublié dans une voiture, au soleil, à Dijon, cette fois. Ca prouve au moins une chose : Il fait beau, à Dijon. Ils ont bien de la chance.

 

Ca ne volait pas très haut, mais ça ne rapportait pas grand-chose non plus.

Je me souviens avoir entamé ma carrière littéraire peu avant Noël, en Bretagne. L'un des textes, attribué à Sylvie a également été rédigé à cette époque.

Mais, dans le même temps, j'avais commencé à écrire une interminable saga de douze volumes intitulée : « Vous qui entrez ici, laissez votre auréole au vestiaire ». La référence au poète Dante était difficile à rater. Pour couronner le tout, mon héroïne s'appelait Béatrice.

« L'auréole » appartenait au genre « roman de gare ». Je m'étais inspiré des thèmes récurrents de l'Héroïc Fantasy, délibérément tournés en ridicule, avec un seul objectif : Faire rire. Vous trouverez d'ailleurs dans « Samarcande » de nombreuses allusions à cet univers absurde, et à mes héros anthropophages. Sont également évoquées quelques une des nouvelles style horreur / fantastique, que j'ai pondues sporadiquement au fil des années.

L'idée de Samarcande m'est venue suite à la lecture de « La possibilité d'une île », de Houellebecq. Contrairement à toute attente, je n'en n'ai pas retenu que :

« - Qu'est ce que le gras autour du vagin ?

- La femme. »

Quoique...Toujours est il que cela m'a donné l'idée de pondre un « à la manière de », sur les mêmes thèmes éternels : La mort, la vieillesse, l'appétit d'éternité, la misanthropie et les amours impossibles, et peut être, le deuil du père éternel, dans toutes les acceptions possibles de la formule.

Bref, j'ai voulu écrire un roman sérieux, mais,... chassez le naturel...Quoique.

Juste pour mémoire, Samarcande est bâti sur le modèle d'une symphonie, ou, peut être, sur celui du Requiem de Berlioz (noble ambition !), qui sait si bien exploiter les variations de six thèmes récurrents en introduisant à chaque phrase musicale, tantôt, un discret changement de tempo, tantôt, une légère altération du chant. J'ai toujours été frappé par les saisons de ce Requiem. On commence par le désespoir. On enchaîne avec les souvenirs heureux. Et on termine par la rédemption. Samarcande est bâti sur un schéma symétriquement inverse. Ce livre a peut être pour noble ambition celle de vous mener jusqu'à l'autolyse.

Mais ne cherchez pas dans Samarcande la moindre thèse. La tentative de communication qui sous-tend cette histoire s'appuie exclusivement sur le non dit, le feeling, le langage direct des émotions. Les quelques théories scientifico philosophiques contenues dans le texte ne sont là que pour faire joli, même si la majeure partie d'entre elles appartient au Réel. Mais certains parmi les auteurs cités n'existent que dans ma pauvre tête. Entre autres : Eradius, ou Simon l'Essénien. (Au fait, je n'en sais rien, après tout ! Une réminiscence ?)

Enfin, est il besoin de préciser que je ne suis pas parvenu à refaire du Houellebecq ? Dommage, ça a l'air de se vendre.

Est il d'ailleurs encore nécessaire de le rappeler ? Ainsi que le précise mon Georges Lucas, un livre s'écrit. On pourrait dire qu'il est doué d'une sorte d'autonomie, d'une spontanéité, sans laquelle, d'ailleurs, il fanerait sans doute à la quinzième page, voire avant.

A la limite, je n'avais donc au départ rien à défendre. J'ai démarré Samarcande dans une ambiance Houellebecq, et avec une seule idée en tête : Celle du retour dans sa propre enfance : Et si tout était à refaire ?

Le clavier de l'ordi a fait le reste.

Si ce qui suit ne vous emballe pas, adressez vous directement à lui. Je ne suis que la main de Dieu

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sachez pourtant qu'on peut y voir                    Em

Parmi les fantômes d'un autre âge                   Am

L'ombre ténue des anciens arts,                       D

L'âme des sorciers et des mages,                     G

Qui luit parfois, au fond des mares. (bis)    C               D  Em

 

 

 

CHAPITRE I  LE DESSEIN INTELLIGENT

 

 

 

 

- Et, vous en pensez quoi, du dessein intelligent ?

Ca m'apprendra à aller au bistrot...

L'homme avait une petite quarantaine, le genre bien propre sur lui : Costume dépareillé, chemise jaunâtre aux trois quarts dissimulée par un pull en V, style 10 Euros chez Leclerc. A ses pieds une sacoche de portable siglée IBM. Un VRP ? Ca n'existait plus, les VRP, ni, d'ailleurs les représentants... « Bonjour, je suis le représentant de la maison Boniface ». On dit « technico commercial », maintenant, une manière de laisser supposer que le VRP va t'apprendre quelque chose. L'abruti avait l'air d'attendre une réponse.

- Ca peut se démontrer, répondis je. On a essayé de simuler l'évolution sur ordinateur, en programmant le hasard, et les probabilités de survie. Ca ne tourne pas. On obtient un monde peuplé de bactéries indestructibles. Pour que ça marche, il faut rajouter l'intention de complexification. C'est la preuve irréfutable de l'existence de Dieu.

- Vous croyez en Dieu ?

- Non.

- Je comprends pas.

Le contraire m'eût étonné. L'abruti arborait une petite croix, placée bien en évidence par-dessus le pull à dix balles. Sans doute un témoin de Jéhovah, ou un évangéliste. On en voyait de plus en plus, des évangélistes, depuis quelques années. Mais ils ne manifestaient pas encore dans la rue, avec des pancartes « Repent », comme aux USA.

- Je suis évangéliste, ajouta l'abruti. Mais pas créationniste.

Bingo !

- Ah oui ? Et vous travaillez dans quoi ?

- Technico-commercial chez Madrange...Les jambons...On fait aussi du pâté.

On...Autrement dit : Nous...Dirait il encore « On », quand il serait viré pour résultats insuffisants ? Au moins, il ne se suiciderait pas. L'avantage de la religion. En revanche, il avait une tête à se faire plaquer...A moins, bien sûr, que bobonne ne fasse aussi partie de la secte.

- Ma femme travaille aussi chez Madrange. Elle est aide comptable.

Mon Dieu ! Non, finalement, elle ne le plaquerait pas. Elle le réveillerait le matin, lui achèterait Le Parisien et Le Figaro, pour les petites annonces, et prierait six fois par jour pour supplier le tout puissant d'interférer à telle fin que Marcel ne sombrât pas trop rapidement dans l'alcool.

- Vous buvez quelque chose ? Me demanda l'abruti comme s'il avait lu dans mes pensées.

- Volontiers. Whisky sans glace.

- Faites attention. Il y a des contrôles. Je les ai vus devant la mairie, tout à l'heure.

- Ils contrôlent les mobylettes ?

- Vous êtes en mobylette ?

- Non, pourquoi ?

- Vous disiez...

- Je compte en acheter une. On m'a enlevé mon permis...La ceinture...J'ai brûlé un stop en téléphonant. Pas de chance : Il y avait un flic au croisement, planqué derrière un arbre. Du coup, il s'est aperçu que je n'avais pas ma ceinture, et il m'a fait souffler dans le ballon.

- Et je suppose que vous aviez bu ?

- Un peu. C'est sans doute à cause de ça que je l'ai frappé. Je plaisante... J'ai une voiture. Mais j'habite à côté. Vous saviez qu'Einstein croyait en Dieu ?

- Oui. Il a même dit : « Dieu ne joue pas aux dés ». Lui aussi croyait au Dessein Intelligent.

- C'était une métaphore.

Et merde ! Voilà que je me mettais à philosopher avec un handicapé mental. Reprends toi, Georges.

- Une quoi ?

- Une métaphore. Une comparaison. Une plaisanterie. Il ne savait pas trop en quoi il croyait exactement.

- Pourquoi a-t-il dit ça, alors ?

- A cause du principe d'incertitude. Ca ne lui plaisait pas...S'il vous plait, la même chose : Jus d'orange et whisky sans glace...Selon lui, le principe d'incertitude dissimulait l'incompréhension d'une causalité non encore élucidée. C'était une explication magique. Notez, on pourrait citer d'autres exemples : La matière noire, l'énergie sombre...

- Vous êtes physicien ?

- Non, écrivain. J'écris des romans.

- Ca rapporte, les romans ?

- Quand on se fait éditer, peut être. Je n'en sais rien.

- Vous devriez les mettre sur Internet. Comme le chanteur...J'ai oublié son nom...Vous ne croyez pas du tout en Dieu ?

- Non, mais je suis sûr que, s'il existe, il joue aux dés. Vous avez déjà vu un éléphant ?

- Bien sûr ! Au zoo de Vincennes. Vous saviez qu'il allait fermer ?

- Oui. On s'en fout.

- Mais pourquoi, les éléphants ?

- Vous croyez vraiment qu'une personne sensée aurait fabriqué un truc pareil ?

 

Ca l'avait achevé. Marcel venait de se souvenir de Dieu sait quoi, c'est vrai qu'il sait tout, Dieu, une histoire de tarte, que l'abruti devait commander à la pâtisserie, pour l'anniversaire de Christophe. Je ne sus jamais qui était Christophe. En tous cas, il était manifestement né en Décembre, comme celui dont on avait tiré l'étymologie de son nom. Bizarre qu'étymologie ne prenne pas de H après le T, comme théologie, ou éther.

Comment peut on être évangéliste ? Ou témoin de Jéhovah ? Comment peut on même être chrétien ? Pourtant, je l'avais été, moi aussi, il y a bien longtemps. Il me vint soudain à l'esprit que je l'étais peut être encore un peu, comme Einstein...Cette manie de parler avec les morts...Curieux de penser que la folie avait pu être institutionnalisée, sans doute petit à petit, graduellement, au fil des siècles. J'avais lu quelque part que les athées mouraient prématurément. La religion était peut être inscrite dans nos gènes, comme les rites d'inhumation. Mêmes les éléphants, les fameux éléphants, enterraient leurs morts et les veillaient. Est-ce qu'ils leur parlaient le soir en s'endormant ?

- Un dernier pour la route, Georges ? Me demanda le patron.

- Non, merci. Il parait que les flics campent devant la mairie. Ceci dit, je suis à pied. Je ne pense pas qu'ils arrêtent les piétons...

- Ils sont partis. Il est six heures, l'heure de l'apéro. Personne ne les contrôle, eux...C'est Marcel qui vous a dit ça ?

- Il s'appelle vraiment Marcel ?

- Ben oui ? Vous lui payez à boire, et vous ne savez pas comment il s'appelle ?

- Je lui ai renvoyé sa tournée, c'est tout. Il est vraiment évangéliste ?

- Ah, il vous filé sa brochure ? Ca ne serait pas une secte, son truc ?

- Celle de Georges Bush.

- Georges Bush fait partie d'une secte ? Vous êtes sûr ?

- Ouais. Je suis sûr. Comme Sarah Palin. Mais, aux Etats-Unis, on dit : Religion.

- Quel pays de cons !

- Le 21ème siècle sera religieux ou ne sera pas.

- C'est de vous ?

- Dieu m'en garde !

 

En attendant, moi aussi, j'avais le pain à acheter. C'était même dans ce but que j'étais sorti. Le pain, et le journal. Ce n'était pas encore Marcel qui cherchait du travail. C'était moi...A supposer que j'aie réellement eu envie d'en trouver un. J'avais neuf mois pour résoudre le problème. Combien de romans pouvait on écrire en neuf mois ? Sans doute six ou sept, pour peu que les idées continuent à déferler. C'était comme si quelqu'un avait tiré la chasse. Une chasse qui se remplissait depuis plus de vingt ans. Le plus dur avait été d'apprendre à taper. Du temps des machines à écrire, je n'y serais jamais parvenu. L'ordinateur avait été mon premier achat après le licenciement. Jusque là, je n'en possédais pas. Quand tu passes huit ou neuf heures par jour devant un écran, tu n'as pas envie de t'y remettre en rentrant à la maison. Mais, désormais, tout était différent. Je me levais à 10 heures, avalais mont petit déj. sans me presser, et je me mettais au « travail » aux alentours de 11 heures. J'écrivais ensuite sans interruption jusqu'à six heures du soir. Je préparais ensuite mon repas, méticuleusement, en peaufinant même parfois la présentation. Après le dîner, je relisais généralement ma production du jour, corrigeant de loin en loin une phrase mal balancée, un dialogue trop « littéraire », une incohérence qui m'avait échappé. Cette vie monacale me convenait. Je n'étais pas oisif. J'accomplissais, pour la première fois de ma vie, la tâche pour laquelle j'étais né, celle qui me rendrait éternel...Du moins était ce, à l'époque, ma façon de considérer les choses. Il m'arrivait parfois de me demander si quelqu'un lirait un jour ces lignes que j'accumulais jour après jour, et y trouverait un quelconque intérêt. Je me dois d'avouer que j'écrivais surtout pour moi, ou, peut être, parce que je ne pouvais plus cesser d'écrire. Dans les premiers temps, j'avais ressenti comme un sentiment d'urgence : Tout coucher sur le papier avant de mourir. Je pensais à l'époque qu'un seul livre suffirait, qu'il serait si parfait et exhaustif que je pourrais ensuite passer à autre chose, autrement dit, bien que je ne l'aie alors pas formulé aussi clairement : Me suicider.

Ce n'est que plus tard que j'avais vécu le déchirement que l'on éprouve en écrivant le mot : Fin. D'aucuns peuvent s'imaginer qu'un auteur éprouve joie et fierté en le tapant. La vérité est tout autre. J'avais d'ailleurs de plus en plus de mal à distinguer la lecture de l'écriture. Ce que j'écrivais me surprenait. Je n'avais pas la moindre idée de ce que pourraient bien faire mes personnages au cours du récit. Quand l'un d'eux mourrait, j'en portais le deuil. Mais ce mot « fin » m'apparut très vite comme le deuil suprême. L'obligation qui m'était imposée par la réalité de quitter le pays des rêves.

Et je découvris les suites. Je ne tardai pas, d'ailleurs, à en éprouver un sentiment aigu de culpabilité, semblable à celui que ressent le drogué qui replonge dans le vice. Toutes mes tentatives pour échapper aux suites avaient lamentablement échoué. Je démarrais en direction des antipodes, et le thème revenait inéluctablement à la page 15, la fameuse page sur laquelle je butais jadis, au point que mon premier « franchissement de page 15 » fut pour moi l'un des plus beaux jours de ma vie. Précisons au passage, qu'entre temps, j'avais enfin renoncé à réaliser un plan, comme on me l'avait enseigné en hypokhâgne. J'avais enfin intégré le fait qu'un roman s'écrit, au lieu d'être écrit. Et j'avais cessé de penser, à l'instar des maîtres calligraphes chinois, ou des jazzmen. A l'image du Dieu que je me plais à définir, j'avais enfin zappé le dessein intelligent au profit d'une vision épyméthéenne, absente d'intention, absente de projet...Vous voyez, on y revient. Epyméthée, le frère de Prométhée, celui qui n'a rien fait...

- Et avec ceci ?

- Un croissant et un pain de mie coupé.

- On n'en n'a plus. Me répondit la radasse d'un air profondément satisfait.

Il était manifeste que la boulangère me haïssait. Sans doute parce que je lui demandais de couper en deux le bûcheron, ou pour une raison plus subtile, la même qui faisait que la plupart des gens me détestaient, sans motif particulier, si ce n'est, probablement, le peu de considération que je porte, d'une manière générale, aux humains et assimilés. Avait elle deviné que, dans mon précédent bouquin, un truc genre SF comique, les extra terrestres se rendaient sur Terre pour des « safaris boulangères » ?

- Une brioche, alors. Vous avez ça ?

- On n'en fait pas. Et avec ceci ?

« Et avec ceci ? » La devise du Comte Mrrou, le chef des extra terrestres...celle qui était sérigraphiée sur son string...J'avais eu un sourire fugitif. La radasse m'avait jeté un regard suspicieux, comme si elle lisait dans mes pensées.

- Et avec ceci ? Insista t elle.

- Un whisky sans glace, et Vol moteur. Je plaisante.

- Vous faites de l'ULM ?

Là, elle m'en bouchait un coin. Finalement, je n'allais peut être pas la manger. En plus, elle était plutôt gironde pour une boulangère. Acariâtre, mais gironde.

- Ca m'arrive.

- J'ai un Maestro, m'annonça la radasse triomphalement. Je vole à Saint André. Vous n'avez pas de monnaie ?

- Désolé. Un Maestro ? C'est un trois axes, ça. Moi, je vole en pendulaire...Euh, on parlera de ça la prochaine fois. J'ai l'impression que je fais attendre tout le monde.

- Et cinq qui font dix. Bonne soirée.

En effet, je dérangeais.

Le libraire n'avait pas encore reçu Vol Moteur. Je pris Le Monde, Sciences et Vie et Le Canard. J'étais en train de virer humaniste. Cet intérêt tardif pour les sciences me surprenait moi-même. Rien à voir avec les bouquins que j'écrivais. Fondamentalement, je me cantonnais aux inepties. C'était un choix délibéré. Je me pris à penser que la science fiction comique devait être le genre littéraire le plus vulgaire qui put exister. Même si Kafka pouvait être considéré comme un champion du genre, pour peu que l'on le lise entre les lignes, comme l'avait fait Orson Welles en réalisant Le Procès.

La pluie s'était remise à tomber. J'aperçus Marcel qui pénétrait dans un immeuble. Il était accompagné d'une espèce de monstre femelle, de près d'un quintal, qui marchait en glissant par saccades, à la manière des parkinsoniens. Incontestablement, la chose respirait la piété.

Alors qu'à mon tour, j'investissais mon immeuble, la concierge s'avisa de ma présence et me fit pour la dixième fois du mois une remarque au sujet de mes poubelles, qui n'étaient pas triées. Il faudrait que je songe un jour à la signaler au Comte Mrrou...

- Et je vous serais reconnaissante, s'il essuyait ses pieds.

Dommage. La phrase avait bien commencé.

- C'est moi que j'nettoie, pas lui, juy rappelle.

- Je vous en suis profondément reconnaissant, madame Michel.

- Et y s'fout pas d'ma gueule, hein, pasque moi, j'en parle à Qui de Droit.

- Soyez certaine de votre méprise, madame Michel, et certaine de ma plus haute considération, sans parler de la reconnaissance que vouent généralement aux gens du peuple les nantis qui bénéficient de leurs services.

- C'est ça, faites le malin.

De toute évidence, celle la aussi me détestait. Je me promis de lui acheter des fleurs. La lâcheté est fille de la sagesse.

 

Ce ne fut qu'après le digestif que je découvris l'annonce dans Le Monde :

« L525 : Cherche écrivain qualifié pour rédaction mémoires. Forte rémunération si compétences. Joindre échantillons des œuvres publiées. Débutants s'abstenir ».

Hallucinant ! Ca existait, des choses pareilles ? Des gens qui embauchaient un écrivain, comme on embauche un plombier, ou un maçon ?...Forte rémunération...Ca faisait combien, forte rémunération ? 5000 Euros ? 5000 Euros au black pour un ou deux mois de boulot ? Le rêve ! Avec un peu de chance, le mec aurait peut être, en plus, quelques travaux à faire dans sa baraque. J'étais tellement emballé que j'en oubliai de relire ma production quotidienne.

Au lieu de ça, je rédigeai une longue lettre, d'un classicisme exemplaire, à laquelle je joignis le CD de mes trois premiers romans. J'adressai le tout au Monde. Je postai l'enveloppe sans plus attendre. Premier arrivé, premier servi ! Dans le pire des cas, j'aurais au moins gagné un lecteur...Le sixième, si je comptais bien.

A l'époque, je me souviens que j'étais en train de boucler « Le monde magique », mon premier véritable chef d'œuvre, au moins à mes propres yeux. Ca se déroulait dans un monde parallèle dans lequel tout avait été calqué sur la geste des chevaliers de la table ronde, sauf que tout y était trafiqué : Même le roi Arthur était un « sandestin », c'est-à-dire une sorte d'androïde qui ne cessait de bugguer. A la fin du roman, il finissait par exploser en répandant dans la salle du trône des torrents de gelée verte, sous l'œil consterné des courtisans. A part ça, rien n'y manquait : Lutins, fées, dragons, démons, etc. L'héroïne de l'histoire était d'ailleurs un ancien démon, viré des archives du 7ème cercle pour excès de bonté.

Si j'étais embauché par le mégalo, ça me ferait sans doute tout drôle d'écrire des mièvreries sérieuses. Mais je m'en sentais capable. J'opterais probablement pour un style néo balzacien, en réservant mes piques aux ennemis du client. Je pourrais même enrichir le tout de quelques dialogues réalistes, comme je savais si bien le faire. Il n'y avait que la sinistre Amélie Nothomb pour faire dialoguer les paysans dans le langage de Victor Hugo. Au temps pour moi, pas les paysans, les femmes de chambre japonaises. Nous n'avons pas les mêmes valeurs, comme dirait le marchand de cochons.

 

La réponse à ma missive s'était faite attendre : Je ne la reçus que quinze jours plus tard. Pendant ce temps, j'avais bouclé Le Monde Magique. Je venais juste de le relire in extenso quand je découvris dans la boîte aux lettres un courrier posté de Bretagne. Je dois dire que cela m'intrigua quelque peu. Je ne connaissais plus personne, là bas. Seuls les héros de mes romans y évoluaient encore, de loin en loin, entre deux escapades sur Bétaphore V, la planète des chats géants mangeurs de boulangères.

 

 

 

CHAPITRE II  SIMON KREIS.

 

 

 

En fait, ma demande d'emploi m'était totalement sortie de la tête. C'était trop beau pour être vrai. Trois jours après avoir envoyé la lettre, je n'y pensais déjà plus. Je faillis tomber de mon tabouret en lisant les lignes qui suivent :

«  Cher monsieur Lucas,

C'est avec un vif intérêt que j'ai eu le plaisir de parcourir vos romans. Avez-vous prévu un tome IV ? J'ai vraiment hâte de connaître la suite des aventures de vos chats géants chasseurs de boulangères. Par ailleurs, j'apprécie beaucoup votre style, surtout lorsque vous vous abstenez de sombrer dans la grossièreté, ce qui n'est malheureusement pas toujours le cas. Passons...

L'histoire que j'aimerais vous voir écrire est celle de ma vie, une vie qui n'a d'ailleurs, en terme d'étrangeté, rien à envier à celle de vos extra terrestres.

Vous avez peut être remarqué que je maîtrise passablement bien notre langue, et vous vous étonnerez peut être du fait que fasse appel à un nègre.

La vérité est que j'ai déjà essayé d'écrire mon incroyable histoire, et que le résultat de mes tentatives me déçoit énormément. Or, il se trouve que je désire être publié, car j'estime que le secret que je détiens ne peut être dissimulé plus longtemps. Vous comprendrez pourquoi si nous faisons affaire. Je vous propose 10000 Euros pour rédiger mes mémoires. C'est une somme rondelette, mais je serai très exigeant : Je désire que vous veniez vous installer chez moi, en Bretagne, durant trois mois, à dater de ce jour. L'affaire ne peut être différée. Cela aussi, vous le comprendrez quand je vous aurai expliqué.

Merci de me faire connaître votre décision dans les plus brefs délais. Vous pourrez trouver ci-dessous mes coordonnées complètes, ainsi que mon numéro de téléphone. N'hésitez pas à laisser un message si je ne suis pas là. Je vous rappellerai dans l'heure.

Votre dévoué,

Simon Kreis. »

 

J'avais décroché le téléphone dans la seconde. Comme annoncé, je tombai sur un répondeur.

Simon me rappela un quart d'heure plus tard.

- Mr Lucas ? Simon Kreis. Quand pouvez vous venir ?

Le moins qu'on puisse dire était que Kreis aimait à aller droit au but. Sa voix était celle d'un homme habitué au commandement. Elle me rappelait celle de mon ancien  patron. Quel pouvait bien être le métier de mon interlocuteur ? Un type qui paye 10000 Euros pour faire rédiger ses mémoires...Sûrement pas ouvrier ou enseignant. Enseignant...Et dire que j'avais failli être prof de gym...

- Vous êtes là, monsieur Lucas ?

- Je réfléchissais. Désolé... Quand vous voulez.

- Très bien. Je suppose que cela veut dire que nous sommes d'accord. Je vous attends demain soir. Je fais préparer votre chambre. Vous possédez une voiture ?

- Oui. Ne vous inquiétez pas.

- Je ne m'inquiète pas. Vous aimez le homard ?

- Non, je préfère les Mac Do...Je plaisante.

- J'avais compris. Je ne vous demande pas si vous aimez le La Lagune. Très bien. Roulez tranquillement. Je vous attends pour 20 heures, mais vous pouvez arriver avant. Le château est à un kilomètre au Nord de saint Frisquin. Si vous ne trouvez pas, appelez moi.

- Le château ? Carrément ? Vous êtes sûr que vous ne sortez pas d'un de mes romans ?

- Allez savoir. Je gage que vous ne serez pas déçu...

Kreis m'avait posé ensuite des tas de questions un peu hors sujet : Est-ce que j'étais marié ? J'avais quel âge ? Avais je des enfants ? Etc...Une vraie enquête de police ! Mes réponses avaient néanmoins paru le satisfaire.

- Parfait, à demain Monsieur Lucas...Sans faute.

- Promis.

 

Saint Frisquin était situé entre Saint Jacut, (Saint Jabitte, dans le livre), et Pléneuf Val André, où j'avais également vécu. Cette escapade prenait le ton d'un retour aux sources. Ma valise avait été vite bouclée. J'entassai en vrac pulls et T shirts, sans me donner la peine de plier. Je pris également mon ordi portable, et un clavier sans fil, à tout hasard. Le châtelain ne m'avait pas donné d'adresse mail, dans sa lettre. De là à supposer qu'il n'avait peut être pas d'ordinateur...

Le lendemain matin, je prévins la concierge que je partais pour trois mois.

- Eh ! Ca veut dire quoi, cette blague ? Si y compte partir sans payer le loyer, je...

- Je pars pour le travail.

- Ah, c'est pas trop tôt ! Ca fait combien de temps que vous faites semblant de chercher ? Trois mois ? Si c'est pas malheureux !

- Vous savez quoi, madame Michel, il y en a qui ont oublié d'être con, mais vous, vous avez une super mémoire.

- Hein ? Ca veut dire quoi c't'embrouille ? On comprend jamais rien à qu'est ce que vous dites. C't un monde, ça. En attendant, j'y conseille de filer doux. Je'm comprends.

- C'est l'essentiel, madame Michel. C'est l'essentiel.

- Et, j'peux savoir c'que c'est vot boulot ?

- Bien sûr : Trafiquant de drogue. Bonne journée, madame Michel.

 

A mon avis, elle m'avait cru. Alors que je passais devant elle, je vis bien qu'elle avait peur. C'était aussi bien comme ça. Après avoir chargé les valises dans la Peugeot, je fis un bref détour par la Poste, pour dériver mon courrier. Cela me fit perdre près d'une heure. Ces putains de rentiers qui venaient tous les jours pour tirer 10 Euros sur leur CCP...Je fis également l'emplette d'une bouteille de Lagavulin, pour Simon. Il eût été quelque peu indécent d'arriver là bas les mains vides. Dommage que le 100% n'existe que dans mes livres, me dis je en grimpant enfin dans la 605. Le 100%, c'était le whisky des ET, et des chasseurs de boulangères. Fabriqué par des ogres. 100% ogre. Dans le livre, les ogres étaient tous brasseurs ou restaurateurs. Et ils préparaient la boulangère comme personne. Leurs restaurants s'appelaient presque toujours : « Taverne des lutins », ou, « Clos des fées ».

- Alors, y s'décide ?

- Hein ?

- A démarrer. Ca fait une heure que j'attends la place.

C'était un gros type rougeaud, manifestement bourré. Son 4x4 était en double file, à une dizaine de mètres derrière, warnings allumés.

- Je ne pars pas, mentis je. J'attends ma femme.

- Et merde !

J'avais attendu que le 4x4 ait démarré en trombe pour déboîter sans hâte. Simon avait raison : Inutile de se presser. La Bretagne était à moins de 4 heures de route. J'avais même le temps de m'arrêter pour manger, si l'envie m'en prenait.

 

Je fis tout le trajet sous une pluie battante. Je ne vis même pas le Mont Saint Michel en passant devant. Puis, curieusement, le ciel se découvrit alors que je passais le barrage de la Rance. J'aperçus même un magnifique arc en ciel, côté mer. Gaffe au radar ! L'engin avait été planqué dans la montée, juste après le pont. Il était là pour piéger ceux qui se défoulaient un peu, après 20 minutes d'attente. Les radars étaient toujours placés très subtilement. C'est psychologue, un gendarme. Pas très intelligent, mais psychologue.

Comme j'étais très en avance, je décidai de prendre le chemin des écoliers. J'irais boire un coup à Saint Briac, sur le port. Un endroit magique. Le paradis des aquarellistes. Il faudrait d'ailleurs que je m'y remette un jour, à l'aquarelle, et à la musique, aussi...Depuis combien de temps n'avais je  plus touché une guitare ? Il y avait un bar, à Ploubalay, dans le temps, où tout le monde pouvait jouer, le Jeudi...Ca s'appelait comment, déjà ?

Les nuages étaient en train de se dissiper totalement. Il faisait presque chaud. J'en pris note en baissant la vitre pour balancer un paquet de clopes vide. J'aime bien polluer, surtout depuis l'avènement du règne des écologistes donneurs de leçons. Le thermomètre annonçait 12°. On se serait cru au printemps, ou en Irlande. 12° l'hiver, 15, l'été. Tu portes les mêmes fringues douze mois sur douze. Les mêmes fringues, et le même parapluie. Je ne me faisais pas trop d'illusions en ce qui concernait le temps. La pluie reviendrait avec la marée. Mais ça me laissait le temps de déguster un mauvais scotch au bar des pêcheurs. Saint Briac n'était plus très loin. Il était à peine 14 heures. Quinze minutes plus tard, je garai ma voiture en bord de mer.

Ca sentait la marée. Un subtil mélange de varech et d'odeurs plus discrètes, avec un arrière goût de poissonnerie. Le vent était modéré mais rafaleux, comme souvent en hiver. Un marin des Phares et Balises, avec lequel j'avais trinqué un jour, m'avait expliqué que, à la saison froide, la brise soufflait presque toujours depuis la terre, parce que les ascendances se produisaient sur la mer, d'où les turbulences dynamiques ( ?).

- Et alors ? Avais je demandé.

- Et alors ? Et alors, le vent vient boucher le trou. L'été, c'est l'inverse.

- Et la nuit ?

- La nuit, on dort. On s'en fout.

 

Je m'étais installé en terrasse. Le patron avait installé l'un de ces fameux parasols chauffants, ceux que Borloo voulait interdire. Tout le monde était dehors. A la table voisine, un type en T shirt ( !) discutait avec un vieux, à peine plus vêtu que lui. Tous deux étaient maculés de peinture. Un peu plus loin, trois jeunes gens étaient en train de s'achever à la bière. Une nana magnifique ne tarda pas à les rejoindre. Elle paraissait aussi bourrée que ses trois compagnons.

- C'est pour manger ? Me demanda la serveuse.

- C'est possible ?...En fait, je n'ai pas très faim. Je vais prendre un whisky...Sans glace. Il fait drôlement beau, dites donc ?

- Mmouais. JB, ou Balantines ?...Aberlour, si vous avez les moyens.

- J'ai les moyens.

- Votre oncle d'Amérique a cassé sa pipe ?

- Un truc du genre. On est encore loin de Saint Frisquin ?

J'avais dit ça, histoire de causer. Mais je vis bien que l'intérêt de la serveuse venait de s'éveiller.

- 25 minutes. Vous avez de la famille, là bas ?

- Un ami : Simon Kreis. Vous le connaissez ?

- J'habite là bas. Pas au château, malheureusement. Vous êtes ami avec Simon Kreis ? Vous êtes bien le seul. Ca fait longtemps que vous le connaissez ?

- En fait, je ne le connais pas encore. Il vient de m'embaucher.

- Vous êtes quoi ? Valet de chambre ? Jardinier ?

- Ecrivain.

- C'est un métier, ça ?

- Je dois reconnaître que je viens juste de le découvrir.

- Vous écrivez quoi, comme genre de livre ?

- De la SF comique.

- Et bien, bon courage.

- Pourquoi ? Il est comment, Kreis ?

- Du genre « je sais tout ». Il a toujours été comme ça. Quand il y a eu l'attentat, le 11 Septembre, tout le monde était bouleversé, mais pas lui. Quelqu'un a dit : « Il va y avoir au moins 15000 morts ». Il a juste corrigé : 3000 morts, et il est rentré chez lui. Il n'en n'avait rien à foutre. Il est toujours comme ça. Il ne va jamais voter. Il dit que cela ne sert à rien, puisqu'on connaît le résultat à l'avance. Un jour, je lui ai signalé le fait que l'élection de Mitterrand avait surpris tout le monde, en 81. Il m'a répondu : « Pas moi ».

- 81 ! Vous avez connu ça ? Quel âge avez-vous ?

- Mes parents sont socialos...étaient. Ils n'arrêtaient pas d'en parler...Le plus beau jour de leur vie. Ce n'est qu'après qu'ils ont déchanté. De toute façon, ma mère vote Le Pen, maintenant.

- Eh, Lucie ! Elles arrivent, les bières ?

Les jeunes de la table d'à côté...

- Va te faire foutre, Erwan. Je cause avec le monsieur...Enfin, il était moins grave que Sarko...Vous êtes ici pour longtemps ?

Apparemment, j'avais le ticket. Dommage qu'elle soit si moche.

- Trois mois. Je vais habiter au château. Il est comment, ce château ?

- ON A SOIF !

- J'y vais. Désolée. Passez me voir, un de ces quatre. J'habite au dessus de l'épicerie.

- Promis.

Les promesses n'engagent que ceux...Dieu, qu'elle était laide !

 

J'étais resté une petite demi heure à la terrasse du bar des pêcheurs. La pluie se remit à tomber alors que j'avais décidé de faire quelques pas en bord de mer. Je rejoignis la 605 au pas de course. La mer commençait à monter. C'était parti pour six heures de crachin. Je programmai le GPS sur Saint Frisquin. C'était à 25 Km.

 

Ca m'avait fait tout drôle de passer à côté de Saint Jacut...Saint Jabitte...Des amis à moi y possédaient jadis une maison en bord de mer...Enfin, en bord de plage, car la mer, on ne l'entrevoyait qu'un quart d'heure par jour. Quant à la plage, on ne pouvait pas y marcher, à cause de la vase. Mais l'endroit était magnifique, et surtout, magnifiquement désert, même en été. J'y avais vécu plusieurs mois, le temps de faire connaissance avec tous les ivrognes de la région. J'étais rentré à Paris limite cirrhose. Mais il y avait eu de bons moments. Des mauvais, aussi...Les méfaits de l'alcool. On n'aime pas trop les étrangers, en Bretagne. Surtout les étrangers de Paris. Mais la plupart des marginaux que je fréquentais alors étaient plutôt sympa. J'en avais mis quelques uns dans mon premier livre. Certains d'entre eux avaient même lu le bouquin, entre autres, Sam, un protestant plus ou moins fanatique, mais plus ou moins alcoolique quand même, dont j'avais fait un démon du nom de Baraputh (...). Il n'avait que modérément prisé la plaisanterie. De surcroît, j'avais fait de son amie l'un des personnages principaux de l'histoire...Il n'avait pourtant guère de raisons d'être jaloux de moi...On s'en fout.

 

Saint Frisquin se trouvait presque au bord de la mer : A moins d'un kilomètre de « Saint Frisquin-Plage ». Une autre commune, avec un deuxième maire ? En tous cas, difficile de rater le château, quand on arrivait par le chemin des écoliers, que les indigènes avaient d'ailleurs surnommé « la route à 4 grammes » : Celle qui contournait les contrôles. L'édifice, de plus pur style 17ème, dominait la vallée qui menait à ce qui tenait lieu de plage : Une grande baie envahie par les algues vertes. Dieu merci, l'odeur ne remontait pas si haut. Je n'eus même pas à traverser le village. Le chemin menant au château attaquait juste avant le panneau d'entrée : « Saint Frisquin. Village fleuri. Jumelé avec Arpen (Suède). La Suède ! Ca existe, la Suède ?

Je faillis m'embourber à trois reprises en escaladant le chemin mal pierré qui conduisait chez mon hôte. Je me pris à penser que l'accès ne devait pas être évident par forte pluie. Peut être était ce délibéré ? Apparemment, Kreis devait être une sorte d'ours misanthrope, à en juger par la mauvaise opinion qu'avait de lui la charmante Lucie. Ce type devait être comme moi. La preuve : Il avait aimé mes livres. Je lui ferais lire Le Monde Magique...

 

La grille d'entrée était solidement cadenassée. Plutôt curieux, dans un pays où, généralement, personne ne verrouille les portes. J'immobilisai la 605 entre deux flaques, et descendis de voiture. Kreis avait fait installer un interphone vidéo ultra moderne, qui jurait quelque peu avec le mur de pierres monté à la terre. Je pressai le bouton d'appel.

- Oui ? Me répondit une voix lasse.

- Je suis Georges L...

- Appuyez sur le bouton pour parler, s'il vous plait.

- Ok. Je suis Georges Lucas. J'ai rendez vous avec Mr Kreis.

- Je viens vous ouvrir, Mr Lucas.

 

Le vieillard qui vint à ma rencontre marchait avec des béquilles. Arthrose de hanches. Il mit plus de cinq minutes à parcourir les 200 mètres qui séparaient la grille de la poterne. Alors qu'il se rapprochait, je lus sur son visage les marques d'une intense souffrance. Le crachin avait viré à l'averse. Je commençais à avoir froid. Le vieillard franchit les dix derniers mètres en haletant comme un cheval fourbu.

- Pardonnez moi d'avoir été aussi long, Mr Lucas. Satanée hanche...

- Vous êtes Mr Kreis ?

- Non. Je suis Lucien, l'homme à tout faire.

A tout faire ? Que pouvait il bien pouvoir faire, dans cet état ? Curieux, tout de même, un mec qui se désigne lui-même  « homme à tout faire »...

- Je devine Vos pensées, Mr Lucas. Qu'est ce qu'on peut bien faire avec une paire de béquilles ? Monsieur Kreis a eu la charité de me garder malgré mon handicap. Sinon, je finissais à l'asile. C'est un homme très bon. C'est pour cela que personne ne l'aime, dans ce pays. Ils préfèrent les grandes gueules, si vous voulez bien me pardonner l'expression. Vous êtes l'écrivain ?

Drôlement éloquent, pour un domestique. Ce type n'aurait pas sa place dans l'un de mes livres. Pas crédible.

- Ouais, un genre.

- Vous êtes trop modeste. Mr Kreis a eu la bonté de me confier vos ouvrages. Vous avez un joli style. Un peu vulgaire, mais, joli...Je vais vous ouvrir. Je manque à tous mes devoirs.

- Vous me semblez bien cultivé pour un domestique, ne pus je m'empêcher de faire remarquer.

- J'étais professeur de latin, avant de trouver cet emploi...Il y a bien longtemps. « Hic demum vir erit, qui, neque adversae, neque prosperae res flatu suo efferent ». C'est moi qui ai restauré le château. C'est l'œuvre de ma vie. J'aurai la joie d'y mourir. Je fais désormais partie des meubles. C'est même mentionné sur le testament de Simon.

- Vous pensez lui survivre ? Il a quel âge ?

- 60 ans. Simon vous expliquera...Si il le souhaite.

- Votre citation, elle ne sortirait pas du « Pro Murena », des fois ? « Celui-ci seulement sera un homme, sur lequel n'auront de prise, ni les succès flatteurs, ni l'adversité »...Une belle devise, pour un écrivain !

Il ne m'avait pas répondu. Juste un pâle sourire.

 

La grille s'était enfin ouverte. J'invitai l'homme à tout faire à grimper dans la 605, mais il m'indiqua qu'il préférait marcher !

- Attendez moi à la poterne, Mr Lucas. Je dois ramener la poubelle.

- On peut la mettre dans la voiture !

- Non, on ne peut pas.

- Dans ce cas, laissez moi vous aider !

- Allez y. Je ne serai pas long. J'ai l'habitude.

 

Pas long...Un bon quart d'heure, tout de même. Ce type me faisait penser aux beurkiens de mon roman : Des monopodes associés, c'est-à-dire des monstres dotés d'une seule jambe et d'un seul bras, et se déplaçant en couples. L'offense suprême : Leur proposer une aide. Les beurkiens étaient tous fan de BD. C'est la raison pour laquelle ils portaient des noms tels que Tintin et Milou, Astérix, et Obélix, etc. Leur roi s'appelait Zorro XIII...

- Je n'ai pas été trop long ? Satanée hanche !

- Mais non. J'admirais le paysage. C'est vous qui avez refait la toiture ?

- Non. C'est la seule chose à laquelle je n'ai pas touchée.

- Pas de chance.

- C'est pas grave. Par contre, j'ai refait toutes les boiseries, à l'intérieur. Décapage, réparation, remise en place. Ca m'a pris cinq ans.

- Ah, tout de même ?

- Les parquets, c'était presque pire. Ils avaient collé de la moquette dessus.

- Ils ?

- Les anciens propriétaires. Ceux qui avaient peint les lambrissages. Des parvenus. Particule bidon, Roll's rouge, fausses armoiries au dessus de la poterne...Marquis du Pont, en deux mots ! Attristant...Je ne les ai vus qu'une fois. Simon m'avait demandé d'évaluer les travaux. J'étais jeune, à l'époque. J'ai failli en venir aux mains avec le « marquis » de pacotille. Il n'avait pas apprécié que je me présente en tant que Comte du Rang...

- Vous étiez encore prof de latin ?

- Je venais juste de démissionner. Une altercation avec le proviseur. Je n'avais guère de tact, à l'époque.

J'aimais bien ce type...Le futur collègue, après tout. Moi aussi, je venais de devenir un domestique. Il faudrait désormais que je commence à accepter ma nouvelle condition. Ca n'allait pas être facile. Du moins est-ce ce que je pensais à cet instant précis.

 

C'était un château en U construit autour d'une cour intérieure pavée. Assez curieusement, il n'avait pas été bâti en granit, mais en pierre de taille calcaire et en briques. Du calcaire en Bretagne ?! Seule la poterne était dans le style du pays, mais elle était sans doute postérieure, comme les fausses douves. Lucien me conseilla de garer la 605 dans la cour.

- Dans une heure ou deux, le chemin sera impraticable. Si vous avez besoin de cigarettes, allez y tout de suite. Il faudrait rempierrer le chemin, mais Simon ne veut pas en entendre parler.

- Trop cher ?

- Mais non. Ce n'est pas le problème.

Il s'était abstenu de développer. Lucien sortit ses clés pour ouvrir la grille de la poterne. Elle avait été verrouillée !

- Il y a des cambriolages, dans le coin ? Demandai je, un peu intrigué.

- Non. Des visiteurs. Simon ne reçoit plus. Ca fait cinq ans que ça dure. Ne cherchez pas à comprendre. Dans trois mois, vous en saurez plus que moi.

- Ca ne vous choque pas ?

- ..........

J'étais de plus en plus intrigué. Quel pouvait bien être le secret de Kreis ? Il avait clairement évoqué dans sa lettre quelque chose de tout à fait extraordinaire. Plus étrange encore que mes extra terrestres ! Je me pris à penser que ce type était peut être dingue. Tout simplement. 10000 Euros...Paris vaut bien une messe...Mais j'allais en baver.

 

- A propos, reprit Lucien, Mr Kreis vous attend au bar.

- Pour y déguster un 100% ? Ca ne serait pas le Comte Mrrou, votre Simon ?

- Nous avons du Glenn Dronach. Ca ne vaut pas le 100%, mais ça se laisse boire.

 

Cela m'avait fait tout drôle de parler avec un lecteur...Quelqu'un qui était familiarisé à mon univers onirique, au point de comprendre ce genre d'allusion. On évoque souvent la solitude de l'auteur. Mais que dire de celle de l'inédit ?

La totalité du château semblait lambrissée du sol au plafond. Je commençais à comprendre pourquoi Lucien avait mis cinq ans pour tout décaper. Le bar se trouvait à côté de la bibliothèque, qu'il fallait d'abord traverser si l'on venait du grand hall d'entrée. Une bibliothèque fabuleuse, gigantesque, dont les rayonnages montaient à près de trois mètres cinquante. Des milliers de livres anciens y étaient exposés. Quelques uns avaient été posés sur une grande table de chêne installée au centre géographique de la pièce. Je jetai un bref coup d'œil au passage à une sorte de parchemin hors d'âge. C'était un magnifique Livre des morts, manifestement d'époque, encore que très bien conservée.

- Mr Kreis s'adonne à la magie ? Demandai je en souriant.

- Simon s'intéresse à tout, même à la magie. C'est tout droit. La grande porte en face de vous.

C'est tout droit...J'avais presque cru entendre : C'est son droit...Le droit imprescriptible du Seigneur...

 

On eût dit un pub irlandais. La pièce n'était pas immense. Moins de 25 m2. Mais elle était magnifique. Kreis était assis sur un fauteuil de cuir, à côté du bar en bois sculpté. Il était en train de lire « La possibilité d'une île ». Je reconnus tout de suite la couverture. L'édition poche...Simon Kreis paraissait avoir une soixantaine d'années. Je me souvins que c'était d'ailleurs son âge exact, selon le prof de latin. Il était légèrement bedonnant, un peu voûté, et portait des lunettes pour presbyte, le genre de lunette qu'on paye 10 Euros dans les tabacs. Sur la petite table ronde près du fauteuil, une bouteille de Glenn Dronach et trois verres. Qui était le troisième ? Lucien ? Au moins, Simon ne se la jouait pas.

- Vous arrivez tôt, nota t il en relevant la tête. Que pensez vous de mon bar ? Serait il digne de figurer dans votre prose ?

- Assurément, Mr Kreis. Il est magnifique.

- C'est l'œuvre de Lucien. Nous avons récupéré les boiseries en Ecosse. Lucien les a adaptées. Du grand art. Asseyez vous, mes amis, et prenez un verre. J'avoue que j'étais en train de boire en juif.

- Boire en juif ? Je ne connaissais pas cette expression. Amusant.

- Pas vraiment. Mais j'aime bien choquer. Une tare que je partage sans doute avec vous, Mr Lucas. Je me trompe ?...C'est du Glen Dronach. Le meilleur whisky du monde. J'ai cru comprendre que vous étiez amateur ?

- Je l'avoue. Amateur sonne mieux que : Ivrogne. Je vous en sais gré.

- Ah, oui ? Vous n'avez pourtant pas trop l'air d'un ivrogne. Enfin, l'essentiel est que vous soyez parvenu jusqu'à mon antre. Quel temps fait il à Paris ?

- Pas la moindre idée. J'habite Evreux. Mais j'ai longtemps vécu à Paris.

- Ca ne vous manque pas ?

- Non. Ca ne me manque pas. Une heure et demie de transport pour aller travailler. Ca ne me manque pas.

- Tiens donc ! Dit Simon en remplissant mon verre. Vous aviez donc un vrai métier ? Lequel, sans indiscrétion ?

- Rédacteur, dans une agence. Créa, quoi. J'ai fait un peu de graphique, aussi, au début. A la gouache...J'ai un peu tardé à me mettre sur Illustrator. C'est un petit jeune qui m'a piqué la place.

- Ah, la jeunesse...

- Nostalgique ? Demandai je avec un soupçon de compassion.

- Surtout pas, Georges.

- Vous avez diablement raison.

- Ce n'est pas ce que je voulais dire. Nous verrons ça demain. Parlez moi de vous. Nous traiterons mon cas personnel plus tard. Qu'est ce qui vous a donné envie d'écrire des livres ?

- Le temps. Tout était dans ma tête depuis vingt ans. J'ai tiré la chasse.

- Et, c'est venu comme ça, du premier coup ?

- J'avais fait plusieurs tentatives auparavant. A chaque fois, je m'apercevais que tout avait été dit en quinze pages. Ne faites jamais de plan. Il faut laisser couler...Je m'exprime mal. Il faut laisser l'histoire devenir autonome, la laisser vivre sa vie.

- J'ai pratiqué les arts martiaux, dans mon enfance, nota Kreis pensivement...

Lucien le considéra d'un air étonné.

- C'est exactement cela, confirmai je. Le vide. L'absence d'intention. Vraiment délicieux, ce whisky.

- Vous ne connaissiez pas ?

- Si. Du temps de ma splendeur. Quel art martial pratiquiez vous ?

Pure politesse de ma part. Cela faisait belle lurette que le sport ne m'intéressait plus. Mais j'avais tout de même fait un an de karaté, quand j'étais gamin. J'en conservais un souvenir mitigé. Surtout du handicapé mental qui insistait pour qu'on lui donnât du « Maître ».

- La boxe chinoise. Le Wushu. Plus tard, je me suis mis au Taiji. Puis je me suis lassé. On verra ça plus tard.

Plus tard ? Je le voyais mal reprendre le sport. Curieux, il avait l'air sincère...Plus tard...Il ne cessait d'employer cette expression...

- Ca fait au moins dix ans que je n'ai pas fait de sport, dis je...A part le ski. Je fais un peu de parapente, aussi. Je reconnais avoir une préférence marquée pour les sports assis. Et dire que j'ai failli être prof de gym...Je crois que je me serais vite lassé.

- Prof de gym ? Drôle d'idée ! Quand vous m'avez parlé de ça au téléphone, je n'étais pas certain d'avoir bien entendu.

- C'est surtout : Prof, la drôle d'idée, fit remarquer Lucien.

- Laissez parler notre hôte, Lucien, trancha Simon Kreis. Il n'en n'aura plus beaucoup l'occasion au cours des mois à venir.

Et voila. Maintenant, on savait qui était le chef.

- Je vais préparer le rôti, souffla Lucien.

- Allons ! Répliqua Kreis en souriant affectueusement. Ne prenez pas la mouche, ami. Le repas peut attendre ! Il n'est que trois heures et demie. Restez un moment avec nous. Je vais remplir votre verre. Cool !

Cool ? Prends un tarpé, Cienlu. Etrange, la relation de ces deux là. Sherlock et son fidèle Watson...C'était bien Watson ?

- Vous semblez bien songeur, Georges. Ce sont nos scènes de famille qui vous émeuvent à ce point ? Nous ne voyons pas grand monde. Avec qui pourrions nous nous quereller ?

- Vous pouvez compter sur moi. Je suis viscéralement odieux. Tout le monde me déteste, même ma concierge. Pourtant, je suis très poli avec elle.

- Mon Dieu ! J'imagine...

- Bon, d'accord, mes plaisanteries sont parfois d'un goût douteux. Quelqu'un m'a dit qu'on vous considérait ici comme une sorte de « monsieur je sais tout ». A quoi attribuez vous ça ?

- Déjà ? Vous êtes allé au village ?

- Non. Votre réputation a franchi les frontières de l'Ile et Vilaine. Une fille dans un bistrot, à Saint Briac.

- La petite Lucie ?

- Aucune idée, mentis je.

- Tiens donc ! Je vais vous croire. C'est une demeurée. Hérédité chargée. Mise au boulot dès l'âge de 12 ans. C'est sa mère qui tient l'épicerie. Elle l'a retirée de l'école pour lui faire tenir la caisse. Au moins, elle a appris à compter, à défaut d'apprendre à lire.

Je serai comme ça dans vingt ans. Triste spectacle.

- Vous me trouvez cruel ? C'est la vie qui vous rend comme ça...Enfin, la vie...

- Que voulez vous dire ?

- Plus tard. Buvons à la santé des pauvres gens. Ensuite, je vous ferai visiter ma misérable demeure...Et votre chambre. Vous aurez vue sur mer, quand il ne pleut pas, quand il n'y a pas de brouillard, ni de brume, c'est-à-dire de loin en loin. Nous avons la vue, mais pas l'odeur, c'est déjà ça.

Plus tard...

La visite du château avait pris près d'une heure ! Quand on sort d'un studio de 25 m2, cela a de quoi faire rêver. Il devait y avoir une quarantaine de chambres. Seules celles du dernier étage étaient restées en l'état. Lucien y avait entreposé des tonnes de matériaux hétéroclites. Plusieurs chambres avaient été transformées en ateliers. Dans la plus grande des cinq, je découvris un combiné toupie/raboteuse ultra performant qui ne devait pas avoir servi depuis dix ans, à en juger par la rouille et la poussière.

- L'antre de Lucien, commenta Simon. Cette machine n'a servi que trois fois. On l'avait achetée juste avant sa maladie.

- Il souffre de quoi, au juste ?

- Ostéoporose. Il a été opéré plusieurs fois, mais ça n'a fait qu'aggraver les choses. Dire qu'il montait les sacs de ciment au troisième en une seule traite, il y a quinze ans...

- La vieillesse est un naufrage.

- Pas forcément, Georges, pas forcément.

- Que voulez vous dire ? Vous avez découvert la recette de l'éternelle jeunesse dans le Livre des Morts ?

- Pourquoi, le Livre des Morts ? Ah, je vois ! En fait, je l'avais sorti pour le faire estimer. J'ai des doutes sur son authenticité. Je compte l'échanger contre un ouvrage d'Eradius, quasiment introuvable : Le Cercle du Temps.

- Connais pas. Eradius ?

- Un scientifique romain du troisième siècle. Une sorte d'alchimiste avant l'heure. Selon lui, le temps ne serait qu'une juxtaposition de boucles. La sensation d'écoulement ne serait qu'une illusion. Il supposait même que l'écoulement du temps pouvait devenir une variable, une dimension, comme la hauteur ou la longueur. Il se considérait comme néo platonicien, et vouait à Aristote une haine quasi palpable...enfin, à ses écrits.

- Cela a-t-il un rapport avec votre « secret » ?

- C'est le moins qu'on puisse dire... Demain...

- Plus tard...Je sais. Et, vous faites quoi, comme métier, sans indiscrétion ?

- Analyste financier.

- Sans blague ?

- Je gage que vous attendiez une réponse du type : Rentier ? Désolé ! Mes parents étaient instituteurs. J'ai fait HEC, et j'ai commencé ma carrière dans un bureau de traders. Je me suis mis à mon compte à l'âge de trente ans. Mon travail consiste à pronostiquer les tendances. Je travaille au forfait. Je suis très cher...très très cher.

- Vous ne vous trompez jamais ?

- Non. Jamais.

- Je suppose que j'aurais l'explication demain ?

- Exact...Une partie de l'explication. Si nous retournions en bas ? Je suis sûr que vous brûlez d'envie d'explorer ma bibliothèque.

- Je l'avoue.

- Au fait, j'ai oublié de vous montrer votre chambre. Vous avez peut être envie de vous installer maintenant ?

 

On se serait cru dans un hôtel grand luxe des années 50. Lit à baldaquin orné de tentures de velours, tapis persans manifestement authentiques, rideaux brodés à l'or fin, etc. La salle de bains était trois fois plus grande que ma chambre d'Evreux. Elle était organisée autour d'une gigantesque baignoire « à l'ancienne », surchargée de dorures

- Pour recevoir dignement vos fiancées, commenta Kreis en souriant.

- J'ai le droit ?

- Evitez de me ramener Lucie. C'est tout ce que je vous demande. L'hôtel vous convient ?

- Il faudrait être difficile. C'est le paradis, ici.

- Mieux vaut tenir que courir. Vous verrez, vous vous plairez chez nous.

- Nous ?

- Lucien et moi. Vous ferez la connaissance de Simone demain matin. La femme de ménage. Elle est un peu acariâtre, mais elle a bon fond. C'est mon symétrique opposé.

- J'en déduis qu'elle doit être jeune, notai je avec malignité.

- Je suppose que c'est  ce type de remarque qui vous a valu la considération de votre concierge ? Rassurez vous, Mr Lucas. J'adore. Vous êtes tel que je l'avais imaginé en vous lisant. Vous devez avoir des bagages ? Je vous laisse vous installer. Je vous retrouverai au bar à 19 heures. J'ai à faire.

- Le travail ?

Il était parti sans daigner répondre. Sans doute une petite vengeance pour mon petit gag. Une riposte proportionnée.

 

J'avais eu du mal à retrouver ma chambre. Toutes les portes étaient identiques, et pour couronner le tout, je m'étais, dans un premier temps trompé d'étage. Ce fut pour moi l'occasion de visiter l'endroit de fond en comble. Toutes les chambres n'étaient pas aussi somptueuses que celle qui m'avait été attribuée. La plupart d'entre elles, dépourvues de meubles, avaient juste bénéficié « d'un coup de blanc », sans doute quinze ans auparavant, à en juger par le discret jaunissement de l'acrylique. En revanche, plusieurs pièces étaient luxueusement aménagées, chacune dans un style subtilement différent. Je découvris même une chambre d'enfant, qui, apparemment, n'avait jamais servi. Kreis était il doté d'une descendance ? J'en doutais fortement... « Just say no, use condoms », comme aurait dit Houellebecq.

 

Alors que je commençais à sortir ce qui me tenait lieu de vêtements, je tombai sur la bouteille de Lagavullin. Elle resterait dans le placard. Inutile de se ridiculiser. Toutes mes affaires étaient froissées. Je disposai chemises et pantalons sur des cintres, dans le vague espoir de les voir se repasser spontanément. Simone consentirait peut être à les remettre en état ? Aucune importance. Kreis était à peine plus élégant que moi. Le célibataire aigri dans toute sa splendeur... Le genre de type qui finit seul, ou pire, avec une demi mondaine. Et Lucien ? Avait il connu l'amour ? Peu probable. A la vérité, Kreis et lui formaient une sorte de couple. Ils devaient se faire des scènes, bouder, puis se réconcilier sporadiquement, comme ces vieilles filles qui voyagent ensemble, et qu'on découvre immanquablement dans toute pension de famille qui se respecte. Imbattables au Scrabble, capables de parcourir quinze kilomètres à pied sans se fatiguer, et addict de Guy Descars, leur seule faiblesse observable. Dieu merci, je voyais mal Kreis ou Lucien céder à ce genre de facilité, ou à son équivalent masculin : Pierre Bellemare ou Bernard Henry Lévy. Prends ça dans les dents, le mégalo...

 

L'installation de mon ordinateur ne m'avait pris qu'un petit quart d'heure, bien que j'aie eu au dernier moment, l'idée stupide d'embarquer mon imprimante. Bien entendu, je devais constater dès le lendemain que Kreis en possédait trois, dont une laser couplée avec une machine à relier. Quand on a les moyens, on ne lit pas sur écran. Mais j'étais heureux de me savoir un peu autonome.

 

Il n'était que cinq heures, et, dehors, la pluie ne cessait de tomber. J'aperçus néanmoins la mer, au loin, qui se confondait presque avec ce qui tenait lieu de ciel : Une grisaille épaisse parfaitement homogène, qui envahissait l'horizon. Je décidai de me faire couler un bain. Je n'en n'avais pas pris depuis plus de cinq ans. L'eau chaude avait mis plus de cinq minutes à arriver. En revanche, elle était bouillante. La chaudière devait être d'une taille monstrueuse. La totalité du château était chauffée, à l'exception du dernier étage. Bonjour la facture de fuel...Analyste financier...De toute évidence, Kreis devait posséder un ordinateur...Plusieurs ordinateurs connectés en permanence avec la bourse...Avec les bourses...Drôle de métier...Simon prétendait être infaillible. Sans doute une vantardise. Tout le monde avait vu arriver la crise des subprimes, mais personne n'en n'avait mesuré l'ampleur. Le rebond à 3000 points coulait de source. Il avait eu lieu, d'ailleurs. Sauf que...J'étais curieux de connaître le pronostic de Kreis. 4000 à la fin de l'année, ou 1500 ? Et, à 1500, fallait il acheter des actions, ou de l'or, en prévision de l'apocalypse ?  A dire vrai, je n'en n'avais rien à foutre : Je ne possédais rien...Si ! 10000 Euros ! Bien placés...

 

Je m'étais plongé dans le bain avec délectation. La baignoire était cependant un peu trop grande. On ne pouvait même pas prendre appui sur le fond pour se redresser. Pas facile de lire dans cette position cadavérique. Je reposai « Ubik » sur le tabouret où j'avais disposé le cendrier, et me mis à réfléchir au tome 5 de « L'auréole ». Ce se déroulerait dans le futur. La mer aurait monté de 60 mètres. Paris serait constitué de sept îles reliées entre elles par d'innombrables ponts...Non...La Terre serait revenue au Moyen âge. Les habitants vivraient dans la terreur à cause des boros, des robots domestiques complètement buggués et prêts à tout pour retrouver la gare de Bastia et le bus n°34. Il y aurait aussi des « moutons »...Des poules géantes carnivores dotées de crocs acérés. Impossible de consommer leurs œufs géants, sauf à prendre le risque de se transformer en guernouille. Mémai et ses compagnons seraient partis dans le futur pour secourir la princesse Mirra, emportée par un vortex temporel en l'an 10000, avec l'ensemble du monde magique. Ca pouvait le faire. Bien entendu, les terriens du futur vénéreraient « les grands anciens ». Tiens ! Ils prieraient Saint Jojbouche, et le prophète Charlegaule. Et leur Dieu s'appellerait Dollar. Stop ! Pas trop d'idées pour démarrer. Laisse couler. Laisse toi surprendre...Mais il y a des jours comme ça...Quelqu'un m'avait demandé un jour : Où vas-tu chercher tout ça ? Je crois que les histoires doivent exister quelque part, dans une sorte de monde parallèle, comme ces particules virtuelles qui surgissent du néant dans le collisionneur de Genève. C'est où, le néant ? C'est quoi ? Existe-t-il un temps dans le néant ? Le même temps ? Il faudrait que j'interroge Simon. Il avait de toute évidence une opinion sur ce sujet. Toutes ces allusions...Qu'entendait il par boucles ? Il y avait bien une théorie des boucles, en physique quantique, mais ça n'avait rien à voir. Tout juste un artifice mathématique. On pouvait y mettre tout et n'importe quoi, selon les tenants des cordes, aux quels on faisait d'ailleurs le même reproche. De toutes façons, je n'y comprenais pas grand-chose. Assimiler un raisonnement purement mathématique quand on est allergique à l'algèbre...Mais, si Kreis se référait à un auteur du troisième siècle, ce serait peut être plus facile à digérer...L'avantage de l'ésotérisme. C'est très con, mais c'est facile à comprendre. Comme l'acupuncture ou les théories sur « la photo perception cutanée » de Paul Nogier. Mais j'avais toujours bien aimé tout ce qui frôlait la parapsychologie. On rêvait à peu de frais. Une fois, l'un de mes amis m'avait fait essayer les baguettes de sourcier : Deux tiges de soudure à l'arc pliées à 90°, et que l'on tenait dans ses paumes fermées, de manière à les laisser osciller au moindre faux mouvement. Je m'étais avéré très doué. J'avais trouvé deux canalisations d'eau, et même, plus surprenant encore, la canalisation d'air du chauffage écolo. L'explication électromagnétique d'Yves Rocard ne tenait plus. Le malheureux savant semi rationaliste s'était ridiculisé pour rien. La malédiction de la famille Rocard. Au moins, le fils Mitterrand avait les pieds sur terre, lui, entre deux séjours en cabane...Mais, bon Dieu, quel pouvait être le secret de Simon Kreis ? Un récepteur à tachyons, ces fameuses particules qui remontent le temps en passant par une autre dimension ?.... Tiens ! Je pourrais peut être mettre Everett dans le bouquin. Il ne serait pas mort en 81. Il aurait été projeté dans le futur accidentellement, lors d'une expérience visant à démontrer l'existence des mondes parallèles. Un personnage attachant, Everett. Un alcoolique qui détestait les enfants...Et, en plus, c'est lui qui avait persuadé Kennedy de renoncer à l'apocalypse nucléaire...Kennedy...Ils avaient bien fait de le tuer, celui là. Il parait que c'est son frère qui avait tué Marilyn. Ce n'est sûrement pas ce qu'il avait fait de pire. Et si je rajoutais Marilyn ? Non. Ca virerait au grand guignol. Genre Salman Rushdie. Beurk ! Encore que...Ca se laissait lire...Le bain commençait à refroidir. Je fis couler un peu d'eau chaude et repartis dans mon errance intérieure. Je me réveillai en sursaut à 19 heures tapantes. Je m'étais endormi. J'avais rêvé de tachyons. D'une machine à tachyons. Ca ressemblait à un émetteur récepteur des années cinquante. Simon Kreis et Lucien écoutaient un message en provenance du futur. C'était presque indistinct, avec plein de parasites. Un chat géant de Bétaphore tentait sans grand succès de réaliser quelques réglages. Je lui suggérai d'enregistrer, et de filtrer ensuite avec un ordinateur.

- Il suffit de sélectionner les fréquences que l'on veut éliminer. J'ai un logiciel qui fait ça, à Evreux.

- Evreux ? Me répondait le chat. Cette planète n'existe plus. On l'a glazionnée. On s'en fout. On verra ça la prochaine fois. Il est 7 heures. C'est l'heure du 100%.

- Je peux vous apporter du Glen Dronach, avait signalé Simon.

Mais la réponse s'était dissoute dans le murmure de l'eau qui coulait toujours. Heureusement qu'il y a un trop plein...

 

Je m'habillai sans hâte. Je choisis un pantalon modérément chiffonné, une belle chemise ocre jaune, et mon unique veste « habillée ». Puis, une fois n'est pas coutume, je cirai mes chaussures. Surtout histoire d'éliminer la boue.

 

Cette fois ci, j'avais pris mes repères en sortant de la chambre. Je comptai le nombre de portes entre l'escalier d'honneur et ma piaule : Sept portes, deuxième étage. J'eus un peu de mal à refreiner l'envie de tracer au feutre une petite croix sur l'un des  montants de chêne sculpté. C'est comme : Jeter un paquet de clopes vide sur le trottoir. Ca ne se fait pas. Quoique...

 

Simon m'attendait au bar. Apparemment, il venait de terminer « La possibilité d'une île ».

- Vous l'avez lu ? Me demanda t il en guise de bonjour, en désignant du menton l'œuvre de mon « concurrent ».

- Ouais. C'est acceptable. Joli style.

- J'ai préféré Le Monde Magique, dit Simon avec une apparente sincérité. C'est tout de même plus rigolo.

- Merci du compliment. J'ai en projet un bouquin genre Houellebecq. Quand j'aurai bouclé l'Auréole.

- Et mes mémoires.

- Ouais, et vos mémoires. Vous les voulez comment, vos mémoires ? Genre « Le Monde Magique », ou genre « La Possibilité d'une Ile » ?

- On laissera couler, comme vous dites. Un petit 100% ?

- 80%. L'ogre qui fabrique le Glen Dronach ne met pas d'extrait de foie de Licorne, ni d'acide mirifique. Ca coûte trop cher, même quand on habite sur le lieu de production. Répondis je en souriant.

- C'est ça qui manque dans le bouquin de Houellebecq : De la fantaisie. Sauf au début.

- C'est délibéré. Les critiques haïssent le genre comique. Pareil pour le cinéma. Essayez d'imaginer : Palme d'or : Y a-t-il un flic pour sauver la reine ? Ca ne le fait pas. Par contre, une histoire de gogol qui surmonte son handicap...Houellebecq a beaucoup d'humour. Comme tous les gens désespérés. Dommage que ça reste entre les lignes.

- Vous êtes désespéré ?

- Plus ou moins.

- Cela ne se perçoit guère. Attendez tout de même trois mois avant de vous flinguer. Je vous en serai gré...Ah ! Voila notre Lucien ! Tout se passe comme vous le voulez, mon ami ?

- Les homards sont en train de refroidir. Il ne me reste plus que la mayonnaise à battre, répondit l'homme à tout faire d'une voix hachée par l'effort. On mange à quelle heure ? C'est pour le rôti...

- On verra bien, Lucien. Rien ne presse. Asseyez vous. Je vais vous servir un verre. Vous êtes en sueur. Ils étaient pleins, au moins, les homards ?

- Top qualité. Pêchés de ce matin. On va se régaler.

- Ils viennent de chez Erwan ?

- Non. De Saint Briac. Le Guénnec. Je lui ai pris du tourteau et des huîtres, aussi.

- Bien, bien. Vous aimez les huîtres, Georges ?...C'est drôle, Georges Lucas, comme le réalisateur.

- C'est mon père...Je déconne. C'est une coïncidence. Pour répondre à votre question, c'est : Non. Je n'aime pas les huîtres. Mais j'adore le tourteau. Je suis le champion de l'épluchage express.

- Ah oui ? Curieux que vous n'aimiez pas les huîtres. C'est l'aspect qui vous dégoutte ?

- C'est vrai que ça fait penser à de la morve. Mais, en plus, je n'aime pas le goût. J'aime bien les praires farcies, par contre, ou même les moules farcies.

- Lucien vous en fera. Nous avons un parc, pas loin d'ici. Et, côté poisson ?

- J'adore. Tous les poissons, sauf la raie.

- Parfait. On vous fera du Saint Pierre.

- Connais pas.

- C'est comme le turbot. Mais c'est meilleur. Le roi des poissons. Avec une sauce normande, il y a de quoi damner un saint, c'est le cas de le dire.

- Pardon ?

- Un saint...Saint Pierre.

- Ah, oui ! Si je comprends bien, vous allez m'abonner à la cantine gastronomique ? Mais, vous savez, je me contente de peu, d'habitude. Mais il faudra que je vous fasse mes pommes de terre au gratin, un jour : Une recette normande. Ca me vient de ma grand-mère.

- Les fameuses pommes de terre de Mémai ?...Mémai, c'est vous, n'est ce pas ?

- Oui. C'est moi. Plus que dans les autres personnages.

- Le meilleur bluesman de la galaxie...Vous êtes également musicien ?

- Avec une bouteille de scotch dans le pif, tout le monde devient le meilleur bluesman de ma galaxie. Vous connaissez ce bar, à Plubalay...chez Pierrot ?

- Le Penalty ? C'est là que vous jouez ? J'y suis allé, une fois. Vous êtes originaire de la région ? Vous ne m'aviez pas dit ça ?

- J'ai vécu quelques mois à Saint Jacut. Il y dix ans. J'avais envie de tout plaquer. Je n'ai pas trouvé de travail. Trois mois de fête ininterrompue. Ca m'a bien vidé la tête.

- Vous écriviez, à l'époque ?

- Non. Je me suis essayé à la peinture. Mais je n'ai rien vendu.

- Eh ! Peintre, musicien, poète. Que de talents cachés !

- Attendez d'avoir vu mes peintures...Sans parler de ma musique. Mais je m'en fous. Dans le temps, tout le monde touchait à l'art. Les gens dansaient, chantaient, peignaient...

- Les gens ? Les riches...J'aimerais apprendre à peindre. C'est dur ?

- Non. Je ne pense pas...En fait, je n'en sais rien. Il faut être adroit, et laisser couler. Comme pour le blues. Sauf que, dans le blues, il faut apprendre à écouter les autres. Une seule note, placée judicieusement, sera toujours préférable à une acrobatie hors de propos. On ne peut pas jouer avec n'importe qui. Ce n'est pas une question de niveau, c'est une question de feeling...Ca, et apprendre le silence.

- Le silence ?

Assez bizarrement, Simon paraissait bouleversé par mes lieux communs de fin de soirée. Comme si je venais de lui révéler tout un univers.

- Les débutants jouent tous en même temps, au lieu de dialoguer. Ecoutez Manu Katché, le batteur de jazz, vous serez abasourdi par sa discrétion...Et par son aptitude à commenter. Plus un groupe atteint le sommet, moins il fait de bruit. Jusqu'au silence, un silence épais, signifiant, rempli d'émotion, vivant.

 

Nous avions disserté de la sorte jusqu'à huit heures et demie...Enfin, j'avais disserté...Cela faisait longtemps que je n'avais pas autant parlé, faute d'interlocuteur. Mes rares amis ne causaient que sport ou politique. Toujours les mêmes thèmes, les mêmes affrontements stériles. Il m'arrivait de parler d'ULM, le seul « sport » qui m'intéressât vaguement, en dehors du parapente, mais on me coupait la parole au bout d'une minute.  « A propos de Rouen, tu as vu le match, avant-hier ? Putain, ils sont vraiment nuls ! ». A vrai dire, ça devait être la première fois que quelqu'un prêtait attention à mes intarissables et ennuyeux discours. Nous avions même parlé de mécanique quantique, et de relativité. Simon et Lucien étaient très calés. Lucien m'expliqua même la genèse du gluon, par transformation d'un proton en pion, ou un truc du genre. J'avoue avoir décroché en cours d'exposé. Il ne put d'ailleurs terminer, car le devoir l'appelait. Je terminai donc mon troisième whisky en compagnie de Simon, tandis que l'homme à tout faire boitait vers la sortie. Il revint un quart d'heure plus tard pour nous annoncer que « c'était prêt ».

 

Comment avait il fait pour mettre la table ? C'était mécaniquement impossible ! Je compris en apercevant la desserte à roulettes. Il devait la pousser avec son ventre...La salle à manger était colossale. Je ne l'avais pas vue lors de ma visite, quelques heures auparavant. Pourtant, elle jouxtait le bar. L'une des trois autres portes devait donner sur la cuisine, car je perçus un agréable fumet qui envahissait discrètement la pièce. La salle mesurait plus de dix mètres sur dix. Elle était dotée de quatre portes fenêtres aux trois quarts occultées par d'épais rideaux. Le plafond était très haut, comme dans la bibliothèque : Près de quatre mètres. En revanche, les lambrissages ne montaient qu'à un mètre. De nombreux tableaux dissimulaient le velours à motif fleur de lys tendu au mur. Côté bibliothèque, une immense tapisserie occupait la presque totalité de l'espace entre les deux portes. Elle représentait une scène de chasse. Des chiens tous crocs sortis encerclaient un cerf ensanglanté. Sinistre ! Mais classique...Quand au plafond, il était soutenu par un complexe réseau de poutres richement travaillées. Au centre de la pièce trônait une table gigantesque en chêne massif, qui devait peser plusieurs tonnes. Elle était recouverte d'une nappe immaculée, apparemment en coton, et finement brodée. Bien entendu, les assiettes étaient en porcelaine, les verres en cristal, et les couverts en argent.

Plusieurs bouteilles chambraient du côté (supposé) de la cuisine, et le homard était déjà dans les assiettes, artistiquement épluché, accompagné d'une garniture de légumes, œufs durs, etc.

Le luxe !

- Au fait, demandai je un peu sottement. Vous avez un ordinateur ?....Que c'est beau, ici !...

- La salle des ordis est juste à côté, me répondit Simon, manifestement amusé par mon ébahissement. Je vous la montrerai après le repas. Euuh...C'est ma place, ajouta t il au moment où j'allais m'installer en bout de table. Veuillez me pardonner, Georges, je suis un peu casanier.

- Bien sûr...Excusez moi, Mr Kreis.

- Mr Kreis ! Simon ! Ne faisons pas de manières entre nous !...Appétissant, hein ?

- Je dois dire. Et cette pièce est magnifique.

- C'est Lucien qui a tendu le tissu. Dans les règles de l'art. Il a appris sur le tas. Ce type a tous les talents. Vous êtes bricoleur, Georges ?

- Pas à ce niveau. Ce sont des toiles authentiques ?

- Non. Uniquement des copies. A part le portrait de Lucien, là bas.

Curieux...Un châtelain qui affiche le portrait du domestique dans la salle à manger. Le portrait était magnifique. On eût dit un Botticelli. Lucien y était peint en bord de mer, vêtu d'un costume vaguement 15ème. Son visage à demi souriant paraissait très jeune.

Botticelli...Le petit tonneau. Ca me fit brièvement penser à Lucie.

- Le tableau remonte à 1985, commenta Simon. Il a été réalisé par un faussaire célèbre : Gaston Guarpe. Le malheureux est mort en prison, trois ans plus tard, assassiné par un co- détenu. Il était parvenu à escroquer le musée du Louvre. Son complice a tout balancé. Si on attaquait les crustacés ?

 

Je fis ce soir là un repas d'anthologie. Le homard fut suivi d'un rôti de bœuf incroyablement fondant, accompagné de pommes de terre rôties cuites à la perfection. Suivit un plateau de fromages de près d'un mètre carré, une salade mélangée divinement assaisonnée, et, pour terminer, une tarte fine proche de la perfection. Pour accompagner : Sancerre grand crû, puis, comme promis, le fameux La Lagune. Millésime : 83. Mon année préférée.

- Un petit café ? Me demanda Lucien.

- Volontiers...Je peux aller le chercher. Restez assis, Lucien.

- Désolé. Personne ne rentre dans ma cuisine. Pas même Simone. Dit il avec morgue en se levant.

Et, pour la dixième fois de la soirée, l'homme à tout faire avait ramené la desserte dans son antre. Comme prévu, il la poussait avec son ventre. Mais il la faisait progresser par saccades, en creusant les reins, propulsant le chariot à deux ou trois mètres devant lui à chaque poussée. Je fus stupéfait par la précision dont il faisait preuve.

- C'est le Schumacher des dessertes, commenta Simon. Moi aussi, ça me troue.

Ca me troue ? Les débuts de l'ivresse ?

- Si on allait s'en jeter un pendant que Lucien débarrasse ? Reprit Simon. Après, je vous ferai visiter mon QG.

- C'est votre bureau ? Pour la bourse ?

- Entre autres. Mais je travaille sur d'autres choses, généralement. Sciences et philosophie. Je n'aboutirai pas. Pas cette fois. Mais je ne désespère pas. Plus tard. Ajouta t il alors que je m'apprêtais à solliciter un commentaire.

 

Lucien était déjà en train de débarrasser. Je suivis Simon jusqu'au bar. Il m'y fit goûter un cognac hors d'âge à damner un saint, un saint pierre.

- Vous savez quoi, Simon ? Quand on tape Saint Pierre sur l'ordi, le logiciel Word suggère « sainte », si l'on oublie la majuscule... Vous croyez que la machine sera un jour l'égale de l'homme ?

- Ca, je ne le saurai jamais. Mais, c'est probable. Egale, supérieure, très supérieure...L'être supérieur de Nietzsche... Eternel, indestructible, supérieurement intelligent, oui, probable.

- Et l'amour, dans tout ça ?

- Même si on le programme, ils s'en débarrasseront. Pas si bêtes. Tout ce qui est inutile est nuisible.

- Et la poésie, l'art, le feeling ?

- C'est différent. Nous n'aurons d'autre choix que celui de reproduire la structure du système nerveux, et de ses connexions multiples et improbables. Inventer une histoire, ou inventer l'avion, quelle différence ? Les chinois appellent cela le Roun. C'est la psyché du foie : Imagination, émotivité, instinct religieux, sens artistique, irritabilité. L'androïde inventif ne pourra être qu'un artiste.

- Et il priera le dieu Ouinedose ?

- C'est bien possible. Encore que la genèse de Dieu est avant tout sociologique. Vous avez lu René Girard ?

- En diagonale. Le bouc émissaire ?

- C'est ça. Une société harmonieuse n'a pas besoin de dieu. Comme votre Bétaphore V, où les chats prient...comment, déjà ?

- Saint Mnoucha. Celui qui a apporté aux chats la recette du 100%. Il est mort d'une cirrhose...Comme nous, si on continue à ce rythme.

- Ca s'arrose ! Je vais vous faire goûter mon Armagnac. L'ogre qui le fabrique est réputé dans toute la galaxie.

Encore une allusion à mon livre ! Décidément, j'avais au moins un fan.

Simon commençait à tituber. Ce type devait être un authentique breton. Mais il déboucha la bouteille d'Armagnac avec une dextérité telle que je me dis qu'il n'avait pas encore atteint la limite. La vie est bien faite. Quand tu casses la bouteille au lieu de l'ouvrir, c'est que tu as assez bu...Sur ces entrefaites, Lucien revint de la cuisine. Il fut à deux doigts de s'étaler au beau milieu de la pièce, durant un court instant. Les patins des béquilles étaient manifestement rincés.

- On n'a plus de beurre, se contenta t il de noter.

- J'enverrai Simone en chercher, dit Simon. Cognac, ou Armagnac ?

- Perrier. Je suis fait...Bon, Cognac. Juste une goutte.

- Et si vous nous faisiez un petit blues, Georges ? Suggéra Simon.

- Vous avez une guitare ?

- Acoustique. Dans le bureau. Je vais en profiter pour vous faire visiter.

 

L'endroit était sobrement meublé : Classeurs métalliques, ordis, imprimantes. Dans un coin, trônait une petite machine à café Lavazza, à cartouches, la même que celle que j'avais eue au travail, du temps où je travaillais... dans un lointain passé. La pièce mesurait quatre mètres sur quatre. Elle comportait un grand bureau, un petit, tous deux en acier gris, ainsi qu'une immense étagère en bois sur laquelle avaient été posés les ordis. Les murs étaient peints en blanc, comme dans les chambres « vierges ».

- C'est ici que je passe toutes mes journées, commenta Simon. Sinistre, hein ? Mais je m'y sens bien.

Je notai soudain le fait que la pièce ne comportait pas de fenêtre. Pourtant, on était au rez de chaussée. Pour l'éclairage, pas de néons, mais plusieurs lampes genre lampe de chevet, totalement fonctionnelles. Ca tranchait quelque peu avec le magnifique lustre de cristal de la salle à manger.

- J'ai fait occulter la fenêtre, me dit soudain Simon, comme s'il avait lu dans mes pensées. Je ne sais pas pourquoi. Ca me dérangeait. Parfois, je regrette. Voir cette pluie tomber à longueur de journée, ça me déprimait.

- Pourquoi la Bretagne, dans ce cas ?

- J'aime la solitude. Et je déteste la chaleur. Ah, voilà la guitare. Elle n'est pas accordée, je vous préviens.

- Vous en jouez ?

- Ca m'arrive...Très rarement.

 

- Je vous préviens, dis je soudain, je chante en yaourt.

- En Yaourt ? Ah, oui, je vois. Vous ne parlez pas anglais ?

- Si. Mais je préfère le yaourt. C'est l'espéranto du blues.  On peut chanter sur n'importe quoi, même sur une musique que l'on découvre. Sinon, je connais quelques chansons de Cohen. Mais c'est chiant.

- Pourquoi les avoir apprises, dans ce cas ?

- J'aime bien. Je suis bien le seul.

- J'aime bien, aussi, soupira Simon. Toute ma jeunesse. Vous connaissez : « Suzanne » ?

- Mmouais. Mais je préfère « Last years man ».

- Une chanson mystique ? Ca m'étonne de vous.

- Moi aussi. Mais j'aime bien. Le texte est magnifique...Stranger's song, aussi.

« It's true, that all, the men you knew,

Were dealers who said they were through

With dealing, every time you gave them shelter"

- Vous savez la chanter?

- Oui. Et la jouer. C'est très technique. Un an pour choper l'arpège.

- Ah, quand même ?

- C'est un arpège de flamenco. Très rapide.

- Vous jouez aussi du flamenco ?

- Ouais. Et je chante en yaourt tzigane. Mêmes les vrais gitans se font avoir.

- Vous en connaissez ?

 

Finalement, j'avais joué presque deux heures. J'étais complètement torché. Nous avions liquidé la bouteille de Cognac grand crû. Nous décidâmes d'un commun accord de ramper vers nos lits respectifs aux alentours de 11 heures et demie du soir. Ma première journée au château avait été beaucoup plus gaie que prévu. On m'avait écouté ! Je mis quand même dix minutes à retrouver ma chambre. Je m'étais encore trompé d'étage.

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE III   LE SECRET DE SIMON

 

 

Je m'éveillai le lendemain matin aux alentours de 9 heures. Assez bizarrement, j'étais en pleine forme. Je descendis au bar en sifflotant « whish you were here ». Ok, ça n'est pas vraiment gai...

"So, so you think you can tell,

Heaven from hell,

Blue sky from pain..."

Pluriel, skies?

Il ne pleuvait plus. Il y avait même un peu de soleil. La marée devait descendre. Le bar était désert, de même que la salle à manger.

- Il y a quelqu'un ? Tentai je.

Mais personne ne répondit. La cuisine était fermée. Cette manie de tout verrouiller...Je me rendis donc au bureau. J'y découvris un verre vide plus ou moins propre. Il me fallut ensuite trouver une prise pour la machine à café. Pourquoi l'avoir débranchée ? Pendant que l'engin chauffait, je me mis en quête du sucre. Je finis par le découvrir au fond d'un tiroir, dans le petit bureau. Il y avait également quelques sachets de lait en poudre. Royal !

- Je peux savoir ce que vous faites là ?

Ca devait être Simone. Dieu qu'elle était laide ! Encore plus que Lucie ! Ca devait être sa grande sœur. La malheureuse devait avoir une trentaine d'années. Un mètre soixante, 80 kilos, dont au moins vingt pour le cul. Elle portait une sorte de jupe informe. Par ce temps ! En revanche, elle arborait un pull à col roulé manifestement très isolant, sans doute dans le vain espoir de dissimuler sa poitrine tombante.

- Du café, répondis je. Vous devez être Simone ? Je suis l'écrivain.

- Ecrivain ou pas écrivain, il a pas le droit d'et là !

Au secours ! Madame Michel fait son come back !

- C'est Simon qui m'a dit de faire comme ça, mentis je.

Là, je sentis le doute s'insinuer. J'avais dit Simon, pas : Monsieur Kreis, ou « le Maître ».

- Ah, bah, si y dit qu'c'est Mr Kreis qui y a dit, c'est pas pareil. Y m'escuse. Y reste longtemps ?

- Y reste trois mois, si Dieu le veut.

- Ouais, bah, si y veut qu'on soit copain, y s'moque pas rapport à que j'cause mal, pasque sinon, j'en cause à qui de droit. Y l'est prévenu.

Finalement, ça devait être la fille de la mère Michel. Comment faisaient ils pour la supporter ?

- Ok, Simone. Il a noté.

- Il a intérêt. Et y m'appelle pas Simone. On n'a pas élevé les lapins ensemble.

Les lapins ?

Simone était partie en maugréant. Puis elle se mit à produire un véritable tintamarre avec l'aspirateur. Sans doute une provocation. Je venais de me faire une nouvelle amie. Cette manie que j'avais de me moquer des pauvres gens. Y n'avait pas à n'êt fier.

 

Simon arriva trente minutes plus tard. Il n'avait pas l'air dans son assiette.

- Bien dormi ? Me demanda t il. Désolé ! Je ne me suis pas réveillé. Je vais vous faire un café.

- J'en ai pris un dans le bureau.

- Vous avez bien fait, dit il d'une voix qui démentait catégoriquement son propos. Vous avez débranché la machine ?

- Euh, non. Il fallait ?

- Je préfère. A propos, vous avez eu des mots avec Simone ?

- Je me fâche inéluctablement avec les gens comme Simone. J'avoue que c'est nul. Je ferai un effort. Promis.

- Je dois dire...C'est une brave fille. Un peu limitée, mais un cœur gros comme ça. Son gamin était mongolien. Il est mort il y a six mois. Elle ne vivait que pour lui. Elle a reporté toute son affection sur nous.

- C'est héréditaire, la trisomie ? Je l'ignorais.

- Mon Dieu ! Notez, je savais que vous seriez comme ça...Vous n'avez pas vu Lucien ?

- Non.

- Ca m'étonne de lui. D'habitude, il est très matinal.

- La gueule de bois ?

- Non. Je vais allez voir dans sa chambre. Ca ne lui ressemble pas.

 

Finalement, c'était bien la gueule de bois. Lucien arriva au moment où Simon s'apprêtait à monter. Il bafouilla quelques excuses avant de s'enfuir en direction de la cuisine aussi vite que ses 4 jambes le lui permettaient.

- J'aime bien ce type, soufflai je.

- Ouais, moi aussi. Il va me manquer.

- Comment cela ? Il est mourrant ?

- Non. C'est moi qui vais mourir.

- Cancer ?

- Attentat. Dans trois mois jour pour jour. C'est pourquoi j'ai insisté pour que vous veniez vite.

- Attendez, protestai je. Vous pouvez vous tromper ! L'avenir n'est pas écrit d'avance !

- C'est exact. Je pourrais échapper à l'attentat. Je pourrais même l'empêcher. Mais je ne le souhaite pas.

- Pourquoi ?

- Parce que, dans trois mois et un jour, j'aurai 12 ans.

- Vous pouvez répéter ?

- Vous avez très bien compris.

- Vous allez posséder un autre corps, comme Zondé, dans mon bouquin ?

- Pas, un autre corps. Le mien. A l'âge de 12 ans, avec toutes les connaissances acquises en 48 ans de « futur ».

- Comment pouvez vous en être aussi sûr ?

- Je vais bientôt attaquer ma sixième vie.

- C'est pour cela que vous connaissez toutes les tendances de la bourse par avance ?

- Exact. Et, cette fois, je repars avec beaucoup plus de données. Le suivi de plus de cent valeurs, année après année. Avec une mise de départ de 1000 Francs, je serai milliardaire avant l'âge de trente ans.

- Vous n'avez jamais eu l'envie de changer ? De faire moine bouddhiste, chanteur, ou, tiens, écrivain, par exemple ?

- A ma troisième vie, j'avais mémorisé tous les tubes des Beatles. Paroles et musiques. J'ai essayé la scène : Bide intégral. Par contre, j'ai gagné mon procès contre eux...Un procès pour plagiat ! Quelle ironie, n'est ce pas ? Je ne suis pas un artiste. Vous êtes un artiste. Moi, je suis un tricheur qui a eu beaucoup de chance.

- Mais, comment est ce possible ?

- Les boucles. Dieu merci, je l'ai compris dès ma deuxième vie. C'est pourquoi je suis retourné au Louvre, le jour de l'attentat. Pour parler franc, je n'étais pas vraiment rassuré.

- Lucien est au courant de tout cela ?

- Oui. Lui, et ma fille.

- Vous avez une fille ? Plutôt inattendu.

- Elle s'appelle Sylvie. Elle a trente ans. J'ai eu deux autres enfants, dans des vies antérieures.

- Vous ne les regrettez pas ?

- Non. C'était des connards. Sylvie, en revanche...

- Bon Dieu. Je vous plains. Si ce que vous me racontez est exact, ce dont je doute fort, votre vie doit être un calvaire.

- Détrompez vous, Georges. La mort est un mauvais moment à passer. Mais on oublie vite. Et puis, revoir mes parents me fait chaud au cœur, à chaque fois. Vous avez encore vos parents ?

- Hélas, non. Mon père s'est tué en avion, et ma mère ne lui a survécu que cinq ans. Cancer.

- Ca ne vous dirait rien de les revoir...De les sauver ?

- .....Comment pourrais je vous croire, Simon ?

- Il va y avoir un attentat en Inde, demain. 200 morts. Des terroristes pakistanais.

- Que se passerait il si vous téléphoniez à l'ambassade ?

- J'ai essayé d'empêcher le 11 Septembre. On m'a ri au nez. Par contre, après, j'ai fait six mois de taule, en QHS. Ca m'a servi de leçon.

- Bizarre que la télé n'en n'ait pas parlé.

- C'était pendant ma deuxième vie. A la troisième, j'ai parié chez un bookmaker anglais : Attentat entre le 5 et le 15 Septembre. Plus de 3000 morts. Sans préciser l'endroit. J'ai gagné 400000 Euros.

- Monstrueux. Notez, ça n'était que des non fumeurs....Vous voulez que je raconte vos cinq vies ? Vous vous souvenez de tout ?

- De tout ? Impossible. Ca se mélange un peu. Ma première vie remonte plus de deux siècles. Vous imaginez ? Le nombre de fois où j'ai salué des gens qui ne me connaissaient pas...Qui ne me connaissaient plus. La femme que j'avais épousée lors de ma première vie. Elle est venue chez moi pour me vendre « Jésus est de retour ». Elle avait viré évangéliste. Vous vous rendez compte ? Une militante communiste ! J'étais instituteur, la première fois.

- Vous savez quoi, Simon ? Si cet attentat a lieu réellement, demain, je crois que je vais pètér les plombs. Sincèrement.

- Vous me croyez fou ?

- Un truc du genre.

- Et si mon pronostic se confirme ?

- Je serai votre homme. Mais je vous laisse le bénéfice du doute. Commençons. Je vais aller chercher mon dictaphone.

- A la bonne heure. C'est parti !

 

Dommage ! Je venais juste d'avoir une idée de bouquin : Jésus se rendrait sur Bastor IV pour la Relance. Jésus Pali : La fois précédente, il aurait été empalé. Comme d'habitude, il serait accompagné de toute la troupe : Judas, son meilleur pote, les apôtres, la mamma, le bœuf, l'âne, (le gestionnaire de la troupe), et, bien entendu, les inévitables rois mages, en l'occurrence, des intérimaires travaillant le plus souvent pour la concurrence. Problème : Jésus taperait la grosse déprime. Il n'aurait plus le cœur à l'ouvrage. Et, comme un fait exprès, les gens refuseraient de se faire miraculer : Ils n'auraient pas confiance. Du coup, le Pali piquerait un coup de sang, et commencerait à transformer les contradicteurs en grenouilles. L'action pourrait débuter sur Terre en 1347, juste avant l'arrivée de la peste noire. Zondé, réincarné depuis peu, rencontrerait un prêtre et copinerait avec lui. Après l'avoir guéri du fléau, il l'emmènerait sur Bastor pour lui mettre le nez dans le caca, ou pour lui faire plaisir.

Un thème porteur, Jésus Christ. Ca fait toujours rire.

 

J'avais mis plus de dix minutes pour retrouver le dictaphone. Bien entendu, les piles étaient mortes. J'avais du récupérer celles du MP3 Intermarché. (3000 points fidélité). Je sentis bien en redescendant que Simon commençait à s'impatienter. Après m'avoir fait poiroter plus d'une demie journée, c'était désormais lui qui avait hâte de tout déballer.

- Désolé, soufflai je. Un problème de piles...Euh, vous avez trois minutes ? J'ai deux ou trois idées à noter.

 

- Bon....Si on commençait par votre enfance ?

- Laquelle ?

- La première. La vraie.

- Ca n'a aucun intérêt.

- Justement. Il faut toujours attaquer par des banalités. Comme Stephen King, ou Stendhal. Vous avez lu: "La chartreuse de Parme"? Cinquante pages sur le lac de Côme !

- Très bien. Je suis né le 10 Mai 1948 à Béthune...

- Quelle horreur !

- Je ne vous le fais pas dire. Dieu merci, mes parents ont été nommés dans le Val d'Oise, peu après ma naissance. La consécration : Ils étaient instituteurs. Mon père est parti en éclaireur, autant que je sache. Nous l'avons rejoint alors que je commençais tout juste à marcher. Nous habitions Enghien les Bains, un îlot de verdure cerné par les HLM, ou de richesse cerné par la pauvreté. Non que mes parents aient été riches...Ils avaient acheté le pavillon avec l'argent des dommages de guerre...Le grand père possédait une brasserie à Arrommanche, là où a eu lieu le débarquement. Les américains ont détruit le restaurant, et les allemands ont payé.

- Les américains ? A Arrommanche ? Ca n'était pas les anglais ?

- Aucune idée. Ca a une importance ?

- On vérifiera. C'est une biographie, pas un roman. Continuez.

- Que vous dire d'autre ? Je suis allé à l'école à Saint Gratien. Au catéchisme, aussi. L'été, on partait en vacances dans l'Oisans. J'aimais bien. On avait construit une luge à roulettes. On escaladait les rochers, aussi. Une fois, je suis tombé. Juste une foulure. C'est à peu près tout...Ah ! J'allais oublier ! J'étais très amoureux de ma petite voisine. Elle s'appelait Françoise. Elle avait des tresses...Ma future première femme.

- Brune, ou blonde ?

- Brune. Petite, et brune. On faisait du patin ensemble.

- Du patin à roulettes ?

- Du patin à glace. Le lac gelait souvent, à l'époque. Et dire que je vais bientôt revoir tout ça...

- Vous aviez des oncles, des tantes, un frère, peut être ? Ou : Une sœur, un cousin germain ? On fera des fiches. Vous me noterez les principales caractéristiques : Lien de parenté, aspect, caractère, adresse, etc...Comme ça, j'aurai une base pour broder. Il me faudra aussi le nom des copains, l'endroit où vous jouiez, si possible, les noms et prénoms des parents, leur métier, et une idée de leur âge. Ah ! J'allais oublier les voisins ! Trouvez moi deux bons et deux méchants. On glissera une petite anecdote pour faire vrai : Marcel qui ne veut pas rendre le ballon de foot que vous avez envoyé dans son jardin, mais, heureusement, Gaston intervient, etc.

- C'est vraiment nécessaire de broder sur ce genre de conneries ? Notez, je l'ai vraiment vécue, la scène du ballon, presque de la manière dont vous la racontez, c'est drôle.

- Non. C'est normal. Tous les enfants ont vécu ça. Le rentier acariâtre qui n'aime pas les enfants et boucle tout à double tour. Un jour, on le retrouve égorgé dans sa cuisine. Les jeunes de la cité Jean Moulin...Un cambriolage qui a mal tourné.

- Vous savez quoi ? Vous me faites froid dans le dos. Le rentier qui boucle tout et déteste les enfants...Je me demande si ce n'est pas de cette manière qu'on me perçoit...

- On s'en fout ! Ah ! Il me faudrait aussi quelques évènements, lieux, objets qui vous ont étonné, ou impressionné : La motocyclette de Gaston, le salon du Bourget.

- Le salon du Bourget ?

- Ben oui ! Celui de l'aviation. Ca fascine les enfants, habituellement.

- Et qu'allez vous tirer de tout cela ?

- Des trucs, genre : « Qui eût pu prévoir que l'antique Ford T consentirait à démarrer ? Sûrement pas le papa de Daniel, qui lui avait fait cadeau de l'épave pour qu'il se mette au volant en faisant vroum, vroum sous l'œil envieux de ses copains, pas pour qu'il embarque lesdits copains, à savoir : Bernard et moi, dans une course folle autour du pâté de maison, une course qui s'acheva, comme par hasard, dans la grille de monsieur Esbaque, le voleur de ballons. Est il nécessaire de préciser que personne n'eut la naïveté d'envisager la coïncidence ? Les gamins avaient bel et bien commis un attentat. Bien que Daniel, « le grand », ait été tenu pour principal responsable de cet infâme forfait, mes parents, pourtant d'un naturel indulgent, tiquèrent quelque peu en voyant arriver l'addition. Il y en avait pour presque mille Francs, un mois de salaire à l'éducation nationale, à partager en trois. C'est ce jour là que je découvris la signification du mot : Répression »

- Mon Dieu ! Elle sort d'où, cette Ford T ?

- De mes propres souvenirs. Une belle histoire. On la garde. Il suffira de remplacer Daniel et Bernard par...qui vous voulez, peu importe.

- Eh ! C'est ma vie ou la vôtre que vous comptez raconter ?

- Toutes les enfances heureuses se ressemblent. On ne vous a pas abandonné ? Vous n'avez pas terminé à la DDAS, avec la tuberculose et les puces ?

- Pas vraiment, non.

- Alors, votre histoire est sans intérêt. On va être obligé de l'arranger un peu. On fera de vous un délinquant soft. Brillant à l'école, mais un peu fouteur de merde. Ca ne vaut pas le « parti de rien », mais tant pis. On fera avec. Tant pis...Dommage...Vous auriez habité la cave du HLM de vos parents, et votre mère aurait appelé la police pour vous faire virer...

- Quelle horreur ! Ca existe, des trucs pareils ? En fait, je n'étais pas très brillant...sauf en rédaction. La deuxième fois, c'était différent. Je redoublais. Suivre des cours de 5ème, quand on a fait l'école Normale, c'est tout de même plus cool. Je dois dire que mes profs ont été un peu surpris. Je vous raconte ?

- Vous en mourrez d'envie. Allez y. On remettra tout dans l'ordre dans quelques jours, point par point.

- Ce jour là, j'étais allé préparer une visite du Louvre pour mes élèves. On avait passé tout le mois sur le thème de l'Egypte ancienne. J'étais en train de contempler un buste de Ramsès II quand un éclair aveuglant a illuminé la salle. A la seconde d'après, je me retrouvai au fond le la classe...Ca n'était pas ma classe ! Devant moi, il y avait ce bureau minuscule, comme dans le temps...Et c'est là que j'ai vu mes mains : Des petites mains boudinées, lisses, difformes...J'ai regardé à gauche, à droite, et j'ai reconnu Françoise. J'ai cru que je rêvais. C'est alors que la prof m'a interpellé.

- Encore en train de rêvasser, Kreis ? Alors, qu'est ce qu'une particule élémentaire ?

- Une tendance à la matière et une tendance à l'existence d'une infinité de particules et d'anti particules virtuelles oscillant entre néant et réalité, madame.

- Pardon ?

- Les particules élémentaires n'existent pas, madame, avais je ajouté en rigolant intérieurement. C'est une vue de l'esprit. Comment un corps occupant un volume infiniment petit pourrait il exister ? Mais je veux bien vous donner une liste exhaustive des fermions, et une des bosons, encore que j'hésite à y inclure le graviton et le boson de Higgs. Qu'en pensez vous, madame ?

Je me souviens encore de son regard. On aurait dit qu'elle avait vu le diable. Elle n'était pas loin de la vérité. Elle a carrément zappé. Bien entendu, elle n'avait pas suivi. Elle a juste dit :

- Une particule élémentaire est la brique élémentaire de l'atome. Il existe trois types de particules élémentaires : Les électrons, les protons, et les neutrons.

- Mais c'est faux ! Avais je hurlé. Les hadrons ne sont pas élémentaires ! Ils sont constitués de trois quarks !

- Simon, je te serais reconnaissante de cesser de divaguer. Si tu es malade, Alain va t'accompagner à l'infirmerie.

- Je vois, avais je répliqué en me tordant de rire intérieurement. Comme en Union Soviétique ! L'asile pour ceux qui disent la vérité !

C'avait été la goutte d'eau qui avait fait déborder le vase. Madame Blot était communiste. Je ne le compris que plus tard. Mais, de toutes façons, je me croyais toujours dans un rêve. En attendant, elle m'avait mis au coin, mais je continuais à corriger ses erreurs sans faiblir. Ca s'était terminé chez le proviseur. Heureusement, c'était un érudit. La prof de sciences naturelles lui exposa ses griefs. Il l'écouta sans mot dire. De mon côté, j'avais décidé de faire profil bas. Je n'étais plus tout à fait sûr d'être dans un rêve. J'attendis donc qu'il me demandât ce que j'avais à dire pour ma défense. Erudit,... et respectueux des droits de l'homme !...

- Je me suis permis de rectifier une erreur de madame Blot, concernant la nature des hadrons. L'existence des quarks est désormais un fait établi. Le modèle standard de la physique quantique en prévoit d'ailleurs six : Le up et le down, que tout le monde connaît, à l'exception notable de quelques béotiens, et les super massifs Strange et Beauty, variantes du down, et leurs symétriques Charmed et Top. C'est tout.

Là, j'anticipais un peu sur les connaissances de l'époque...De près de quarante ans, mais bon...

- Mais, de quoi parle t il, demanda le proviseur stupéfait. En tous cas, il s'exprime dans un langage très châtié. C'est un bon élève ?

- Non, ce n'est pas un bon élève. Mais je dois reconnaître qu'il n'est pas comme ça d'habitude. Je pense qu'on devrait convoquer les parents. Il est peut être malade.

On ne disait pas dépression, à cette époque.

- Je peux dire quelque chose ? Demandai je.

- Vas y, soupira le proviseur.

- J'ai lu ça dans Sciences et Vie. La physique quantique me passionne. Plus tard, je serai chercheur. Tous ce dont je viens de vous parler n'a été découvert que très récemment (...). Je suis navré d'avoir réagi aussi puérilement. Acceptez mes plus humbles excuses, madame Blot.

- On va convoquer les parents, trancha le proviseur quelque peu éberlué. En attendant, tu me copiera 100 fois : « Je ne dérangerai plus le cours ».

- Je préfèrerais : « Je reconnais que la Terre est plate, et que le soleil tourne autour », si ça ne vous dérange pas, monsieur le proviseur.

- Mon Dieu !

 

J'avais l'angoissante impression que mon rêve ne finirait jamais. Etais je à l'hôpital, dans le coma, suite à une crise cardiaque ? J'avais l'impression, d'avoir régressé dans mon corps d'enfant, mais j'étais toujours le vieux Simon Kreis, le vieil instit en fin de carrière, décoré peu auparavant des palmes académiques. Du Simon Kreis enfant, je n'avais plus qu'un lointain souvenir. Je ne me souvenais plus non plus du nom de mes copains, à l'exception notable de Françoise, qui me considérait d'ailleurs avec un effroi contenu. Nous étions allés chez le proviseur à la fin du cours. Après, nous avions : mathématiques. Dans quelle salle ? Je dus faire tout le couloir pour trouver. « Excusez moi », « Excusez moi ». Allais je revoir mes parents, ce soir là ? Ou, le rêve allait il s'interrompre avant ?

Mon entrée dans la classe avait été saluée par des rires étouffés. Apparemment, mes copains avaient apprécié le bordel que j'avais mis dans la classe de madame Blot. Ils attendaient la suite.

- Je peux savoir où tu étais, Kreis ? Demanda Monsieur Mouly.

A vrai dire, je ne me souvenais plus de son nom. Il ne me revint en mémoire  qu'un peu plus tard.

- Chez Monsieur le proviseur, Monsieur, suite à un différent avec madame Blot au sujet des quarks.

Nouveaux ricanements.

- Les quarks ? Elle enseigne déjà ça, la collègue ? Dingue !

- Désolé. Le dingue, c'est moi, d'après votre estimable consoeur.

Là, c'était « consoeur » qui avait fait rire. Con - sœur.

- Explique moi ça, Kreis. J'avoue que tu m'étonnes un peu. Sur quoi portait votre différent ?

- J'ai prétendu que les hadrons ne pouvaient être classés parmi les particules élémentaires, au motif qu'ils étaient constitués de quarks, liés entre eux par l'interaction forte, dont je ne vous ferai pas l'insulte de supposer que vous ignorez que la particule vecteur est le gluon. Vous saviez qu'il en existait sept ? Ca m'a toujours étonné : Six quarks, sept gluons. Mais je ne sais pas tout. Je ne suis qu'un enfant.

- Nom de Dieu ! Souffla Monsieur Mouly. Que t'est il arrivé, Kreis ? Tu as avalé une encyclopédie ?

- Un truc du genre.

- Tu parles étrangement ? Ce n'est pas un reproche. Tu t'exprimes dans un français si classique...

- Ah, je vois, les séquelles de l'école Normale.

- Pardon ?

- Rien, une plaisanterie subtile. Vous ne pouvez pas comprendre. Non que vous soyez dépourvu de subtilité, bien au contraire. En revanche, je vous félicite. Vous êtes manifestement plus cultivé que votre estimable collègue. Mais, rassurez vous, je n'en ferais pas état quand je reverrai la malheureuse. Il n'entre pas dans mes intentions de semer la zizanie.

- Curieux, très curieux...Tu es bon, en français, Simon ?

- Il ne m'appartient pas d'en juger, monsieur. Je suis ici pour apprendre. C'est mal parti, si vous voulez mon avis.

- Mais, bon dieu, Simon, tu as quel âge ?

- Celui de la retraite. Je fais du rab. Je n'imaginais pas ça comme ça. Mais je suis agréablement surpris, finalement.

- Ok, soupira t il, visiblement ébranlé. Vas t'asseoir. Tu as fait tes devoirs ?

- Je le suppose. Mais j'aimerais relire avant de rendre ma copie. J'ai pris la décision d'améliorer mes performances scolaires.

- Pas de problème. Tu feras ça après le cours. En attendant, parle moi du théorème de Pythagore.

- L'énoncé, ou la démonstration ?

- L'énoncé, Einstein.

 

J'avais suivi le cours très attentivement. Rien de bien nouveau, mais ça ne me déplaisait pas de me retrouver du côté confortable de la barrière. Les autres ne cessaient de bavarder. Monsieur Mouly était tout sauf un prof à poigne. Puis, arriva le moment où les plaisanteries ineptes de mes camarades me devinrent insupportables.

- Bouclez la ! Explosai je.

- Hein ? Dit le prof en sursautant de surprise. Qu'est ce qu'il t'arrive, Simon ?

- Rien. Mes copains me gonflent. Assez bizarrement, j'ai toujours détesté les enfants. Excusez moi.

Tout le monde me considéra avec une stupéfaction palpable. Il se fit un grand silence, puis le cours reprit. Je perçus néanmoins quelques murmures, aux frontières de l'inaudible. Monsieur Mouly venait de se retourner vers nous. Il m'adressa un imperceptible sourire.

- Bien. Quel sera le volume de ce parallélépipède ?.... Bernard ?

- 50 cm3 ?

- 500, corrigeai je.

- Exact, Simon.

 

Après le cours, j'avais rapidement relu mes devoirs. C'était pourri d'erreurs. Je corrigeai tout en un clin d'œil sous l'œil ébahi du prof.

- Je peux savoir pourquoi tu n'as pas fait ça hier soir, Simon ? Voyons voir...Ok, Ok, Ok...Mais, c'est parfait, ça. Maintenant que nous sommes seuls, explique moi ce qu'il t'arrive. Tu as été touché par la grâce ?

- Vous êtes capable de garder un secret ?

- Bien sûr.

- Je dois en être certain. Si je vous dis la vérité, vous allez en parler au toubib, et je finirai à l'asile. Or, je ne suis pas fou. Même si je ne suis pas sûr d'exister. Mais je viens de me rappeler...Vous allez vous suicider. C'est pour ça que je vais parler.

- Que veux tu dire ? Dit il en blêmissant.

- Vous vous appelez bien Mouly, n'est ce pas ?

- Tu l'avais oublié ?

- Dans trois ans, vous allez vous pendre. Dépression nerveuse. Ne me demandez pas pourquoi. Mais je crois que l'enseignement ne vous convient pas.

- Je ne sais rien faire d'autre... Bon Dieu. Que me fais tu dire !

- Et alors ? Vous avez besoin d'aide, monsieur Mouly. Moi aussi. Je vous propose un échange. Une assistance mutuelle.

- Bien. A ce stade de la conversation, je me vois obligé de poser la question qui fâche : Qui es tu ?

- Jolie analyse. Cartes sur table. Je m'appelle Simon Kreis. Je suis instituteur. J'ai 60 ans. Je sais ce que vous allez dire : Pas encore à la retraite ?

- A vrai dire, ce n'est pas exactement ce que je comptais formuler.

- Je suis arrivé dans cet univers il y a deux heures. Je préparais une visite au musée du Louvre. Le thème du mois, c'était : L'Egypte ancienne. Puis, d'un coup, il y a eu un éclair, et je me suis retrouvé dans ce corps. Mon corps. 48 ans en arrière.

- Nom de dieu ! Tu connaîtrais tout notre futur ?

- Jusqu'en 2009. Mars 2009.

- Il n'y aura pas de guerre nucléaire, alors ? C'est comment, 2009 ? Il y a des voitures volantes ? Des robots ? Des armes nouvelles ?

- Non. Rien de tout ça. Par contre, on a 200 chaînes de télé, en couleur, cela va sans dire. Tout le monde possède un ordinateur. Ils sont tous interconnectés. On a des téléphones portables aussi, gros comme un paquet de cigarettes, plus petits, même. Mais on ne peut pas fumer au restaurant, la vitesse est limitée à 90, on n'a plus le droit de picoler, et les gens votent toujours à droite. Bon,  la gauche a régné durant une vingtaine d'années. Ca n'a pas changé grand-chose. Ah ! Le Franc n'existe plus. C'est l'Euro, maintenant, pour une vingtaine de pays.

- Dingue ! Et la guerre froide ?

- L'URSS n'existe plus. Le mur de Berlin est tombé. Les Balkans ont rejoint l'Europe. En Russie, c'est la mafia qui gouverne, comme aux Etats Unis. Ça va un peu mieux. L'Allemagne est réunifiée...Que dire d'autre ? L'occident est en faillite. La Chine s'apprête à dominer le monde. Même les Etats-Unis sont sur une pente savonneuse. Leur président est black, au fait, amusant, non ?

- Et la faim dans le monde ?

- Ma parole, on dirait que vous me croyez ? Pire que jamais. En plus, l'Afrique est ravagée par le SIDA, une nouvelle maladie. Ca s'attrape en baisant.

Il n'avait même pas protesté !

- Par contre, l'Afrique du Sud en a fini avec l'apartheid, repris je. Israël est toujours en guerre larvée avec les pays avoisinants. Le Vietnam et l'Algérie sont libres, c'est-à-dire, dirigés par des tyrans. Il ne reste plus que deux pays communistes, trois, si on compte la Chine : La Corée du Nord, et Cuba.

- Castro est toujours vivant ?

- Hélas oui. Des questions ?

- Pourquoi le Vietnam, au fait ?...A-t-on trouvé un remède contre le cancer ?

- Non. Mais on a progressé...Le Vietnam ? Ah, oui ! Il va y avoir une guerre, là bas.

- Qui sera le prochain président ?

- Après de Gaulle ? Pompidou, puis Giscard, Mitterrand, Chirac, et enfin, Sarkozy. Ah, au fait, il y aura une sorte de mini révolution dans huit ans. Ne ratez pas ça. Ca va être la fête. La grande libération sexuelle. La fin des interdits.

- Sérieux ? Tous les interdits ?

- Oui, confirmai je, pris d'une intuition soudaine, même ceux concernant l'homosexualité.

Il y avait eu un blanc. J'avais désormais l'explication du suicide.

- A partir de 1978, mettez des capotes, soufflai je. Sinon, vous mourrez...Le SIDA...

Il était pâle comme un linge. Puis, sans prévenir, il m'adressa un grand sourire.

- Je ne sais pas encore avec certitude qui tu es, Simon, mais tu viens de me sauver la vie. Pars, maintenant, tes parents vont s'inquiéter. On reparlera de tout ça demain...Dans huit ans, dis tu ?

 

Retrouver mes parents vivants m'avait complètement bouleversé. Ils étaient tous deux à la maison quand je poussai la porte d'entrée. Manifestement, ils attendaient mon retour avec impatience. Je fus pris d'une sorte de spasme quand mon père s'avança vers moi, apparemment furibard. Puis, je m'effondrai en larmes. Toutes les larmes que j'avais contenues depuis leur décès.

- Eh ! Souffla mon père. On ne va pas te tuer !

J'étais incapable de répondre. Je me promis de ne rien avouer. Mouly savait. C'était suffisant. Ma mère s'approcha à son tour. Elle semblait aussi bouleversée que moi. Quand je pus enfin reprendre mon souffle, je leur annonçai qu'à l'avenir, je serais toujours premier dans toutes les matières.

- Sauf en Gym, rectifiai je. Faut pas rêver. Quoique...

- Je ne demande qu'à te croire, Simon. Mais que s'est il passé avec madame Blot ?

- Elle nous a fait un cours sur les particules élémentaires. Mal documenté. J'ai eu la mauvaise idée de relever ses erreurs. Monsieur Mouly m'a confirmé que c'était moi qui avais raison.

- C'est bien vrai, ce mensonge ? Et, si je l'appelais pour qu'il confirme ?

- Excellente idée, approuvais je. Après, il faudra expliquer tout cela au proviseur. Il est aussi nul en physique que madame Blot...mais beaucoup plus cultivé, tout de même.

- Ca...Bon, vas faire tes devoirs, Simon. Et tâche d'améliorer un peu tes notes. Je ne te demande pas d'être premier, mais la moyenne me conviendrait très bien.

J'avais eu du mal à quitter la pièce. Ils finirent par s'apercevoir de mon hésitation. Et virent l'amour absolu qui brillait dans mes yeux de vieux bébé. Ma mère essuya discrètement une larme. Mon père paraissait tout aussi ébranlé.

- Vas y, souffla t il. Après, tu seras débarrassé.

 

J'avais eu un peu de mal à m'y retrouver dans le cahier de textes. A l'avenir, il serait mieux tenu. J'expédiai les devoirs en une demie heure. Puis, je mis un peu d'ordre dans ma chambre avant de m'attaquer aux leçons. Je ne tardai pas à m'apercevoir que je savais déjà tout. Seule l'histoire nécessita un petit effort. François Premier...Mon père pénétra dans la pièce au moment où je refermais le livre.

- Eh ! Tu as rangé ta chambre ? Dingue ! Mais que ça ne te dispense pas de faire tes devoirs.

- C'est bon. J'ai fini.

- Déjà ? Fais moi voir ça ?.....Et beh...Au fait, j'ai eu monsieur Mouly au bout du fil. Je te dois des excuses. Je vais aller voir le proviseur. Ca ne se passera pas comme ça.

- Ca n'est peut être pas très diplomatique, protestai je. Ne fais pas comme moi. On va se mettre tout le monde à dos. Je m'arrangerai pour que madame Blot revoie ses positions à mon égard. On s'en fout des quarks, après tout.

- Eh, je rêve ! Mais, tu as quel âge, toi ? ...Les quarks ? Tu sais ce que c'est ?

- Un article de Sciences et Vie. Ca m'a intéressé.

- Bien, bien. OK, je n'irai pas voir monsieur Marchand. Mais elle ne perd rien pour attendre cette co..., madame Blot. Allez, vas jouer au foot. Henry t'attend.

Et merde !

 

J'avais tenu parole. Je terminai l'année avec le prix d'excellence. Même madame Blot ne jurait plus que par moi. A la fin de l'année, on envisagea de me faire sauter une classe. Mais mon père s'y opposa. Il craignait le surmenage. S'il avait su... »

Mon histoire vous a plu ?

- Super, dis je. Très vivant. Je vais la reprendre tel que. Je zapperai peut être quelques termes techniques. Il ne faut pas larguer le lecteur. Ca le vexe...Comme votre madame Blot. Je vais aller rédiger tout ça, et, pendant ce temps, vous me préparerez les fiches sur la famille, les copains, etc. Je veux un maximum de détails. Je n'utiliserai pas tout, je vous préviens. Mais, je tiens beaucoup au : Avant / Après. Avant, c'est chiant, après, ça devient dément. Si on buvait un verre ?.....Au fait....Je m'attendais à du lourd, mais là.....

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CHAPITRE IV  SYLVIE

 

 

J'avais eu un peu de mal à m'endormir, ce soir là. Cette histoire invraisemblable m'avait littéralement bouleversé.

Le lendemain, j'avais passé toute la journée dans ma chambre. Ca ne m'enchantait guère de travailler ainsi, façon puzzle, mais je n'avais pas le choix. La fluidité du récit allait en souffrir. Il me faudrait peut être tout réécrire à mi parcours pour apporter à mon « œuvre » un peu de cohérence. Problème : Les idées ne venaient pas de moi. Pour la première fois de ma courte carrière d'écrivain, j'étais bridé par un cadre contraignant. Après avoir tapé l'histoire que m'avait racontée Kreis, je me documentai un peu sur les années 60. Il me fallut descendre à la bibliothèque. Simon disposait sûrement d'une connexion internet, mais je m'étais dégonflé de le déranger. Néanmoins, j'eus la chance de tomber sur un bouquin intitulé « Les années De Gaulle ». 10 ans, ça suffit...Le slogan de 68...L'année de ma naissance. Kreis devait avoir 18 ans...Non, 20. Je l'envie.

Il me revint à l'esprit que la cinquième république était très précisément née en Mai 58. La révolte des étudiants commémorait, presque date pour date, un coup d'état limite facho. Le fameux principe d'alternance. Je me souvins également du fait que même la gauche avait plébiscité le général, dernier rempart contre l'extrême droite, à l'époque...Contre l'extrême droite, ou contre De Gaulle lui-même ? Au moins, ce qu'on donne, on peut le reprendre. C'est mon père qui m'avait expliqué tout cela, longtemps plus tard, alors que Mitterrand était déjà au pouvoir. Mitterrand...Encore un grand démocrate. Je crus me souvenir qu'il avait dirigé la bataille d'Alger avec une férocité absolue. Mais je découvris peu après au chapitre : « De Gaulle et Mitterrand » que le futur président avait, comme d'habitude, navigué entre deux eaux : Humaniste dans ses propos, mais très efficace en tant que flic professionnel.  Il était encore à l'époque l'ancien cadre de Vichy, plus que l'ancien résistant. A qui avait il résisté ? A Bousquet ? En attendant, Michel Rocard, l'éternel rival, avait été l'un des seuls à protester contre les camps de concentration - pas les camps nazis - les camps français, où l'on entassait les fellaghas. Cela, je le découvris dans le bouquin emprunté à Kreis. Cela ne fit que renforcer ma considération pour le fils du célèbre parapsychologue déjà cité.

Je pourrais peut être inventer un cousin âgé envoyé en Algérie ? L'angoisse de l'oncle : Et si Jean Louis ne revenait pas ? La guerre avait capoté en 62..., après, ou avant le Petit Clamart ? Et le Vietnam, ça commençait quand ? 65 ? Peut être avant. Le Vietnam...Tout le monde accusait Nixon, alors que c'était Kennedy qui avait entamé cette guerre électorale. Il lui avait fallu attiser les braises, assassiner son meilleur ami, le pacifiste qui dirigeait le pays, susciter lui-même des attaques terroristes ! Celui qui avait flingué ce monstre méritait une médaille. Ca n'aurait pas été le premier mafieux à être décoré. Comment s'appelait il, déjà ? Sam Giancanna ! Un nom qui inspire confiance. Mais, on n'est sûr de rien. Certains pensent que c'est Johnson qui a fait le coup...Un autre mafieux...Que s'était il passé d'autre durant cette période ?... 66 : La France quitte l'OTAN. On s'en fout !... 67 : La guerre des Six Jours. Qui s'intéresse à ça ? A part les juifs et les arabes ? Les américains, peut être. Mais les français s'en cognent d'Israël...D'Israël, de la Palestine, de l'Egypte...

Et si je faisais arriver Jésus dans le monde magique ? Ou alors, un Jésus synthétique, fabriqué sur mesure, qui prônerait le culte de saint Mnoucha. La prière du Dimanche aurait lieu à la mosquée, et consisterait à boire un coup à la santé du Prophète (Saint Mnoucha, pas Mohamed). Tiens ! Les fidèles se nommeraient les juiffes ! Malheureusement, Jésus et les apôtres se mettraient à bugguer. Ils exigeraient le retour du bus n° 34, qui relie la gare de Bastia à Poggio. Puis, le virus informatique gagnerait les dragons. Jésus et les monstres seraient projetés dans le Réel et investiraient Disneyland...Pas mal...

Je décidai de faire une petite pose. Mon travail avait bien avancé. Je me fis couler un bain, et me lavai hâtivement, avant de descendre au bar. Je venais de me souvenir de l'attentat. Avait il eu lieu ? Pas moyen de se connecter. La wi-fi ne passait pas.

 

Une surprise de taille m'attendait en bas : Une créature de rêve était accoudée au zinc en train de  déguster ce qui me parut être un cognac, ou un scotch. Elle devait avoir 25 ou 30 ans. Cheveux châtain, un mètre soixante dix, très mince, des yeux à damner un saint pierre.

- Tiens ! L'intellectuel de service, souffla Sylvie.

Ca ne pouvait être qu'elle. La fille de Simon...Dans le cas contraire,  Kreis ne l'aurait pas laissée seule au bar...

- En général, on use d'autres qualificatifs à mon égard : Sale con, vicieux, mégalomane, et j'en passe...Intello, dans le meilleur des cas. Ce n'est pas tout à fait pareil qu'intellectuel. Cela signifie que l'on commet moins de trois fautes par ligne, et que l'on met un S à chevau quand il y en a plusieurs. C'est souvent perçu comme une trahison par le unhappy few.

- Je crains fort que few ne soit pas le terme approprié. C'est drôle. Je vous imaginais tel que vous êtes : Jeune, beau, subtilement crade, et déjà aigri.

- Eh ! Je sors de mon bain ! Bon, d'accord, je n'ai pas encore déballé le savon. J'ai perdu la notice. Vous êtes Sylvie ?

- Papa vous a parlé de moi ? Je rêve !

- Il ne jure que par vous. Vous êtes ici pour longtemps ?

- J'habite ici. Papa ne vous l'avait pas dit ?

- Peut être. Je suis un peu sourd. L'abus des pratiques solitaires.

Là, j'allais peut être un peu vite en besogne.

- Vous n'avez pas de petite amie ?

Ma parole ! Ca a l'air de la rassurer !

- Je suis prêtre.

- J'avais deviné. Si on arrosait votre ordination ? Glen ?

- Va pour le Glen. A propos, est ce qu'il y a eu un attentat en Inde, aujourd'hui ?

- Dans une demie heure. Je vais mettre la télé. Je ne veux pas rater ça. Même si ça ne vaut pas les Twin Towers.

- Il y a la télé, ici ?

- Il y a tout, chez moi. Même la télé. Nous la regardons rarement. Je préfère lire.

- Vous avez lu...

- Ah ! Je me disais aussi ! Oui je les ai lus. C'est encore un peu léger. Prometteur, mais trop fouillis. Apprends à délayer. Un roman, ce n'est pas une succession de nouvelles.

Elle m'avait tutoyé !... Mais c'était le premier avis négatif sur mes romans.

- Vous écrivez ?

- Des nouvelles. Comme toi.

- J'aimerais beaucoup les lire. Au fait, j'ai amené le tome IV. Ca s'appelle « Le monde magique ». Je crois que c'est parfait. Unité de temps, de lieu, d'action. Ca coule du début à la fin. L'histoire est plus simple...Quel genre de trucs écris tu ?

- Ce qui me passe par la tête. Je bloque à la page 15. Tu dois connaître. L'impression d'avoir tout dit.

- Je connais. Tu penses encore trop, dis je d'un ton doctoral. Essaie de démarrer sans carburant, sans provisions. Tu les trouveras en cours de route...Que feras tu après le départ de Simon ? Ajoutai je de but en blanc, avec une absence de tact qui me stupéfia moi-même.

- Aucune idée, répondit elle en blêmissant. Si je pouvais partir avec lui, je le ferais. Mais c'est impossible. Je reviendrais avant ma naissance.

- Tu crois que tous les gens qui se trouvaient au Louvre ce jour là sont repartis dans leurs passés ?

- Il ne te l'a pas dit ? Il ne t'a pas parlé du club ?

- Un club ? Simon a retrouvé les autres ?

- Presque tous. C'est pour ça qu'il est retourné au Louvre, la deuxième fois. Il avait eu l'idée géniale de passer une annonce dans Le Monde : « Cherche toutes personnes ayant visité le Louvre le 4 Mars 09 ». Ils étaient sans doute quinze. Mon père en a retrouvé sept, à sa deuxième vie. A la cinquième, il en a découvert 12. Ils se réunissent ici tous les ans, le jour de Noël. Tous richissimes...et éternels. Je les envie...Surtout pour l'éternité...la jeunesse retrouvée.

- Retrouvée ? Tu te sens si vieille ? Tu sors à peine de l'adolescence !

- A peine. Mais j'en suis sortie, désormais. Tu n'imagines pas ce que c'est pour une femme.

- As-tu pensé, ne serait ce qu'un instant, que tu pourrais être comme Lucie ?

- Tu connais Lucie ? Etonnant ! Mon père ne la supporte pas. Elle est venue ici ?

- Non, je l'ai rencontrée au bar, à Saint Briac. On a papoté. Je lui ai dit que je venais ici. Elle m'a dit pis que pendre sur Simon.

- Elle a travaillé ici, quelques jours. Elle volait l'argenterie. Lucien s'en est aperçu. Il n'y a pas eu de plainte. C'est une pauvre fille. Elle n'a pas pu faire d'études à cause de son abrutie de mère. Dommage, elle avait des dispositions. Elle écrit même des romans. Trois fautes par ligne, mais ça se tient. Elle est sans doute plus douée que moi.

- Ca, j'en doute, Sylvie. Tu sais quoi ? Il faut être malheureux pour écrire. Ca ira mieux dans trois ou quatre mois.

- Fumier !

- Excuses moi. Au fait, je t'aime.

- Hein ?

- Je t'aime. Juste pour info. Le sujet ne sera plus évoqué. Tu fais quoi, dans la vie ?

- Ne t'inquiète pas. On m'accordera trois jours pour le mariage. Je ne fais rien. Je peins. Je joue du piano. Je me balade en bord de mer. Parfois, toute la journée. Je discute beaucoup avec papa. Je l'aide dans ses recherches.

J'eus soudain une illumination. Je venais de comprendre pourquoi Kreis m'avait fait venir. Il voulait marier Sylvie ! Pourquoi ne m'avait il pas demandé une photo ? Par contre, il m'avait demandé mon âge, et si j'étais marié...Il m'avait paru très intéressé quand je lui avais révélé que j'avais failli finir prof de gym...C'est bien foutu, un prof de gym, en général. Mon Dieu ! Victimes d'un mariage arrangé ! En effet, Kreis ne m'avait pas tout dit.

- Ca consiste en quoi, au juste, ces recherches ?

- Sciences, et histoire. Je m'occupe de la partie historique. Je recherche des personnages qui pourraient avoir vécu la même aventure que papa. Des gens qui donnaient l'impression d'anticiper.

- Et, tu as trouvé quoi ?

- Des hommes politiques, des inventeurs qui trouvaient trop de choses...Edison, par exemple...Le problème, c'est que je ne puis fouiller qu'une seule dimension.

- Une seule dimension ? Ah, je comprends...Il faudrait aller voir à Attinville.

- Puisque tu en parles : Ton idée a beaucoup intéressé mon père : Un lieu de confluence entre les dimensions...Et le fait que chaque modification crée un nouvel univers.

Hallucinant ! Et dire que j'avais imaginé Attinville par dérision, à partir d'un village particulièrement nul nommé Attainville, avec un A. Un village dortoir totalement mort. J'en avais fait le centre du monde, l'endroit où avait eu lieu le big bang. Pourquoi pas, après tout ? D'une certaine manière, le big bang avait aussi eu lieu à Attainville...

- Tout se passe bien pour vous, les amoureux ? Je vois que vous avez fait connaissance ?

Simon venait juste de sortir du bureau. Il paraissait de fort bonne humeur. Les amoureux ? Mère maquerelle !

- Nous parlions d'Attinville, répondit juste Sylvie.

- Je vois. Ma ville natale, d'une certaine manière. J'ai terminé les fiches. On verra ça demain. Vous avez avancé, Georges ?

- J'ai rédigé l'histoire d'hier, celle de la Ford, celle du ballon, une aventure en patin, aussi : Vous êtes avec Françoise, et un type passe à travers la glace. Avec vos copains, vous organisez une sorte de chaîne humaine pour aider le gros à s'extraire de la flotte : Tous les gamins à plat ventre sur la glace, chacun tenant les chevilles du suivant ! Les trois derniers boivent la tasse quand le bonhomme se hisse hors du trou d'eau. Mais ils ne lâchent pas prise. Les adultes se décident enfin à intervenir : Ils tractent la chaîne de gamins jusqu'à la rive. Les pompiers arrivent. Tout est bien qui finit bien. Sauf pour Bernard, qui se fait engueuler par ses parents, vu qu'il est rentré chez lui couvert de boue. Il leur a raconté l'histoire, mais personne ne l'a cru !

- N'importe quoi ! S'exclama Sylvie en éclatant de rire. Quoique...Si... ça devrait fonctionner...Mais jamais ça ne viendrait à l'idée d'une bande de gamins, de procéder ainsi !

- Tu crois ? Ils sont plus malins que tu ne l'imagines...Ok ! On zappe l'histoire du noyé.

- Mais non, garde la. Je disais ça comme ça.

Simon nous regardait nous chamailler avec un sourire béat. C'était sur des rails.

- Au fait, Simon, vous ne m'aviez pas parlé de ce fameux club d'éternautes.

- Eternautes ? Quelle jolie formule ! Pourquoi pas, après tout ? Vous les rencontrerez. La dernière réunion de cette séquence. Que du beau monde ! Tous ces milliardaires qui vont disparaître en même temps, réunis dans cette même salle du Louvre, au même moment. Une bonne pub pour le roman...Enfin, pour les mémoires : L'explication du mystère.

- Pourquoi tenez vous autant à ce que cela se sache ? Sylvie ne sera pas inquiétée ?

- Et pourquoi serais je inquiétée ? C'est un crime d'être la fille du père éternel ?

- Les journalistes vont faire la queue devant le château.

- C'est prévu. Vous déménagerez avant la parution. Tous les trois. Vous irez à Malefontaine, près d'Apt. Au château de Malefontaine. C'est à moi. Je l'ai acheté il y a cinq ans. Il est au nom de Sylvie.

- Sans blague ? Tu m'as acheté un château ? Je suis bien, ici !

- Vous reviendrez plus tard, si l'envie vous en prend.

- Attendez, protestai je. Qu'est ce que je viens faire là dedans, moi ? Je vais faire quoi, à Malefontaine ? Il faudra bien que je travaille !

- Personne ne vous interdit d'écrire. Vous faites ça très bien, Georges. Je veillerai à ce que vous ne manquiez de rien, de même que Lucien. Ne vous inquiétez pas.

- Attends, dit soudain Sylvie. Qu'est ce que tu as encore magouillé ? C'est quoi cet amant que tu me fous entre les pattes pour me consoler ?...Bon, OK, je reconnais que tu as bien choisi. Mais...Si je changeais d'avis ? Et si il était nul au lit ?

Mon Dieu ! Ces deux là étaient en train de décider de ma vie, sans le moindre égard pour moi ! Je me sentis parcouru par un vent glacé. Le pragmatisme de Sylvie me terrifiait. Je l'aime...

- J'ai mon mot à dire ? J'ai cru comprendre qu'on parlait de moi ? Quand dois je passer l'examen ? Le concours de plumard ? Ce soir ? Je vais peut être retourner me laver.

- Tu as intérêt, chéri. Et, change de fute, par la même occasion. On dirait que tu as ramassé ce truc dans une poubelle !

- C'est le cas. Il était au dessus. C'était le moins pourri.

- Je crois que j'aime ce mec, finalement, souffla t elle. Mais ça me gonfle que ce soit toi qui l'aies trouvé, papa. Ca m'exaspère. Je te sers un verre, mon amour ? Je plaisantais, pour le pantalon. Je m'en fous. J'ai toujours vécu avec des mecs crades.

- Il y en a eu beaucoup ?

- Non. Pas beaucoup. Mais, par contre, tous très cons. C'est ma malédiction à moi. Je choisis immanquablement les poupées « Ken »...version SDF. Tu trouves que je ressemble à Barbie ?

- Ca vaut mieux que ressembler à Simone.

- Il n'aime pas Simone, commenta Kreis.

- Pourquoi ? Elle est adorable ! Un peu limitée, mais bon...

Décidément, ma liaison débutait curieusement. Je n'avais jamais vécu rien de semblable. Cela me mit un peu mal à l'aise. J'avais peur.

- Ne t'inquiète pas, Georges, dit soudain Sylvie. Je la ramène un peu, mais je suis aussi terrifiée que toi. C'est pour ça que je joue les dures. Simone est dure. Rien ne peut l'ébranler. Elle continue d'avancer, quoi qu'il arrive. Elle n'a pas été élevée dans du coton, mais nous tous...Je sais bien que tu ne vas pas bander. Même avec un pantalon propre. Je m'en fous. De toutes façons, je n'aime pas baiser. Ca m'implique trop. Prenons notre temps.

- Je vais vous laisser, souffla Simon avec un tact inattendu. J'ai encore un peu de travail.

- Mais non, reste, papa, protesta Sylvie sans grande conviction.

- Je vous retrouve dans une heure...J'emporte la bouteille. Il y en a une autre sous le bar.

 

- Parle moi de toi, Georges. Tu faisais quoi, avant de te faire piéger par mon père ?

- Chômeur. Avant, j'étais dans la pub. Rédacteur. Les slogans, genre : « Vous ne viendrez pas chez nous par hasard, vous viendrez par erreur ». A part ça, rien de spécial : Enfance heureuse, études de lettres...Pas mal de sport, quand j'étais gosse. J'ai failli enseigner la gym.

- Papa m'a dit ça...Je dois dire que ça m'a un peu surpris. Tu fais toujours autant de sport ?

- Du parapente et de l'ULM. C'est tout. Pas très foulant.

- Du parapente ? J'en rêve ! Il y a un club, pas loin d'ici. Si on s'inscrivait ?

- C'est con...Ca me fait peur. Je crois que j'ai peur que tu ne meures. Déjà...Peur que tu me quittes, alors qu'on n'est même pas ensemble. Peur de te décevoir. Ca ne m'était jamais arrivé auparavant.

- Tu n'es jamais tombé amoureux ?

- Si. D'un mirage. D'une fille que je n'ai jamais eue...On a couché ensemble une seule fois. Je crois qu'elle voulait juste me faire plaisir. Me remercier pour mes attentions, un truc du genre...

- Elle savait que tu étais amoureux ?

- Oui.

- Tu le lui avais dit ?

- Non. Je suppose que ça se voyait.

- Qu'est elle devenue ?

- Elle a épousé un mec plein de fric, de quinze ans son aîné. Trois enfants plus tard, elle a levé le pied avec un acteur de cinéma sur le retour. Son mari ne s'en est jamais remis.

- Tu le connaissais ?

- Oui. On jouait au poker ensemble.

- Au poker ? C'est nul !

- Ouais. Mais, à l'époque, ça me plaisait. Je jouais bien. J'allais au casino, des fois. La roulette. J'y ai laissé ma paye plus d'une fois. Puis ça m'a passé.

- Tu as un ULM à toi, à Evreux ? C'est bien d'Evreux que tu viens ?

- Non. Trop cher. Je vole avec celui du club.

- Je t'en paierai un. On ira se balader ensemble au dessus de la mer. Tu m'apprendras à piloter.

- Non, répondis je catégoriquement. On louera. Je ne suis pas un gigolo.

- Ca, je dois dire. Ca te fait quel âge, déjà ? Quarante ? Un peu vieux pour jouer les gigolos !

Que penses tu de Lucien ?

- Quel rapport ?

- Aucun...Si ! Il est un peu comme toi. Il pourrait se la couler douce, comme moi, mais il tient absolument à bosser comme un nègre...Tiens ! Quand on parle du loup ! Nous parlions justement de toi, Lucien. Que nous as-tu préparé pour ce soir ?

- Praires farcies et tourteau mayonnaise. J'ai des huîtres, aussi, mais Georges n'aime pas ça. Il assimile ça à de la morve.

- Et merde ! Tu n'aurais pas du dire ça. Je n'en n'ai plus envie...Ah ! On va regarder l'attentat !

La télévision était cachée dans la boiserie. Rien ne dépassait. Sylvie avait fait basculer les deux vantaux à l'aide d'une télécommande. La télé n'était pas très grande : Environ 80 de diagonale. Un modèle à tube, avec un look un peu ringard. L'image mit une bonne minute à apparaître. Ca devait être BFM. On apercevait derrière le présentateur plusieurs camions de pompiers, et, en arrière plan, un immeuble de luxe légèrement écorné. Un certain nombre de brancardiers allait d'un blessé à l'autre en prodiguant des soins ( ?). Ils n'avaient pas l'air pressés. Autour d'eux, derrière les barrières de police, la foule contemplait la scène avec une indifférence palpable. Puis, il y eut soudain plusieurs explosions, et tout le monde détala, brancardiers inclus. Seul le présentateur demeura sur place. Et pour cause. Il était en insertion dans l'image.

- Bof, murmura Sylvie. Pas terrible, l'attentat. J'ai préféré les Twin Towers. Au moins, ça en jetait...Quand la tour commence à descendre...J'avais beau savoir à l'avance, ça m'a scotchée. Tu as des cigarettes, Georges ? J'ai oublié les miennes dans la chambre.

- Bien sûr ! D'où te vient ce goût pour les attentats ?

- Je ne sais pas. Je trouve ça fascinant. A chaque fois, je me demande où ils sont projetés. La vie après la mort...Tu crois qu'il y a une vie après la mort ? Mon père pense que tout le monde retourne dans son enfance...Sauf que seul mon père se souvient.

- Tu m'as dit qu'ils étaient quinze ?

- Au moins douze...Les douze apôtres...En plus riche, tout de même. C'est le grand défilé des Roll's, à chaque Noël.

- Pourquoi, à Noël ?

- La plupart d'entre eux n'ont pas d'enfant. On imagine aisément pourquoi. C'est dur, un Noël en solo.

- Ils ne se marient pas non plus ?

- Il y a un couple, parmi eux : Les Goldstein Ils se retrouvent vie après vie. Ils redeviennent jeunes et beaux...amoureux...C'est beau, non ? J'avoue que je les envie, ces deux là. Ils se téléphonent à chaque fois dès leur arrivée. Ils habitaient dans la même ville, Versailles, je crois. Ils se retrouvent toujours dans le même café !

- Leurs parents les laissent sortir ?

- Ils ont quinze ans au moment du retour. Ils peuvent découcher dès le premier jour. Ils se font engueuler, mais ils s'en moquent...Evidemment. Je les aime bien. Tu verras : Ils ont près de soixante dix ans, mais ils sont beaux...Illuminés par leur amour qui défie le temps...Tu crois qu'on y arrivera ?

- A quoi ?

- A faire comme eux ? Défier le temps ? Même si on ne vit qu'une seule vie ?

Sylvie venait de prendre ma main. Elle se mit à la serrer très fort. Puis nous nous mîmes à pleurer. C'était comme pour le roman. J'étais en train de tirer la chasse.

- Il est inutile d'espérer pour entreprendre, soufflai je.

- Ni de bander pour persévérer, ajouta Sylvie en me souriant avec une sorte de compassion ironique. Ah ! Papa sort de son antre ! On lui annonce la bonne nouvelle ?

 

Nous étions passés à table aux alentours de 20 heures. Simon ne me demanda même pas si j'avais entendu parler de l'attentat. Le sujet était clos. Sylvie avait pris place à mes côtés. Lucien nous apporta les praires farcies, accompagnées d'un vin d'Alsace quasi magique. J'étais en train de prendre de mauvaises habitudes...Nous avions attendu le retour de Lucien pour commencer. J'aurais désespérément souhaité l'aider, au moins pour le convoyage des plats, mais je savais que c'était inenvisageable (c'était SA cuisine). Nous causâmes donc de choses et d'autres jusqu'à l'arrivée des tourteaux. Et c'est là qu'Eradius revint sur le tapis.

- Jean m'a fait une offre pour « le Cercle »...Enfin, une proposition. Je crois que je vais accepter. Le temps presse. Annonça soudain Simon

- Avez-vous une idée de ce qu'il y a dedans ? Demandai je.

- Eradius pense que nous nous réincarnons en nous mêmes, vie après vie, toujours la même vie, mais dans des univers subtilement différents...juxtaposés, ou peut être, dans le même univers, un univers qui serait malléable. Le passé et le futur existent aussi, mais nous n'y avons pas accès. Selon lui, nous naissons avec tous les souvenirs de notre précédente « version de vie ». Puis, nous les oublions progressivement...Je sais : ce n'est qu'une vision philosophique, une hypothèse creuse, dépourvue de base scientifique, de preuves, de vraisemblance, même. Sauf que ça ressemble foutrement à ce que j'ai vécu. Ce que je voudrais savoir, c'est : Où a-t-il été chercher cette théorie inepte ? J'avoue ignorer s'il évoque, ou non, les fameux univers parallèles d'Everett. Jean ne m'a fourni qu'un bref résumé. Il ne m'a pas caché le fait que ce bouquin pouvait être considéré comme un agrégat de fantaisies ésotériques.

- Ce Jean ne sait rien de vos vies multiples ?

- Non. C'est un commerçant. Qualifié, mais sans plus...Expérimenté.

- Il en demande combien, du bouquin ?

- 35000 Euros.

- Ah, oui, tout de même. Qui vous dit que vous y trouverez la réponse à vos questions ?

- J'ai déjà dépensé des millions d'Euros dans l'espoir de trouver. J'ai même embauché un physicien, lors de mon avant dernière séquence. Il a fini par m'avouer que, selon lui, mon affaire relevait de la magie. « Adressez vous à un marabout », m'a-t-il dit en partant.

- Sur quoi travaillait il, au juste ?

- Les tachyons. Sa première hypothèse était que l'information pouvait remonter le temps. On était capable de la percevoir, ou pas. Je l'ai encouragé dans cette voie. Je venais de découvrir « Introduction à l'auriculomédecine », de Paul Nogier. Ca m'a ouvert des horizons. Je ne pense pas que ça vous dise quelque chose ?

- Si : La photo perception cutanée, le VAS, l'énergie magnétique réticulée...Plutôt marginale, comme théorie...limite marabout, comme dirait votre physicien.

- Vous connaissez ça, Georges ? Dingue !

- Eh ! C'est mon mec ! Souligna Sylvie.

- Déjà ?

Simon et moi avions répondu d'une même voix. Mais cette brève remarque avait plus qu'embelli ma soirée. Celle de Simon aussi, apparemment.

 

Ce soir là, l'idée ne me vint pas de proposer un blues. Sylvie et moi bûmes juste un dernier scotch après le café, histoire de nourrir la cirrhose, puis, après un bref et silencieux échange, nous saluâmes l'assistance.

La nuit qui suivit restera dans mes souvenirs pour l'éternité. Pour la première fois de ma vie, je...nous fîmes l'amour. Comment décrire ces moments d'extase ? Peut être en se référant à ces rares soirées, ou ces très rares instants, dans un orchestre, où le feeling passe et vous dépasse au point que les musiciens se fondent en un seul bloc compact. On n'écoute plus les autres. On fait partie d'eux. Et, lorsque la soirée s'achève, on commence à entrevoir la notion de Nirvanna. Rien à voir avec le groupe du même nom, encore que... Pour parler vrai, j'ignorais qu'une telle chose put exister. Le miracle devait se reproduire de nombreuses fois au cours des mois qui suivirent. Je n'ai jamais douté du fait que Sylvie avait ressenti les choses exactement de la même manière. Un jour, elle me demanda :

- Tu m'aimerais encore si j'étais défigurée ?

- Reviens dans le corps de Simone, et je t'aimerai comme au premier jour. Lui avais je répondu. J'étais presque sincère. « Bon, d'accord, Simone, ça fait un peu beaucoup », avais je ajouté en riant.

 

 

 

 

 

CHAPITRE V  LE CERCLE DU TEMPS

 

 

 

Je dois avouer que je fus un peu à la bourre le lendemain matin. Je pris tout de même le temps de monter un café pour Sylvie, avec deux croissants frais, s'il vous plait. Je n'aurais pas du. Je ne redescendis qu'une demie heure plus tard. Cela parut amuser follement Simon et Lucien, qui ne me firent pourtant pas la moindre remarque. Nous passâmes sans plus attendre au bureau, où Simon me fit voir ses fiches.

- Eh ! Ca en fait du monde ! Quelle mémoire !

- Ca fait tout de même cinq fois que je fais leur connaissance. Ca aide.

- Ca ne vous lasse pas un peu ?

- J'essaie de varier mes relations au maximum, à chaque séquence. Par exemple : Françoise. Je l'avais épousée, la première fois. A ma deuxième vie, j'ai épousé Nicole...Mauvaise pioche.

- L'évangéliste ?

- Non, l'évangéliste, c'était Françoise...La Françoise que je n'avais pas épousée. Elle s'était collée avec un fanatique. Je crois qu'il la battait, en plus. Quant à Nicole...On a peine à imaginer que quelqu'un puisse transformer votre vie en enfer. Tel a pourtant été le cas. Nous avons très vite divorcé, mais il y avait Antoine, mon fils. Il a fini par me prendre en grippe. Le même scénario s'est reproduit presque à l'identique à ma troisième vie. Le gamin s'appelait Julien. La dernière fois que je l'ai vu, il m'a frappé.

- Curieux, tout de même, ces enfants qui ont existé, puis se sont évaporés...Les Improbables...

- Bon débarras. Ce qui me hante, c'est Sylvie. Le seul être que j'aie jamais aimé. Le seul que je ne reverrai pas. C'est insupportable. Je ne suis pas encore tout à fait sûr de vouloir repartir.

- Mariez vous avec la même femme.

- Ca ne suffira pas. Les probabilités sont contre moi. Et, de toutes façons, elle aura perdu nos souvenirs. Vous comprenez ?

- Si quelqu'un est capable de comprendre, c'est bien moi. Vous savez quoi ? Je suis sûr que vous finirez un jour par trouver le chemin. Et, si vous ne trouvez pas, nous aurons peut être plus de chances que vous. Cette histoire commence à m'intéresser, figurez vous. Il se trouve que je viens de me découvrir une raison de vivre.

- Le temps vous manquera. Si on travaillait un peu ?

- Racontez moi la suite : Monsieur Mouly, le lycée...

- Très bien. A la fin de ma cinquième, je me percevais comme un enfant comblé. Tout le monde m'appréciait, mes parents étaient fiers de moi, et mes copains me craignaient...Autrement dit, ils étaient gentils avec moi. Début Juillet, nous partîmes camper dans l'Oisans, comme tous les ans. Généralement nous y restions deux mois pleins. Le seul problème était que les conversations avec mes professeurs me manquaient. Jouer aux cow-boys et aux indiens, quand on a soixante ans, ça va bien cinq minutes, mais après, ça lasse. Je passais donc ma vie à discuter avec les adultes. Manque de chance, le camping, si on peut parler de camping, disons, le champ, était peuplé de débiles profonds parfaitement incultes.

- On appelle ça : Des ouvriers.

- Mmouais. C'est le problème des instituteurs : Ils ont la culture des riches, mais les revenus des pauvres. Mais j'étais tout de même tombé sur un couple d'étudiants : Un mec et une nana un peu baba cool avant l'heure, avec lesquels j'avais d'interminables discussions. Sauf que cela ne faisait guère l'affaire de ma mère, surtout le jour où elle s'aperçut qu'ils me laissaient picoler. Lorsqu'elle raconta cela à mon père...Je vous laisse imaginer la suite. Il me restait un mois et demi à tirer. Dieu merci, Christine est arrivée. Je ne me souvenais plus d'elle, mais ça a fini par me revenir : Une grande que le gamin que j'étais la première fois n'aurait jamais osé draguer. Elle arriva au champ le lendemain du « drame ». Elle avait un an de plus que moi. Tous les adolescents du coin lui courraient après. Mais ils ne purent lutter avec l'amant expérimenté qui habitait mon corps d'enfant. J'usai sans le moindre scrupule de toutes les ficelles les plus éhontées, la fameuse méthode « Dale Carnégie ». Trois jours plus tard, nous échangions notre premier baiser. Je me souviens encore, qu'un jour où elle s'était moquée de ma jeunesse, je lui avais répondu :

- Eh ! Je pourrais être ton grand père, Christine. Tu sais quel âge j'ai ?

- Dix ans ? Douze ?

- Rajoutes en cinquante, belle enfant. Je reconnais que je suis bien conservé.

J'avais entendu un éclat de rire derrière moi : Le père de Christine, qui avait entendu. S'il avait su, il aurait sans doute appelé les flics...Le problème, c'est que, draguer des nanas de vingt ans, quand tu en a douze, c'est pas gagné. Enfin...Je ne suis pas parvenu à la dépuceler, mais j'ai passé de bon moments...Du moins jusqu'au jour de son départ. Elle est partie le 15 Août, avec le beau temps. J'errai dans le champ boueux comme une âme en peine. J'écrivais à Christine tous les jours, douze à quinze pages, pas des lettres d'amour, des lettres où je parlais un peu de tout. Je ne reçus qu'une carte postale en réponse, la veille de notre départ :

« Chair Simmon,

Mairci pour tai Laittres mais jai pa tou lu ancor. Bisoux.

Christinne »

Ca m'avait un peu douché.

Est il nécessaire de préciser que je retrouvai la classe avec délices ? J'avais un autre prof de maths. Mais je ne ratais pas une occasion de discuter avec Mr Mouly, mon seul confident. Je lui narrai cette histoire, qui le fit beaucoup rire.

- Eh, me dit il je ne suis pas le seul à me comporter comme un inverti. Treize ans ! Tu te rends compte ! Vieux satyre !

Quelques élèves nous regardaient discuter d'un air suspicieux. Ils devaient me soupçonner de lèche bottisme, ou pire encore. S'ils avaient pu entendre ce que nous racontions !

En attendant, mes résultats scolaires atteignaient des sommets annapurniens. Je progressais même en sport. Plusieurs de mes professeurs voulaient me faire passer en troisième. Ils faisaient le siège de la maison dans ce but. A la fin du premier trimestre, ils finirent par avoir gain de cause....Je continue ?

 

- Il y a un truc qui m'intrigue, soufflai je. Si les gens évoluent, vie après vie, ça devrait finir par changer l'histoire ?

- J'avais oublié d'en parler. J'ai relevé quelques changements, au fil des séquences...Presque imperceptibles...Mais ça a été suffisant pour me provoquer quelques plantages, à la bourse : Des guerres qui ont purement et simplement disparu. Des innocents qui n'ont pas été exécutés. La troisième bombe, celle de Tokyo, qui n'a pas explosé. A chaque nouvelle séquence, il y a des modifications de ce type. Ca vaut également pour les gens, encore que certains semblent régresser...Françoise, par exemple. Le progrès est à la fois discret et quantique. Les effets papillon sont quasi négligeables, autant que j'aie pu en juger.

- La troisième bombe ? Les américains avaient lancé une bombe sur Tokyo ? Vous avez vécu ça ?

- A ma première vie. Je n'étais pas né, bien sûr, mais tout le monde en parlait : « La bombe de trop »...300 000 morts. 2000 ans d'histoire anéantis. Il se peut que la précédente boucle soit en avance sur la nôtre...Encore que les termes « avance », ou « retard » n'ont peut être pas de signification...Pas celle qu'on leur donne habituellement...

- Vous pensez qu'Einstein pourrait être un éternaute ?

- J'avoue que l'idée m'a traversé l'esprit. Mais je ne comprends pas pourquoi il a zappé le big bang. Je suppose qu'il devait être romancier, ou comptable, lors de sa première séquence. Difficile de trancher. Ou alors, il a continué.

- Comment cela ?

- Il n'avait peut être régressé que de quelques années Vingt ans, peut être trente. Sa première vie se serait arrêtée avant la publication de Hubble, ou avant la confirmation de la théorie...Ensuite, il a du contourner sa propre mort. Soit, il n'avait pas compris le principe, soit, il l'avait compris, et ne souhaitait plus repartir à zéro. Il était croyant, parait il. En tous cas, sa vision du temps était quelque peu atypique.

- Mais, dans ce cas, qui aurait découvert les théories de la relativité ?

- Aucune idée...Planck, Hubble, Allez savoir...Peut être Einstein lui-même, quinze ans plus tard. Il aurait fait profil bas à Polytechnique, serait devenu professeur...Einstein, celui que nous connaissons, a commencé à parler de lumière dès l'âge de dix ans. Ce qu'on lui enseignait ne l'intéressait pas. Et pour cause : Je connais. Je crois qu'il s'est réincarné à ce moment : A l'âge de dix ans. Ensuite, très logiquement, il a pris la tangente. Il a tout rédigé à toute vitesse, sans aide, sans labo, le soir, après le boulot. Il n'a commis aucune erreur. Cinq théories révolutionnaires en trois ans, sans parler de la relativité générale, moins de dix ans plus tard. Je suis presque sûr qu'il a levé le pied délibérément. Tout s'est arrêté net en 1930, sans doute la date de sa première mort. Ca expliquerait assez bien la fameuse lettre.

- Celle qu'il a écrite à Eisenhower ? Pour lui conseiller de construire la bombe ?

- Bien sûr. Il n'avait plus aucune visibilité.

- Pourquoi n'a-t-il jamais évoqué les boucles ?

- Il lui était peut être difficile d'avouer : Le génie infaillible, un copieur ? Mais j'ai quand même retrouvé une communication à « Science », signée par Albert, qui faisait une discrète allusion à « des particules susceptibles, en théorie, de remonter le temps ». Il évoquait également, des « raccourcis », et, tenez vous bien, « la possibilité de boucles temporelles, générées par l'interaction d'univers distincts », sans autre précision. Albert précisait cependant que sa théorie était invérifiable, sauf à pouvoir détecter d'éventuelles ondes gravitationnelles émises à partir d'autres dimensions, au moment de la collision.

- Ah, oui, tout de même. Ca ressemble bien. Sûrement plus fiable que votre Eradius.

- Pas forcément. Eradius était un mystique. Son approche sera différente. Peut être plus accessible. Les possibilités cachées de notre cerveau sont infinies.

- Allez expliquer à Simone. Je pense que vous lui rendrez service.

- Eh ! C'est de l'acharnement !

- Désolé. Ca m'a échappé...On reprend ?

- Pas maintenant. Je dois passer un coup de fil...Le bouquin.

- Quel bouquin ? Ah, le cercle du Temps ?

- Oui. Ca vous ennuierait d'aller le chercher à Rouen ? Allez y avec Sylvie. Ca vous promènera. Je vous passerai la Roll's. Et si vous en profitiez pour ramener quelques affaires ? Evreux n'est pas loin.

- Et vos mémoires ?

- Elles attendront.

Evidemment. C'était l'appât. Ce que j'écrivais ne serait peut être jamais publié.

Manifestement, Sylvie était ravie de partir en voyage. Certes, nous n'allions faire qu'un bref allez et retour, mais l'idée de bouger un peu semblait l'enthousiasmer.

- Tu ne quittes jamais la Bretagne ?

- Si, ça m'arrive. Mais, toute seule, c'est d'un gai...

- Tu n'as pas d'amis ?

- Si. Toi.

- Tu sais conduire ?

- Ouais. J'ai une Porsche. Une 911. J'aime bien. Dès fois, je la prête à Simone pour faire les courses. C'est pour ça qu'elle m'assimile à la fille du Bon Dieu.

- Je lui prêterai la 605.

- Ah ! C'est à toi, la poubelle qui est dans la cour ? Je me posais justement la question, tout à l'heure. Je me demandais si Lucien ne nous avait pas encore ramené une épave. C'est sa spécialité. Il achète ses caisses mille Euros, et, quand elles tombent en panne, il les met à la casse.

- Eh ! Ma bagnole n'est pas une épave ! Elle n'a que 400 000 Km.

- Mon Dieu !...Il est comment, ton appart. à Evreux ? Comme ta voiture ?

- Ouais : Grand luxe.

- Tu vas le garder ?

Bonne question...

Nous étions partis pour Rouen le lendemain matin, après une nouvelle nuit d'amour et de luxure. Ca m'avait fait tout drôle de me mettre au volant de la Roll's. Je me sentais un peu ridicule. Mais le véhicule était incroyablement confortable. Il était également exhaustivement suréquipé : GPS intégré dans le tableau de bord, lecteur de CD top niveau, télévision ( !), plus utile : frigo et casier à bouteilles. Sylvie me servit un verre sans même me demander mon avis.

- Tu peux y aller. Ils ne contrôlent pas ce genre de voiture. Ils n'ont pas envie de se faire muter en Corse.

- Si tu le dis...C'est quoi l'adresse, déjà ?

- Impasse des Potiers.

- Numéro ?

- On s'en fout. La rue mesure quinze mètres. Le plus dur sera de se garer.

- Tu y es déjà allée ? Il est comment, ce Jean ?

- Con. Mais sa boutique regorge de trésors. Beaucoup d'ouvrages du Moyen Age, des papyrus égyptiens...Il a même des tablettes sumériennes.

- Ah oui ? Tout de même...On passe par la côte ?

- Par la côte ? C'est plus long !

- C'est joli.

- C'est joli, mais ça va quand même beaucoup plus vite par Dinan : Vingt minutes de moins...OK, prends par la côte. On n'est pas pressés, après tout.

 

Nous étions arrivés à Rouen sur les coups de midi. Par chance, il y avait une place pour se garer à moins de 10 mètres du magasin.

- Dingue, souffla Sylvie. On a le cul bordé de nouilles, aujourd'hui ! Le magasin est là bas, après le tabac.

- Ca ne paye pas de mine, pour une boutique de luxe ?

- Attends de voir l'intérieur.

 

En effet, l'immense pièce voûtée détonait un peu avec l'aspect misérable de la devanture. Sans parler de ce qui y était exposé. La boutique devait mesurer six mètres de large par trente mètres de profondeur. Elle possédait même une deuxième entrée tout au fond, près du bureau. Les rayonnages occupaient deux étages. Ca me rappelait un peu la bibliothèque du château, en beaucoup plus grand. Ce fut le fameux Jean en personne qui vint nous accueillir : Un personnage visqueux, somptueusement habillé, dont les petits yeux noirs respiraient le vice et la trahison.

- Ah, enfin ! S'exclama t il à la vue de Sylvie. Je ne vous attendais plus. J'allais fermer. Vous savez quelle heure il est ?

- Vous alliez fermer ? Nota Sylvie d'un ton suspicieux. Sans attendre le chèque de 35000 Euros ? Ca m'étonne de vous.

- Allons, Sylvie ! Vous savez bien que je ne travaille pas pour l'argent !

- Non.

- Pardon ?

- Non, je ne le sais pas. Mais on apprend à tout âge. Vous avez le Cercle ?

- Bien sûr ! Vous voulez vérifier l'état ?

- C'est surtout la traduction qui m'intéresse. Vous l'avez faite taper ?

- Euh...Pas encore...Elle est presque finie. Je l'attends pour six heures.

- Autrement dit, on est venus pour rien, c'est ça ?

Le ton de mon amie était incroyablement cassant. Sans doute était ce de cette manière qu'il convenait de traiter de genre d'individu ? Mais cela me surprit. Elle qui était si tendre, habituellement.

- On repassera à six heures, reprit elle. Si ce n'est pas fini, on ira chercher l'exemplaire de Bergson à Paris. OK ?

- Il le vend ? Souffla Jean en blêmissant. Au même prix que moi ?

- Un peu plus cher. Mais la traduction est de Magras.

- Et alors ? La traduction n'a aucun intérêt. Ca ne coûte rien, une traduction !

- Dans ce cas, gardez le Cercle, et vendez nous juste la traduction, suggéra t elle.

- Pas question ! Nous étions bien d'accord avec Simon : C'est l'ensemble, ou rien.

- Très bien. Six heures. Passez moi un coup de fil si vous êtes en retard. Ca nous évitera de repasser par Rouen.

- Vous êtes dure, Sylvie.

- Plus que vous ne l'imaginez. Bonne journée.

 

- Quel sale con ! Soupira Sylvie en sortant. Si on allait manger ? Il y a un super resto à moins de 100 mètres. Je t'invite.

- Non. Moi, je t'invite.

- Tu n'as pas un sou !

- Mais si ! Les Assedic.

- Quelle horreur ! Je te préviens, ils ne prennent pas les tickets restaurant. Excuse moi. C'est cet abruti qui m'a mise en rogne. Il ment comme il respire.

- Eh ! Toi aussi !

- Ah, tu avais deviné ?

- Lui aussi. C'est pas grave. Mais je sens qu'on va passer la nuit ici.

- Tu crois ?

- Oui, je crois.

- Et merde...

 

En effet, le restaurant n'était pas bien loin. Suprême ironie, il s'appelait : Le Clos des fées !

Le patron était sûrement un ogre

- J'étais sûr que cela te plairait, nota Sylvie en souriant. Dommage que tu n'aies pas les moyens de m'offrir de la boulangère...

- Je vais me mettre à la chasse. Lucien nous les préparera. Ca reviendra moins cher. Hé ! Ca sent bon. On y va ?

 

Le repas avait été fastueux. L'addition aussi, mais ça n'avait plus d'importance. Après le repas, nous visitâmes la cathédrale...la cathédrale principale. Il devait y en avoir cinq ou six, pire qu'au brésil. Alors que nous contournions le cœur, Sylvie me supplia de hâter le pas.

- Il y a une énergie de merde, ici, me souffla t elle. J'ai envie de vomir.

- Comment cela ? Tu ressens quoi, au juste ?

- Je ne sais pas. Sortons, je t'en supplie.

- C'est drôle, notai je. Ca doit être psychosomatique. Moi aussi, j'ai envie de vomir. Ca t'arrive souvent de ressentir ce genre de truc ?

- Ouais, parfois...Putain, je suis malade...C'était la statue de saint Thomas. Elle est nase...Pourrie...Ca me rappelle cette chapelle, près de Trébeurden. Elle servait de garage à des hollandais. Ils doivent être morts, à l'heure qu'il est. Tu vas me croire dingue ?

- Non. Je ressens des trucs de ce genre de temps à autre. Parfois, je vois les maladies, aussi. Ma grand-mère avait le don.

- Tu as déjà essayé de guérir quelqu'un ?

- Ouais. J'ai essayé de me guérir de ma déprime. Ca n'a pas marché. C'est toi qui m'as guéri. Mais c'est d'une autre magie qu'il s'agit.

- Là, ça devient carrément chiant.

- Le bonheur est chiant.

 

Une heure plus tard, nous débarquions à Evreux. Quand Madame Michel me vit arriver en Roll's, je crus durant un court instant qu'elle allait en bouffer son balai de crin.

- Salutations, gente demoiselle, lui dis je avec mon plus charmant sourire. Je vous présente ma fiancée, la princesse de Kreis. Tout s'est bien passé en mon absence ?

- Quand il est pas la, sûrement.

- A la bonne heure madame Michel. A propos, il se peut que je déménage prochainement. Je viens d'acquérir un petit château en Bretagne. Il va sans dire que vous y serez la bienvenue, si vous venez à passer alentour. Prévenez tout de même à l'avance : Nous n'avons que quarante chambres.

- J'fréquente pas les drogués.

- C'est tout à votre honneur, Madame Michel. Je ne saurais que louer votre attitude. Venez, chérie, allons quérir mes bagages.

- Eh, pas si vite ! Qui c'est qui va l'payer eul' loyer ? La dévergondée ?

- Vous aviez raison, chéri, nota Sylvie, cette soubrette est vraiment craquante. Elle est toujours comme ça ?

- Eh ! Elle s'y met pas aussi, hein, la fille ed'mauvaise vie ? Pasque j'en parle à qui de droit. Elle est prévenue !

- Vraiment charmante. Vous avez de la famille en Bretagne, madame Godemichet ? J'ai cru reconnaître le style ? On y va, chéri ? Elle commence à me gonfler, cette conne.

- Ah, tu vois ! Il n'y a pas que moi. Simon me soupçonnait de malignité.

 

Nous avions grimpé le misérable escalier menant au studio sous des torrents d'injures. Sylvie était au bord du fou rire. Cela ne l'empêcha pas de pousser une exclamation d'horreur à la vue de mon palace.

- Ne me dis pas que tu vis là dedans ? Souffla t elle.

- Pourquoi ? C'est très confortable. Ca ne parait pas, mais il y a 25 m2. En centre ville, de surcroît. J'étais sûr que tu aimerais.

- On prend tes affaires et on se casse. J'étouffe, ici...Voyons...C'est le placard ? Oh, putain ! Tu sais quoi ? Prends ta guitare, le tableau là bas, et...Et c'est bon. Tu ne comptes tout de même pas mettre ces oripeaux ? Tout est à jeter, ici. Pourquoi gardes tu ces merdes ?

Files ça à Emmaüs. Je t'habillerai...Pas mal ce tableau. C'est un original ?

- Il est de moi. Je n'ai pas les moyens de me payer une copie.

 

Madame Michel avait déserté le trottoir quand nous redescendîmes. Nous filâmes sans demander notre reste. Je ne devais jamais revenir au studio. Tout se fit par téléphone quinze jours plus tard. Sylvie m'avait interdit d'y retourner. Ce fut elle qui négocia avec le propriétaire pour la caution. Manifestement, elle savait y faire.

Nous passâmes tout l'après midi dans les rues de Rouen. Il n'y avait pas grand-chose à voir, d'ailleurs. A six heures, nous retournâmes chez le libraire. Bien entendu, la traduction n'était pas prête. Nous dûmes nous chercher un hôtel. Nous ne repartîmes que le lendemain midi. Pour se faire pardonner, Jean nous avait offert une édition originale du « Neveu de Rameau », ainsi qu'un petit manuscrit de Rimbaud. D'après mon amie, il y en avait pour plus de 3000 Euros.

- Pour un bouquin et un bout de papier chiffonné ?

- De la main de Rimbaud, tout de même.

- Je lèguerai mon disque dur à mes enfants. Ca prendra peut être de la valeur, plus tard.

- Tu souhaites avoir des enfants ?

- Non.

- Ah ! Tu m'as fait peur. Au fait, vraiment bien, le tableau. Tu devrais t'y remettre.

 

Alors que nous nous dirigions vers l'autoroute, Sylvie déballa la traduction pour y jeter un œil : Une liasse compacte d'une centaine de pages, dont le volume contrastait quelque peu avec celui, colossal, du manuscrit d'époque, richement enluminé, et inséré dans une reliure en bois recouverte de cuir.

- Si tu nous lisais le début ? Suggérai je.

- Ok... « A propos du De Temporis »

« Selon Thomas, le père du Sauveur ne serait autre que le Dieu des juifs, décrit dans la Bible. Mais les pauliniens soutiennent que le Messie et son père seraient infiniment bons, ce qui est contradictoire avec la thèse de Thomas... »

- Un gnostique, notai je au passage.

- Un quoi ?

- Un gnostique...La gnose. Ca s'est prolongé jusqu'au sixième siècle. Une hérésie qui soutenait que le monde avait été créé par le Diable.

- Ca, ça ne m'étonnerait pas. Tu en sais des choses...Je continue : « La bible nous décrit également le porteur de lumière, connu des grecs sous le nom de Prométhée, comme l'être qui a apporté aux hommes la connaissance ». Le porteur de lumière ?

- Lux, ferre.

- Lucifer ? L'arbre de la connaissance...Le feu ! Intéressant... « Il ne m'appartient pas de trancher entre les interprétations qui s'opposent actuellement entre paulinistes et gnostiques » Tu avais raison !... « Cependant, force nous est de reconnaître que le Sauveur s'opposait, de par son enseignement, au Dieu décrit dans la bible des juifs, en ceci qu'il apportait miséricorde et pardon des fautes, en lieu et place de vengeance et punition. Nous en déduirons le fait que les apôtres, de confession juive, ont interprété le message de Jésus au gré de leurs croyances, ou encore, que les érudits, qui ont retransmis leur enseignement ont été influencés par les dogmes dominants de l'époque. Quand au rôle du porteur de lumière, comment l'interpréter sinon comme celui de l'alter ego de Jéhovah, créé par lui dans le but délibéré d'apporter aux hommes la fausse connaissance, celle de l'illusion inventée par le Dieu ancien ? Partant de cette hypothèse, j'ai cherché à décrypter, dans l'évangile selon Simon l'Essénien, les indications qui pouvaient guider le mystique vers la Connaissance Authentique, celle qui pourrait nous mener, selon Aphorius d'Estrée, à la maîtrise du non dit, c'est-à-dire, selon toute vraisemblance, au chemin qui conduit à la divinité » Carrément ! Je me demande si il ne se la pétait pas un peu, Eradius ? Qu'est ce que ça peut être chiant !

- Je dois dire, approuvai je en souriant. Le Dieu mauvais...Ca me rappelle une nouvelle que j'avais écrite il y a une dizaine d'années. Ca s'appelait : « L'apocalypse ». Le Christ revenait sur Terre en l'an 2200, toujours accompagné par la joyeuse troupe. Cette fois ci, il avait choisi d'élire le Peuple Corse. Pas de chance, Le prophète Mohamed était déjà là, suite à une indiscrétion de Saint Joseph. Ouais, Saint Joseph commençait à en avoir marre de son rôle de cocu. Du coup, le Messie faisait un bide complet. Pour essayer de sauver les meubles, il lançait « la procédure des sept plaies ». Le prophète répliquait en balançant un astéroïde sur la Chine. L'histoire se terminait en Australie : Chassés de Corse par le FLNC, (infiltré par les musulmans), Jésus et les apôtres atterrissaient à Sidney, en Australie, un Sidney totalement vidé de ses habitants par la grippe aviaire. Du coup, il sombrait dans la boisson, obligeant même la mamma à verser du whisky dans son biberon. Pendant ce temps, Alex, l'âne, décidait de reprendre les choses en main, c'est-à-dire de commencer à ressusciter les morts. Happy end, sauf que deux siècles plus tard, une terrible guerre opposait les pierristes et les ânistes, anéantissant ce qui restait de l'humanité.

- Les pierristes ?

- Les consommateurs de saint pierre.

- C'est drôle, nota Sylvie d'un air songeur, j'ai écrit une histoire de ce genre, il y peu : Mon Jésus revenait en l'an 2000, à Paris, dans une famille de SDF. Il commençait à prêcher dès l'âge de douze ans, sans grand succès. Ses miracles étaient assimilés à des tours de passe passe, et les miraculés, à des comparses malhonnêtes. Jusqu'au jour où il tombait sur le Samu social, qui l'expédiait en foyer. Examiné par le psy de la DDAS, Jésus était transféré à Sainte Anne : Diagnostic : Schizophrénie accompagnée de tendances paranoïdes. Mais, surprise ! Le Messie avait enfin trouvé un auditoire : Les Napoléon, les César, et les Charlemagne se convertissaient sans l'ombre d'une hésitation. Jusqu'au soir, où, menés par le Sauveur, la troupe faussait compagnie aux infirmiers. Ensuite, ils attaquent les HP les uns après les autres, jusqu'à l'holocauste final : Des milliers de déments sans défense pris pour cibles par les mitrailleuses de la police.

- Il ressuscite quand même le troisième jour ?

- Bien sûr. Du coup, on le renvoie à l'asile.

- Tu sais quoi, Sylvie ? Je t'aime. Tu me feras lire tes histoires ?

- Elles ne sont pas toutes aussi gaies que celle là...Tant pis ! On reprend le Cercle ?

- OK.

- Où en étais je ? Ah ! « Simon écrit, dans son remarquable : « De temporis » : « Il n'existe pas de vie après la mort. Mais il existe une vie à côté de la mort. Et il existe un univers à côté de l'univers. Le temps est invention du Diable, à l'instar de la vie. La vie est vouée à la mort. Le temps qui se fige, à l'éternité, même si ce concept n'a de signification que dans le monde que nous montre le Malin ». Ces phrases énigmatiques méritent commentaire : La perception de l'écoulement du temps varie considérablement selon l'action que l'on accomplit. Mais, en poussant l'analyse plus avant, la perception d'un sens du temps est peut être plus liée à notre culture, qui a déterminé cette vision des choses, qu'à l'observation d'un phénomène. Le sens du temps est avant tout fonctionnel : Il nourrit le principe de causalité, qui nous facilite la compréhension de l'univers que le Malin nous a fait voir. Il ne s'agit donc que d'une commodité destinée à favoriser notre entendement d'une illusion. » Ouaouh ! Ca devient drôlement pointu ! Et sacrément moderne. Encore que Platon ne dit pas autre chose...Les faits ne sont que l'ombre de la réalité.

- Attends ! Je rêve, ou il a parlé d'univers parallèles ? Au début ? Un univers à côté de l'univers ? J'ai l'impression qu'on brûle ! Continue !

 

Mais ce qui suivait était sans grand intérêt : Une longue digression sur l'essence divine. Eradius rapprochait le mauvais dieu des juifs de « la nature des choses », et le bon dieu des chrétiens de « la volonté de salut ». Ca ne voulait pas dire grand-chose. Encore qu'il laissât assez clairement à entendre que le bon dieu était une production humaine. Inventé, ou créé ? Il ne parlait pas d'inconscient collectif, et encore moins d'une mécanique sociologique, mais évoquait la possibilité d'une sorte de nirvana, où s'agglutineraient les âmes « sorties du cercle » ( ?). « Le paradis est partout et toujours. Il appartient à chacun de nous. Il est le but, et il est peut être Dieu lui-même. Il est maintenant, même si nous le percevons comme le bout du chemin. Rien n'est plus faux. Mais il n'a pas été créé par le Dieu des juifs, même s'il est issu de la création. Le paradis est parfait par construction. Il est la faille de la création, ce qui l'anéantira, l'anéantit, l'anéantissait. L'on ne peut comprendre la pensée de Simon l'Essénien si l'on ne prend en considération le fait que le temps est autre chose qu'un chemin, un chemin que l'on parcourt en tous sens, passant et repassant indéfiniment au près des mêmes bornes sans jamais pouvoir les reconnaître. L'erreur est aussi de croire que le chemin mène quelque part. La route ne possède pas d'issue, ce qui ne signifie pas qu'il est impossible de la quitter ».

Le chapitre suivant traitait de la morale. La connotation avec les théories bouddhistes était très forte. Il y était beaucoup plus question d'accomplissement, que de respect de règles précises. Eradius recommandait vivement la pratique d'une forme de méditation très proche de celle enseignée par les taoïstes, insistant sur la nécessité de chasser le réel. « La pensée nous éloigne de la vérité ultime, dans la mesure où elle organise l'illusion. La pensée est fausse par essence. En revanche, ce qui est vide est susceptible de se remplir, ce qui est neutre est susceptible de se colorer, ce qui est absent est susceptible d'acquérir une signification »

Et, soudain, bingo ! La phrase suivante était celle que nous cherchions : « Seule l'ascèse selon ces préceptes est capable d'ouvrir les portes de la mémoire. Le temps de notre vie forme une boucle. A l'origine et à la fin de cette boucle, qui constituent des points confondus, se trouve le néant. C'est pour cette raison que nous ne gardons pas en mémoire le chemin parcouru. Mais sachez qu'il est possible de rétrécir le cercle, car le chemin naturel n'est que l'une des innombrables boucles générées par le Réel Vrai. Par « Réel Vrai», nous entendrons : L'homme vrai, que certains appellent : L'âme, ou d'autres, la part divine de l'homme, mais que j'appelle tout simplement : L'existence. »

- Là, on est en plein dedans, soufflai je. J'espère qu'il n'a pas oublié le mode d'emploi...La méditation...Oôôôhhmmm. On va être obligés d'arrêter de picoler.

- Un prix bien lourd à payer.

- Eh ! Celui de l'éternité !

- Même.

 

Nous étions arrivés au péage. La douane nous arrêta. La douane ! Il nous fallut même déballer le Cercle.

- C'est quoi ce vieux bouquin ? Demanda le galonné légèrement intrigué.

- La clé de l'éternité, répondis je.

- Vous avez bu, monsieur ? Eh, Marcel ! Amène l'éthylotest !

Le collègue gendarme. Marcel...Ca ne s'invente pas. Je soufflai dans le pipo sans rechigner. Pour une fois que je n'avais rien bu, il fallait que je tombe sur un contrôle.

- Très bien, dit sèchement le pandore en regardant le cadran du pipo. Ca peut aller. Vous habitez la Bretagne ?

- Exact, confirma Sylvie d'un ton hautain. Le château de Saint Frisquin. Autre chose ?

- Euh, non. Faites attention au verglas. Bonne route mademoiselle.

 

- Alors, comme ça, ils ne contrôlent pas les Roll's ?

- Tu crois que ces connards aussi sont éternels ? Me demanda Sylvie sans répondre à ma remarque malveillante,  alors que je déboîtais.

- On était peut être gendarmes à notre premier cycle. Rétorquai je en riant.

- Et douaniers au second ? Ou l'inverse ? Eradius ne parle pas des animaux...Tu crois qu'ils ont une âme ? Une âme...N'importe quoi. Ca donne quoi, en langage rationnel, ces élucubrations ?

- La matière crée du temps. La matière structurée crée peut être un temps structuré ? Une commode ou un canapé ne sont pas capables d'évoluer. En revanche, un chat ou un homme...Une femme, ça m'étonnerait, tout de même, confère le Concile de Trente.

- Je ne relève même pas...S'il n'y avait pas l'histoire de mon père, j'avoue que j'aurais refermé ce bouquin à la première minute. Les théologiens m'ont toujours gonflée. Les théologiens, et les philosophes, d'ailleurs. Regarde cet abruti de Sartre, qui balayait l'œuvre de Lorenz au prétexte qu'il avait été nazi. Quelle différence entre Sartre et les créationnistes ?

- Au moins, il baisait.

 

Il nous restait une petite heure de route à parcourir. Nous décidâmes d'un commun accord de faire une pose-lecture. Sylvie commençait à avoir envie de vomir. Elle alluma la radio. France Info. Le bébé avait été retrouvé. Quel bébé ? Il avait été enlevé par une mère de famille à laquelle ses six chieurs ne suffisaient plus ! Sarkozy projetait de faire signer aux européens un pacte écologique. Et ma montée des eaux ? Paris plage devenu réalité ! Les vagues déferlant au pied de la butte Montmartre...Un peu de poésie, que diable !

- Que va-t-il se passer dans les jours à venir ? Demandai je soudain à mon amie. Un autre attentat ? Une guerre ? Un nouveau scandale boursier ?

- Je ne m'en souviens plus. Papa ne se rappelle pas de tout. L'attentat, ça lui est revenu en mémoire, parce que ça tombait le jour de l'anniversaire de sa première femme.

- Françoise ? La petite brune ?

- Mouais. Petite, grosse, et moche. Heureusement, ma mère était mieux foutue.

- Elle est morte ?

- Non. Partie avec la pension alimentaire, deux mois après ma naissance.

- Tu la vois de temps à autre ?

- J'ai bouffé avec elle il y a cinq ans. Je suis partie après les hors d'œuvre. Elle m'avait invitée dans l'espoir que je fasse pression sur papa pour qu'il augmente la pension. Si on parlait d'autre chose ?

- Ton père n'a jamais voulu se remarier ?

- Non. Il est pédé.

- Sans blague ?

- Je déconne. Il n'aime que moi. Je suis la femme idéale. Celle qui ne le trompera jamais, qui ne l'abandonnera pas, qui l'aimera toujours sans arrière pensée.

- Comment se fait il qu'il ne soit pas jaloux de moi ?

- Parce que tu es sa chose. Il a reçu 352 demandes, suite à l'annonce. Quand il est tombé sur ton livre, il m'a dit : J'ai l'impression que c'est moi qui ai écrit ça. Tu commences à comprendre ? Encore l'éternité. Il compte revivre à travers toi. Occuper le terrain en attendant.

- En attendant quoi ?

- Il reviendra. Je ne sais pas comment...Cette histoire ne s'arrêtera pas dans trois mois.

 

Cette fois ci, nous avions zappé le chemin des écoliers. Sylvie m'avait fait passer par « le deuxième pont », sans tenir compte des indications du GPS.

- Arrête moi cette merde, supplia t elle. «  Apprêtez vous à sorter à droite ». Il est taré, ce robot. On vient d'inventer la connerie artificielle. Fallait le faire.

- Désolé. Mon sens de l'orientation est quelque peu limité. Une sorte de handicap. Je suis affligé d'inversion.

- Comme tous les artistes. Tu raisonnes avec ton cerveau droit. Tu te croises les pinceaux. Note, je suis un peu comme toi. Je me perds tout le temps. Même en bord de mer. Il suffit que je voie un coquillage bizarre...Je m'arrête, je le ramasse, et je repars dans la mauvaise direction. Avant, j'avais un chien...Je pouvais lire l'étonnement dans son regard. Ca m'alertait.

- Il est mort ?

- Tué par les chasseurs. Je l'ai retrouvé baignant dans son sang. Il respirait encore. Il m'avait attendu pour mourir. On parle d'autres choses ?

Sylvie avait les larmes aux yeux. Je m'abstins de lui demander le nom du chien.

- Il s'appelait Albert, souffla t elle. Comme Einstein.

 

Nous n'avions plus échangé une parole jusqu'au château. Simon parut soulagé de nous voir arriver. Nous avions totalement oublié de le prévenir de notre retard. Il  considéra le Cercle avec une indifférence palpable. Ca ne comptait plus. Sa fille avait survécu, c'était l'essentiel.

- On a jeté un œil, souffla Sylvie timidement. Ca a l'air prometteur.

- Il indique comment situer les boucles ?

- On n'a vu que le début. Il parle de méditation.

- J'ai essayé. Ca ne marche pas. Par contre, ça rend fou. Je vous retrouve au bar dans cinq minutes. Je dois envoyer un mail.

 

Un quart d'heure plus tard, nous tombions, en feuilletant la traduction au hasard, sur ce qui nous parut constituer une piste sérieuse :

«  Bien qu'il existe, en ce qui concerne les cycles naturels, d'innombrables et de complexes oscillations, celle qui nous intéresse est celle du soleil, source de toute vie, dont la brillance varie au fil des années. Tous les douze ans environ, les volcans de cet astre se réveillent, projetant dans l'éther des torrents de lave incandescente. Ce phénomène est la conséquence du choc des univers. Il ne s'agit que l'un des signes annonciateurs de l'apparition des ponts : Les animaux sont perturbés, comme en période de pleine Lune. La Terre est secouée par des mouvements telluriques, les hommes entrent en guerre, ou assassinent leurs rois, les couples se déchirent, les enfants quittent leurs mères. Mais les ponts apparaissent et disparaissent de manière imprévue et fugace. Ils se forment et s'évaporent de telle manière que seul le mystique expérimenté peut percevoir leur passage. »

- Les éruptions solaires, souffla Kreis.  12 ans ! Je régresse de 48 ans ! 4 fois douze !

- Ce n'est pas onze ? Fis je remarquer...Les ondes gravitationnelles...Vous connaissez la théorie des univers jumeaux ? La gravité négative ?

- La théorie du dingue ? Comment s'appelle t il, déjà ? Celui qui communique avec les extra terrestres ?

- Jean Pierre Petit. Il a viré conspirationniste. Son site est un vrai régal. Il sollicite l'envoi de 15000 Euros pour construire une centrale nucléaire. Mais il a un local : 9 m2 en région parisienne.

- Mon Dieu ! Ils s'appellent comment, déjà, les ET ?

- Les ummites.

- Je peux savoir de quoi vous parlez ? Demanda Sylvie.

- Oh, rien. Un savant fou, répondit Simon. Tu sais quoi ? Georges est une encyclopédie vivante. Surtout dès qu'il s'agit de trucs bizarres...Voyons la suite... « En théorie, celui qui aurait la chance de décéder sur un pont serait renvoyé dans le passé 12 ans en arrière, ou plus, avec ses souvenirs. Comment puis je en être aussi sûr ? En fait, je n'aurais jamais entrepris ces recherches si je n'étais tombé, par le plus grand des hasards, sur l'œuvre tout à fait étonnante du mage et devin Erepius Hipanicus, dont les prédictions ont sidéré le monde chrétien au siècle dernier. Or, il semblerait que le prêtre ait exercé ses fonctions durant 36 ans, de l'an 126 à l'an 162...L'année de sa mort, et celle de l'éruption du Kerala, qui tua, outre Erepius, une dizaine de promeneurs, tous amis intimes du devin. La légende veut que tous le membres de ce cercle très fermé aient été doués, à l'instar d'Hipanicus, d'une étonnante capacité à éviter les embûches, qu'il s'agisse de guerres, d'épidémies, ou même de catastrophes naturelles. Tous paraissaient, selon leurs proches, aptes à deviner l'avenir du monde. La question qui se pose, à ce stade du développement, est : Pourquoi sont ils morts ? La vérité semble être : Parce qu'ils l'avaient voulu ainsi »

- Le club, souffla Simon. Nom de Dieu ! Erepius est toujours vivant...Dans un lointain passé. Combien peut il y en avoir ?

- Attendez ! Dis je soudain. Je peux utiliser votre ordi ? J'ai une idée !

- Vous connaissez le chemin. Vous voulez passer un mail ?

- Non. J'ai un truc à voir sur Google.

- Je vais vous montrer co...

- Je vais me débrouiller.

- J'oubliais. La génération internet...

 

J'avais juste tapé : « Eradius » sur Wikipédia. Bingo !

«  Eradius. 211-271. Philosophe gnostique. Auteur du « Cercle du temps », et de « À propos de Simon l'Essénien ». Il aurait également publié un traité d'astronomie très contesté par les savants de l'époque. Se donne la mort le 10 Mai 271 en avalant de l'arsenic. »

C'était tout. J'imprimai la page et la ramenai au bar. Je la tendis à Simon sans autre commentaire.

- Je me demande s'il a réussi, souffla t il.

- Ca m'étonnerait.

- Il existe peut être un autre livre ? Un livre qui se serait perdu, comme son traité d'astronomie ?

- Wikipédia parle d'un philosophe, pas d'un devin.

- Et merde.

- Ouais, comme vous dites...On l'a dans le cul.

 

Sylvie venait de prendre connaissance de l'article. Elle ne fit aucun commentaire. De toute évidence, Eradius s'était tué pour rien. Ce qui signifiait que le livre nous conduisait à une impasse.

- Je vais tout lire à tête reposée, décida Simon. Je trouverai peut être la faille. Pour les mémoires, on verra ça demain. Allez vous balader. Ca vous fera du bien.

- Ca te dirait de conduire la Porsche ? Me demanda Sylvie.

- Pourquoi pas ? On va où ?

- Trébeurden. Je vais te montrer la chapelle maudite.

 

La petite voiture de sport avait mis dix minutes à démarrer. Nous allions renoncer quand le moteur consentit enfin à ratatouiller sinistrement. Il faisait un froid de canard dans l'habitacle. Je m'abstins de tout commentaire. En descendant le chemin, je faillis accrocher un arbre. La Porsche est tout, sauf un engin tout terrain. Trébeurden était à plus d'une heure de route. De loin en loin, alors que nous traversions des villages quasi déserts, un jeune sorti de nulle part nous lançait au passage un regard envieux. La nuit était sur le point de tomber quand nous arrivâmes. Sylvie me fit garer près d'une jetée, à quelques mètres de la plage. Puis, nous attaquâmes le chemin des douanes au pas de course. Un quart d'heure plus tard, nous parvînmes à une sorte de toboggan pour bateaux. Une rampe de plus de 100 mètres de long qui plongeait jusqu'à la mer, soixante mètres plus bas.

- C'est pour les bateaux de sauvetage, commenta Sylvie. La chapelle est un peu plus loin. Grouille ! La nuit va tomber.

Le paysage était incroyablement beau...Et incroyablement sinistre, d'ailleurs. Ca devait être plus gai en été, avec un peu de soleil, et sans bruine...Je ressentais comme une impression de malaise...Comme à Rouen, près de la statue. La sensation ne fit que croître alors que nous approchions de la chapelle. C'était d'ailleurs plus un oratoire qu'une chapelle...Sauf qu'il n'y avait pas de croix. Juste des gargouilles d'un sinistre achevé. Je fus saisi par une envie irrépressible de m'enfuir en courant.

- C'est hard, hein ? Souffla mon amie.

- Incroyable. C'est le diable qui habite là ? Regarde ! Il y marqué : A vendre ! Ca fait partie de la maison, là bas ?

- Oui. La chapelle leur servait de garage. On se tire ?

- Ouais, on se tire. Je vais vomir.

 

Nous avions mis plus d'un quart d'heure à récupérer. Nous revînmes au port alors que les dernières lueurs du soleil finissaient de se dissiper. La température était quasi polaire. Dieu merci, il n'y avait pas trop de vent. Nous rejoignîmes le Bar de La Marée au pas de course. L'endroit était désert. Le patron était en train de lire Tiercé Magazine. J'eus brièvement l'impression que nous le dérangions. Il finit par replier son journal à contre cœur.

- En vacances dans le coin ? Glissa t il ironiquement en guise de bonjour.

- On est venus s'inscrire, répliquai je.

- Vous inscrire à quoi ?

- Aux cours de natation. Vous savez où je pourrais acheter des bouées ?

- Ah...Vous buvez quelque chose ? Sans blague ? Je vous ai vus déboucher du sentier des douanes, tout à l'heure. J'avoue que ça m'a intrigué.

- Deux whiskies sans glace, souffla Sylvie. On est allé voir la chapelle.

- La chapelle du Diable ? Drôle d'idée !

- On n'est pas trop normaux. J'ai vu que c'était à vendre. Les hollandais ont craqué ?

- Il a tué sa femme et ses enfants à coups de fusil. Après, il s'est raté. Il est à l'asile. Ca devait arriver. Vous êtes journalistes ?

- Ouais, mentis je. On bosse pour « On nous ment »

- Connais pas.

Et pour cause. Le journal du roman...

- Je m'appelle Florence Jauly, déclara Sylvie.

Ma parole ! Elle avait appris le bouquin par cœur ! Il me vint à l'esprit que je l'avais peut être séduite avant même mon arrivée. Et si j'avais été un vieillard adipeux ?

- Vous pourriez nous dire quelque chose sur cette chapelle ? Continua Sylvie, totalement professionnelle. On peut citer votre nom ?

- Erwan Quéffelec. Ca remonte à la révolution. Le prêtre du village se cachait dans la chapelle. Il a été dénoncé. Les soldats l'ont égorgé sur place. Ce sont eux qui ont brisé la croix. La maison a été construite en 1870. Elle a du faire huit ou dix morts. Personne n'en voulait. Les hollandais l'ont eue pour une bouchée de pain. Tu parles d'une affaire ! On a essayé de les prévenir, mais Joss appartenait à l'union rationaliste. Sa femme a fini par craquer. Elle voulait partir avec les enfants. C'est tout ce que je peux vous dire. Il paraîtra quand, je journal ?

- Le mois prochain.

- Je vais vous noter mon nom : Quéffelec, avec deux F... « On Nous Ment », c'est ça ? Vous reprenez quelque chose ? C'est pour moi !

Vanitas, omnia vanitas...

Nous étions revenus au château aux alentours de huit heures. Simon avait découvert un nouveau passage dans le Cercle. Il avait manifestement hâte de nous le lire.

- La balade s'est bien passée ? Ecoutez moi ça : « Le passage des ponts se traduit toujours par une altération palpable du temps et de l'espace. J'ai eu la chance de pouvoir observer cet étrange phénomène à quatre reprises : Le contour des objets devient flou, les lignes droites se courbent, le temps semble s'étirer à l'infini. Le phénomène dure plusieurs minutes. Il est important de pouvoir disposer d'une horloge, à seule fin de pouvoir comparer le temps réel et le temps perçu...Si bien que la durée du passage est difficile à établir avec certitude. »

- Ca, ça s'appelle : Etre bourré, ça, notai je avec cynisme. Je connais.

- J'ai déjà ressenti ça à jeun, protesta Simon. Ecoutez la suite : « Il m'est venu à l'esprit que, si l'on venait à mourir au moment exact du passage, il serait possible franchir les murailles du temps. Mais comment en être sûr ? »

- Vous savez quoi ? Je crois savoir pourquoi il a échoué !

- Comment cela ?

- Le poison. C'est trop lent !

- Bon Dieu ! C'est évident ! Surtout l'arsenic ! Comment a-t-il pu faire une bourde pareille ?

- L'ignorance. Les connaissances médicales de l'époque étaient plus que limitées. Ou...Et s'il s'était trompé de fiole ? ...A moins qu'il n'ait été abusé par l'apothicaire ? Tout est envisageable, en fait.

- Bien sûr...De là à prendre le risque...Sans parler du risque de disparaître. Si on remonte avant sa naissance...120 ans en arrière ?...Putain ! Se tirer une balle dans la tête avec neuf chances sur dix d'y laisser sa peau...Euh...On se comprend...Je n'ai pas encore tout lu. On en reparlera demain. Racontez moi votre escapade.

 

 

 

 

CHAPITRE VI  CALME PLAT

 

 

 

Simon avait passé toute la nuit à étudier le manuscrit. Il n'avait manifestement rien trouvé de plus. Il paraissait un peu déçu.

- Je vais vous le passer, me dit il d'un ton accablé. Vous serez peut être plus malin que moi. En ce qui me concerne, j'abandonne. Je ne peux pas demander à Sylvie de se suicider sur des bases aussi ténues.

Mon Dieu ! Il était sérieux !

- Restez, lui suggérai je. Renoncez à l'éternité. Vous avez déjà bien vécu.

- Il me reste deux ans à vivre. Cancer. Ce serait reculer pour mieux sauter.

- Sylvie est au courant ?

- Non. Seul Lucien...

- Quel genre de cancer ?

- Peu importe. Le genre qui ne vous laisse aucun espoir.

- Ca fait combien de vies que vous le savez ?

- Quatre. Jusqu'ici, ça ne me dérangeait pas. Parlons d'autres choses. Vous voulez que je vous raconte mon Mai 68 ?

- Pourquoi pas ? Allez y ! Ca tourne.

- OK. J'étais en dernière année d'HEC. Je devais avoir 20 ans. En Avril 68, je me suis pointé chez Colson and Colson, l'un des plus gros cabinets de courtage de Paris, une filiale du Crédit Lyonnais. J'ai demandé à rencontrer le Directeur. Contrairement à toute attente, la standardiste m'a bien reçu. Elle avait l'air à la coule

- Mr Colson ne reçoit que sur rendez vous. Vous cherchez du travail ?

- Non, j'ai des informations confidentielles à monnayer. Il y a des milliards en jeu.

- Je peux savoir d'où vous tenez ces informations ?

- Non. Mais il n'y a rien d'illégal, rassurez vous. Aucun délit d'initié à redouter.

- Un moment.

Elle était revenue cinq minutes plus tard, tous sourires.

- Mr Colson vous accorde sept minutes.

C'était précis. Colson était un jeune gars d'une trentaine d'années. Ca devait être le fils. A mon arrivée, il mit un chrono en route !

- Je vous écoute, Mr... ?

- Simon Kreis. Voila : dans un mois, il va y avoir une révolution...En France.

Il n'avait même pas sursauté. Il m'écoutait juste très attentivement, mais avec une indifférence palpable.

- Ca va commencer à la Sorbonne, début Mai, le premier Vendredi de Mai. Les CRS vont pénétrer dans la fac. Il y aura 200 arrestations. Une petite manif suivra, rien de bien méchant. Le week end sera calme. Par contre, le Lundi suivant, l'émeute commencera. Il y aura une nouvelle bataille de rues le Mercredi, puis, peu à peu, chaque jour, partout, même en province. En dépit des mises en garde du PC, les ouvriers s'y mettront à leur tour. La suite est à vendre. Je crois qu'il y a pas mal de fric à se faire en jouant sur les options. Voici ma carte. Rappelez moi début Mai. J'ai fini. Vous pouvez arrêter le chrono.

Il s'était emparé de ma carte sans faire le moindre commentaire.

- J'habite chez mes parents, ajoutai je. Si je ne suis pas là, laissez un message.

- Très bien, Simon. Je n'y manquerai pas. Gladys va vous raccompagner. Vous êtes étudiant ?

- HEC. Je suis en dernière année.

Là, il avait paru un peu surpris. Mais il avait juste ajouté : « Très bien ». Sur le coup, j'avais pensé qu'il m'avait pris pour un fou dangereux. Mais il devait me rappeler à 11 heures du soir, ce fameux Vendredi de Mai.

- C'est pour toi, m'avait dit ma mère un peu intriguée. Un certain Mr Colson, de Colson and Colson. Tu cherches déjà du travail ?

- Exact...Allo?

- Simon? Henry Colson. Amènes toi au bureau. Je t'attends.

- J'arrive.

Il avait déjà raccroché.

- Tu peux me prêter la Dauphine, papa ? J'ai rendez vous avec mon patron.

- A cette heure ci ? OK. Les clés sont sur le bahut. Ne roule pas trop vite.

- Merci. A tout à l'heure. Je ne serai pas long.

 

J'avais mis moins de quarante minutes pour arriver place de la Bourse. J'eus la chance de trouver une place tout de suite. Colson m'attendait à la réception. Il était en train de téléphoner. Je me souviens que j'entendais les bruits de la manif. Ils semblaient se rapprocher. En cours de route, j'avais aperçu pas mal de vitrines brisées, des plaques d'égout arrachées, et même trois voitures brûlées. J'avais un peu peur pour la dauphine de papa. Colson venait de raccrocher. Il vint m'ouvrir la porte.

- On va baisser le rideau de fer, me dit il. Ils arrivent. Je savais bien que vous disiez la vérité.

- Sans blague ? Vous m'aviez cru ?

- On a fourgué toutes les valeurs sensibles. Le lendemain de notre rencontre. Des millions économisés ! Appelez ça : du flair. Je savais que De Gaulle nous préparait quelque chose. J'ai mes informateurs, moi aussi. En tous cas, chapeau pour la précision ! Ca a bien commencé un Vendredi. Votre père est dans la police ? Dans les RG ?

- Il est instituteur. Quant à moi, je suis voyant. Je veux 10% des gains que vous allez réaliser grâce à mes informations.

- 10% ? 10% de quoi ? Je vous propose un million de Francs. Ca sera plus simple. Le contrat est déjà prêt.

Un million de Francs ! Je faillis tomber en syncope.

- OK, soufflai je. Va pour un million.

- On se rattrapera la prochaine fois, me dit Colson avec une sorte de compassion ironique. Sous réserve que vos prédictions s'avèrent exactes, cela va sans dire. Mais, à votre place, j'aurais demandé le triple. On s'en fout ! Je vous écoute.

- Le triple ? Bon Dieu !...Il va y avoir une grève générale. De Gaulle va paniquer. Il ira même voir Massu, au cas où. Mais le PC va calmer le jeu. Dans un mois, tout sera fini. Les accords de Grenelle : 10% d'augmentation pour tout le monde.

- C'est idiot ! L'inflation remettra tout à zéro en six mois.

- Exact. De Gaulle va démissionner. Il va y avoir des élections anticipées. Pompidou sera élu avec 60% des voix. Les gauchistes vireront baba cool...Hyppies, quoi. Ils partiront tous élever des chèvres. Des questions ?

- Il va y avoir des morts ? Juste par curiosité...Mon fils est un peu gaucho, pour tout vous avouer.

- Cinq ou six. Officiellement : Aucun. Pas mal de blessés...Des aveugles, à cause des gaz. Je ne pense pas que votre fils risque grand-chose. Ca lui fera un beau souvenir.

- Si seulement il pouvait être comme vous...Ca vous dirait de travailler pour moi ?

- Et, si j'avais menti ?

- Ce serait encore plus fort. Mais je ne pense pas que vous mentiez...Ni que vous vous trompiez, d'ailleurs. Votre voiture est loin d'ici ? Si on allait se boire un verre à Montparnasse ? On contournera le Quartier Latin. Ca a l'air chaud, là bas. Putain, on va faire des couilles en or. On va jouer la hausse dans trois semaines, ça vous semble correct ?

- Ouais. Parfait.

Henry avait un peu tiré la tronche en découvrant la Dauphine.

- Vous roulez dans cette merde ? Vous pourriez au moins vous payer une DS ! Ah, j'oubliais ! Vous êtes étudiant...S'il avait su que la bagnole appartenait à mon père...Nous ne pûmes jamais atteindre Montparnasse. L'émeute avait gagné tout Paris. Henry me demanda de le raccompagner à Neuilly. C'est là que je fis connaissance avec le Glen Dronach. Quelques mois plus tard, j'intégrai Colson and Colson, diplôme en poche. Je possédais un appartement dans le Marais, et une DS flambant neuve. J'en avais offert une autre à mon père. Je ne crois pas que ça lui ait fait très plaisir. D'autant que je venais de quitter la maison...Au cours des années qui suivirent, je devins très rapidement le fer de lance du cabinet. Beaucoup plus tard, je négociai 15% des gains exceptionnels générés par la crise pétrolière de 73. La bourse est ainsi faite : Les désastres rapportent beaucoup plus que les embellies, sous réserve qu'on les ait anticipés.  Ca vous a plu ?

 

- Il y a tout de même un truc qui m'intrigue, dans votre histoire. Il a admis votre statut de voyant ? Comme ça ? Il n'a pas voulu en savoir plus ?

- Jamais. Henry était un mec pragmatique. Il se contrefoutait de savoir comment j'obtenais mes informations. Il disait juste : On va demander à l'extra lucide. Un jour, il m'a demandé de soigner son lumbago. Je lui ai expliqué que je n'avais pas ce pouvoir. Il a juste répondu : « Dommage. Ca prend trop de temps, le kiné. C'est chiant ». Henry ne croyait qu'à ce qu'il voyait. Mais il avait un flair incroyable. Par exemple, il a tout de suite cru à l'informatique. Dix ans avant les autres. Avant même que je ne lui explique Internet, les PC, etc. A ses yeux, j'étais juste un outil encore plus performant que son intuition naturelle. Nous n'étions pas amis. Quand j'ai démissionné, il n'a pas protesté. Il m'a juste dit, qu'à ma place, il serait parti dix ans auparavant. Par contre, quelques jours plus tard, il a intenté une action contre moi pour détournement de fichier.

- Il a gagné ?

- Un million de Francs. Une misère. Il était très satisfait. Il m'a juste dit : « c'est bien. Je récupère mon million. De toutes façons, tu n'en n'avais plus besoin ». Et, après, il m'a invité à souper.

- J'ai connu des gens comme ça, soufflai je. Vous avez travaillé chez lui, au cours de cette séquence ?

- Non. J'ai choisi Braukman. Histoire de changer un peu. Colson a fait faillite en 73. Il n'avait pas vu venir l'enculerie de Nixon.

- Que vient il faire là dedans, celui là ?

- La crise pétrolière a été déclenchée pour saborder l'économie européenne. C'était délibéré.

- J'ignorais.

- Nixon est le meilleur président que l'Amérique ait jamais eu. Ils ne le méritaient pas.

- C'était tout de même un facho.

- Tous les américains sont fachos. Même le nègre.

- Quel nègre ? Obama ? Il est tout de même moins grave que Sarah Palin. C'est drôle de vous voir jouer au raciste. C'est le politiquement correct qui vous agace ?

- Même pas. J'ai enfin réussi à vous choquer ?

Je n'avais pas répondu. Un petit sourire avait suffi.

- Je vais aller rédiger tout ça, dis je.

- Maintenant ? Ca peut attendre demain. Allons boire un coup avec Sylvie. Je crois qu'elle s'ennuie un peu.

 

Le lendemain, Simon m'avait conté ses aventures amoureuses. Sinistre ! Cinq vies, cinq échecs cuisants. Il avait même épousé une Germaine, à sa quatrième vie. Une demeurée qu'il avait gardée plus de dix ans par pure compassion. Elle s'était suicidée trois jours après son départ. Il me parla aussi un peu de ses deux autres enfants, qu'il avait tant aimés, au début, avant de les prendre en grippe.

- On ne peut aimer durablement quelqu'un qui vous déteste, soupira t il.

- Mais, pourquoi vous détestaient ils ?

- Leurs mères les avaient montés contre moi. On ne peut pas lutter. Un enfant élevé par un monstre ne pourra être que monstrueux. C'est ainsi. Sylvie a été élevée par son père. Ca fait une sacrée différence. Elle n'a rencontré sa génitrice que huit fois en 27 ans. C'est aussi bien comme ça.

- Ca ne lui a jamais manqué ?

- Non. Je ne pense pas. Lucien et Simone lui suffisaient.

- Simone ?

- Et oui, Simone. Elle gagne à être connue. Vous verrez.

- Je ne la vois jamais. Elle m'évite.

- Allez lui parler. Vous savez quoi ? Elle est ravie que Sylvie ait enfin « trouvé un mari ». Elle m'en a encore parlé ce matin.

- Mon Dieu...

J'avais éprouvé comme un sentiment de culpabilité. Je me promis de faire un effort, ne serait ce que pour « mon épouse ».

 

A part ça...A part ça, pas grand-chose. Les jours succédaient aux jours. J'avais terminé la lecture du manuscrit d'Eradius. L'auteur se répétait à longueurs de pages. Sylvie, qui l'avait lu avant moi, galanterie oblige, était tout aussi déçue. J'avais terminé la rédaction des « souvenirs d'enfance » de Simon. C'était très vivant, encore qu'exhaustivement factice. J'en fis lecture au bar dix jours avant Noël. Sylvie et Lucien applaudirent à tout rompre, tandis que Simon riait à gorge déployée.

- J'ignorais à ce jour que j'avais eu une prime enfance aussi animée ! S'exclama t il. Quel talent ! On dirait du Pagnol !

- Je gage que l'enfance de Pagnol avait été aussi insipide que la vôtre. La littérature est fille de la mythomanie, ne l'oubliez pas.

- Comme c'est joliment exprimé ! Mais au moins, je suis en mesure de plaider non coupable !

 

Et, à part ça...Les cinq vies de Simon Kreis se ressemblaient désespérément entre elles : Adolescence brillante, réussite sociale en conséquence, vie affective inexistante. Seule la dernière de ses cinq vies lui avait apporté ce qu'il n'attendait plus : L'amour d'un enfant. L'amour qu'il perdrait inéluctablement dans deux mois...Désespérant. Mon manuscrit comptait déjà une centaine de pages. Je décidai de l'enrichir avec le résultat des recherches qu'il n'avait cessé de mener au cours de ces deux siècles de vies en boucles. Continuerait il à chercher dans la même direction, dans quelques mois ? Ou, se fixerait il Sylvie comme unique objectif ? La réponse était malheureusement évidente. Je ne l'enviais plus. Sa prochaine séquence allait être un calvaire.

 

 

 

 

CHAPITRE VII  LA CENE

 

 

 

Sylvie s'était enfin décidée à me laisser entrevoir l'une de ses productions littéraires. Ca n'était pas un recueil de nouvelles. C'étaient des sortes de sketches rassemblés sous le titre : « Les contes de la mère navrante ».

- Dingue ! M'exclamai je en découvrant le titre. J'ai écrit un truc de ce genre qui s'appelle « Les belles histoires de l'oncle Pénible »...Brèves, histoires drôles, sketches...A l'époque, j'envisageais de faire de la scène. Chanter en public m'avait donné des ailes.

- Tu chantes en public ? Et dire que je ne t'ai jamais entendu ! Quel genre de musique ?

- Blues, flamenco...J'ai écrit quelques textes, mais je ne les chante jamais en dehors de chez moi. Trop sinistre.

- Ca, ça m'étonne de toi.

- Je fais des trucs drôles, aussi, de temps à autres...Tiens !, un rock dont le refrain est :

« Effraie, Bobby, claque Germaine,

Effraie Bobby, claque Germaine,

Effraie Bobby ! »

- Je dois reconnaître que ça sonne rockabilly. Tu me le chanteras ?

- Ouais, bien sur...Voyons...... « Le Miracle... »

- C'est censé avoir été écrit par un homme, précisa t elle.

- Je vois ça...

Je ne résiste pas au plaisir de retranscrire in extenso le texte de Sylvie :

« Non, j'vous assure que j'avais rien bu...Juré, craché...Mais non, pas la peine de vous sauver ! J'vais pas vous cracher dessus. C't'une métaphore, tu ouas...Comme : Saoul comme un polonais, alors que les polonais, y sont pas forcément toujours bourrés...Bon, d'accord, c'est un mauvais exemple...C'que j'voulais dire, c'est que vous pouvez me faire confiance : Je ne vais pas cracher. Juré ! Juré crach...Juré sur la tombe de Sarkozy...Hein ? Non, en effet, il n'est pas mort, mais c'est pas le même. C'est un faux nom...Enfin, c'était...Le pauvre. Enfin, c'est la vie, hein ? Où on en était ? Ah oui ! Donc, j'avais rien bu, rien du tout, la dame non plus d'ailleurs, je tiens à le souligner, mais, en fait, elle n'était pas là, ceci explique cela, hein ?

Je t'explique : J'avais demandé mon chemin à une dame, poliment et tout, hein, vu que j'étais pas bourré.

«- Pardon madame, excusez moi de vous déranger, la rue du Maréchal Pétain, s'il vous plait ?

- Vous voulez sans doute dire : Foch ?

- Et pourquoi je dirais Foch ? Je n'ai pas envie de dire Foch. Si j'en avais envie, je le dirais sûrement, mais il se trouve que je cherche mon chemin. Ca me bouffe toute mon énergie, au point que je n'ai même plus envie de dire, Foch, ou Sardanapale, ou Wisigoth.

- Vous ne seriez pas légèrement bourré ? Qu'elle me répond, la dame. »

Puis elle disparaît ! Pffuit ! Comme ça ! A l'instant d'avant, elle était là, à essayer de me faire dire Foch, et, à la seconde d'après, plus personne ! Dingue, non ?

Merde, je me dis...C'était pas la Vierge Marie, des fois ? Elle fait des trucs comme ça, la Vierge Marie : Elle sort d'un tronc d'arbre, elle te conseille d'aller bouter, ou de dire Foch, et, pffuit ! Plus personne.

J'avoue, que, sur le coup, j'étais un peu perturbé.

«  - Je vais peut être dire Foch, finalement, c'est plus prudent. Ils sont mauvais, ces cons là, quand on ne fait pas ce qu'ils veulent. Et, puis, dire Foch, ça ne mange pas de pain, c'est pas comme bouter. Elle m'aurait dit d'aller bouter, j'aurais hésité, surtout que je n'étais pas trop sûr que c'était elle. En tous cas, elle n'était pas en burqa. Pour tout dire, elle était habillée normalement, comme moi, quoi : Robe à fleurs, talons haut, et chapeau melon...Eeuh, j'allais à une soirée échangiste, et je n'avais pas de nana. On se débrouille comme on peut, hein ? »

Donc, je dis Foch. Et, là, miracle ! Un mec qui passait par là pile net devant moi.

« - On se connaît ? Qu'il me dit.

- Non, je ne crois pas, que jui dit à çui na.

- Alors, pourquoi m'appelez vous ? Et, comment connaissez vous mon nom, d'abord ?

- Vous vous appelez Foch ?

- Ben oui !

- Comme le Maréchal ?

- C'était mon grand père. Mais, ma parole ! Vous ne seriez pas un travelo, vous ?

- Mais, non, ne vous fiez pas aux apparences. Je ne suis qu'un échangiste.

- En plus ! Bravo !

- Merci, mais ça n'a rien de très glorieux, vous savez. C'est pas comme bouter.

- Pardon ?

- Bouter. Faire la guerre. Comme Jeanne d'Arc, ou votre pépé. C'est la Vierge qui lui a demandé de faire ça ? Au fait, vous ne pourriez pas m'accompagner à la soirée ? Normalement, c'est réservé aux couples. »

C'est là que j'ai compris, que, quand la Vierge vous demandait de faire un truc, il valait mieux se méfier. On n'a pas la cathédrale tout de suite. Avant, il y a pas mal d'emmerdes.

Mais, dans mon malheur, j'ai tout de même eu du pot. La pharmacie de garde était justement située rue du Maréchal Foch. Finalement, la Vierge avait raison, c'était pas Pétain. Je m'embrouille toujours avec les criminels de guerre.

Et, dire que, sans la Vierge, je n'aurais jamais rencontré la femme de ma vie...Non, pas à la soirée échangiste, à l'hôpital. A la soirée échangiste, ils m'ont jeté, vu que Foch n'avait pas voulu m'accompagner. Ca m'a énervé. J'ai eu un accident de voiture...Enfin, avec une voiture, en essayant de monter dedans, mais, finalement, c'était pas une voiture...C'est un peu compliqué à expliquer. »

 

- J'aime beaucoup, dis je, estomaqué. C'est sensationnel...Et, ça ressemble tellement à ce que j'essaie de faire...Ca me fait un peu penser à Ben.

- Je lui ai envoyé le texte. Il n'a pas daigné répondre.

- Personne ne répond jamais. C'est normal. Comme les éditeurs, ou les rédactions des journaux. Quand me montreras tu tes nouvelles ?

- Un jour...Elles sont moins bien que tes romans...Par contre, ce que je suis en train d'écrire en ce moment...

- Eh ! Tu me caches des choses ! C'est quoi ? L'histoire de notre rencontre ?

- Non. Mais c'est une histoire pour toi. Pour toi seul. Personne d'autre ne devra la lire.

- Ca parle de quoi ?

- Ca s'appelle : Samarcande. Tu connais le mythe ?

- L'homme qui cherche toute sa vie durant la merveilleuse Samarkand, et qui meurt en franchissant les portes de la ville ? Non. Je ne connais pas.

- Ca m'aurait étonnée...

- C'est drôle ?

- Je ne dirai pas ça. C'est beau.

- Pourquoi, Samarkand ?

- Pour aucune raison. C'est toi qui m'a appris ça : Laisser couler. J'aimerais bien lire ton Oncle Pénible. Tu l'as ici ?

- Dans la mémoire de l'ordi. Ca commence par : « A Noël, il est de coutume de se coiffer d'un chapon. Cela est, certes, ridicule, mais l'esthétique est au rendez-vous »...Après, il y a une histoire qui s'appelle « Les vaches qui pètent »...Puis 150 pages de conneries.

- 150 pages ? En A4 ?

- Ouais. Ca représente pas mal d'heures.

- Tu n'as jamais rien publié ?

- Non. Je n'ai jamais essayé. On m'a dit que c'était impossible. Parfois, quand j'achète un bouquin, je me dis que, si cette merde a pu être éditée, je devrais l'être aussi. Je ne tombe sur un bon livre qu'une fois par an. Grand maximum.

- Quel est ton livre préféré ?

- Oula ! Peut être Ubik, de Philip K Dick, ou Le procès, de Kafka.

- Tu ne serais pas un peu parano ?

- Peut être. Sinon, j'ai bien aimé « les fusils d'Avallon ». Ca ne vole pas très haut, mais ça fait rêver. J'avoue y avoir volé quelques idées...

- Connais pas.

- C'est de la SF. Comme l'histoire de Simon.

- Tu penses que personne ne nous croira, c'est ça ?

- Probable. Mets toi à leur place. Il y a 2000 ans, les gens croyaient à ce genre d'histoire, mais, aujourd'hui, même le pape ne croit plus aux miracles. Confère ton allusion à Jeanne d'Arc, ou ta nouvelle sur le retour de Jésus. Le merveilleux est sorti de notre vie, Sylvie. Serons nous, nous-mêmes à l'abri du doute, dans vingt ans ?

- Tu baisses les bras ?

- Je suis né avec les bras baissés, recroquevillé sur moi-même, plié en deux de terreur, et j'ai hurlé en découvrant la réalité. Je m'en souviens très bien.

- Vraiment ?

- OK, j'en rajoute un peu.

 

Une semaine s'était encore écoulée. Mon manuscrit comptait quarante pages de plus. Ca commençait à prendre tournure. J'avais rajouté plein de citations, des références aux théories les plus branchées de la physique quantique, de nombreux extraits du Cercle. Par contre j'avais compressé en quelques lignes les aventures amoureuses de Simon. Trop déprimant.

Le dernier chapitre parlait surtout de Sylvie, avec, en guise de conclusion, une note d'espoir : Sylvie réussirait elle là où son père avait échoué ?  Bien que le bouquin ait pu être considéré comme virtuellement terminé, il demeurait pas mal de trous à boucher, et pas mal de récits à revoir. Autant le début était vivant, autant le récit des cinq vies paraissait terne, et même souvent : décousu. Mais il me restait deux mois pour transformer l'ébauche en chef d'œuvre. Par ailleurs, je comptais y ajouter une description de la fameuse fête, qui, dans quelques jours, rassemblerait les éternautes pour leur dernier repas d'adultes. Et dire que, dans quelques années, les douze apôtres seraient à nouveau réunis : Douze gamins à peine pubères fêtant leurs retrouvailles, après plus de deux siècles d'errance dans les couloirs du temps. Comment feraient ils pour se reconnaître ? Le temps générait tant de ravages...Que ferions nous à Malefontaine, « pendant ce temps »...48 printemps dans le futur... ? Serions nous seulement dans le même univers ? Impossible ! Bon Dieu, si seulement Attinville pouvait exister ailleurs que dans mes romans à deux sous ! On descendrait la rue du Maréchal Pétain jusqu'aux Improbables, et il suffirait de guetter le passage de la dimension de Simon. Comment la reconnaître ? Elles se ressemblaient toutes tellement ! Dans mon roman, l'un de mes héros avait trouvé un repère : Sa dimension était la seule dans laquelle Ségolène avait été élue. Les Improbables se présentaient sous la forme d'une sorte de Kinopanorama, où l'on pouvait assister à des scènes caractéristiques du monde concerné : Par exemple, l'assassinat de Sarkozy par son épouse, à l'aide d'une guitare en platine offerte par Vincent Bolloré. Il suffisait alors de s'avancer de quelques pas pour se retrouver à l'Elysée. Pas facile d'en sortir, une fois arrivé à destination...Curieux que j'aie appelé cette rue : Rue du Maréchal Pétain, comme Sylvie, dans son sketch. Selon Siné Hebdo, il en existait une, quelque par dans le Nord...Nous étions décidément sur la même longueur d'onde...Au moins avec Sylvie...

- Tu parais bien songeur, mon amour ?

- J'étais encore en train de divaguer. Ca m'arrive tout le temps. Des fois, j'imagine que j'explique un truc compliqué à quelqu'un : Les particules virtuelles, ou la mécanique des méridiens d'acupuncture.

- Sans blague ? On a compris comment ça fonctionne ? Le points, je savais, mais, les méridiens ?

- Tu t'intéresses même à ça ? Je croyais bien que j'étais le seul humain sur terre à me préoccuper de cette question ! Ca fonctionne par syncinésie de relais. Le signal nerveux progresse en dents de scie, en interférant en profondeur, axone après axone. Le relais se fait en superficie.

- On en est sûr ?

- A 80%, d'après Shen Xue Yong.

- C'est qui ?

- Un grand ponte de la recherche chinoise.

- Où as-tu trouvé cette info ?

- J'ai lu son bouquin.

- Tu lis le chinois ?

Je fus tenté de lui répondre oui, juste pour voir sa tête.

- Bien sûr ! Je connais quatre mots... Le bouquin s'appelle : « Obscurités des jing luo et des points ». C'est assez pointu.

- Autant que le bouquin de Bossy ?

- Plus. Tu as lu ça aussi ? Dingue !

- Je m'intéresse à tout. Même à ça, me répondit elle fièrement. On est tellement pareils que ça me troue. Tu trouves ça normal ?

- Tu sais quoi ? Si ça se trouve, on est des héros de roman. Tu sais, ces bouquins à trois sous pour les ménagères aigries qui rêvent du Prince Charmant.

- C'est toi le Prince Charmant ? Tu as vu ton fute ?

- Eh ! C'est une obsession ! Je croyais que tu devais me vêtir ?

- On ira à Saint Brieuc demain matin. Il y a un Leclerc.

- Le Prince Charmant se sape chez Leclerc ? Triste époque !

- C'est bien suffisant pour son cousin le Prince Dégleux. Me rétorqua t elle du tac au tac. On t'achètera quand même un costard pour la soirée de Noël. Ils se la pètent un peu, les naufragés du temps. Il y en a même un qui vient en smoking. On dirait un maître d'hôtel, avec son nœud papillon. Ca impressionne beaucoup Simone. Elle l'a surnommé James Bond. Faut dire qu'il est bien conservé, le vieux. Trois heures de gym par jour !

- Il a quel âge ?

- 55 ans. Sept, au retour. Tout juste l'âge de raison. Ca le stresse un peu, à chaque fois. Tous ces muscles à refaire...C'est un vrai con. Il s'appelle Jean Dutertre...Sans particule. Il la prononce, mais ne l'écrit pas.

 

Noël approchait. Les éternautes devaient arriver dans deux jours. Une activité fébrile régnait au château. Tout le monde s'y était mis. J'étais même allé au ravitaillement avec Simone. L'occasion de faire enfin connaissance, dans de meilleures conditions. Je lui avais laissé le volant de la 605. Un bon point pour moi. La soubrette roulait comme une malade, à plus de 150 sur les routes étroites et sinueuses. Elle paraissait passablement habile. Je ne lui fis pas la moindre remarque, genre « attention aux radars ». Ca n'était pas mon style. Le pilote est seul maître à bord.

- Ca va ? Il a pas trop peur ? Y veut qu'je ralentisse ?

- Ca va. Pas de problème. Vous êtes un vrai pilote de rallye !

- C'est mon rêve. C'est Gaston, y m'a appris.

- Votre fiancé ?

- Y sait bien qu'je suis trop moche. C'est mon frère.

- Vous n'êtes pas moche. Vous êtes trop grosse. Un peu de gym, une petite séance chez le coiffeur, et ça le fera très bien. Vous avez de très beaux yeux.

Là, j'en rajoutais un peu. Mais c'est ce qu'on dit généralement aux thons, quand on veut leur emprunter de l'argent.

- Ah oui ? Y trouve ? Pas moi. Mais y l'est gentil, final'ment. J'l'avais mal jugé.

 

Je venais de me faire une amie. Le magasin Leclerc était au bord de l'explosion. Nous mîmes plus de dix minutes à trouver une place, et, presque autant pour dénicher un caddie. Manifestement, toute la Bretagne profonde s'était donnée rendez vous chez l'affameur de paysans.

- C'est les fêtes, commenta Simone. A croir'qu'y a encore eud' l'argent, malgré que ç'qui disent. R'gardez l'aut négresse, avec sa marmaille ! Si c'est pas un mond de voir ça ? C'est encor'nous qui payent, j'parie.

- Ca, c'est probable, avais je confirmé avec diplomatie.

Les pauvres ne sont pas racistes. C'est chaque pauvre qui est raciste...

- Je vais aller faire un tour au manège à bijoux, dis je, pris d'une inspiration soudaine.

- Elle aime pas les bijoux, protesta Simone. Faut lui offrir un portab. Le sien est nase.

- Sylvie n'aime pas les bijoux ? Elle a vraiment toutes les qualités ! Merci pour le tuyau, Simone. Et vous, qu'est ce qui vous ferait plaisir ?

- Rien. Y l'a pas d'sous. Y bosse pas. Y l'a qu'à m'payer une boîte de chocolats. Tant pis pour le louque.

- OK. Lait, ou noir ?

 

Il y avait près d'une demie heure de queue à la caisse. Simone avait raison, finalement. A en juger par les caddies surchargés de victuailles diverses et de jeux imbéciles, la crise paraissait ne peser qu'assez légèrement sur la consommation. Je vis tout de même pas mal de paquets étiquetés « promo », ou « premier prix », remplir les sacs non polluants des acheteurs compulsifs derrière lesquels je rongeais mon frein (payants, donc : non polluants. Le sympathique exploiteur de caissières prenait vraiment les gens pour des cons). En attendant, nous ne valions pas mieux que les béotiens : Nos deux caddies étaient remplis ras la gueule. Simone avait banqué avec la carte Premier de Simon. Mais j'avais mis à part les chocolats de Simone, le portable de Sylvie, ainsi que des bouquins pour Simon et Lucien. Je venais de lessiver mon compte. J'allais devoir demander une avance. J'en étais malade. L'humiliation absolue...Tant pis. J'attendrais la lettre d'insultes de la banque. Je commençais à en avoir l'habitude. Et dire que je vivais dans un château...

- J'parie ki l'a pu d'sous, souffla Simone. Y l'est inquiet ?

- Un truc du genre.

- J'en parl'rai à Msieur Kreis. Y s'inquiète pas.

Et merde !

Le premier invité débarqua le lendemain. Il s'appelait Dutrou, comme le serial killer. Il conduisait une grosse Mercedes bleu marine d'une propreté pathologique. Une vraie tête de con. Il n'avait même pas daigné me saluer. En revanche, il balança du « Simon, mon ami, Simon, mon ami Simon» au père Kreis avec effusion, comme si les retrouvailles avec mon patron étaient pour lui source d'un bonheur insoutenable. Sans doute un pied noir...Il avait ensuite salué Sylvie avec déférence, une déférence quelque peu teintée d'une insupportable lubricité.

- Je vous présente mon fiancé, trancha mon amie d'un ton sec. Georges Lucas.

- Le fameux cinéaste ? Demanda t il, un peu ébranlé, en se tournant enfin vers moi.

- Sorry, I don't understand your fucking accent. You said?

- Hein? C'est pas grave...Les autres ne sont pas encore arrives?

Sylvie riait sous cape. Elle m'adressa même un petit clin d'œil. Manifestement, elle appréciait le guignol autant que moi.

- Lucien va vous montrer votre chambre, Marc, dit soudain mon amie.

- Patrick, rectifia t il sèchement. Marc, c'est le tueur.

- Ah, oui, c'est vrai ! Je confonds toujours.

Prends ça dans les gencives !

Alors que l'homme à tout faire emmenait le pied noir dans ses appartements, je pris Sylvie à part et lui offrit son cadeau.

- Joyeux Noël, soufflai je.

- C'est quoi ? Un bijou ? Il ne fallait pas ! Je ne t'ai rien acheté ! ...Oh, un portable ! Comment as-tu deviné ?

- Simone...

- Vous êtes réconciliés ? C'est le plus beau cadeau que tu pouvais me faire...Tu as encore des sous ?

- On s'en fout. Ca te plait ? J'ai pris des bouquins pour Simon et Lucien. Je vais les leur filer maintenant. Ca risque de faire un peu cheap à côté des cadeaux des milliardaires.

- Tu parles ! Ils n'amènent jamais rien. Même pas un bouquet de fleurs. Ca tombe bien. Je déteste les fleurs. Ca me fout le bourdon. C'est pour les cimetières, les fleurs...C'est comme les bijoux...Note, je ne t'en aurais pas voulu...Et toi, tu veux quoi pour Noël ?

- Un pantalon.

- Oh, merde ! J'avais oublié ! On va y aller maintenant.

- Il y a une heure de queue à la caisse.

- Tant pis ! Je vais sortir la voiture.

- La 605 est encore chaude.

- Ah oui ? Bon, d'accord...Tu es sûr ? Elle ne va pas tomber en rideau ?

- Tu n'aurais pas des goûts de luxe, mon amour ? Mon tas de boue est d'une étonnante fiabilité. Et, confortable, ce qui ne gâte rien. Tu veux la conduire ? Simone l'a trouvé très nerveuse.

- Tu l'as laissée conduire ? C'est le grand amour, ma parole ?

 

A notre deuxième retour du supermarché, nous nous aperçûmes qu'un nouvel invité venait d'arriver. Une grosse Roll's blanche décapotable était garée au beau milieu de la cour.

- Paul Dérien, commenta Sylvie. Les cons arrivent toujours en premier. Regarde comment il a garé sa caisse, en plus ! Moi d'abord, les autres, ils se démerdent ! Je ne peux pas le blairer.

 

Le type était au bar, en compagnie de Simon et « Marc ». Je décidai de renoncer à l'anglais. Fin du gag. Patrick comprit vite que je m'étais foutu de sa gueule.

- Alors, vous n'êtes pas plus cinéaste que ma femme de ménage ? Remarqua t il haineusement.

- Vous n'en n'avez qu'une ? C'est vraiment la crise, finalement.

- Georges est écrivain, précisa Simon d'un ton conciliant. C'est le fiancé de ma fille. Il a énormément de talent.

- Ah oui ? Et vous êtes chez qui ? Gallimard ? Grasset ?

- Seuil, répondit Simon. Vous avez lu « Le monde magique » ? C'est de lui.

- Ah, vraiment ? Je n'avais pas fait attention. Excellent, excellent...Vous avez un autre livre en chantier ?

- Mes mémoires, répondit Simon.

- Ne me dites pas...

- Et si.

- Ca ne sera pas du goût de tout le monde.

Dérien...Il parlait, finalement ?

- On en reparlera à la réunion. Ca gène qui, en fait ?

- Ceux qui ont des enfants.

- Autrement dit, Olivier et moi. On verra.

Zut ! J'avais oublié d'offrir mes cadeaux. Tant pis. J'attendrais le départ des deux connards.

 

Jean Dutertre (James Bond) arriva au moment exact où nous allions passer à table. Je n'avais pas encore eu loisir d'offrir mes bouquins. Pas à dire, le vieux beau était à la hauteur de sa réputation. Il portait bien, comme aurait dit ma grand-mère trop tôt disparue. En outre, il ne s'estima pas dispensé du devoir de me saluer, contrairement aux deux autres. Un bon point pour lui. Con, mais poli...

- Prenez une chaise, Jean, s'exclama Simon. Nous n'attendions plus que vous pour commencer.

- Sans blague ? Vous m'attendiez ? A vrai dire, je ne comptais arriver que demain, mais ça roulait si bien...

- Vous venez de loin ? Demandai je.

- De Bruxelles. Je suis parti à l'aube. Comment avez-vous dit que vous vous appeliez, déjà ?

- Georges. Georges Lucas.

- Ce nom me dit quelque chose...Vous ne seriez pas écrivain ?

- Tout à fait, confirmai je, quelque peu stupéfait.

Le pied noir venait de me jeter un regard aussi sombre que ses pieds. Ce connard était jaloux ! Bien entendu, le belge avait confondu. Malheureusement, il ajouta :

- Ah, je me souviens : La guerre des étoiles ! Félicitations.

Sylvie sourit avec compassion, en haussant imperceptiblement les épaules, pour dire quelque chose comme : Tant pis.

- Vous confondez, ami, souligna Simon. Notre Georges est l'auteur du Monde Magique. Un véritable chef d'œuvre, soit dit en passant. Je ne dis pas ça parce que c'est mon futur gendre.

- Le Monde Magique ? Mais bien sûr ! Que je suis bête. En plus, je l'ai lu le mois dernier ! Remarquable ! Vous connaissez, Patrick ?

- Oui, oui, confirma le pied noir à contre cœur. Très chouette. J'ai l'édition reliée cuir.

Mon Dieu !

Lucien nous avait fait cuire des langoustines. Les trois éternautes considéraient L'homme à tout faire avec un mépris palpable. Mais ils ne s'étonnèrent pas de le voir nous rejoindre à table. Ils devaient avoir l'habitude.

- Délicieux, Lucien, dis je un peu gêné. Et cette mayonnaise...

En fait, la mayonnaise n'avait rien de particulier. Je cherchais juste à briser la muraille qui s'était érigée entre le domestique et les hôtes.

- Délicieuse ! Approuva Jean Dutertre. Comme toujours...Ces langoustines ? La pêche de ce matin ? Elles sont fabuleuses !

Pas à dire, James Bond avait du savoir vivre. En cours de repas, il nous expliqua son job. Il pariait sur les compétitions sportives, très longtemps à l'avance. Un bookmaker de Londres...L'officine acceptait des paris plutôt étranges, comme, par exemple, des pronostics sur le nom de celui qui serait champion du monde de F1 dans dix ans. Pas trop difficile de se souvenir quand on l'avait déjà vécu. Il convient de préciser que Jean repartait à chaque fois avec un gros héritage. Un oncle milliardaire...

- Mes parents étaient atterrés de voir ce que je faisais de ma fortune, dans les premiers temps. Ils étaient sûrs que j'allais tout perdre dans les cercles de jeu. Père aurait souhaité que je reprenne la société...

Père !

-...Finalement, c'est lui qui a été ruiné. Faillite frauduleuse. Je l'avais pourtant averti. A chaque séquence, je lui ai donné toutes les infos, dans les moindres détails. Mais il m'a toujours considéré comme un guignol. Même quand je l'ai renfloué pour la deuxième fois. Ma mère, en revanche, me portait aux nues. Elle se croit voyante extra lucide. Elle est persuadée que j'ai hérité de son don.

- Je n'aime pas trop le jeu, nota le pied noir. J'ai quand même mémorisé deux tirages du Loto. Trois, ça aurait fait un de trop. Une bonne mise de départ.

- Le Loto existait déjà dans les années 60 ? Demandai je un peu surpris.

- Que savez vous au juste, Monsieur l'écrivain ?

- Tout.

- Très bien, très bien. Je n'aurais pas donné mon feu vert, mais, ce qui est fait est fait...Je ne remonte pas aussi loin en arrière. Je ne régresse que de 24 ans. Ne me demandez pas pourquoi. Je suis le seul à parcourir la moitié du chemin. Tous les autres reviennent dans les années 60...Le même jour. Moi, je me retrouve en 84. Comptable chez Franprix. Dur...

Comptable...Un con à une table...Tout s'explique.

- Un mois après, reprit le serial killer, je touche mon premier Loto. J'achète des actions. Trois jours de travail par an. Pas trop foulant. Je planque tous les gains dans les îles du Chien Vert. Les impôts, c'est pour les pauvres.

- Moi, dit Paul Dérien en opinant du chef vigoureusement, je place tout en Chine. Non seulement on ne paie pas d'impôts, mais ça rapporte quatre fois plus. Par contre, il faut arroser le Parti...Mais ça le fait. Vous avez de la fortune, Georges ?

- J'ai tout investi dans ma 605.

- Ah ! C'est à vous ce...Je pensais que c'était la voiture de Lucien.

- Il plaisante, trancha l'homme à tout faire. Georges roule en Porsche.

- Je me disais aussi.

Simon venait de m'adresser un petit clin d'œil. Pas question que son futur gendre passe pour un coureur de dote. La nausée commentait à monter insidieusement en moi. Sylvie avait piqué du nez dans son assiette. Puis, elle releva la tête timidement et haussa imperceptiblement les épaules, comme la fois précédente. On s'en fout...J'eus brièvement l'envie de quitter la table.

 

Après le repas, Simon m'avait demandé de leur chanter un air de flamenco. Je faillis refuser. Mais je partis néanmoins chercher ma guitare à contre cœur. J'en profitai pour me servir une rasade de Lagavulin, histoire d'évacuer le stress qui avait peu à peu, en cours de repas, imprégné mon âme comme une salissure visqueuse. Je vidai un bon tiers de la bouteille. Je chanterais pour Sylvie. Et un peu pour Simon et Lucien. Un véritable ami...

 

- Eh ! On ne vous attendait plus ! S'exclama le serial killer avec un faux gentil sourire. Vous vous êtes perdu en route ?

- Un truc du genre.

- Jolie guitare. A la maison, j'ai une Gibson. Vous connaissez ?

- Vous jouez ?

- Moi ? Non, pas du tout. C'est la réplique de celle d'Elvis. J'adore le rock.

- Je vous en ferai un. Ca s'appelle : « Effraie Bobby ».

- Connais pas.

Le contraire m'eût étonné.

Sylvie venait de pouffer silencieusement. J'accordai vite fait mon mi du haut, et attaquai « La Citadelle ». De la haute voltige...Le même arpège que celui de Stanger's song. Mes doigts volaient sur les cordes avec une légèreté qui me surprit moi-même. Je sortis graduellement du thème, comme emporté par un torrent de désespoir. Je venais de m'échapper. Je m'étais mis à chanter sans même en prendre conscience. Le fameux yaourt tzigane...Je ne m'aperçus même pas que le pied noir me regardait avec stupéfaction. J'étais seul, replié dans un dialogue avec mes propres angoisses. Puis, soudain, trois petites notes pénétrèrent dans mon univers. Le piano ! Et moi qui étais persuadé qu'il n'était là que pour la déco. Sylvie venait de s'y installer. Elle avait les yeux fermés. Je laissai graduellement mourir le chant et glissai jusqu'à un arpège syncopé en La mineur, sans la moindre variation. Au bout de dix secondes, Sylvie comprit, et attaqua son impro. Juste quelques notes, avec de longs silences, dans un premier temps...Comme un effleurement. Suivies d'une courte séquence en doublé, puis, à nouveau, quelques basses, parfaitement logées. Je savais qu'elle prenait son élan. Le solo attaqua sans prévenir, mettant fin à une attente presque insupportable. La virtuosité de Sylvie était hallucinante. Mais le feeling était bien présent. Mon amie stoppa net après trois minutes d'acrobaties. Je repris le chant sans plus attendre. L'assistance était pétrifiée. Sylvie scandait la basse en sourdine, une basse obsédante qui mourut graduellement. Je repris le thème d'intro le plus sobrement possible, et terminai sur une seule corde...Le silence...

Il y avait eu un tonnerre d'applaudissements. Sylvie sanglotait convulsivement. Elle quitta son tabouret pour venir me rejoindre. Elle ne prononça pas une parole. C'eût été inutile.

- Ca me rappelle la musique de mon pays, balbutia le pied noir. Sauf que je n'ai pas bien compris les paroles...C'est quelle langue, au juste ?

- Du néerlandais, répondis je.

 

Nous ne jouâmes rien d'autre ce soir là. Pas même : « Effraie Bobby ». La soirée s'était achevée au bar. James Bond nous conta ses aventures en Afrique. C'était quelque peu ennuyeux, malgré son incontestable talent de conteur. Le vieux beau avait créé une sorte d'œuvre, pour nourrir les miséreux. Ses collègues étaient presque tous ecclésiastiques. Il avait fini par se fâcher avec eux à cause de la capote. Jean Paul II avait encore frappé. Le seul passage un peu rigolo concernait le jour oû il avait été coursé par un lion. Un lion apprivoisé qui lui avait piqué son sandwiche avant de repartir vers la savane en rotant comme un buveur de bière ! Jean avait possédé un singe, également. La malheureuse bête avait été assassinée par des braconniers. Apparemment, il ne s'en était pas encore remis.

 

Le lendemain, les autres éternautes avaient commencé à investir le château dès huit heures du matin ! A croire que certains avaient roulé de nuit. Il fallait être maso ! Le bruit des voitures nous avait réveillés. Cela tranchait tellement avec le silence de mort qui environnait la propriété, habituellement. Du coup, nous étions descendus pour accueillir les nouveaux arrivants. Le fameux couple dont Sylvie m'avait parlé. Deux petits vieux qui avaient du être beaux, et qui arrivèrent main dans la main, comme des collégiens. Ils puaient le bonheur. C'en était presque gênant. Leur avenir était devant eux... Une heure plus tard, une nouvelle Roll's pénétrait dans la cour. Une fois n'est pas coutume : Lucien avait laissé ouverte la grille du parc. Suivit une BM série7, puis une Bentley de collection, look Roll's de BD. On me présenta tout le monde, mais je perdis vite le fil, au point d'en oublier le nom des arrivants de la veille. Je les baptisai désormais intérieurement : Le pied noir, James Bond, le connard. Lequel d'entre eux était le serial killer, déjà ? Ah, oui ! Le pied noir !

A vrai dire, tous les éternautes étaient bâtis sur le même modèle. Vieux, habillés luxe, un peu suffisants, à l'exception notable des deux amoureux...Goldstein ! Ils s'appelaient Goldstein ! Ca vient de me revenir. Ils habitaient à coté de Versailles, non loin du Hameau de Marie Antoinette. La plus belle chose qui ait jamais été construite. Rien que pour ça, ils auraient pu s'abstenir de la guillotiner. Je discutai peinture avec les Goldstein durant quelques minutes

- J'ai fait quelques aquarelles, là bas. Ca s'y prête bien.

- Ah, vous peignez ? Moi aussi ! Mais je fais de l'abstrait.

Autrement dit : N'importe quoi.

- Il m'arrive d'en faire, aussi.

- Je serais curieuse de voir ce que vous faites.

- Je vous montrerai. J'en ai un dans la chambre...Une...Une aquarelle plus ou moins surréaliste.

Je n'eus jamais l'occasion de lui montrer l'unique tableau que j'avais jugé digne d'être conservé. Un dénommé Olivier venait d'arriver.

Olivier ? Ca ne serait pas celui qui a un gosse ? Apparemment, il ne l'avait pas amené...

 

Je ne reconnaissais plus mon château. Tous ces gens qui allaient et venaient en permanence, conversant bruyamment... Plus moyen de trouver une place assise au bar. Et ces monstrueuses limousines qui ne cessaient d'arriver. J'entendis même un véritable concert de klaxons dans la cour, à moment donné. Des râleurs, ou de vieux amis qui se saluaient bruyamment ? Je ne le sus jamais. Je ne savais plus où aller. Tous ces gens que je ne connaissais ni d'Eve, ni d'Adam. Que faisaient ils chez moi ? Sylvie était en train de papoter avec les Goldstein. Elle paraissait ravie de voir autant de monde d'un coup. Cela m'étonnait un peu. Jusqu'à ce jour, je l'avais crue aussi misanthrope que moi. De temps à autre, Lucien faisait une brève apparition. Il ne cessait d'aller et venir avec ses béquilles, manifestement très affairé. Simone avait revêtu ses habits du Dimanche. Elle convoyait des valises sans relâche. Je faillis lui proposer un coup de main, mais cela ne se faisait pas. Une fois n'est pas coutume, nous avions déjeuné. Nos invités bouffaient comme des chancres. Pour ma part, je m'étais contenté d'une tranche de pâté de grive. Fabrication maison ! Lucien savait décidément tout faire.

Mes chats géants me manquaient...Ils m'auraient déjà proposé un joint, avant de m'entraîner dans un blues infernal.

- Ca va, Georges ? Tu as l'air tout perdu !

Sylvie...

- Je n'aime pas la foule. Je suis un solitaire.

- Eh ! Relaxe ! Je vais te chercher un verre. Si on se faisait un petit blues ?

- Tout à l'heure. Pourquoi pas ? Mes chats me manquent.

- Je comprends, souffla t elle. On les invitera. Promis. Viens avec nous. Je vais te présenter les Goldstein. Ils sont adorables.

J'avais une envie folle de monter dans la chambre...Ecrire...Repartir sur une suite. Retrouver la Princesse Mirra, le Seigneur Rijska, mon ami Zondé, me réfugier dans le personnage de Mémai, l'homme qui avait soixante ans depuis l'aube des temps, et qui hurlait son désespoir dans tous les bouges de la galaxie depuis le jour de la création. Ceux là au moins me comprenaient.

- Tiens ! Bois un coup, mon amour. Oublie un peu Bétaphore. Je suis bien réelle, moi...Et je t'aime. Je t'aime vraiment... Elle a existé, la Princesse Mirra ?

- Tu es jalouse ? Non, elle n'a pas existé. D'une certaine manière, c'était toi. La Femme Eternelle. Celle qu'on ne rencontre jamais.

- Samarcande, souffla t elle. Tu as enfin compris ?

- Tu crois qu'on va mourir ?

- Oui.

 

Un peu plus tard, un dénommé Pierre (saint pierre ?) m'avait fait subir ses théories philosophico politiques. Selon lui, les systèmes économiques étaient régis par une sorte de darwinisme social.

- On pense que le marxisme est issu d'une réflexion, ou d'une analyse économique, mais tel n'est pas le cas. Le marxisme est issu du hasard. Un accident de la pensée, une mutation qui a engendré un individu social non viable. Pareil pour le fascisme, ou, pour le système royaliste. Et l'on peut étendre le principe aux religions.

- Le religion musulmane vous parait fiable ?

- Bien sûr ! Elle est adaptée. Les musulmans sont heureux.

Possible...

- Heureux, mais pas très performants. Voyez le niveau de vie des iraniens, depuis l'arrivée au pouvoir de Khomeiny. Vous croyez qu'on est heureux quand on n'a rien à bouffer ? Dur, quand manger est la seule chose qui vous intéresse.

- Ne croyez surtout pas ça ! Les iraniens ont un but. Ils arrivent sur Terre avec un projet. Notre civilisation occidentale a totalement éliminé le concept de transcendance : Aller au-delà des choses, s'accomplir, accéder au sacrifice et au renoncement.

- Dans quel but ?

- Le paradis, bien sûr. Mais surtout : L'accomplissement

- Eradius prétend que le paradis est maintenant, qu'il se trouve en toile de fond de notre univers. Le futur n'existe pas. Pas pour nous. Pas plus que la vie éternelle. Ce sont des concepts illusoires.

- Vous avez lu Eradius ?

- Simon s'est procuré Le Cercle.

- Il ne me l'avait pas dit ! Il donne des explications, en ce qui concerne nos...

- Réincarnations ? Oui. Le nombre de boucles est infini. Tout le monde retourne dans son passé, au moment de la mort, mais la mémoire est anéantie à chaque fois. Je suppose que l'embryon est incapable de stocker toutes ces innombrables données. Ou alors, on oublie...Par contre, si on emprunte un raccourci, ce qu'Eradius appelle un pont, on peut être projeté à un autre moment de sa vie. Il met ça en rapport avec les éruptions solaires : Elles seraient liées au télescopage de deux dimensions. Il parle aussi de signes : Les contours se courbent, le temps se met à s'écouler bizarrement...

- J'ai vécu ça il y a une dizaine d'années ! S'exclama saint pierre.

- Dix ans, ou douze ans ?

- Peut être douze ans. Mais j'avais un peu bu.

- Les éruptions solaires ont lieu tous les onze ou douze ans. On en prévoit une l'année prochaine.

- Bon Dieu !

- Comme vous dites.

 

Encore un peu plus tard, Sylvie m'avait amené l'un de ses manuscrits. C'était toujours : La Mère Navrante. Le bouquin était ouvert à la page quarante.

- Tiens, lis ça. Ca te changera les idées, me dit elle.

Ca s'appelait : Conte de Noël

 

« A la télé, il y a un film. C'est l'histoire d'un type qui écrase le père Noël, avec sa caisse. Il croit que c'est un faux, mais c'est le vrai. Là, on dérape sérieux. Ca s'aggrave encore. Le père Noël devient amnésique !

Le mec qui a pondu ce scénario devrait être roué vif en place de grève, puis empalé, ensuite son corps devrait être jeté aux chiens - je dis ça sans haine. Si je captais plusieurs chaînes, je mettrais autre chose... A propos, le père Noël, vient du Pôle Nord, là où les glaces fondent à cause des pets de vaches. Je me demande s'il n'est pas complice, il ne faut pas se laisser abuser par son look destroy. Je suis sûre qu'il a un mauvais fond, comme Bernard Kouchner. On dirait un brave type mais, au fond de lui-même, il voudrait être président de la république et encaisser le produit des PV pour stationnement interdit, direct dans la fouille, en petites coupures usagées, pas d'impôts. Le père Noël, me déçoit beaucoup. Dans le temps, il était honnête et généreux, il bossait pas chez Auchan, déguisé en SDF. Son arrivisme me perturbe beaucoup, sans parler du problème du Pôle Nord, qui m'inquiète beaucoup aussi, surtout à cause du Pakistan, à moins que je ne me trompe de pays. C'est peut être un autre pays, qui va être rayé de la carte à cause du Père Noël. Dans tous les cas, un pays de bougnoules qu'on sait même pas où c'est ! Bon, OK, c'est pas grave, ça leur évitera d'être décimés par la grippe espagnole épisode 2. Sans doute 1 million de nouveaux morts, soit 100 millions d'anciens morts. Ca fait combien en morts européens ?

Le Père Noël est toujours amnésique ! Si vous n'avez pas vu ce chef d'œuvre, vous allez avoir du mal à suivre. Rappel : return of the son of « Père Noël". C'est le vrai, il est amnésique. Il ne se souvient plus qu'il est complice dans l'affaire des pets de vaches qui vont détruire l'Indonésie et aggraver l'épidémie de grippe aviaire malgré les mises en garde le l'OMS. De surcroît, il ignore qu'il suffit de puncturer GI4 - TR5 - P7 en dispersion aux premiers symptômes. Normal le Père Noël n'est pas acupuncteur ! On ne peut pas tout connaître, surtout quand on n'est manifestement pas très éveillé, en dépit d'une propension à l'alcoolisme visible à un kilomètre. Raconté comme ça le film devient un peu plus intéressant. Finalement le vrai Père Noël était bien un SDF... Quoique ! Le couple adoptif du Père Noël accidenté se sépare, au grand dam du téléspectateur ! (qui est parti pisser. Quand il reviendra, il ne comprendra plus rien) Le Père Noël est toujours amnésique ! Mais il fait le donneur de leçons, confirmant implicitement sa complicité dans l'affaire des pets de vaches. Je ne suis pas dupe : Un mec qui se prétend amnésique, vaut mieux se méfier. Faut pas nous prendre pour des cons !... Et ça continue... Le Père Noël a des lunettes pour presbyte, normal, il est plutôt âgé. Finalement je pourrais peut être me reconvertir dans ce métier, le jour où il partira en retraite ? Certes, il y a un investissement au départ. Traîneau, rennes, ramasse bouses, corde de rappel, jouets (négocier un échange avec le service marketing de Toy's Rus), hotte (45 euros chez Leclerc Saint Brieuc). Le plus onéreux c'est bien sûr l'agence de relations presse. Dans ce genre de métier, si personne ne parle de toi, tu restes au Pôle Nord avec les vaches qui pètent au loin, et tu pars avec un iceberg en plein sommeil avec les rennes, les jouets bon marché, le ramasse bouses et les boulettes Friskies pour rennes. C'est cela qu'il faut essayer d'éviter ; Il faut être réaliste et prévoyant. »

 

- Dingue ! Soufflai je. J'ai l'impression d'avoir écrit cette histoire...On y parle même des vaches qui pètent ! Le fil conducteur d'Oncle Pénible !

- Je sais. C'est pour ça que je voulais que tu le lises...En fait, elles ne pètent pas, elles rotent...On s'en fout.

- J'ai vu ce film. Celui dont tu parles...C'était chez un copain qui a deux gosses. Je me souviens, que, ce soir là, Brazil passait sur Arte. Je les aurais tués, les gamins. Après le film, ils ont branché leur jeu vidéo. Il fallait écraser des personnes âgées, ou des flics. 1000 points, pour un flic. J'en ai eu cinq, mais les gamins étaient beaucoup plus balèzes. Ils sont en prison, maintenant. Ils sont grands.

- Alors, tu as du aimer mon histoire ?

- J'aime tout ce que tu fais. Je peux en lire une autre ?

- Plus tard. Je préfère sélectionner. Il y a du bon et du mauvais.

- Quand me feras tu lire le bon ?....Eh ! Je déconnais !

 

Il était bientôt l'heure de passer à table. Le bar était plein à craquer. Simon escalada l'une des tables pour réclamer l'attention générale.

- Mes amis, j'ai deux grandes nouvelles à vous annoncer ! La première est que je suis enfin parvenu à me procurer le Cercle, la deuxième est que je marie ma fille le mois prochain.

Le mois prochain ?

Il y avait eu un tonnerre d'applaudissements.

- Bien entendu, ajouta Simon, vous êtes tous invités.

Oh, non, pas ça ! Pas le pied noir !

- Et, maintenant, reprit le beau père, buvons à la santé des fiancés ! Venez par ici, Georges, que tout le monde vous voie....Laissez passer....Mes amis, Georges Lucas !

Je ne savais plus où me foutre. Je me frayai à grand peine un chemin entre les vieillards qui me félicitaient affectueusement. Et dire que tous les témoins de mon mariage auraient disparu dans deux mois...Sylvie me rejoignit sous l'estrade improvisée, une bouteille de Champagne à la main.

- A toi l'honneur, fiancé de mes deux, me dit elle en me tendant la bouteille. Au fait, ajouta t elle, tu es d'accord ?

- Mirra va tirer la tronche...Tant pis ! On invitera ma concierge. C'est ma seule famille.

- Tu as choisi ton témoin ?

- Ouais : Simone.

Elle avait eu une sorte de sursaut, avant d'éclater de rire.

- Décidément, avec toi, c'est tout ou rien. Elle va être folle de joie. Je vais aller le lui dire.

 

Pendant que les invités vidaient les bouteilles de champ., avec une gloutonnerie quelque peu déconcertante, Simon leur exposa son opinion sur Le Cercle.

- Bien entendu -  ajouta t il enfin, avant de redescendre parmi les éternels - une copie de la traduction sera remise à chacun d'entre vous à l'issue de cette réunion. C'est la dernière fois que nous nous revoyons dans cette vie. Je vous souhaite donc une agréable réincarnation...Euh, au temps pour moi ! Nous nous reverrons au mariage, du moins, je l'espère. Mais, si vous le voulez bien, on parlera d'autre chose ce jour là ! Ah ! La prochaine réunion aura lieu, comme d'habitude, au bar Le Terminus, place des Vosges...Je propose le 5 Décembre 1960, si tout le monde est d'accord...A 18 heures...pour ceux qui pourront venir. Sinon, vous pourrez me contacter au 964 12 64, comme d'habitude. Des questions ?....Très bien ! La table est servie. Lucien vous placera.

Un numéro à sept chiffres...Bien sûr ! Les 01 39 n'arriveraient que beaucoup plus tard. 1960...Presley, Cochran, Buddy Holly...La classe ! Est-ce qu'ils pourraient écouter ça, chez leurs parents, les vieux gamins ? Sûrement pas ! Ils auraient droit à Edith Piaf, ou Tino Rossi. En attendant les effroyables Yé Yé. Franck Alamo ! Qu'était il devenu, celui là ? Commercial chez Madrange ? Pardon ! Technico commercial.

Lucien m'avait placé en bout de table, en face de Sylvie, et à côté de Simon, qui présidait. La nappe avait été changée. Lucien et Simone commencèrent à servir le foie gras. Au passage, Simone me glissa un « merci » presque inaudible. Elle avait les larmes aux yeux. Que savait elle au juste ? Manifestement, elle devait être dans le secret. Je serais bientôt son nouveau maître...Milliardaire, propriétaire de deux châteaux...Etrange...Drôle de conte de fée. La princesse qui épouse le jardinier, comme Stéphanie de Monaco et son gigolo. Ne fais pas comme Ducruet. Evite les putes...On était très loin des 10000 Euros initialement prévus ! Le jackpot. Sauf que j'aurais renoncé sans hésitation à la fortune, si cela avait été la condition pour garder Sylvie. C'est sans doute parce qu'il en était persuadé que Simon me confiait ce qu'il avait de plus précieux au monde. En attendant, j'étais bel et bien un gigolo, comme Ducruet. Mais, après tout, le demeuré avait peut être été sincère. Elle avait du chien, la chanteuse au rabais, à cette époque. Même Coluche avait craqué...Saint Coluche des Enfoirés...

- A quoi penses tu mon amour ?

- A Coluche.

- Sans blague ? Le champion de moto ? Tu savais qu'il avait aussi écrit des histoires drôles ?

En tous cas, il pilotait mieux que l'abbé Pierre.

Madame Goldstein lui avait jeté un regard intrigué. Manifestement, les plaisanteries subtiles n'étaient pas sa tasse de thé. Mais elle ne fit aucun commentaire...Jusqu'à la minute suivante.

- J'aime beaucoup Fernand Reynaud, dit elle soudain. Et Bigard. Il est un peu grossier, mais il me fait bien marrer.

Mon Dieu.

- C'est vrai, poursuivit elle. Quand il dit : « Il n'y a qu'une seule race : la race homo sapiens-sapiens » C'est bien de dire ça...

- Pourquoi ? Demanda Sylvie

Il n'y avait qu'elle pour trouver une réplique pareille.

- J'ai assisté à sa première, notai je. Un pur hasard. Il n'était pas du tout connu à l'époque. Ses sketches étaient remarquables. Après le spectacle, je suis allé le féliciter. Il avait l'air étonné. Il était très timide, presque renfermé. Un peu gêné. En sortant je me suis dit que, dans chaque cabaret, il devait y avoir des types comme ça, inconnus, bien que bourrés de talent. Plus tard, le talent se dissout, et le succès arrive. En ce qui concerne les races, ne vous inquiétez pas : On finira bien par trouver des différences. De quoi justifier les futurs pogroms. C'est l'égalité entre les êtres vivants qu'il faut défendre, pas celle entre les races.

- Pourquoi ? Répéta Sylvie.

- Pourquoi pas ? Il parait que la compassion est dans nos gènes. Comme l'instinct dominateur du mâle, la manie de construire des murs, et celle de procréer. On apprend des tas de choses au zoo. Au fait ! Il vient de fermer.

- Pardon ? Demanda Mme Goldstein un peu interloquée.

- Le zoo de Vincennes vient de fermer. Tous les animaux vont être libérés. Comme à Guantanamo.

- Ils vont libérer les animaux ?

- Pas tout à fait. Ils vont les envoyer en QHS, comme les détenus de Guantanamo. Ca leur fera une pose, en attendant la réouverture.

- C'est une honte, ce bagne, déclara Mme Goldstein. Un vrai camp de concentration. Quand je pense qu'ils ont autorisé la torture...

- C'est dans leurs gènes, déclara Sylvie. L'Amérique a été peuplée par la racaille de l'Europe.

- Comment pouvez vous dire ça, Sylvie ? La méchanceté n'est pas héréditaire !

- Tel père, tel fils. Les mythes en savent plus que nous.

- Pourquoi les mites ? Ah, les mythes ! ...Les russes ne sont pas mieux. Regardez ce qu'ils font en Tchétchénie.

- Vous avez déjà conversé avec un tchétchène ? Vous devriez. Vous jugeriez les russes avec plus d'indulgence.

Que lui arrivait il ? Pourquoi provoquait elle la malheureuse madame Goldstein ? Tout à l'heure, elle m'avait dit qu'elle l'adorait.

- Je crois que je deviens chiante, ajouta soudain Sylvie. Excusez moi. J'ai le bourdon.

- Votre père ? Souffla la vieille dame avec indulgence.

- Ouais, mon père...Mais Georges a raison. Même s'il existait une différence entre les blancs et les noirs, ça ne changerait rien. On ne tue pas quelqu'un au prétexte qu'il est différent. Sinon, qu'est ce que ça sera quand les aliens débarqueront.

- Selon Jean Pierre Petit, c'est déjà fait. Notai je en souriant.

- Vous y croyez ? Demanda Madame Goldstein.

- Non. Je crois que nous sommes les seuls habitants de la galaxie.

- Il y a tout de même 240 milliards de soleils, dans la Voie Lactée. Protesta Sylvie.

- Exact. Mais combien de temps une race intelligente peut elle survivre ?...Disons, en prenant comme point d'origine le début de l'ère industrielle ? 500 ans ? 1000 ans ? La question n'est pas de savoir si il y a eu dans le passé une race intelligente, mais si il y en a une maintenant. Si on considère une période de 10 milliards d'années, on divise d'entrée par 10 millions la probabilité pour trouver deux races évoluées en même temps.

- Et les Ovnis ? Demanda Madame Goldstein.

- Il y peu, les gens voyaient la Vierge Marie. Avant, c'était des lutins ou des dragons.

- Et si ils venaient d'un univers parallèle ? Ca, au moins, on est sûr que ça existe. Dit Mme Goldstein.

- Mouais. C'est presque comique. Si on m'avait dit ça il y a un mois...

- Vous ne saviez pas ? Sylvie ne vous avait rien dit ?

 

Le foie gras avait été suivi d'une salade de homard. On apporta ensuite les viandes. Les invités avaient le choix entre bœuf et poulet. Cela me fit penser aux festins pantagruéliques du Moyen Age. Normal. On était dans un château, après tout...Mon château...J'avais calé avant le dessert. Les vieux continuaient de se ruer sur les plats, comme si leur survie en dépendait. Ceci dit, il n'était plus temps pour eux d'entamer un régime. Au moment du café, Simon porta un nouveau toast aux futurs mariés. Eh ! C'est de nous qu'il parle !

- ...Et à Georges, qui est  d'ailleurs en train d'achever la rédaction de mes mémoires.

Là, il y avait eu un blanc.

- Comment cela, tes mémoires ?

Olivier...Il fallait s'y attendre...

- Plus tard, Olivier. On en reparlera.

- Tu as songé à ta fille ? Et à mon fils ? Tu crois qu'il est opportun de leur pourrir la vie ?

- Plus tard. On verra ça demain.

- Très bien. Mais sache que je m'oppose catégoriquement à cette publication...

- J'avais compris, souffla Simon. Passons au bar.

Il était blême.

 

Encore un peu plus tard, je l'avais pris à part.

- La diffusion peut rester confidentielle, lui avais je glissé.

- Vous ne comprenez pas ? Parmi les lecteurs, on aura neuf chances sur dix de trouver un autre éternaute. La vie éternelle pour Sylvie et vous. Et une sérieuse chance de nous revoir.

- Je comprends enfin. C'était donc ça...

- Vous pensiez quoi, Georges ? Que je cherchais juste à caser Sylvie ?

- Oui.

- Merci pour votre franchise. L'idée ne m'est venue que peu après votre arrivée...Quelques minutes après. Sylvie était à Montpellier, chez des amis. Elle ne supportait plus la pression. Je lui ai demandé de rappliquer dare dare. Elle m'a demandé : Pourquoi ? Je lui ai répondu : Tu comprendras en arrivant. J'ai fini par tout déballer. Je lui ai même adressé vos livres par mail. Mais votre hypothèse était cohérente. Je m'en veux même de ne pas y avoir pensé dès le début. Je ne suis qu'un vieil égoïste.

- Mais non. Les égoïstes, ce sont les gens qui ne s'intéressent pas à moi.

- Amusant. Ca va être coton de convaincre Olivier.

- Mais non. Expliquez lui ce que vous venez de me démontrer. Lui aussi désirera revoir son fils. Vous le connaissez ?...Le fils ?

- Oui. Un jeune con. Etudiant en communication. No comment. Vous le rencontrerez sûrement à notre enterrement. Je doute fort que vous accrochiez. Il fait de la politique. Les jeunes de l'UMP...

- Mon Dieu !

 

C'est alors que le pied noir m'avait demandé de rejouer le flamenco de la veille. Ca tombait bien : Je commençais à avoir ma dose musicale : Une bouteille et demie de Pétrus...Sans compter les « 100% ». Je partis chercher ma guitare. Lorsque Sylvie me vit revenir avec l'instrument, elle se mit au piano sans mot dire. Un piano droit, plus discret que le trois quarts de queue de la salle à manger. Mais le son était plus chaud. Sans doute un Gaveau. J'attaquai « Whish you were here ». La chanson fétiche de Mémai. Totalement de circonstance. Apparemment, Sylvie était familière de ce morceau. Normal...Puis, une fois n'est pas coutume, je chantai un de mes textes : Deauville :

 

« Il est de ces endroits bizarres,

Où la mer jamais ne partage,

Avec la plage les algues rares,

Avec le sable qui s'étage

En vagues plates entre les mares.

 

Parfois y brille un soleil rare,

Soleil venu du fond des âges.

Pâle lueur qui nous narre,

Les temps maudits, les vieilles rages

Et l'écho discret des faire part. »

 

Etc...Le texte était assez long. Je laissai passer deux solos de piano. Mais, comme d'habitude, la chanson reçut un succès mitigé. Dieu merci, tout le monde préfère le blues aux chansons à texte. Un poème, ça se lit.  J'enchaînai donc avec  « Motherless child », avant de partir en yaourt sur la base d'un veux truc de Bessy Smith. Ca commençait à rouler.  Je tentai un changement de tempo. Sylvie suivit, et amorça un nouveau thème. Je fermai les yeux et partis à sa poursuite. Elle avait pris le manche. A chaque mesure, j'étais obligé de me concentrer pour deviner ce qui allait suivre. Elle tenta à plusieurs reprises de me larguer. C'était comme un jeu. Puis, alors que le thème de départ avait disparu corps et biens, elle parvint à revenir dessus au prix d'une acrobatie totalement hallucinante, via une tierce picarde. Elle éclata de rire en s'apercevant de ma surprise. Durant quelques minutes, nous étions parvenus à oublier que nous assistions à un repas d'enterrement.

Les applaudissements avaient fusé de toutes parts. Nous décidâmes d'un commun accord de creuser l'avantage avec une reprise du morceau de la veille, celui qui avait tant plu au serial killer. Mais je larguai le thème à l'issue de la première grille, et Sylvie en profita pour reprendre l'avantage. Je la suivis avec délice. C'était comme partir en voyage. Elle me fit voir des paysages écrasés par le soleil, me conta les cascades qui dévalaient les montagnes arides, me conduisit jusqu'à la mer, où nous nous baignâmes de concert, avant de remonter sur le bateau pour assister au coucher du soleil : Ce moment béni où la canicule laisse place à cette douceur si particulière des soirées espagnoles, quand les citadins se décident enfin à émerger de leurs maisons peintes à la chaux, aux volets bleus éternellement clôts. C'est à ce moment que je repris le thème de départ, profitant d'une ouverture. L'occasion de raconter à mon tour mon histoire à moi, une histoire de torero vieillissant livrant son dernier combat : Celui auquel il ne survivrait pas. Car il n'existe pas de vie après la gloire. Une histoire virile que je contai d'une voix âpre, cassée, une histoire de mort et de renoncement, d'honneur et de désespoir, d'héroïsme et d'éternité. Je racontai tout cela dans cette langue étrange, dont la signification gisait au delà des mots, dont les intonations comptaient plus que les syllabes... Un esprit malveillant eût traduit par : N'importe quoi. Mais je sentis bien ce soir là que tout le monde comprenait, aussi clairement que j'avais suivi le voyage de Sylvie, quelques minutes auparavant.

Une fois de plus, nous avions remballé après  « La Citadelle », malgré les bis des invités. C'était trop fort. Après un tel voyage, le repos était de rigueur.

Nous avions rejoint notre chambre après un dernier verre. Mme Goldstein vint nous féliciter. Elle avait les larmes aux yeux.

- Je vais apprendre le piano à ma prochaine vie, souffla t elle. Cette fois ci, c'est décidé.

 

Aucun cadeau n'avait été échangé ! Le lendemain matin, j'offris mes livres. Simon me contempla avec une sorte d'étonnement, et Lucien, avec un sentiment de culpabilité manifeste. Il fila sur ses quatre pattes en balbutiant quelques mots de remerciement. Une heure plus tard, il revint avec un paquet allongé, manifestement emballé dans du papier peint.

-         Je ne m'en suis quasiment jamais servi, dit il en me tendant la chose avec un pâle sourire.

 

C'était une clarinette. Lucien m'expliqua comment régler la hanche.

 

- J'ai ça depuis plus de vingt ans, commenta t il. J'avais commencé à prendre des cours, mais le prof s'est tué en voiture. Un platane...J'ai très vite renoncé.

- Elle est magnifique, soufflai je. Je ne sais quoi dire.

- Alors, ne dites rien. C'était la première fois de ma vie que je recevais un cadeau. Oui, je sais, c'est difficile à croire, mais c'est ainsi. La devise de mon père était : dans la vie, tout se mérite. Le jour de Noël, j'achetais mon cadeau avec des points acquis en fonction de mes notes.

- C'était tout de même un cadeau...Ca partait d'un louable sentiment.

- Ouais, sans doute. Ca m'a probablement aidé par la suite...Passons.

Il n'avait pas l'air très convaincu. Je tentai de produire une note avec l'instrument. A ma grande surprise, la clarinette émit une note claire et chaleureuse, en lieu et place du pet foireux auquel je m'attendais. Un quart d'heure plus tard, j'étais déjà capable de jouer les premières notes de Back's Grove. Un sacré cadeau ! Simon arriva au bar en compagnie d'Olivier alors que je rangeais l'instrument dans son étui.

- Ah ! Vous jouez de ça aussi ? Vous savez tout faire, Georges.

Il repartit sans attendre la réponse, en direction du bureau. Olivier le suivait comme un chien. Ils ne réapparurent qu'une heure plus tard. Le bar avait commencé à se remplir. On me complimenta pour ma prestation de la veille :

- C'est beau, un couple de musiciens. On voit bien que vous avez l'habitude de jouer ensemble. C'est si complexe, ce que vous faites. Je me demande comment vous arrivez à mémoriser toutes ces notes...

Je ne connaissais même pas le nom de mon aficionado. En fait, je ne me souvenais pas même de son visage. Il devait avoir 60 ans. Il arborait un Jean'S et un pull rose qui me fit penser au film : Le Placard. Peu avant son départ, je découvris son prénom : Robert.

 

Il y avait eu un deuxième déjeuner. Le dernier. Les invités repartirent en cours d'après midi, graduellement. Les Goldstein furent les derniers à embarquer, aux alentours de 18 heures.

Je les accompagnai jusqu'à leur 607, en compagnie de Sylvie. Puis, nous revînmes au bar. Le silence était presque palpable : Lourd, oppressant, inhumain. Sylvie prit ma main dans la sienne et la pressa très fort.

 

 

 

 

CHAPITRE VIII  LA PASSION

 

 

 

Sylvie s'était dirigée vers le grand hall en me disant : « Attends moi au bar, je reviens ». Elle revint avec un petit manuscrit : Une histoire de pirate. Ca se passait en Normandie, de nos jours. Deux jeunes fille étaient invitées sur un trois mâts par des jeunes gens rencontrés à Etretat. Le bateau ne leur appartenait pas. Il était la propriété d'un vieux fou déguisé en flibustier, qui se faisait appeler : Capitaine Véran. Un copain à eux. Le dingue emmenait tout le monde sur l'Ile des Maudits, un îlot perdu en pleine mer au large de Villers. Juste un phare abandonné, et une maison richement aménagée. C'est là que Sophie, l'une des deux filles, commençait à péter les plombs. Lointaine descendante du fameux capitaine Black, elle commençait à avoir l'impression que son aïeul prenait possession de son corps. A la fin du week end, le capitaine raccompagnait tout le monde à Etretat. Mais Sophie décidait de rester. Un an plus tard, son amie apprenait par la radio que Sophie avait été tuée par l'armée, dans les mers du Sud, alors que Véran et elle venaient d'attaquer leur 112ème navire. Ils avaient fait plus de 300 victimes en six mois. Ils avaient résisté jusqu‘au bout. Sophie était parvenue à décapiter trois jeunes soldats avec son sabre avant de succomber.

- Ouaouh ! Puissant ! Commentai je en refermant le manuscrit. Bouleversant ! Tu en as d'autres comme ça ?

- Une autre histoire du Capitaine Véran : « Le navire fantôme ». Le bateau arrive avec la brume dans le port de Morteville. Les flibustiers envahissent la ville et égorgent les descendants de Perlec, celui qui avait fait pendre le capitaine, au 18ème siècle. Mais, en fait, ce sont les mortevillais eux-mêmes qui s'entretuent. Certains d'entre eux ont pillé un théâtre pour y voler des costumes et des sabres. Tout laisse à penser qu'ils étaient possédés, mais l'enquête conclut aux séquelles d'une beuverie qui a mal tourné. Le même drame s'est déjà produit quarante ans auparavant...Bien entendu, la police ne veut pas en tenir compte. Je me suis inspirée d'un film que j'avais vu étant gosse...J'ai écrit une histoire de château hanté, aussi : Maleville. Tous les ans, à la même date, le 11 Septembre, les portes de l'enfer s'entrouvrent. Tout le monde quitte le village la veille, et ne revient que le 12 au matin. Mais mon héroïne décide de rester. C'est elle qui finira par refermer la porte, après que sa maison, achetée quelques mois auparavant, ait été entièrement détruite par un cyclone. Très classique. Mais j'ai particulièrement soigné les effets spéciaux.

- Elle est seule ?

- Non. Elle avait  invité sa prof de danse. Plus tard, un parapsychologue vient les rejoindre. Il essaiera de s'enfuir au lieu d'attaquer la source du mal. Mauvais choix ! Il sera foudroyé en tentant de courir vers la sortie du village. Par contre la prof de danse récupérera la maison du voisin au quart du prix. Les deux filles sont les seules à savoir que la malédiction a pris fin. Quant à mon héroïne, elle fera aussi une bonne affaire : Sa toiture était nase. L'assurance lui en paiera une neuve. OK, c'est pas très poétique, mais, sur le coup, ça m'a amusée.

- J'aimerais bien les lire...Tu les as là ?

- Il faut que je les imprime. Papa n'aime pas trop me voir traîner seule dans son bureau. Il prétend que je plante son ordinateur, à chaque fois que je m'en sers. Ca n'est arrivé qu'une seule fois. Un virus. J'avais téléchargé un film sur E mule...Les Ch'tis. J'avoue que cela n'en valait guère la peine. Tu l'as vu ?

- Ouais. De l'humour français. Accablant. Note, il y a pire : Les films des Charlots, ou la série des Gendarmes. Un pur moment de souffrance.

- Tu es dur. J'ai vu Paméla Rose, il y peu. Très réussi...La Cité de la Peur, aussi. Ou, même, le Astérix de Chabat.

- Mouais. Avec Les Tontons Flingueurs, ça fait tout de même quatre films réussis en moins de cinquante ans. Un peu léger, non ?

- Essaie de publier Le Monde Magique. Qui sait ? Il sera peut être porté à l'écran ?

- Par qui ? Regarde ce que les américains ont fait des « androïdes rêvent ils de moutons électriques ? ».

- Connais pas.

- Blade Runner. C'est tiré d'une nouvelle de K Dick...L'une des plus drôles qu'il ait jamais écrites. Tu as lu Ubik ? Je suis en train de le relire.

- Mouais..J'adore. Kurt Vonnegut, aussi. Tu arrives à lire, quand tu écris?

- Uniquement quand je suis sec. Ca me relance.

- Tu aimes Houellebecq ? Mon père ne jure que par lui.

- Ce n'est pas ce qu'il m'a dit. Selon lui, le « Monde Magique » était mieux torché que « La possibilité d'une île ».

- Il t'as dit ça ? C'est gentil ! Un jour, il m'a dit : « C'est un type comme ça que tu devrais épouser ». Il ne parlait pas de toi.

- Un jour, j'écrirai un bouquin chiant. Je sais faire. Le genre d'histoire qui te donne envie de te flinguer. Horizon bouché, amours impossibles.

- Chiche ! En plus, tu es comme ça.

- Possible...Lucien m'a offert une clarinette.

- Sa clarinette ? Il est amoureux, ou quoi ?

- C'était la première fois de sa vie qu'il recevait un cadeau.

- Ah oui ? On n'est pas trop cadeaux, ici. Papa est plutôt du genre à surpayer, une autre manière de faire des cadeaux, moins paternaliste.

- Lucien ne recevait pas de cadeaux quand il était gosse...

- Moi non plus. Par contre, je prenais de l'argent dans la boîte, quand j'en avais besoin. Elle était toujours pleine. Je n'en n'ai jamais abusé. Je n'achetais que des livres, jamais de bonbons.

- Tu avais des copines...Dans le temps ?

- Non. Juste deux copains. On jouait à la guerre. On avait fabriqué une catapulte romaine. Un jour, le pavé a atterri sur une voiture qui passait sur la route de la côte. La bonne femme a percuté un sapin. Papa ne l'a jamais su.

- Elle a été blessée ?

- Grièvement. Heureusement, les pompiers sont arrivés une minute plus tard, totalement par hasard. Sinon, elle y restait. Après cette aventure, je me suis un peu calmée. Je n'osais plus revoir mes amis. J'ai mis le feu à la catapulte. Je me souviens même d'avoir effacé les empreintes. Puis, j'ai dispersé les cendres dans le parc...Un vrai roman policier. Le crime parfait. Les journaux en ont parlé. Ils n'y comprenaient rien. La dame avait vu le pavé jaillir des arbres ! Ils ont fini par conclure que le caillou avait été projeté par le camion qui roulait devant. Rigolo, non ?

- Pas mal...Parle moi de tes amoureux.

- Le premier s'appelait Kévin. Il m'a dépucelée alors que je n'avais que quatorze ans. Un cauchemar ! Il a éjaculé en me pénétrant. Ca m'a fait terriblement mal. Un quart d'heure après, rebelote ! Le lendemain, tout le lycée était au courant. Ils m'avaient surnommée : « La salope ». J'avais une bonne vingtaine de prétendants. J'ai largué Kévin pour me mettre avec Serge. Il a trouvé le moyen de me refiler une chaude pisse ! Mon père n'a que modérément apprécié. Puis, il y a eu François, Julien, Patrick...Le premier qui a réussi à me faire jouir...enfin, en dehors des branlettes. Parce que, pour ça, j'avais bien pris le coup. Ces enfoirés ne me laissaient pas me branler pendant qu'on baisait ! Sauf Patrick...Un vrai con, malheureusement. Il avait trois nanas, en plus ! Je n'étais que la cinquième roue du carrosse. Je n'en n'avais rien à foutre. Avec lui, au moins, je prenais mon pied. Mais ça s'est terminé par une bagarre avec la favorite. Je lui ai cassé une dent. Bien fait. J'ai été virée du lycée. Mon père a été obligé de me mettre à Sainte Thérèse. Un vrai bagne. Pas le droit de se maquiller, jupe obligatoire, même en plein hiver. J'ai tenu six mois. Game over. J'avais seize ans. Papa a décidé de m'instruire lui-même. C'était cool. J'ai passé le bac avec mention. Après, j'ai fait deux années de fac. Lettres classiques. On ne m'enseignait que des conneries. Ils étaient en train de tuer ma créativité. J'ai fini par m'enfuir. J'avais un petit copain, à Rennes : Gaston. Un maghrébin. Il était très amoureux, donc très jaloux. Par contre, il était beau comme un dieu. Dès fois, je me branle en pensant à lui.

- Même quand on...

- Parfois...Tu es jaloux ?

- Je l'ignore. Je crois que je t'aime trop pour être jaloux...Comme ton père. C'est curieux, non ?

- Si je te voyais avec une autre femme, je la tuerais.

- Avec ta catapulte ?...Au fait, qu'as-tu fait après la fac ?

- Rien. Mais il y a eu un grand moment : le jour où papa m'a avoué la vérité : L'origine de sa fortune, son retour dans le passé, son éternité...J'avoue en avoir été bouleversée. Je cherchais du travail, à l'époque. Papa m'a proposé de bosser pour lui. J'ai accepté sans la moindre hésitation.

- Tu es restée au château pendant tout ce temps ? Sans voir personne ?

- Non. J'ai pas mal voyagé. J'ai des amis à Montpellier, aussi, des gens que j'ai rencontrés en Afrique, dans un trou perdu. Des écolos. Ils s'étaient mis en tête de protéger les gorilles. Ca leur a passé. Leur baraque est inouïe. Panneaux solaires, éolienne, chauffage géothermique. Ils puisent l'eau dans la nappe, 200 mètres plus bas. La maison est bâtie en paille enduite. Ils importent des produits bios de Roumanie...Soit disant bios. Du foie gras, entre autres. Passons. En tous cas, ça rapporte. Encore que la crise des subprimes leur a coûté cher. Ils auraient du demander conseil à papa. Il était prêt à les conseiller gratis. C'est pour ça qu'ils ont refusé. Gratuit = Nul. Tant pis pour eux. Je n'allais tout de même pas leur avouer la vérité.

J'ai encore eu un dernier ami, il y a trois ans. Un type que j'avais rencontré en Thaïlande. Un architecte...Ca n'a pas collé. Je crois qu'il en voulait à ma fortune. Il rêvait de devenir promoteur. Il a fini par se faire serrer pour fraude fiscale. Prison ! J'allais le voir à Rennes, tous les quinze jours. J'avais obtenu une dérogation. Il a fait deux mois. C'était sinistre. Ses codétenus l'ont tabassé à trois reprises. J'ai essayé de porter plainte, mais on m'a envoyée chier. C'était normal...Après sa sortie, il s'est mis à picoler. Il avait l'alcool mauvais, à cause des anti dépresseurs. Il a fini par me frapper. Je suis allé acheter un nunchaku, et je lui ai explosé la tronche. Game over. Depuis, je suis célibataire. Je dois reconnaître que j'étais un peu en manque. Tu es tombé à pique...Pic, avec un C, ou pique, comme l'as de pique ?...On s'en fout...Et toi ? Tu as connu le grand amour ?

- Ouais. Il y a trois semaines. Il y a eu cet amour de jeunesse, aussi...Mais, il y a dix ans, je m'étais fait une idée de la signification de l'expression : Coup de foudre. Une fille que j'avais rencontrée au ski. Je ne l'ai jamais revue. Pour elle, je n'étais qu'une passade. Pourtant, elle a failli m'aimer. Je crois qu'elle a eu peur. Un jour, elle m'a dit : « Si seulement je t'avais rencontré il y a dix ans... ». Elle avait un gosse de 18 ans. Un désastre. La tête à claques avec un grand T et un grand C. Odieux. Je ne l'ai jamais rencontré. Je l'ai juste eu au téléphone. Ca m'a suffi. Mais cette histoire m'a ouvert une porte. Celle par laquelle je suis passé il y a trois semaines.

- J'ai vécu un truc de ce genre, souffla Sylvie. On a fleureté toute une soirée. Sans conclure. Pourtant, j'aurais craqué. Mais, le lendemain, il m'a présenté sa fille. On ne s'est jamais revus. Je ne pouvais pas lutter. Il était sa chose. Elle m'a littéralement éjectée.

- Tant mieux !

- Ah ! Tu vois bien que tu es jaloux !

 

Le repas du soir avait été quelque peu sinistre. Nous finîmes les restes. A la fin du dîner, Simon m'annonça la bonne nouvelle :

- Olivier accepte la publication de mes mémoires. Sous réserve que l'on tienne son fils au courant, en cas de retombée. Méfiez vous tout de même du gamin. C'est un vrai con. A votre place, je le laisserais choir. Faites comme vous le sentez.

- On le préviendra, décidai je. Ca ne mange pas de pain.

- Très bien. J'aime autant ça. Olivier ne me pardonnerait jamais ma trahison. Je me mets à sa place...Vous avez quelqu'un à inviter pour le mariage, Georges ? A part Simone ?

- Personne. Mes parents sont morts, et mon meilleur ami s'est tué en ULM.

- Ca ne vous a pas fait renoncer ?

- A l'époque, non.

- Comment est ce arrivé ?

- Une erreur de perçage, au niveau du trapèze. Son aile s'est repliée en vol. C'est la vie...En fait, ce n'était même pas son aile. C'était celle d'un copain à lui. Il venait de la régler. Il l'essayait. Le destin. L'autre fait du rab, depuis, comme vous. Mais ça l'a un peu refroidi. Je l'ai croisé dans la rue, un mois plus tard. Il avait l'air un peu hébété. Il avançait comme un zombie. Une petite nature. Un jour, il se tuera en balayant sa cour. Une tuile lui tombera sur la tête, ou un pot de fleur. Le destin est une chose curieuse. Ce n'est pas à vous que j'apprendrai ça, Simon.

- Je crois que je vis hors destin, souffla t il. Hors du temps, hors de la réalité. Parfois, je me dis que, même si je ne retournais pas au Louvre, la mort viendrait me prendre. Mais je ne peux pas en être sûr, bien entendu, encore que...

- Que me caches tu ? Demanda Sylvie.

- J'ai un cancer. Ca n'a plus aucune importance. Pancréas et Foie. Incurable. Je suis obligé de partir, tu comprends ?

- Ne culpabilise pas. On te retrouvera. Pars sans crainte, papa. On trouvera un moyen de te rejoindre.

- L'idée des mémoires est excellente, notai je au passage.

- Comment cela ? demanda Sylvie.

- Il doit exister d'autres éternautes. Ton père pense que l'un d'eux finira par tomber sur le bouquin.

- Si il est publié...

- Il le sera, trancha Simon. Tout est arrangé. L'éditeur n'attend plus que le manuscrit.

Sans l'avoir vu ? Ca coûtait combien, cette plaisanterie ?

- Le livre sera tiré à 10000 exemplaires, poursuivit Simon. Il s'appellera : « Le cercle du temps », comme celui d'Eradius. Une campagne de pub est prévue pour le lancement. Georges cosignera. Un bon tremplin pour Le Monde Magique...Autant faire d'une pierre deux coups.

- Oui, ça peut marcher, souffla Sylvie...Comment nous contactera t il ? Je veux dire : L'éternaute ?

- Une adresse mail, à la fin du bouquin. Vous allez avoir du boulot. Le mail de Malefontaine...

- Tu as vraiment tout prévu ! Je commence à y croire...

- Je vous ai préparé une note, avec mes adresses et mes numéros de téléphone aux différentes périodes de ma vie. Retenez surtout le nom des villes. Je suis dans l'annuaire.

Surréaliste ! Un simple déménagement ! Vous pourrez me joindre à Neuilly, 10 rue Charles De Gaulle, 1972, Neuilly...1972...Et si je revenais à l'âge de quatre ans ? Dur ! Sylvie n'était pas née. Plutôt mourir...

Au cours des jours qui suivirent, je me remis au bouquin avec une énergie presque frénétique. Il devait être parfait. 10000 exemplaires ! C'était énorme...Même si on ne vendait pas tout. Mais j'étais bien placé pour savoir que la pub était capable de fourguer n'importe quelle merde, à commencer par le livre de Loanna. Qui pouvait bien acheter ça ? Madame Michel ? Si elle savait lire...Ca n'était pas gagné. Peut être les lecteurs de Voici. J'aimais bien lire Voici. Il y en avait plein chez le coiffeur. Bon, d'accord, je n'y allais pas souvent, chez le coiffeur...Si ! J'y étais allé peu avant mon départ d'Evreux. Le malheureux venait de se faire piquer son permis. Il était persuadé qu'un tel malheur eût pu être évité si Le Pen avait remporté les élections en 2002. A tout prendre, je préférais encore la Ligier, mais je m'abstins d'en faire état. Encore qu'avec Sarkozy, on avait récupéré Le Pen, mais sans le permis à vie. Sans parler du risque de terminer en cabane pour une broutille, comme l'ex de Sylvie. D'après Le Canard, les bavures policières s'étaient multipliées de manière plus qu'inquiétante. C'était aussi pire que redouté. Plus le droit de boire, interdit de fumer, de blasphémer, de critiquer le petit chef, impossible de rouler normalement sur l'autoroute. Ca n'était qu'un début. Pour les colorés, les premières rafles avaient déjà commencé...Les enfants en camps de rétention, en prison, les descentes de police musclées dans les écoles...Le fascisme commençait à pointer son nez. Il était décidément temps de retourner en 1968.

Comment vais-je faire pour écrire ? Il n'y a même pas d'ordi !

Je me pris soudain à penser à cette nouvelle que Sylvie écrivait à mon intention. Samarcande...Une vieille légende arabe, pour une ville qui avait réellement existé...Qui existait toujours...En Ouzbékistan, je crois. Y avait il une zone industrielle à Samarkand ? Des HLM style Sarcelles Lochères à moitié en ruines, autour de la place Lénine ? Triste époque. Ca ne devait pas être très loin de l'Afghanistan, d'ailleurs. Tiens, à propos ! Il y avait eu un attentat à Paris, aujourd'hui, le premier...La bombe n'avait pas explosé. Simon s'en serait il souvenu, dans le cas contraire ? Sûrement pas. Ca ne tombait pas un jour d'anniversaire. Qui ce souvient de la date de l'attentat de la rue des Rosiers ? Que faisaient exactement nos troupes en Afghanistan, au fait ? Ils attendaient la défaite ? Cette manie d'envoyer des gens foutre le boxon aux antipodes ! Dans le temps, on combattait les anglais, ou les espagnols, pas les australiens ou les pygmées. C'était tout aussi con, mais, au moins, c'était moins loin. Comment les afghans avaient ils fait, pour trouver Paris sur la carte ? A mon avis, ils avaient du chercher un bon moment. « Tu es sûr que c'est en Afrique, Omar ? Moi, je chercherais plus haut, du côté de Moscou. Regarde entre Moscou et la Turquie ! ». En tous cas, ils avaient trouvé les Galeries Lafayette. Pas encore en faillite, ce truc ?

- Je peux savoir à quoi tu penses ?

Sylvie...

- Aux Galeries Lafayette.

- On n'est jamais déçu, avec toi. Ton livre avance ?

- J'en suis aux derniers réglages. Il faut que je raconte le repas, aussi.

- Et le mariage.

- Ca risque de faire double emploi. Mêmes convives, même atmosphère d'enterrement...

- Et merde ! Le pire, c'est que tu as raison. Ca va être sinistre. Tu aurais une suggestion ?

- Pour le bouquin, ou pour le mariage ? Au fait, il faut publier les bans.

- Papa y a veillé. Deux jours avant la réunion.

- L'enfoiré ! On se marie quand ?

- Le 31 Janvier. C'est un Samedi. Le jour de la sainte Marcelle. Ca ne s'invente pas.

- Je me demande si il y a aussi un saint Marcel ? En tous cas, il y a un saint Marcellin. C'est marrant, tous ces saints avec des noms de fromages. A mon avis, ils devaient puer des pieds, c'est pour ça qu'on les a appelés comme ça...Il va falloir acheter des alliances...

- On ira demain.

- Au Leclerc ?

- Ben oui, au Leclerc. Pour un truc qui ne va servir qu'une fois...

- Tu ne la mettras pas ?

- Je ne supporte pas les bijoux. Je te l'ai déjà dit.

- Et dire que j'ai failli t'offrir...En fait, je ne sais pas...J'aurais sans doute pris une montre. Au moins, ça sert à quelque chose.

- Non. Ca ne sert à rien.

- Tu as une horloge dans la tête ? Comme moi ! M'exclamai je.

- Non, je n'ai pas d'horloge dans la tête. Je me fous de l'heure.

 

Nous nous étions rendus à Saint Brieuc le lendemain matin. Le Leclerc était encore noir de monde. Après Noël, le Jour de l'An...Les jouets étaient déjà en solde. Du coup, Sylvie m'offrit un hélicoptère radio commandé ! Une fois rentrés au château, je ne tardai pas à comprendre que c'était surtout elle qui craquait pour cette connerie. Sans doute un truc dont elle avait rêvé quelques années auparavant, quand elle était gosse ? Pourquoi ne l'avait elle pas acheté plus tôt ? Il lui aurait suffi de puiser dans la tirelire magique...Elle n'avait pas voulu abuser. Elle n'était déjà plus une enfant.

En attendant, Sylvie s'était précipitée sur le paquet avec une hâte quelque peu suspecte.

- Je peux voir ton cadeau ? Ca a l'air marrant ! Tu crois qu'on peut le faire voler à l'intérieur ?

- Tu me le prêteras ? Avais je juste demandé.

- Enfoiré !...Tu aurais peut être préféré une montre ? Désolée...Comment ça marche, ce truc ? Merde ! Il faut des piles ! Tu n'aurais pas des R6 ? Il en faut 8...Ah, non ! Elles sont dedans, super !

Le petit jouet marchait étonnamment bien. Il ne faisait quasiment aucun bruit. Sylvie le promena dans la salle à manger pendant près de dix minutes. Quand elle me passa enfin la télécommande, les piles étaient HS. Je dus aller en chercher au tabac. Bien entendu, la boutique était encore fermée. A vrai dire, je ne l'avais vue ouverte qu'une seule fois depuis mon arrivée. Je poussai donc jusqu'à l'épicerie. J'eus la surprise d'y tomber sur Lucie !

- Tiens ! Un revenant ! S'exclama t elle, manifestement ravie de me voir. Ca se passe bien au château ? Le vieux schnoque ne vous ennuie pas trop ?

- Non. Il est très gentil.

- Il vous envoie faire les courses, maintenant ? Faites gaffe, il contrôle tout. Vous avez intérêt à ramener la monnaie.

- Je viens juste acheter des piles. Vous avez ça ?

- Je vais demander à ma mère. Quel genre de piles ?

- R6. Deux packs.

- Pour le numérique ? Ca consomme, hein ? C'est vrai que c'est les fêtes...Ceci dit, les fêtes, au château, ça doit être d'un gai...Il paraît que la pimbêche est revenue ?

- Sylvie ? Pourquoi l'appelez vous ainsi ?

- Vous comprendrez vite...Maman ! Elles sont où les R6 ? Ah ! J'ai trouvé ! ...Maman ! C'est combien ?

- J'arrive. Ne touche à rien !

Surtout pas à la caisse...

- Au fait, reprit Lucie, je vous attends toujours ! Vous m'aviez promis de passer au studio.

- Le travail, Lucie, le travail.

- Et, euh, autre chose...Ca ne vous manque pas trop ?

- Je suis impuissant. Gardez ça pour vous.

- C'est ça ! Et moi, je suis la Sainte Vierge...J'ai compris. Dommage...

- Va t'en de là, Lucie, tu m'empêches de travailler, trancha l'épicière avec sa douceur coutumière.

- Eh ! Je sers les clients !

- Va faire ça dans ton bistrot de drogués. Moi, je ne paie pas les gens à rien foutre.

- Ah, parce que tu m'as déjà payée ? Tu m'as payée quand je tenais la boutique au mois D'Août ?

- Bon, ben, je vous laisse, mesdames. Content de vous avoir revue, Lucie. A bientôt.

- Bonsoir Mr Georges. Mes salutations à Mr Kreis, dit la mégère d'une voix abjectement mielleuse. Et, fous moi le camp, toi, ajouta t elle à l'intention de sa fille.

Tiens ! Elle connaît mon nom ? Si ça se trouve, elle sait aussi que je couche avec Sylvie...Pauvre Lucie. La vie n'avait pas été très tendre avec elle.

- Tu en as mis un temps ! Nota Sylvie à mon retour.

- Le tabac était fermé. J'ai poussé jusqu'à l'épicerie. Au fait, j'ai vu Lucie. Ca n'a pas l'air d'être la joie, entre sa mère et elle.

- Tu m'étonnes. C'est un monstre, cette femme.

- Elle m'a prié de saluer Simon.

- On lui a retiré notre clientèle. Elle nous fourguait des produits avariés. Elle peut toujours saluer, grand bien lui fasse. Tu as les piles ?

 

Le jour de l'An était arrivé sans crier gare. Déjà...Plus que deux mois et quatre jours. Lucien nous avait préparé la désormais classique salade de homards, ainsi qu'une gigue de chevreuil assez éblouissante. Je ne courrais pas trop après le gibier (je laissais ça aux chiens de la tapisserie), mais, ce jour là, je fus littéralement séduit. L'homme à tout faire devait avoir un petit secret pour atténuer la violence du goût. Nous étions cinq à table. Simone avait été conviée à partager notre dernier repas de l'année, et notre dernier nouvel an avec Simon. Elle avait revêtu la même robe que le jour de la réunion. Une espèce de sac en velours bleu qui aurait sans doute été plaisant à regarder si le contenant avait été un peu moins informe. Mais je lui fis néanmoins compliment sur son élégance.

- Qu'est ce qu'il est gentil, me dit elle d'une voix émue. Ca rendrait mieux sur Mame Sylvie, mais bon...J'vais aller aider eul' Lucien. Pauv'gars, avec ses béquilles...

- A votre place, je ne ferais pas ça, Simone : C'est sa cuisine.

- Ah, y croit ? Bon, ben, j'me fais servir, alors...Comme au restaurant !

 

Nous avions fait un peu de musique après le repas. Simone nous contemplait en écarquillant les yeux, éperdue d'admiration. Je compris un peu plus tard que c'avait surtout été ma connaissance supposée de l'espagnol qui l'avait autant étonnée. Je me gardai d'avouer la supercherie.

- Y cause tout ! Anglais, espagnol, tout le toutim ! Où c'est y qui l'a appris ça ? A l'école ?

- Je ne comprends pas ce que je raconte. C'est juste des sons.

- Ah, je m'disais aussi. Y peut rechanter la première ?

Et nous avions repris La Citadelle spécialement pour elle. Elle tenta même quelques pas de flamenco. Simone était faite de chez faite. Nous dûmes la coucher une heure plus tard. Le Glen Dronach l'avait achevée.

Mais ça avait été une belle fête. Moins triste que redouté. Avant de partir au lit, je leur lus quelques extraits d'Oncle Pénible. Entre autres, les « vaches qui pètent », dont je vous livre ci-dessous le texte intégral, un texte de circonstance :

 

« Bientôt la St Noël ! Il vaut mieux s'appeler Noël que trouduc, bien qu'il existe aussi une St Pâques, mais très peu de gens qui se prénomment ainsi. C'est un peu du gâchis. Pâques Sarkozy, par exemple, ça sonnerait plutôt bien  - ou encore : « Pâques Jospin s'est retiré à l'île de Ré pour se consacrer exclusivement au pétage de couilles de son épouse au nom imprononçable, mais qui fait penser à « agacer » et aux sports d'hiver » Super ! A Pâques il y a du soleil et plus personne - mais des fois, il n'y a plus de neige. C'est à cause du réchauffement planétaire lié surtout et avant tout à la saturation en méthane engendrée par les pets de vache. Pour avoir de nouveau de la neige à Pâques, il faudrait fixer de gros ballons en baudruche au cul des vaches. Les champs seraient plus colorés et la nature préservée. Ceci étant posé, il faudrait interdire de fumer dans les champs, pour des raisons évidentes de sécurité. Il faudrait également interdire la vente des épingles, et celles des carabines à plomb, sans parler des mesures de police liées à la nécessité d'interdire aux enfants l'accès aux pâtures. Nul doute que José Bové, le héros de la bataille contre les OGM, saura nous conseiller ; Cet homme est un vrai professionnel de la campagne, qui manie aussi bien la faucille que je manie le marteau et le tire-bouchon. A noter le fait que le tire-bouchon ne figure pas sur le drapeau stalinien, alors que la Russie a, dans ce domaine, une réputation de performance difficilement niable. Comme disait René Girard « les mythes et légendes en savent plus que nous ». Or, ne dit-on pas « saoul comme un polonais ». (Chacun sait que la Pologne et la Russie sont de l'autre côté du mur de Berlin, sauf quand, parfois, il tombe). Si je suis un peu long dans mon explication concernant le pet des vaches et la pollution, veuillez bien m'en excuser - Merci. Revenons donc, si vous le désirez, au sujet qui nous intéresse, à savoir « Le pet des vaches et les sports d'hiver ». Cela intéressera surtout les agriculteurs, les écologistes, les scientifiques, et bien entendu les skieurs, les surfers, et les promeneurs en raquettes, sans, parler des adeptes du scooter des neiges et ceux de la course en chien de traîneau. N'oublions pas les professionnels de la montagne : hôteliers, disc-jockeys, perchistes, tous concernés par le problème des pets de vache. Si je vous ennuie avec mes pets de vache, veuillez bien avoir l'indulgence de me frapper de me torturer avec modération (modération, c'est mon copain de bistrot, celui avec lequel je consomme).

Où on en était ? Ah, oui, les pets de vache. !

Le problème, c'est qu'on a trop de vaches qui polluent, et pas assez de centrales nucléaires, qui ne polluent que de temps en temps. Encore que les champignons de Tchernobyl sont au demeurant excellents, surtout les girolles. Elles étaient en promo chez Auchan l'autre jour (un kilo acheté - une chimio offerte).

Vous avez noté ? Depuis quelques temps chez Auchan, ils font dans la transparence. (Le nouveau directeur marketing s'est fait plaquer par sa femme, personne ne s'est encore aperçu qu'il buvait avec mon copain modération).

Putain, on n'arrête pas de sortir du sujet !

Revenons à nos vaches. On n'est pas absolument obligés de revenir toujours aux moutons, encore que les moutons, ça pète presque autant que les vaches. Le hors sujet n'est donc que modéré (comme ma consommation de substances toxiques). Pour simplifier, nous parlerons donc de pets de ruminants, sans exclure les chèvres, les ânes, les chevaux, les cerfs, les biches aux abois (la caravane passe). Loin de moi l'idée de jeter l'opprobre sur cette population -certes génératrice de pollution - certes d'un niveau intellectuel limité -Certes, sexuellement parlant, beaucoup moins bandante que Claudia Schiffer, mais il faut reconnaître que, si l'on considère le risque planétaire lié à la fonte des glaces polaires, il me semble prudent de tout manger tout de suite. Pardonnez moi -habituellement j'aime bien les phrases courtes (de moins de 8 pages. Mon auteur favori, c'est Cicéron... j'y peux rien si t'es inculte connard, vas niquer ta grosse vache espèce d'homophobe !) Excusez moi, j'le f'rai plus.

T'es encore là, abruti ! Va te coucher, de toutes façon, tu comprends rien, vas te coucher ! Demain y'a le boulot. Pardonnez, moi, je parlais avec un client.

Où on en était ? Ah oui ! Les pets de bovidés ! Je m'excuse si je suis un peu long, mais, l'avenir de la planète, c'est plus important que vous ne le croyez !

Imaginez : plus de Pakistan, (si vous savez où c'est, moi pas). Faut pas déconner avec ça. Vous allez encore être obligés d'envoyer de l'argent à des mecs pour construire des hôtels pour pédophiles. Je résume un peu vite l'histoire du Tsunami. Normal, c'est hors sujet. Vous connaissez ma rigueur lorsque je traite un sujet.

On est partis sur les pets de vache, on reste sur les pets de vache. On va même oublier les pets de moutons, chèvres, cerfs, ânes, chevaux, etc...., en résumé les animaux qui produisent des bouses mais ne s'appellent pas « vache ». Même Mme Dati est exclue !. Les pets de vache, donc... Les pets ! Les pets ! Les pets ! Merci. Allez encore, tous avec moi « Les pets ! Les pets ! Les pets ! » Putain, je savais que ça aller intéresser tout le monde ! Les pets ça intéresse toujours. Pas comme l'urine. Essayez d'écrire quelque chose sur l'urine... Quoique depuis que j'ai la TSF, je regarde des émissions intéressantes. Par exemple, celle où on montre des gens qui boivent de l'urine pour être en bonne santé ! Techniquement parlant on appelle ça des « connards ». Mais dieu m'est témoin que je n'ai rien contre les « connards ». Tout le monde a le droit de vivre...

Donc, où on en était ? Ah oui, l'urine !

Il y a des gens qui se battent pour réhabiliter l'urine. Personnellement j'ai rien contre. Du moment qu'on me pisse pas dans la bouche, j'ai rien contre. En plus, c'est sûrement très bon pour Dieu sait quoi, ou alors carrément dégueulasse. J'en sais rien. Je ne suis pas goûteur d'urine  -Chacun son métier- on ne peut pas savoir tout faire : par exemple goûter de l'urine et savoir poser des ballons au cul des vaches. C'est l'élastique qui est dur à mettre. Surtout celui qu'on accroche aux cornes. Quand la vache bouge on est obligé de lâcher. C'est un coup à se crever un œil. C'est ça le plus dur dans la récupération du méthane (CH4). C'est le problème des élastiques. Il faut dire que le système a été conçu hâtivement vu l'urgence du problème. Certes ça fait 100 millions d'années que les vaches pètent, mais ça ne fait que 15 jours qu'on s'en est aperçu.

Oui c'est déjà fini. »

 

Simon n'avait pas trop aimé. Je le lus dans son regard. En revanche, ma Sylvie applaudit à tout rompre.

- Eh ! Tu m'as copiée ! S'exclama t elle. C'est à moi, les pets de vaches.

- Soyez gentil, dit Simon en riant. Rendez lui ses pets. Déjà que vous lui avez volé son hélicoptère...

 

 

 

 

CHAPITRE IX  DERNIERS BEAUX JOURS

 

 

 

 

Je me souviens avoir terminé les mémoires de Simon un 15 janvier. Je remis solennellement le manuscrit à mon futur beau père à l'heure de l'apéritif du soir. Il en entama immédiatement la lecture. J'avais tout imprimé sur mon Epson. La cartouche avait rendu l'âme à la dernière page.

- Je rajouterai le mariage et le départ. Si vous y tenez...Probablement sous forme d'épilogue.

- Le mot est bien choisi, soupira t il amèrement. Combien de pages ? 150 ?

- 300 en format poche. Le bon calibre. Rajoutons en une vingtaine pour la conclusion...En attendant le tome II...

- Le tome II ? Dieu vous entende...Content de vous, Georges ?

- C'est votre vie. A vous de juger. On peut encore tout changer. Ce n'est qu'un brouillon.

- Si j'en juge par le début, c'est beaucoup plus qu'un brouillon.

C'était bien mon avis. Il ne fallait toucher à rien. Mais je n'en fis pas état.

 

Le lendemain, Simon me rendit mon manuscrit dûment annoté au stylo rouge. Il avait du y passer la nuit. Mais je constatai vite que les corrections portaient sur des points de détail. Il avait élagué, rajouté des dates, changé certains noms.

- Ca me plait beaucoup, me rassura t il. Mais je suis très perfectionniste. Je vous avais prévenu. Je ne veux pas être accusé de tromperie ou d'invention. Tout ce qui est vérifiable doit être exact. Sinon, la critique ne nous ratera pas. On se comprend.

- Vous pensez qu'il y aura une critique ?

- J'y ai veillé. On parlera du livre. Le tout est de savoir comment. Les journalistes sont plus durs à acheter que leurs patrons.

Bon Dieu ! Acheter ?

- Bien, reprit il. Je vous laisse travailler. Vous en avez pour un petit moment. Courage ! C'est le bout du tunnel !

Et, il y a quoi à la sortie ?

Je me souviens que je me sentais un peu patraque, ce jour là. Les séquelles des agapes de fin d'année.

« Ce n'est pas avec les fêtes que tu vas arrêter de boire ». Certes. Mais promis, en janvier je cesse de songer à arrêter.

Je décidai néanmoins de commencer par le compte rendu de la fameuse réunion. Je m'abstiendrais de tout commentaire fielleux sur la personnalité des invités. Ne serait ce que pour leur éventuelle famille, s'ils en avaient. A défaut d'enfants, ils devaient avoir, qui un frère, qui, un cousin. Comment se faisait il qu'ils ne les aient pas emmenés ?

L'argent ! Ces fumiers voulaient garder tout le pactole ! Il n'y avait pas d'autre explication...Ou alors, le désir de rompre définitivement avec leur première vie, leur vie normale, celle qui ne leur avait apporté que honte et déchéance...Comptable...Evidemment, ça sonnait moins bien que milliardaire, financier, ou joueur professionnel. Certains d'entre eux avaient sans doute délibérément laissé crever leur femme. Leur deuxième femme, puis leur troisième, peut être même, les enfants qui allaient avec ? Encore que les enfants, on n'en n'a pas à douze ans. Confère : Simon. Mais les frères et sœurs ? Comment était il possible que pas un seul d'entre eux n'ait sauvé son frère ? Et, si ils avaient fait ça en douce, trahissant l'omerta tacite qui régissait le club ? Il faudrait que je creuse le problème quand je les reverrais. Allaient ils seulement assister à mon mariage ? J'en doutais un peu. Les adieux m'avaient paru singulièrement définitifs. Une sorte de corvée dont ils se débarrassaient.

Ebranlé par le doute, je ne pus que faire un récit exhaustivement neutre, qui déplut fortement à Simon.

- Que vous arrive t il, Georges ? Me dit il le lendemain. On dirait un compte rendu de conseil d'administration ! C'est plat. Je suis désolé de devoir vous dire ça, mais c'est à refaire.

 

J'avais du tout lui expliquer. Il ne fut guère étonné par mes remarques.

- On a tous essayé de sauver des gens, souffla t il, sauf moi. A chaque fois, ça s'est très mal passé. Celui que vous appelez James Bond a failli être assassiné par son aîné. Tentative d'empoisonnement. C'est difficile à expliquer...Il ne peut pas y avoir deux enfants omniscients dans la même famille. Je n'y peux rien. Oubliez le sujet. Et, n'hésitez pas à les décrire tels qu'ils sont : Egoïstes, imbus de leur supériorité, agressifs. Vous n'avez pas à prendre de gants avec eux.

- On dirait que vous ne les appréciez guère...C'est pourtant vous qui avez fondé ce club ?

- On ne se voit qu'une fois par an. C'est plus que suffisant. On échange des informations, c'est tout. La dernière réunion était quelque peu singulière. La réunion de clôture, en quelque sorte. Une politesse que nous nous faisons. Rien de plus. Ce club est avant tout fonctionnel. Je crains que vous ne l'ayez pas compris. Nous n'avions mémorisé que des bribes d'information. Ce n'est qu'en collationnant nos souvenirs que nous pouvons être efficaces...Les souvenirs ténus de douze vies totalement différentes. Vous pigez enfin ?...Massacrez les, Georges ! C'est tout ce qu'ils méritent.

- Ok. Avec plaisir. Je crois que je ne vais pas rater le pied noir.

- Epargnez les Goldstein. Ce sont les seuls êtres humains de ce groupe. Il a été le seul à sauver sa femme. Le seul des douze. Vous avez compris, cette fois ?

- Je crois...Au fait...Comment ont-ils fait pour empêcher le nouvel éternaute de revenir ? Je veux dire : Celui qui avait emmené son frère, la première fois : Comment a-t-il pu l'empêcher de se rendre au Louvre ?

- Ah ! Vous n'aviez pas compris ? Ca m'étonne de vous, Georges ! Vous êtes plus fin que ça, d'habitude.

- Attendez ! Vous voulez dire... ?

- Eh oui. La plupart d'entre eux sont des assassins. Enfin...On dirait que vous n'êtes pas dans votre assiette, ce matin ?

- La gueule de bois...Comment ont-ils fait ?

- Aucune idée. On voit le nouveau durant quelques années, puis, il disparaît. Personne n'en parle jamais. Ca fait partie de notre omerta.

- C'est abominable !

- Ouais. Comme vous dites. Celui que vous appelez « le pied noir » était un nouveau. Il a compris. Il a été le plus rapide. C'est sa sœur que j'ai rencontrée lors de ma deuxième vie. On a tous peur de lui. Il y a dix ans, Lucien l'a surpris en train de verser du cyanure dans la mayonnaise.

- Et, vous le recevez toujours ?

- Il a une mémoire d'éléphant, et un contrat sur sa tête, si l'un d'entre nous venait à mourir. Ca calme.

- Putain ! Je ne veux pas de cette merde à mon mariage.

- Il ne viendra pas. Personne ne viendra.

- Pourquoi les avoir invités, dans ce cas ?

- Ils n'ont pas été dupes. Nous nous reverrons au Louvre. Pas avant. Beaucoup trop risqué.

- Mon Dieu...

- J'ai quand même invité les Goldstein, corrigea Simon. Peu avant leur départ. Ils viendront. Sylvie les adore. Moi aussi.

 

J'avais donc tout réécrit. Le récit que vous venez de lire est presque un copié collé de celui que j'ai écrit pour Le Cercle. La description que j'avais faite du bien nommé Dutrou réjouit particulièrement Simon... « Simon, mon ami, Simon, mon ami Simon ». J'en avais même un peu rajouté, pour le plaisir du lecteur, rajoutant même quelques histoires de Bâb El Oued attribuées au serial killer. Serial killer...Je n'avais pas cru si bien dire...

Les corrections ne m'avaient ensuite pris que quelques heures. Deux jours avant le mariage, il ne me restait plus à conter que...Le mariage. A moins que je n'accompagne Simon au Louvre. C'était d'ailleurs mon intention...La Passion...Il serait sans doute content de voir quelqu'un l'aider à porter sa croix. Sylvie serait sans doute du voyage...Ca allait être terrible

 

 

 

CHAPITRE X  LE MARIAGE

 

 

Que dire des jours qui suivirent la conclusion provisoire de mon récit ? Une angoisse visqueuse commençait à suinter des murs du château. Sylvie parlait peu. Elle paraissait absente. De temps à autres, elle baladait son hélicoptère dans les gigantesques pièces de la demeure. Elle parvenait même à franchir la porte qui séparait le bar de la salle à manger. J'avais du lui acheter tout un stock de piles chez Leclerc. Un plein sac ! Pour mémoire, Simon m'avait un chèque de 10000 Euros, quelques jours auparavant. Simone...

Je n'avais plus rien à faire. Ma future épouse consentit enfin à me montrer ses nouvelles, mais pas : Samarcande, qui n'était pas terminé. L'ensemble était d'une haute tenue littéraire, souvent très drôle, parfois sinistre, comme la fameuse histoire de Sophie et du capitaine Véran. C'était très bien fait, car on avait des doutes sur la possession. Sophie accomplissait un destin, comme les fameux iraniens. Sa rencontre avec le dément n'était qu'une occasion. Dois je l'avouer ? La mort sublime de Sophie m'avait arraché des larmes.

 

Puis, le jour de la cérémonie arriva. Les Goldberg étaient arrivés la veille, les bras chargés de cadeaux. Et dire que les juifs sont censés subir l'influence de leur mauvais dieu !

Ca m'avait fait plaisir de les revoir en privé, sans les assassins. Ils m'avaient offert une guitare électrique et un ampli. Il y avait même un micro ! Pratique...Sylvie avait eu un synthé fabuleux, qui pouvait presque jouer tout seul. Elle nous cassa les oreilles toute la soirée avec sa boîte à rythme. Pas à dire, les Goldberg la connaissaient bien...Nous connaissaient bien...J'avais toujours rêvé d'un ampli. Par contre, j'eus un peu de mal avec la guitare. Le manche était trop étroit, et les cordes acier me faisaient mal aux doigts.

- Vous pouvez la changer, souligna Madame Goldstein. La facture est dedans. Je sais que ça ne se fait pas...

1400 Euros !

- Le magasin est à Saint Brieuc, ajouta la future gamine. Armor Musique. Ils sont très bien achalandés.

- Je m'y ferai, protestai je. C'est toujours dur, au début, de changer d'instrument. C'est comme ça qu'on apprend.

En réalité, je comptai bel et bien la changer pour une électro acoustique...Mais il eût été discourtois d'en faire état. Madame Goldstein parut d'ailleurs soulagée par ma décision.

- Ca n'est pas évident, quand on n'y connaît rien...Mais si ça vous plait, c'est l'essentiel.

- En tous cas, renchérit Sylvie, mon synthé est super. Je ne sais comment vous remercier !

- C'est la moindre des choses, souffla Mr Goldstein. Nous avons si peu de vrais amis...

- Pas même Dutrou ? Dis je en souriant.

Il y avait eu un blanc.....

- Et dire qu'on va encore devoir se le cogner pendant 24 ans, soupira le vieux juif avec résignation...Si on arrive au bout...

24 ans ? Ah oui !

 

La cérémonie avait été expédiée en quelques minutes. Je dois avouer que je restai quelque peu sur ma faim. De surcroît, il faisait un temps de cochon.

Le ciel était gris de nuages,

Il y volait des oies sauvages,

Qui criaient la mort au passage...

Le maire nous avait accueillis dans une minuscule salle mal chauffée, dont les murs avaient du être repeints peu après la guerre...Celle de 14 ? Il était accompagné d'une sorte de greffière, qui tapait avec deux doigts, comme moi, sur une antique Olivetti de collection, qui fumait légèrement à chaque retour du chariot. Elle va finir par mettre le feu ! Simone avait remis son épouvantable robe des dimanches, et Lucien, qui servait de témoin à Sylvie, arborait un costume informe qui avait du être bleu dans un lointain passé. En revanche, il avait mis une cravate. Il n'aurait pas du. Ca lui allait comme une tiare à un chimpanzé...Et encore. Quant à Simon, il était tout de même en smoking, comme Mr Goldstein. Pour ma part, j'avais revêtu le costume gris bon chic bon genre que m'avait offert Sylvie. Cette dernière était resplendissante avec sa robe longue brun et or, très décolletée, qui laissait entrevoir la naissance de ses seins menus. Ah ! J'allais oublier Mme Goldstein. Je compris, en la voyant maquillée et pomponnée, à quel point elle avait du être belle, dans un lointain passé...et dans un futur si proche. C'était bien ainsi.

Nous étions ressortis de la mairie ( ?) dix minutes plus tard. Simon nous annonça qu'il avait réservé au restaurant. Pas question de faire travailler les témoins le jour de la cérémonie. Mais nous revînmes néanmoins au château pour sabler (sabrer ?) le Champagne. J'ai horreur du Champagne, au fait, mais peu importe. Il était 15 heures. Simon avait réservé pour 20 heures à Saint Brieuc, au Duc d'Armor.

L'après midi me sembla un peu long. Nous ne savions pas trop quoi faire. Simon avait mis de la musique. Nous tentâmes de danser, mais le cœur n'y était pas. Sylvie tint absolument à montrer son hélicoptère aux Goldstein ! Une vraie gamine...Puis, elle se remit au synthé. Surprise ! Elle chantait aussi. Ses intonations me firent penser à celles d'Amandine, la gagnante de La Nouvelle Star, de l'année précédente. Eh oui ! Je regardais ça...C'était comme lire Voici...Une faiblesse passagère.

 

Puis, le moment d'embarquer était enfin arrivé. Nous nous entassâmes dans la Roll's de Simon. Il pleuvait désormais averse. L'essuie glace de la voiture peinait à évacuer les torrents d'eau qui se déversaient sur le pare brise. Mon beau père dut même lever le pied durant quelques minutes, tant la visibilité s'était réduite. Il me revint à l'esprit un adage sur les mariages pluvieux. Peu avant Saint Brieuc, un accident nous fit perdre quelques minutes. Un gros camion siglé Carrefour qui gisait dans le fossé. Un peu plus loin, nous aperçûmes une Clio rouge presque pliée en deux. Trois jeunes contemplaient l'épave d'un air hébété. Les flics étaient déjà là. A la place des gamins, je me serais déjà enfui.

Simon avait quelque peu peiné à trouver le restaurant. De nouveaux sens interdits avaient été mis en place, apparemment, par pure malveillance. Nous dûmes nous arrêter pour programmer le GPS.

- Et dire que ça fait 150 ans que j'habite le coin, pesta Simon....Et merde ! Il ne trouve pas la rue !

- C'est quoi, comme rue ?

- Charles De Gaulle. C'est tout de même pas compliqué !

- Tapez Gaulle. Suggérai je

- OK...Ah ! Avenue du général De Gaulle ! D'accord ! Il me proposait : Charles Baudelaire.

- Ca n'est pas tout à fait la même chose, en effet.

- Un impasse, en plus.

- Normal, approuvai je. La poésie est une impasse, contrairement à la guerre. « The future of the man is murder ».

- Et dire qu'on ne va pas tarder à le revoir, celui là, souffla Simon.

- Cohen ?

- Non, De Gaulle....Ah ! J'aperçois le restaurant. Il y a même une place devant !

- Etrange, notai je. En pleine saison touristique ? On a de la chance. En plus, c'est le jour de congé des instituteurs.

- Il n'y a jamais de place en centre ville, protesta Simon. En plus, ils enlèvent les voitures.

- Même les Roll's ?

- Non. Tout de même pas, Dieu merci.

 

Le restaurant ressemblait un peu au « Clos des fées », où nous avions déjeuné avec Sylvie, à Rouen. Poutres apparentes, boxes capitonnés, ambiance feutrée. Le maître d'hôtel nous conduisit jusqu'à une petite salle attenante, entièrement lambrissée de chêne, comme au château. L'unique table nappée de blanc nous était destinée.

- Vous désirez l'apéritif ? Demanda le loufiat chef.

- On n'est pas au régime, ça va, répondit Simon. Vous avez quoi, comme whisky ?

 

Nous n'étions ressortis que trois heures plus tard. Une demie heure d'attente entre chaque plat. La cuisine était acceptable, mais sans plus. Je n'aurais pas dit ça deux mois auparavant.

Après le repas, Simon nous emmena au « Barkley's », un club de Jazz branché noir de monde. Nous y restâmes une heure. Seule Simone était enthousiaste. Tous ces musiciens d'un coup ! La pluie avait cessé. Nous fîmes quelques pas dans la ville endormie, histoire de digérer. Mais le froid ne tarda pas à nous ramener jusqu'à la Roll's. Elle avait été taguée !

«  Fuck les bourges ». C'était moi, le bourge ?

- Je nettoierai ça tout à l'heure, souffla Lucien. Ca partira au white, si on n'attend pas trop.

Simon ne répondit pas. Cette agression inattendue venait de l'achever. Il nous ramena au château sans prononcer une parole. Nous partîmes nous coucher après un dernier « 100% ».

Seule Simone paraissait ravie de sa soirée. Sylvie s'endormit presque tout de suite. Les nuits de noces sont souvent ainsi.

 

Plus qu'un mois et quatre jours...Le compte à rebours avait commencé. En fait, il avait du commencer bien avant pour Simon...Des années plus tôt. Peut être avait il néanmoins encore l'espoir de trouver à temps, de partir l'âme sereine, avec la certitude de voir un jour sa fille venir le rejoindre dans son étrange éternité.

Ce ne fut que trois jours après le mariage que j'eus la confirmation du fait que Simone savait tout.

Elle était en train d'épousseter le piano du bar quand elle s'interrompit soudain sans motif apparent.

- Heureusement qu'il est là, tout d'même, souffla t elle en écrasant une larme.

- Que voulez vous dire, Simone ? Demandai je un peu intrigué.

- Plus qu'un mois. Si c'est pas malheureux. Pauvre Mame Sylvie. El'va pas êt' à la fête. Y m'manquera, Msieur Simon, c'est sûr. La crème des hommes.

- Que savez vous au juste ?

- Tout. Y vont tous repartir sans nous. Y z'ont rien trouvé ?

- Non, rien. Mais les jeux ne sont pas encore faits.

- Hein ?

- Je garde espoir. Au fait, on déménage le 5. Je suppose que vous êtes au courant...

- Ouais. Un peu eud'soleil. Ca nous f'ra pas eud'mal.

- La Bretagne ne vous manquera pas trop ? Vous n'avez pas de famille, ici ?

- Ma sœur. C'est une mauvaise. Bon vent...Vous irez ?

- Où ça ?

- Au Louvre. Pour y dire au revoir ?

- Oui.

- C'est bien.

 

Simon nous avait rejoints une minute plus tard. Il me convia à l'accompagner dans son bureau. La grande étagère croulait sous les paperasses.

- Mes titres de propriété, souffla t il. Pas mal de choses sont déjà au nom de Sylvie. Les numéros de mes comptes aux Iles du Chien Vert sont dans le classeur rose, avec les codes. Je vais les mettre dans le coffre. Le code du gros compte est : 795843...Ne le notez pas. Cherchez SYLVIE sur n'importe quel téléphone. Il y a également 800 000 Euros en liquide. Sinon, tout est expliqué dans le classeur jaune. C'est tout....Ah ! Mon testament est déposé chez Maître Leroy, à Rouen. C'est à moins de vingt mètres de la boutique de Jean. Je lui ai dit que j'étais très malade. Il est déjà en train de préparer la succession. Réglez les droits avec le compte Société Générale. C'est le seul qui est clean.

- Vous fraudez tous le fisc ? Je veux dire : Tous les éternautes ?

- Sauf les Goldstein. Comme quoi...

Que voulait il dire ? Ah ! Les juifs...

- Quand j'allais au catéchisme, étant gosse, le père La Traverse nous enseignait que les juifs étaient maudits. Ils allaient tous terminer en enfer, comme les protestants. Confirma t il... J'avais un copain qui s'appelait Cohen, à l'époque. Une fois, je l'ai supplié de se convertir. Mais il m'a dit que c'était moi qui allais finir en enfer, si je n'abjurais pas. J'ai fini par le faire. Un jour, j'ai expliqué à l'aumônier du lycée que ce qu'il m'enseignait était inepte. Je suis sorti de la classe sans ajouter un mot. Ce soir là, il est allé balancer chez mes parents. Il s'est fait jeter. Mes vieux votaient socialiste. Ca a presque été un soulagement pour eux. J'étais bon en catéchisme. Ils commençaient à craindre que je ne vire à la bigoterie...On ne disait pas : Intégrisme, à l'époque. Tous les curés étaient intégristes.

- Je rajouterai cette histoire, promis je. Elle me plait bien.

- J'ai cru remarquer que la religion vous inspirait beaucoup. D'où vous vient cette rancœur ?

- J'y ai cru dans mon enfance...Comme au père Noël. Ou comme vous. Malheureusement, mes capacités d'analyse ont vite pris le dessus. Je pense que vous connaissez. Mais ça m'a laissé comme un vide impossible à remplir. Je ne parviens pas à me débarrasser de l'au-delà. Vous n'avez rien fait pour m'aider...

- L'au-delà se mérite, Georges.

- Arrêtez ! On dirait Houellebecq. Protestai je en souriant.

- Ouais. Sauf que Houellebecq ne croit pas à ce qu'il raconte dans ses romans.

- Allez savoir...Curieux, tout de même, d'avoir choisi le mouvement raellien comme Vraie Voie.

- Un gag caché...C'est drôle. Vous ne trouvez pas que mon histoire ressemble un peu à celle de Daniel ? L'éternité, la jeunesse retrouvée...

- Le désespoir ?

- Ouais. Aussi. Le désespoir et le suicide. Allons boire un verre. Au fait ! Le coffre est planqué dans le bar. Une porte secrète. Je vais vous montrer l'astuce.

 

La trappe s'ouvrait en manoeuvrant un chandelier situé à plus de quatre mètres.

- Lucien adore les portes secrètes, commenta Simon. Il en a mis partout. Dans la salle à manger, il y en a même une qui donne sur un escalier menant à la cave. La sortie de secours en cas d'attaque ! Un vrai gamin.

- Pourquoi ne vous accompagne t il pas ?

- Bonne question. Il m'accompagne. Il a pris la décision il y a dix jours. Sylvie n'est pas encore au courant.

- Mon Dieu...Ca va faire un vide...

- Comment refuser ? Vous avez vu dans quel état il est ?

- Que lui est il arrivé au juste ?

- Malnutrition. Ses parents étaient des immigrés russes. Haute noblesse moscovite. Lucien de Valdenov, s'il vous plait ! Le seul noble de ce château. Je comptais lui léguer saint Frisquin. Avec de quoi tenir jusqu'à sa mort...La revanche sur la déchéance de ses géniteurs. Les malheureux ne savaient rien faire de leurs dix doigts. C'est pour cela que Lucien a passé autant d'heures à apprendre à bricoler...Au cas où...Vous comprenez. Mais le père Valdenov lui avait néanmoins donné une excellente éducation. C'était un véritable érudit.

- Comment se fait il que personne ne lui ait jamais offert de travail ?

- Il avait trouvé un emploi de précepteur, un temps. Mais il buvait comme un trou. Un vrai russe. Il ne supportait pas les ordres, en plus. Il était tout de même prince de sang.

- Alors, Lucien est prince ?

- Il a vendu son titre peu avant notre rencontre. La prochaine fois, il le gardera.

- Pourquoi faire ?

- Je crois qu'il regrette.

 

Simon avait annoncé la nouvelle à Sylvie deux heures plus tard. Elle ne prononça pas une parole. Elle était blême. Quelques minutes plus tard, elle se mit au piano, et joua « La Tempête ». C'était la première fois que je l'entendais faire du classique. Je remplis un verre, et le posai sur le piano. Elle m'adressa juste un petit « merci » de la tête, avant de replonger dans sa sonate. Le désespoir absolu...

 

Puis, les jours avaient succédé aux jours. Nous parlions à peine. Juste un mot ou deux de temps en temps : Tu as vu Simon ? On a acheté du beurre ? Il est quelle heure ?...

La veille du grand jour, les déménageurs vinrent empaqueter les meubles. Sylvie devait m'accompagner à Paris. Simone partirait en train, directement. Nous mangeâmes dans le bar le dernier soir. Le seul endroit encore intact du château. Nous avions prévu de partir le lendemain matin vers huit heures. Simone irait à la gare en taxi, deux heures plus tard. Elle nous attendrait à l'hôtel du Lion d'Or, à la sortie d'Apt. Nous la rejoindrions le soir même. Le suicide était prévu pour quinze heures.

 

 

 

CHAPITRE XI  L'APOCALYPSE

 

 

 

Je n'avais quasiment pas dormi de la nuit. Sylvie ronflait presque paisiblement à mes côtés, abrutie par l'alcool. J'eus du mal à la réveiller. Il était 7 heures du matin. Nous nous habillâmes sans un mot.

Simon et Lucien nous attendaient au bar. L'angoisse se lisait sur leurs visages fatigués. Eux aussi avaient du passer une nuit blanche. Ils étaient en train de boire un café.

- Cette fois ci, souffla Simon, les jeux sont faits.

- Ouais, comme tu dis, papa, les jeux sont faits.

Fin de l'échange. Game over. Simone arriva aux alentours de huit heures moins le quart, le souffle court.

- Je m'suis pas réveillée, balbutia t elle. C'est quand qu'vous partez ?

- Dans un quart d'heure, répondit Lucien d'une voix terne. On a encore le temps.

Le temps...

Simone n'avait pas versé une larme à notre départ. Elle paraissait hébétée. Vide.

Alors que nous repassions devant elle, après le demi tour, elle nous fit un timide signe de la main, accompagné d'un sourire niais. J'étais au volant. Désormais, j'étais devenu l'homme de la famille.

Silence de plomb...Je mis la radio. France Info : Nouvelles menaces d'Al Qaida...Cette fois, ça n'était pas du bluff...Le groupe islamique armé demandait le départ de nos troupes d'Afghanistan. Le présentateur avait des doutes sur l'authenticité du message. Le Canard n'avait il pas laissé entendre que l'attentat des galeries Lafayette était bidon ? Une vaccination préventive...Pourquoi pas ? La meilleure manière de mettre en garde la population...ou de justifier un flicage accru...En tous cas, ça ne suffirait manifestement pas.

S'ils avaient su ! Et dire qu'en croyant tuer, les fanatiques allaient apporter à leurs victimes ce qu'Allah leur refuserait : La vie éternelle, et même les 70 vierges, avec un peu de détermination. Quand on a du pognon...

- Tu peux t'arrêter, Georges ? J'ai envie de vomir.

Sylvie était livide. Elle dégueula cinq secondes plus tard, alors que je tentais de stopper sur le bas côté. Nous dûmes nous arrêter un peu plus loin, dans une station Total. J'accompagnai ma femme aux toilettes, tandis que Lucien essayait de nettoyer avec les kleenex de la pompe. Dans la Roll's, l'odeur était devenue pestilentielle. Avant de repartir, je balançai une giclée de « bombe fraîcheur », une cochonnerie achetée à la boutique. C'était presque pire.

- Excusez moi, souffla Sylvie. Le stress.

- Le stress ou le Glen ? Demanda Simon en tentant de rire.

 

Nous étions arrivés à Paris aux alentours de midi. Il faisait un temps splendide. La circulation était fluide. J'enfilai les quais par la voix express. Ca me fit tout drôle de revoir la Tour Eiffel... Immuable...Intemporelle...

J'avais garé la voiture au parking souterrain, juste à côté du Louvre. Nous avions deux heures et demie à tuer. Personne n'avait faim. Nous allâmes boire un coup dans un grand bistrot assez chic, à 200 mètres du parking. Sylvie commanda un double Cognac. Personne ne protesta. Nous restâmes ainsi, sans rien dire, durant près d'une demie heure. J'aperçus Dutrou qui se dirigeait vers le Louvre en sifflotant ! Puis Dutertre. Ce dernier aperçut l'assassin et le héla. Ils finirent le chemin ensemble. Je les vis s'engouffrer sous la poterne, bras dessus, bras dessous, comme de vieux amis.

Il va peut être le tuer dans la cour. Il ne risque plus rien.

- Partez, dit soudain Simon. Maintenant.

Sylvie avait eu une sorte de spasme.

- C'est mieux ainsi, ajouta t il.

- Maintenant ? Tout de suite ?

- Oui. Je t'aime, Sylvie. On se reverra.

- Oui. Oui, oui, oui !

Elle venait de s'effondrer en sanglots. Je me levai et l'entraînai vers la sortie. Je n'avais même pas salué les deux éternautes. Au moment de quitter le bistrot, je me retournai. Je n'oublierai jamais la photo mentale que je pris ce jour là. Simon et Lucien qui s'étreignaient en pleurant à chaudes larmes. Leur nouvelle vie commençait mal.

 

Sylvie pleura pendant plus d'une heure. Elle venait de tirer la chasse. Je jetai soudain un coup d'œil à la montre du tableau de bord. Trois heures.

- Ils sont partis, soufflai je.

- Bonne chance mon papa, souffla Sylvie en souriant faiblement. Tu peux t'arrêter ? Je vais conduire.

Dans cet état ? Tant pis...

Mais elle pilotait calmement, sans à coups. A ma grande surprise, elle remit France Info.

«  Je rappelle le bilan : 32 morts et 53 blessés. Nicolas Sarkozy est actuellement en route vers le Louvre, où.. »

- Impec, dit juste Sylvie. Sauf pour les 53 blessés...

Elle était comme indifférente.

- 32 morts ? Il y aurait 32 éternautes ?

- Mais non, répliqua t elle d'une vois glacée. Il devait y avoir des jeunes...Des jeunes comme nous. Je me demande comment il est, ce château ?

- Malefontaine ? Tu n'as pas vu les photos ?

- Papa voulait me les montrer, mais j'ai refusé.

- C'est un cha...

- Ne dis rien. Je préfère être surprise. Il parait qu'il y a pas mal de travaux à faire.

- Simon l'a fait exprès. Ca nous occupera.

- Ouais, il pense toujours à tout. Dès fois, ça m'énerve.

Il pense ? Pas : Pensait ?

- Oui, il pense, confirma Sylvie, comme si elle avait lu dans mes pensées. Il n'est pas mort. Papa n'est pas mort. Il est parti très loin, c'est tout. Et on va aller le rejoindre. On emmènera Simone. Je sais que c'est possible.

J'avais approuvé avec le plus de conviction possible. Dois je l'avouer ? J'étais persuadé que c'était plié. Que je venais de voir nos deux compagnons pour la dernière fois. Et que ma vie, notre vie, ne tarderait pas à virer au cauchemar. Mais pas à ce point là...

 

Nous arrivâmes à Gap peu avant minuit. Sylvie s'était faite flasher deux fois par les radars automatiques. Elle n'en n'avait que faire. Aux alentours de vingt heures, j'avais téléphoné au Lion d'Or pour commander un repas froid.

- Vers quelle heure ?

- Minuit, peut être un peu plus tard.

- Très bien Mr Lucas. A propos, votre amie vient d'arriver. Vous voulez lui parler ?

- Non. Dites lui juste de manger sans nous attendre.

- Très bien Monsieur Lucas. Bonne route. Je ferai la commission.

 

Nous avions trouvé l'hôtel sans difficulté. Il donnait sur ce que les indigènes appelaient « Le périphérique », une ruelle de six mètres de large, à peu près carrossable. Contrairement à toute attente, il faisait relativement froid. Nous dérapâmes même sur une plaque de verglas.

Simone nous attendait au bar, assise devant une petite table ronde sur laquelle gisaient deux verres à Cognac vides. Ses yeux étaient d'un joli rouge sombre, avec des reflets violets.

Le chagrin, ou l'alcool ? Sans doute les deux...

- Ah ! J'm'inquiétais! S'exclama t elle. Ca a pas été trop dur ?

- Si. Le voyage s'est bien passé ?

- J'me suis fait contrôler. Encore heureux qu'j'avais eul'tiquet. Mais, sinon, ça va. Elle est pas trop malheureuse, Mame Sylvie ?

- On les retrouvera, Simone. Vous serez du voyage. Nous avons confiance. Quand le livre paraîtra, il se peut que nous trouvions la porte de sortie. C'est même presque certain.

- Ouais. Lucien y m'a espliqué. On parle eud moi, dans eul'livre ?

- Bien sûr. Je vous le ferai lire.

- Oh, j'sais pas trop lire. J'ai pas fait les écoles trop longtemps.

En effet...

- Je vous le lirai à haute voix, souffla Sylvie. Une occasion de le découvrir, soit dit en passant. Je me demande bien ce que tu dis de moi.

- Je me suis un peu moqué...Le coup de l'hélicoptère.

- Tu as mis ça ?

- Bien sûr. Très vivant. Si on mangeait ? Vous avez dîné, Simone ?

- Non. J'les attendais. Y a du rôti. J'pourrai avoir un coup eud'pif ? J'suis pas dans mon assiette, comme y dit.

 

Nous étions parvenus à manger un peu. Simone descendit un bouteille de Bordeaux à elle tout'seule. Au restaurant, quelques convives étaient encore à table. L'un d'eux jeta un regard lubrique en direction de Sylvie. Sa femme s'en aperçut, et le gros replongea son regard dans son coulis de framboise avec un air coupable.

- Nous fermons dans une demie heure, précisa le loufiat. Vous prendrez du café ?

- Eh ! Attendez au moins qu'on ait pris l'apéro ! Protesta Sylvie.

Elle commençait à se détendre un peu. La présence de Simone semblait la rassurer. En dépit de son jeune âge, elle était pour mon amie...ma femme, la mère qu'elle n'avait jamais eue...Ou une sorte de sœur, allez savoir.

Nous nous étions littéralement écroulés après le café. Nous dormîmes dix heures d'affilée. En me réveillant, je cherchai ma guitare des yeux. J'avais oublié que je n'était plus au château, que je ne verrais plus Simon au bar, tout à l'heure, que Lucien ne me jetterait plus jamais au passage son « Alors, c'est à cette heure là qu'on se lève ? ».

Où es tu, Simon ? En cours, avec Mr Mouly ? Et toi, Lucien ? En train de jouer au foot sous le préau, enfin débarrassé de ces damnées béquilles ? Ca doit te faire tout drôle !

- Il est quelle heure, mon chéri ?

- Midi. Tu as bien dormi ?

- J'ai fait un rêve. Je revenais au château. J'avais huit ans. Tu étais là, aussi. Très grand : Un beau jeune homme. Tu me tenais la main. On discutait avec papa. Il y avait aussi Lucien, sans ses béquilles. Il pétait la forme. Tu crois que c'est un rêve prémonitoire ?

- Les ponts, soufflai je. Ils se forment. C'est en ce moment. Pourquoi pas ?

Et, soudain, la pièce se mit à se courber. C'était indescriptible. Comme si les meubles se trouvaient dans une piscine.

- Tu vois ce que je vois ? Soufflai je.

- Les portes du temps. Elles sont en train de s'ouvrir ! Si on se tuait maintenant...

- Plus tard...mais, tu as raison : La partie n'est pas encore jouée. Si on allait voir ton château ?

- Notre château, corrigea t elle. Pour l'éternité, mon amour, pour l'éternité.

 

Le phénomène avait cessé brusquement. Sans prévenir. Au réveil, il était 13 heures. Nous nous en étions aperçus en même temps.

- Putain, souffla juste Sylvie.

 

Simone nous attendait en bas. Elle était en train de prendre son petit déjeuner.

- J'ai la gueule eud'bois, nous annonça t elle en guise de bonjour. Les murs, y tournent. Il est quelle heure ? Ma montre el's'affole. J'y comprends rien.

- Ce n'est pas la gueule de bois, Simone. Les portes du temps viennent de s'ouvrir. Il se peut que ça recommence. Ne vous inquiétez pas. Vous pouvez même vous taper un Cognac, si vous en avez envie.

- Ca, c'est pas eud'refus, si y veut bien.

- Je vais aller payer. Vous m'attendez là ?

- Tu as encore de l'argent ? Ah, au fait, Papa m'a laissé ça pour toi.

Une carte premier...Au nom d'une société.

- Ne cherche pas à comprendre. Je vais te donner le code. Tu peux tirer autant que tu veux.

- Au fait, les papiers ?

- Ceux du coffre ? Ne t'inquiète pas. Ils sont dans la bagnole.

Avec les 800 000 Euros ?

Sylvie n'était pas si folle. Je m'aperçus en repartant qu'elle trimballait une grosse mallette de cuir, à laquelle elle paraissait s'agripper convulsivement. Le liquide était sûrement dedans. Je fis un peu chauffer la Roll's avant de démarrer. Les bagnoles anglaises sont réputées pour leur fiabilité plus que limitée, quoi qu'ait pu prétendre la célèbre firme londonienne. Le château fut en vue moins de dix minutes plus tard. Un extraordinaire ouvrage du 15ème qui dominait toute la vallée, juché au sommet d'une sorte de petite montagne. J'en eus le souffle coupé.

- Ouaouh, m'exclamai je. Le château du Comte Mrrou ! Toutes ces tourelles ! Regarde ! Il doit y avoir un chemin de ronde, là haut, derrière les créneaux. Le toit est en décalage. Quel pied ! Où peut bien être le chemin d'accès ?

- Là bas, dit Simone. Derrière eul panneau.

- Le panneau « dos d'âne » ? Dingue ! Comme dans le livre !

- Quel livre ? Demanda Simone ?

- Son histoire de chats géants, répondit Sylvie. Ce sont des portes des étoiles. On tourne le panneau, et on se retrouve à l'autre bout de la galaxie.

- Ah bon ? J'f'rais gaffe à pas y toucher, alors.

- Mais non ! C'est un roman, Simone. Ca n'existe pas !

- J'frais tout d'même gaffe. On sait jamais, avec toutes ces histoires. C'est quoi une galaxie ?

 

Le chemin de terre était dans un état pitoyable. La Roll's faillit glisser dans le ravin à trois reprises. Le trajet me parut interminable. Mais, quand nous arrivâmes à la poterne, je m'aperçus que les déménageurs étaient déjà là ! Comment avaient ils fait pour monter ? Ils étaient en train de sortir la table de la salle à manger...une partie de la table : Apparemment, elle était en trois morceaux. Celui qui paraissait être le chef s'avança vers nous.

- Ah ! Vous arrivez bien, m'sieurs dames. On le met où, le monstre ?

- Aucune idée, répondis je. Je viens pour la première fois.

- Sans blague ? Vous avez acheté sans visiter ? Vous n'allez pas être déçus ! Ca va vous changer de Saint Frisquin, je vous préviens.

- C'est pas grave. On a prévu des travaux..

- C'est plus des travaux...Bon, je me mêle de ce qui ne me regarde pas. Le vieux monsieur n'est pas là ?

- Non, il n'est pas là.

- C'est pas grave, je l'appellerai.

- C'est ça...

 

Assez bizarrement, la structure interne de la propriété me rappela étrangement celle de Saint Frisquin...avant les travaux...Même hall d'entrée, mêmes pièces colossales, agencées presque de la même manière. Sauf que les peintures étaient moisies, les parquets imprégnés de poussière, sans parler des portes fenêtres brinquebalantes, et de l'épouvantable odeur de pourri qui stagnait partout où nous allions. Le « chef » nous suivait à distance en ricanant sous cape.

- On la met où la table, alors ? Faudrait vous décider vite. Les quatre autres camions ne vont pas tarder.

- Faites au mieux ! Trancha Sylvie...Je crois qu'on a bien fait de laisser les livres là bas, ajouta t elle. De toutes façons, je ne resterai pas ici. Ca me fout le bourdon. On campera, le temps que tout se tasse, et on revendra cette merde.

- Ca m'étonnerait que vous trouviez acquéreur, signala haineusement le déménageur.

- On va aller visiter, décida Sylvie un peu démoralisée...Choisir une chambre, pour commencer.

 

Mais tout le château était dans le même état. De plus, il y faisait un froid de canard.

- Putain, dis je soudain. J'espère au moins que le chauffage marche ! Si on commençait par là ?

Nous avions mis une demie heure à trouver la chaudière. Elle refusa catégoriquement de s'allumer. Et pour cause : L'électricité était coupée.

- On va faire venir une entreprise, déclara Sylvie en soupirant. Qu'ils nous aménagent quatre ou cinq pièces. Je vais stopper les déménageurs. Autant laisser les meubles au dépôt. Ca évitera de les flinguer.

 

La négociation avec le déménageur avait été plutôt âpre. « C'était pas prévu comme ça »,  Faut qu'j'en parle au patron », « Il est où, M'sieur Kreis ? », etc.

Nous repartîmes une demie heure plus tard. Nous n'avions même pas parcouru le chemin de ronde. Retour à la case départ, c'est-à-dire : A l'hôtel.

- Désolé, on est complets ! Déclara l'hôtesse avec une jouissance manifeste.

- Dommage. On comptait rester un mois. C'est pas grave ! On va aller voir ailleurs.

- Eeuuh. En pension complète ?...Je vais aller voir.

 

Elle était revenue cinq minutes plus tard. Il ne restait plus que deux suites à 250 Euros.

- Par personne, précisa la vieille peste.

- OK, on les prend.

- Ah bon ? Euh...Tout est compris, bien sûr, sauf les vins.

- Parfait. Vous avez un coffre ?

- Bien sûr : Dans la chambre.

- Tant pis. On ira à la banque.

 

Au cours de la semaine qui avait suivi, nous n'avions pas arrêté de courir. La banque, l'EDF, puis le chauffagiste, le peintre, le plombier. Entre temps, il avait fallu appeler le notaire, envoyer le manuscrit à l'éditeur, etc. En revanche, Internet avait été connecté. Nous téléphonâmes également à la police pour signaler la « disparition » mystérieuse de Simon. On nous demanda de passer à la gendarmerie la plus proche, ce que nous fîmes. Quand le flic nous demanda notre adresse nous donnâmes celle de Saint Frisquin. Nous étions en voyage, et comme Simon devait se rendre au Louvre... Nous nous rendîmes au château plus de vingt fois au cours des six premiers jours. Sylvie ne discutait pas les prix :

- Je veux ça tout de suite. Combien ?

- Euh, faut voir...Trente mille ?

- Marché conclu. Je vous attends demain.

- Demain ? Ca va pas êt'possible, Mame Lucas. Pas avant la s'maine prochaine, faut pas exagérer.

- Pas de problème. Je vais aller voir Rodriguez. Il peut, lui.

- Eh ! Pas si vite !

 

- C'est qui ce Rodriguez ? Avais je demandé après le départ du peintre.

- Personne. Ils s'appellent tous Rodriguez. Pas de risque de se planter.

 

La police m'avait rappelé deux jours plus tard. Mon beau père et son valet de chambre faisaient bien partie des victimes.

« - Mon Dieu !

- Sincères condoléances...Vous vous en doutiez ? Bien ! »

....Les corps étaient en cours d'analyse. Nous était il possible de nous rendre à la PJ ?

- Je dois descendre à Paris sous peu. Quand pourrai je récupérer le corps ?

- Dans une semaine, Mr Lucas. Je vous appellerai. En ce qui concerne notre entretien, rien ne presse, mais ne tardez pas trop tout de même.

- Je suis à votre disposition, monsieur le commissaire...

 

Au milieu de la semaine suivante, le château était devenu une vraie fourmilière. Nous avions décidé de n'aménager que le rez de chaussée. Trois grandes pièces, quatre chambres, la cuisine, et deux salles de bains à créer. Je comptai jusqu'à 18 ouvriers allant et venant, un jour où je vins accompagner un livreur d'électro ménager. Pas moins de sept camions envahissaient la cour pavée. Le chemin d'accès devait être bitumé le lendemain, si le mec tenait parole... Tout allait bien. Nous avions cessé de penser. Seule Simone rongeait son frein à l'hôtel. De temps à autre, je la croisais en rentrant, errant sur le périphérique comme une âme en peine. Elle aurait bientôt de quoi s'occuper.

 

Le lendemain, la police nous contacta pour nous signaler que nous étions autorisés à enterrer le corps de Simon. Les analyses étaient terminées. Le commissaire Ottavioli souhaitait nous voir...Je me rendis seul à Paris, pour m'occuper de mes deux amis. Sylvie refusa de m'accompagner.

- Ils ne sont pas morts, Georges. Ni l'un, ni l'autre. Je ne veux rien savoir. Mais, merci de t'en occuper.

 

.J'étais parti en avion. Je devais récupérer la Porsche en Bretagne, avant de retourner à Paris. Cela me fit tout drôle de revoir le château...Pas un meuble, chauffage coupé...Et ce silence...Je ne m'attardai pas.

A la PJ, les flics furent plutôt surpris de ne pas voir Sylvie.

- Elle est à l'hôpital. Dépression nerveuse. Mentis je.

- La malheureuse, souffla le commissaire, compatissant, mais un peu suspicieux. Et l'autre ? Le valet de chambre ? On en fait quoi ?

- Je m'en charge.

- Il n'a pas de famille ?

- Non.

- Bizarre... Comme les autres... Ca vous dérangerait de répondre à quelques questions ?

- Un autre jour, s'il vous plait. Je dois passer chez le notaire. Je suis déjà en retard.

- Très bien. On vous reconvoquera. Il y a pas mal de choses étranges dans cette affaire. J'aimerais bien avoir votre opinion. Le plus vite possible.

Surtout pas avant la sortie du livre ! J'allais devoir me faire porter pâle.

J'avais coupé mon téléphone. Qu'ils aillent me chercher en Bretagne ! Quand j'avais appelé pour « m'inquiéter de la disparition de Simon, qui devait justement se rendre au Louvre ce jour là », je m'étais soigneusement abstenu de mentionner Malefontaine. C'était toujours moi qui les avais rappelés. Ils ignoraient peut être encore que nous avions déménagé.

En tous cas, le flic m'avait paru bien soupçonneux. Mais peut être me faisais je des idées...

 

J'étais parvenu à faire enterrer Simon et Lucien le lendemain après midi. Double tarif...Je ne m'étais pas rendu à ce qui tenait lieu de cérémonie. Je ne me voyais pas suivre seul un convoi totalement bidon. Sylvie avait raison. En revanche, je pus voir le notaire. Il me garda quatre heures. Je repartis avec 10 kilos de dossiers. Je n'avais strictement rien compris. Sylvie allait devoir se déplacer. Chacun son tour ! En sortant de chez Maître Leroy, je poussai jusqu'au Père Lachaise pour déposer quelques fleurs sur les tombes fraîchement rebouchées. Les caveaux ne seraient mis en place que quinze jours plus tard, au mieux, selon le croque mort. J'avais mis plus d'une demie heure à trouver l'emplacement. J'ai toujours détesté les cimetières. Je ressortis du Parc Macabre en poussant un ouf de soulagement. En regagnant mon hôtel, je tombai presque par hasard sur un kiosque à journaux. L'attentat faisait de nouveau la une. Le titre du Parisien me mit quelque peu mal à l'aise : « Attentat du Louvre : Les douze milliardaires se connaissaient ! »

Dans moins de deux jours, j'ai les flics au cul...

Je décidai d'appeler Sylvie pour la prévenir. La police était déjà à l'hôtel du Lion d'or. Elle me dit juste : « Je te rappelle ». Cinq minutes plus tard, les flics me tombèrent dessus sans crier gare. On m'avait ramené à la PJ, toute sirènes hurlantes. Le commissaire que j'avais vu la veille me fit savoir que j'étais placé en garde à vue.

- Pour quel motif, bon Dieu ?

- Association de terroristes, assassinat, et j'en passe.

- Vous êtes dingue !

- Moi, non, mais vous, ça ne m'étonnerait pas, dit il en posant  mon manuscrit sur la table.

Au fait, on vous a vu traîner au Louvre, peu avant l'explosion. En compagnie de votre femme...C'est bien de se cultiver.

 

C'est là que j'appris que nous étions tous surveillés depuis une semaine. Sylvie venait d'être arrêtée. Elle ne tarderait pas à parler. Pour Simone, c'était déjà fait. De toutes façons, le manuscrit était limpide. Il prouvait que nous étions au courant du projet d'attentat.

- Et pour cause, ajouta le commissaire. C'est évidemment votre beau père qui a amené la bombe. Nous nous sommes renseignés : Il allait mourir dans moins de trois mois. Cancer généralisé. J'ignore pour quelle obscure raison il a voulu embarquer tous ses copains mafieux jusqu'en enfer. Sans doute une quelconque vengeance...Mais vous ? Pourquoi avoir marché dans ce plan foireux ? Pour l'héritage ? Je dois dire que ça fait des sous. Il était retors, le vieux brigand !

Echec et mat...

- Tout ce qui est écrit dans ce manuscrit est exact, soufflai je.

- C'est ça. Prenez moi pour un con. Pas à dire, vous avez bien manœuvré...Mais, pourquoi publier cette histoire ? C'était du suicide.

- C'est la vérité. Simon voulait qu'elle éclate.

- La vérité ? Je crois plutôt que vous êtes tous dingues. C'est également l'opinion de l'éditeur. Je ne vous raconte pas sa tête quand il est venu me voir. Des terroristes qui publient leurs mémoires ! Au fait, il a gardé une copie. Ne soyez pas inquiet : Ca va se vendre. Ca vous fera un petit revenu quand vous serez en cabane...Si les dommages et intérêts ne bouffent pas tout. On peut rêver...Au fait, ne comptez pas trop sur ce que votre escroc de beau père a planqué aux îles du Chien Vert. On vient de récupérer le fric. 42 millions d'Euros ! Une paille !

- Qu'allez vous faire de Sylvie ? Soufflai je, totalement tétanisé.

- D'après vous ?

 

 

 

 

EPILOGUE

 

 

 

Je n'avais revu Sylvie que deux ans plus tard, au procès. A quoi bon décrire ce que j'avais subi en prison ? Encore que mon statut de terroriste m'ait un peu préservé du racket. Les déments avec lesquels je vivais craignaient sans doute des représailles.

Pas moyen de lire. On ne m'autorisait même pas l'accès à la bibliothèque. J'étais un « dangereux » ! Je pus néanmoins me procurer du papier. Je tentai une suite au Monde Magique. Le récit de ma déchéance attendrait. J'avais besoin de changer un peu de planète.

Ca commençait par une fausse citation d'Homère :

« Alors que le vaillant Ulysse s'apprêtait à quitter l'antique Xélos,

Un sage du nom de Mémai vint à sa rencontre pour le mettre en garde contre les féroces sirènes.

Cependant, constatant que le vieillard avait bu plus que de raison,

Le héros décida de passer outre.

Le sage n'en parut point affecté et se mit à entonner un chant

Qui paraissait tout droit sorti du ventre des enfers.

Il y était question de la vanité de toutes choses,

Et du désespoir des héros. »

 

Mon fameux projet de Christ synthétique... Tout en dialogues dans ce genre :

 

« - Stop ! Trancha Mémai totalement paniqué. Laissez nous passer ! Dieu et son fils doivent aller à l'église.

- Quelle église ? C'est quoi, une église ? Demanda le dragon.

- La mosquée, là, derrière. Ils veulent prier.

- Prier qui ? Ils vont se prier eux-mêmes ? Ils ont du 100%, au moins, pour prier ? Bon, je vais vous filer ma bouteille. Euh, si vous pouviez la multiplier, Seigneur, par la même occasion...

- Bien sûr, dit le Christ. Je vous en mets combien ?

- 6 douzaines ?

- OK, c'est parti...Merde, ça ne marche pas ! Je n'ai décidément pas la forme, aujourd'hui...

- On est dans le Chaos, dit l'ours chat. C'est normal. C'est pour ça que je me suis planté, tout à l'heure. »

 

Après plus de six mois et douze demandes réitérées, on m'avait enfin autorisé à correspondre avec Sylvie. Les lettres que je reçus étaient raturées en de multiples endroits. Les matons biffaient tous les mots qu'ils ne comprenaient pas. Presque un sur deux...En revanche, mon livre connut un succès planétaire. Il fut même traduit en sept langues. Puis, d'autres livres, plus ou moins ésotériques, proposèrent d'autres hypothèses concernant l'affaire dite « des douze milliardaires ». Douze types partis de rien, dont l'intuition fabuleuse avait fait des hommes richissimes. Selon un concurrent, plusieurs d'entre eux devaient être dotés de dons de voyance, ou encore, de facultés d'analyse hors normes. Mais, de toute évidence, d'autres avaient accès à des informations secrètes, inaccessibles au commun. L'idée de génie avait été de collationner. Le club, que l'auteur appelait le cercle, avait été le principal élément, celui qui permettait de recouper et d'enrichir l'information. « La seule et véritable clé de la réussite boursière »...

Par contre, plusieurs auteurs reprenaient l'idée de voyage dans le temps. On avait découvert de nombreux ouvrages de physique quantique dans la bibliothèque du château. Simon Kreis avait il inventé une sorte de « récepteur tachyons », capable de fournir des informations en provenance du futur ? Recevoir des émissions de télé, par exemple ? Ma première idée !

En résumé, personne n'avait cru mon histoire, même si Sylvie et la malheureuse Simone l'avaient confirmée en tous points.

Je fondis en larmes en revoyant Sylvie. Je tentai de l'embrasser, mais on nous en empêcha. Durant les trois mois que dura le procès, je crois que nous ne nous étions pas quittés des yeux un seul instant. Je n'entendis même pas les plaidoiries. Chaque jour, je quittai ma cellule en pensant : Je vais la revoir.

Puis, le verdict tomba : Prison à vie pour Sylvie et moi, dix ans pour Simone. On dut emmener cette dernière sur un brancard. Elle devait d'ailleurs mourir de honte et de chagrin peu après. Puis, on vint nous chercher. Je n'oublierai jamais ce dernier regard que nous échangeâmes. Photo...Je venais de mourir.

 

Presque douze ans s'étaient écoulés depuis le décès de Simon. J'avais écrit une bonne vingtaine de livres, avant de me lasser. J'avais rédigé cette histoire, mais rien, ou presque, sur ma vie carcérale. Durant trois longues années, au tout début, j'avais partagé la cellule d'un illustre braqueur, l'occasion de rédiger ses mémoires. Pas évident ! Beaucoup de choses devaient rester cachées. Carlos Ferra, le gangster, parvint à s'échapper cinq ans plus tard. Il fut tué par la police peu après. Cela avait relancé les ventes. Ca me fit une belle jambe. Ces putains de dommages et intérêts...

Mais Sylvie avait pu lire le bouquin. Elle avait beaucoup aimé. Très vivant. En revanche, je ne pus jamais lui faire parvenir les autres livres. L'administration les avait censurés. Quant à l'éditeur, seule une éventuelle suite du Cercle semblait le brancher. Il m'avait fait savoir par courrier que mes « chats géants » ne cadraient pas avec mon profil. Quel profil ?

Et les années avaient passé, interminables. Je n'écrivais plus que pour Sylvie. Pas des lettres d'amour...pas toujours. Le plus souvent, le fruit de mes errances intérieures, des réflexions philosophiques, des commentaires acides sur l'effondrement de l'économie...Ce que l'on avait optimistement baptisé la crise en 2009. La censure s'était un peu allégée. Les matons avaient fini par comprendre que nous causions bizarre. Les longues réponses de Sylvie étaient beaucoup moins neutres. Elles comportaient parfois d'interminables poèmes, le plus souvent, en alexandrins. Ma femme adorait Victor Hugo. Ca m'avait toujours un peu surpris.

De temps à autre, un codétenu me demandait de rédiger une réclamation, ou une demande de grâce. Ca m'occupait quelques minutes. De loin en loin, on me réquisitionnait pour l'atelier. On faisait du dégrappage. Difficile de trouver plus con. J'avais proposé au directeur des cours d'alphabétisation, mais l'idée n'avait pas été retenue. Pas de local ! Il lui avait fallu trois mois pour me répondre ça. Peut être avait il cherché ?

 

Enfin, vint le jour où je reçus La Lettre : Une lettre de Sylvie, une très longue lettre, à la fois drôle et bouleversante. Elle se terminait par : « C'est bientôt notre anniversaire. Nous nous reverrons bientôt. Sois courageux.  Ta femme pour l'éternité. Sylvie Kreis. »

Kreis ? Et je compris instantanément ! Je mis deux mois à confectionner la corde à partir de vêtements que je déchirais jour après jour, le plus discrètement possible. Les premières oscillations se sont produites hier. Elles étaient impalpables, mais la pendule que je surveille presque en permanence a tourné beaucoup trop vite durant quelques instants. La télé ne cesse de parler d'émeutes et d'attentats, depuis quelques jours. Ici, les détenus ne cessent de hurler, et les matons sont devenus totalement irascibles. Quelqu'un a évoqué la possibilité d'une nouvelle guerre entre l'Iran et les Etats-Unis. Dans un jour, dix, vingt jours, l'aquarium envahira la cellule. Il ne me faudra que dix secondes pour accrocher la corde aux barreaux. Elle est déjà autour de mon cou, et le tabouret est installé sous la fenêtre. Je suis prêt. Les deux autres m'ont regardé faire. Ils savent. Ils ne feront rien pour empêcher mon évasion. J'ai failli leur proposer de m'accompagner, mais je me suis souvenu du serial killer. Tant pis pour eux.

Hier j'ai adressé une dernière lettre à ma femme. La plus belle que je lui ai jamais écrite. Une lettre d'amour, de cet amour absolu qui se défie du temps, et qui peut même vaincre la mort. Je terminai par un sibyllin : « J'ai compris. Je suis prêt. Courage ! »

 

 

 

FIN

 

 

 

 

 

Extrait du « testament d'un éternaute », par Jacques Olier. Publié en Avril 2020

«  J'ai fait la connaissance de Georges Lucas en Juin 1972. Il était alors tout jeune homme...Une vingtaine d'année tout au plus, mais très mûr. Mais le plus surprenant était la fillette qui l'accompagnait. Elle s'exprimait comme une adulte. La première fois, Georges me la présenta comme sa nièce. Mais je ne tardai pas à comprendre que leurs relations étaient très particulières...Tous deux vivaient chez le père de Sylvie (la petite fille), un homme assez étrange, à la fois taciturne et chaleureux. Il partageait avec Georges une sorte d'amour inconditionnel pour la petite...C'est difficile à expliquer. Il y avait aussi un type plus âgé nommé Lucien, une sorte d'homme à tout faire que tout le monde traitait en ami. Je ne compris que beaucoup plus tard les liens qui unissaient ces quatre étranges personnes. Car ce furent eux qui me firent entrer dans le Cercle. »

 

 

EVREUX LE 18 12 08

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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Mis à jour ( Lundi, 17 Octobre 2011 08:36 )  
Auteur de cet article : F.Premier

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